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MONASTÈRE PENDANT ET DEPUIS LE XIII° SIÈCLE.

 

Nous avons fait connaître plus haut les résultats de la dernière tentative faite par le doyen et les religieux de Mauriac pour échapper à l'obéissance qu'ils devaient à l'abbé de St-Pierre-le-Vif-de-Sens; nous avons vu quels en avaient été les résultats et la somme énorme de frais qu'ils avaient été obligés de payer. A partir de l'année 1263 jusqu'à la fin du XV° siècle, les élections des doyens se firent régulièrement; on exécuta la sentence du cardinal Ottobonus , et la paix ne fut plus troublée. Le monastère prospéra sous la longue administration de Hugues de Scorailles. Salomon dels Fraissis (de Fraxinis), qui appartenait à une famille de Mauriac, fit diverses fondations pieuses, depuis 1308 jusqu'en 1325, et augmenta les revenus du doyenné.

A cette époque, une grande infraction à la règle de St-Benoit était consommée depuis longtemps. Les revenus avaient été partagés entre les offices claustraux, et chaque officier en jouissait en propre; ils achetaient, consentaient des baux à cens et faisaient faire les terriers en leur propre nom.

Ces officiers étaient nombreux : il y avait un prieur claustral, un cellérier, un camérier ou chambrier, un infirmier, un trésorier, un aumônier, un pitancier. Les prieurés du Vigean, de St-Vincent, de Bassignac, du Falgoux, de St-Etiennede-la-Geneste et de St-Victour, en Limousin, étaient aussi des offices claustraux. Les prieurs étaient pris parmi les religieux et étaient tenus de résider au monastère.

Il y avait, à la même époque, un obédientier de Champagnac; mais cet office, qui avait probablement peu d'importance, fut uni, au XIV° siècle, au prieuré de St-Vincent. Il en fut de même du prieuré de Vendes, qui fut uni au prieuré de Bassignac.

Le monastère avait des revenus considérables, puisqu'ils pouvaient suffire à l'entretien de plus de vingt religieux. Il percevait des rentes dans les paroisses de Mauriac , du Vigean , d'Arches , de Chalvignac , de Jalleyrac , de Bassignac, d'Anglards , de St-Bonnet, de St-Vincent, du Falgoux , d'Ally , de Barriac, de Tourniac, dans la Haute-Auvergne, et dans les paroisses de Soursac, de St-Victour et(de St-Etienne-de-la-Geneste, en Limousin; il avait, en outre, aux portes de Clermont, le riche prieuré d'Orcet.

La terre de Mauriac était une des plus importantes de la Haute-Auvergne. Nous en ferons connaître plus loin le revenu. C'était, en outre, un grand fief; le nombre des vassaux était considérable; quelques-uns appartenaient aux premières maisons du pays.

Nous citerons quelques actes d'hommage, d'après un inventaire de l'année 1676, et l'extrait des titres de Mauriac, conservé à la bibliothèque impériale. Ce dernier document nous a été communiqué par notre savant et zélé collaborateur, M. de Sartiges-d'Angles.

Le vendredi après l'octave de la Pentecôte 1270, Rigaud de Montclar, chevalier, reconnaît tenir en franc fief du doyen de Mauriac son château et village de Chambres et autres possessions, et lui en fait hommage. A chaque changement du doyen ou du seigneur, ce dernier est tenu de rendre la tour du château au doyen, qui en prendra possession, accompagné de deux religieux et d'un sergent. Le sergent, portant la bannière du doyen, l'arborera au haut de la tour en criant deux fois : Mauriac! Mauriac! Pendant ce temps, aucune personne de la famille du seigneur ne pourra se trouver dans la .tour. Le doyen la remettra ensuite entre les mains du seigneur.

Cet hommage fut renouvelé par Hugues de Montclar, en 1283; par Ebles de Montclar, en 1288; par Adémar de Montclar, en 1344.

Jehan de Noailles, alors seigneur de Chambres , fit hommage au doyen , le 15 septembre 1478.

Le 15 août 1255, le seigneur de St-Victour, près Bort, rend hommage de tout ce qu'il a dans la terre et prieuré de St-Victour.

Le 22 septembre 1281, Guillaume de St-Victour, en rendant hommage au doyen, reconnaît qu'il doit lui rendre son château pendant un certain temps et lui donner un bon repas à muage de seigneur.

Au mois de juillet 1279, Hugues de Charlus rend hommage au doyen pour l'affar de Prades, situe en la paroisse de Bassignac.

En l'année 1297, le seigneur de Scorailles rend hommage pour les villages du Puech, Vèze et autres.

Le 4 des calendes de novembre 1270, Maurin et Raymond d'Albars font hommage au doyen.

Ebles, comptour de Saignes, rend hommage pour ce qu'il tient dans la paroisse de Trizac, 1269.

Cet hommage est renouvelé en 1476 par Astorg de Peyre, comptour de Saignes.

D En 1297, Brun de Claviers, chevalier, rend hommage au doyen de Mauriac. En 1309, cet hommage est renouvelé. A l'époque où la seigneurie de Claviers passa dans la maison de La Tour-d'Auvergne, et plus tard dans la maison de France, le doyen compta parmi ses vassaux le comte d'Auvergne et Catherine de Médicis, reine de France.

En 1272, Raymond de Mazeyroles fait hommage au doyen.

Parmi les autres vassaux du doyen , au XIII° et XIV° siècles, on trouve les seigneurs de Lavaur, les Sartiges, les du Fayet, les d'Anglars , les Austrassail, les de Trezens, les Lasvaysses, les Lescole, les Marion de St-Martin-Valmeroux; plus tard, les St-Martial de Drugeac, etc.

Comme seigneur féodal, le doyen ne relevait que du roi. D'après l'armoriai de Claude Revel, neuf chevaliers ou écuyers marchaient sous sa bannière. Il avait a Arches une tour fortifiée et une autre à St-Thomas, près de Mauriac. Le doyen avait la justice haute, moyenne et basse dans la ville et la paroisse de Mauriac, dans la paroisse d'Arches et sur plusieurs villages de différentes paroisses. La justice était exercée en son nom par un juge ordinaire, un procureur fiscal, un juge d'appeaux qui avait le titre de bailli et un lieutenant du bailli.

£n 1505, N. de La Jarrige était lieutenant du bailli. En 1516, Louis de Chavagnac était bailli. Pierre Soustrc était lieutenant en 1563 jusqu'en 1570. A partir du xv ir siècle, il n'y avait qu'un bailli, un procureur fiscal et un greffier.

D'après un compte du mois de janvier 1516, les revenus du doyen, pour l'année 1515, étaient:

Argent 313 1. 11 s. 4 d.

Froment 203 setiers.

Seigle.. ... .. 1,339 setiers.

Avoine 956 setiers.

Gellincs (poules) 215

Dimc des agneaux 16

Foin … 48 quintaux.

OEufs.. . 100

Jonades (fromages)........ 2

Paille 10 charretées.

Bois 242 charretées.

 

Il résulte du même compte que le froment se vendait 16 sols le setier, le seigle 15 sols, l'avoine 8 sols, la charretée de bois 2 sols, la gelline 12 deniers, 48 quintaux de foin 4 livres, ou à peu près 16 sols le millier.

En convertissant les redevances en argent d'après le prix porté dans le compte, et sans y comprendre les œufs, les fromages, la paille et les agneaux, le revenu s'élevait à 1,901 liv. 11 s. 4 d., valant, d'après le prix du marc actuel, 8,550 liv., et, d'après le pouvoir actuel de l'argent, 51,300 fr. (Tables de M. Leber.)

Si l'on recherche la valeur de ces redevances, en prenant pour base le prix moyen actuel du setier de grain , équivalent à 4 décalitres , de la charretée de bois et du quintal de foin; en comptant le froment à raison de 8 fr. le setier, le seigle à 6 fr., l'avoine à 3 fr., la charretée de bois à 4 fr., les 50 kil. de foin à 2 fr. et les poules à 1 fr. pièce, les redevances en denrées représenteraient en argent la somme de 13,795 fr.

Les revenus des offices claustraux, sans y comprendre le revenu des prieurés, étaient plus considérables; ils consistaient en:

Froment.... 577 setiers 1 carte.

Seigle 1,672 setiers 1 carte.

Avoine 574 setiers 1 carte.

Gellines 153

Bois.. 29 charretées

Cire 5 livres.

Argent 168 liv.

Si l'on évalue en argent les redevances en denrées, comme nous l'avons fait plus haut d'après leur valeur actuelle, elles s'élèveraient à la somme de 16,057 f 50c,

Ces redevances étaient considérables, et cependant elles ne représentaient pas le revenu réel de l'ancien patrimoine du monastère. Me Pierre Soustre, notaire et archiviste, qui avait rédigé l'inventaire de tous les titres du monastère vers l'année 1750, avait inséré dans cet inventaire les observations suivantes, qui me paraissent très-fondées.

« Les enfants des principaux seigneurs du pays ont esté ordinairement doyens (il aurait pu ajouter ou officiers claustraux), dont plusieurs se sont comporté au désavantage du monastère, ayant arrenté à leurs familles et amis plusieurs belles terres et domaines du monastère, les leur ont données en fief et diminué les anciennes rentes qu'ils devaient, et c'est la cause et l'origine de grand nombre d'hommages que les seigneurs voisins et autres doivent à ce monastère.»

Dans les premiers temps, les familles des doyens, leurs amis, quelquefois de puissants voisins dont il fallait acheter la protection, se contentèrent de l'abandon de quelques terres, de quelques rentes; plus tard, certaines familles usèrent de doyenné comme d'un patrimoine, s'en partagèrent les revenus et se les transmettaient de génération en génération, comme faisant en quelque sorte partie de leur hérédité.

Trois membres de la famille de Saint-Exupery qui possédait le château de Miremont, s'étaient succédés sans interruption dans le doyenné de Mauriac. Guillaume de St-Exupery avait été doyen depuis 1438 jusqu'en 1456; cette année, Etienne lui avait succédé, et celui-ci avait été remplacé, en 1462, par Antoine. La maison de Miremont exerçait dans le monastère une si grande influence, qu'elle avait pu conserver le doyenné à trois de ses membres par la vote de l'élection.

Antoine de St-Exupery étant décédé en 1468, les religieux nommèrent pour lui succéder frère Jean Danjulien, chambrier du monastère, homme dévoué a la maison de Miremont, qui l'avait fait élire et qui espérait, sous un doyen de son choix, prendre une bonne part des revenus du doyenné.

Pendant que les religieux s'occupaient de l'élection, Mathieu de Laporte, chanoine de Clermont, obtenait de la cour de Rome, le 8 des calendes de septembre 1468, des lettres de provision du doyenné de Mauriac. Le 1er décembre 1468, Philippe, archevêque d'Arles, chargé de mettre en possession le nouveau titulaire, rendait une sentence de censure contre tous ceux qui s'opposeraient à l'exécution des bulles du pape Enfin, le 5 juin 1469, Mathieu de Laporte prenait possession du doyenné par un procureur. Mais avant cette prise de possession, il avait permuté son bénéfice avec Pierre de Balzac, profès de Marmoutier. qui lui avait cédé un prieuré dans le diocèse d'Angers et lui avait constitué une certaine pension. Par une bulle datée de la veille des ides de juillet 1469, le pape Paul approuva ces arrangements, et nomma Pierre de Balzac doyen de Mauriac.

Le nouveau doyen appartenait à une famille alors toute-puissante ; fils de Jean de Balzac et de Jeanne de Chabannes, il était frère de Rodec de Balzac, sénéchal de Nîmes et de Beaucaire, conseiller et chambellan du roi, et de Robert de Balzac, sénéchal d'Agenais, qui fonda le chapitre de St-Chamand; il était petit-fils de Jacques de Chabannes, grand-maître de France. Il prit possession du doyenné, le 9 octobre 1469. La puissance de sa famille, et, disons-le, ses vertus, ne le mirent pas à l'abri des contestations et d'une résistance opiniâtre. Jean Danjulien, soutenu par la maison de Miremont, s'appuyant sur l'élection faite par le chapitre, prétendait être valablement nommé, et il empêchait Pierre de Balzac de jouir paisiblement de son bénéfice. Les lettres d'excommunication fulminées contre lui en 1471 ne l'avaient pas arrêté; des lettres du roi, qui lui faisaient défense, ainsi qu'aux seigneurs de Miremont, ses ° soutenants » , de troubler Pierre de Balzac, n'eurent pas plus de succès. La contestation était pendante au parlement lorsqu'elle fut terminée par une transaction. Frère Jean Danjulien, chambrier de Mauriac, se départit de tous les droits qu'il avait sur la doyenné; de son côté , Pierre de Balzac lui céda le prieuré du Vigean et celui de St-Nicolas-du-Mans, et pour la pension de quarante livres qu'il était tenu de lui payer, il abandonna à Louis de St-Exupery, neveu de Danjulien, la cure de .Mailly-le-Chastel, diocèse d'Auxerre, ou celle de Torsiat, diocèse de Clermont, à son choix.

Devenu paisible possesseur du Doyenné, Pierre de Balzac fit reconstruire en partie le cloître et le réfectoire; il fit faire la flèche du clocher carré; il répara les bâtiments du doyenné, et l'on voit encore ses armes sur l'une des portes de l'école des Frères, qui faisait autrefois partie du doyenné, Il était fort charitable, donnait beaucoup et dotait de jeunes filles pauvres et vertueuses. Pierre de Balzac était en même temps prieur de Bort; il fit construire le clocher, l'horloge, la fontaine et le pont de cette ville.

En 1493, étant abbé de Véselay, il résigna le doyenné de Mauriac et le prieuré de Bort, en faveur de Robert de Balzac, qui était probablement son neveu, sous la réserve d'une pension. Le 9 septembre 1493, les religieux et le chapitre du monastère donnèrent leur approbation à cette résignation, et le 9 novembre suivant, Robert de Balzac prit possession du doyenné. Il avait une sœur, Jeanne de Balzac, qui avait épousé Amaury de Montal, seigneur de Laroquebrou et bailli des montagnes d'Auvergne. D'après un compte rendu en l'année 1316, il parait que Mme de Montai percevait une partie des revenus du doyenné; du moins, ses quittances étaient passées en compte. On ne peut pas douter que, d'après des arrangements de famille, le doyenné de Mauriac devait passer dans la maison de Montal.

En 1519, Dieudonné de Montal, fils de Jeanne de Balzac, achète de Raymond de Castro tous les droits qu'il avait sur le doyenné de Mauriac, moyennant me pension de 120 livres. En 1525, il était doyen commendataire de Mauriac et protonotaire du St Siége apostolique; il nomma, en cette qualité, le vicaire le St-Pierre-de-Prodelle.

Dieudonné avait un frère aîné, Robert, qui fut tué dans les guerres d'Italie avant d'avoir été marié; lui seul pouvait soutenir la maison; mais, pour cela, il fallait quitter le froc, se faire relever de ses vœux, et comme il était en même temps aumônier du roi et par conséquent prêtre, obtenir de la cour de Rome

la permission de se marier. Le 10 des calendes de janvier 1531, une bulle du pape lui donna les autorisations nécessaires, et, le 6 février suivant, il épousa, en présence d'un cardinal, François de Clermont, et de deux évêques, Louis de Joyeuse, évêque de St-Flour, et Jacques de Barthon-Montbas, évêque de Lectoure, Catherine de Castelnau, dame de Clermont-de-Lodève. ( Nobiliaire d'Auvergne.)

Dieudonné de Montal avait abandonné l'habit religieux; il était rentré dans le monde; mais il ne voulait pas laisser sortir le doyenné de Mauriac de sa maison. Il y avait un Jean de Montal, fort jeune encore; on le fit nommer doyen de Mauriac.

Il parait cependant qu'en 1549 la maison de Montal craignant de ne plus pouvoir recruter les doyens dans son sein, lit résigner le doyenné en faveur de Jean Bessier. Ce nouveau titulaire prit possession le 30 août 1550, et contracta l'engagement de résigner à sen tour, au profit du religieux qui serait agréé par la maison de Montai. Il tint religieusement sa parole, et, en 1580, Pierre Viale-Soubrane fut nommé sur sa résignation. Celui-ci, indiqua pour son successeur Jean Bertrand, qui garda le doyenné jusqu'en 1631. Pour plus de sûreté, les seigneurie Montai se faisaient remettre des résignations en blanc, qu'ils pouvaient remplir à leur gré. Ces doyens confidentiaires faisaient leur résidence à Laroquebrou et ne prenaient nul souci du maintien de la discipline dans le monastère, ni de l'entretien des bâtiments. Ils ne venaient qu'une fois par an pour percevoir la petite part de revenu que le seigneur de Montai leur abandonnait. Le doyenné de Mauriac était devenu, pour la maison de Montal, un domaine au» quel elle faisait rendre tout ce qu il pouvait produire, eu réduisant les dépenses autant que possible. On comprend quel fut le résultat de cet état de choses; le service divin fut presque abandonné; les moines n'ayant plus de surveillants se livrèrent à toute sorte d'écarts; les bâtiments tombaient en ruine; le cours de la justice était paralysé ; le monastère et la ville étaient dans la plus complète anarchie.

Un mémoire des religieux réformés, écrit vers l'année 1G30, fait une vive peinture de ces désordres, qui sont à peine croyables. Nous en citerons quelques passages.

« Ce monastère fust toujours bien entretenu jusqu'à environ l'an 1500, que la  maison de Montal se saisit du doyenné. Ce fust pour lors qu'il commença d'aller en décadence et en ruyne tant au spirituel qu'au temporel. Car, comme ceste maison de Montal était puissante dans le pays et qu'elle jouyssoit du dit doyenné sous la confidence de quelques pauvres misérables ses valets et domestiques, le service divin commença à y discontinuer, les édifices à se ruyner, et les moines, pour n'avoir de chef, à s'adonner à toute sorte de débauches. Il se voit que depuis cent ans en ça que ladite maison de Montal a jouy continuellement dudit doyenné, comme fait à présent le Sr marquis de Merville, héritier d'icelle, sous la confidence d'un pauvre misérable nommé Jehan Bertrand, son domestique, elle n'a pas fait un double de réparation, occasion pourquoy l'église menace d'une ruyne prochaine, les voûtes d'icelle estant toutes crevassées et fendues, n'y ayant aucune sorte d'ornements pour la célébration du divin office. Le cloistre démoli en plusieurs endroits où se vidaient ordinairement par armes les querelles des habitants, le chapitre estait un receptacle et une décharge de toutes les ordures de la ville, le réfectoire sans aucune charpente ni couverture; deplus, il se vérifie qu'il ne s'est dit de matines dans ledit monastère il y a plus de 50 à 60 ans, ni le plus souvent de grand messe. » ...

« Les religieux dudit monastère, qui, comme seigneurs de la ville, estaient » obligés de servir de bon exemple, n'auraient servi depuis cent ans et ne servent encore que de scandale à icelle et a tous les lieux circonvoisins, pour estre celuy qui se dit supérieur d'iceluy un pauvre misérable confident qui n'a rien

moins à cœur que le service de Dieu et qui ne lait nulle résidence dans iceluy. Les moines qui y ont esté dans le dernier siècle estant des personnes faisant  plustost l'office de voleurs que de moines, deux desquels s'entretuèrent dans

le cloistre il y peust avoir quarante ans (vers 1590), et y en restant de présent cinq autres qui sont en tout pires, plus vitieux et scandaleux que les  précédents, courants toutes les nuits par les rues avec les soldats du dit Sr de Merville, ne bougeant des cabarets à jouer, boire et manger avec eux, l'un desquels a scandalisé la ville par son libertinage, deux des autres faisant les marchands et trafiquants par les foyres et marchés tout ainsi que des prophanes séculiers, achaptant les procès des uns et des autres et leur servant de solliciteurs parmi les cours. Ne portant le plus souvent d'habit et n'assis tant d'ordinaire a l'office, et enfin vivant les uns et les autres plustost en soldats débordés qu'en bénédictins. »

Dans un autre mémoire, on dit que a les meilleurs bénéfices estoient tenus « en confidence depuis longtemps par les gentilshommes voisins; les religieux, » tout à fait dépravés dans leurs mœurs, n'y faisaient aucune demeure (au monastère), ains comme des brebis égarées, sans pasteurs, demeuraient çà et là où bon leur semblait. »

Tels furent, pour le monastère, les résultats de l'absence d'un chef, du mépris de la règle et du défaut de discipline. Hâtons-nous de dire, cependant, que quatre religieux se préservèrent de la corruption et restèrent fidèles à leurs devoirs. Leur nom mérite d'être conservé; c'étaient : Jean Grenier, cellérier; Antoine Bouchard, prieur claustral et aumônier; Jacques Cherrier, chambrier, et Jacques de Galauba, trésorier. La réforme de la congrégation de St-Maur venait d'être introduite en France; ces quatre religieux, indignés de l'inconduite de leurs frères, animés d'un saint zèle pour rétablir l'observance de la règle de St-Benoit dans leur monastère, se rendirent à Limoges, à l'abbaye de St-Augustin, et résignèrent volontairement leurs bénéfices entre les mains de dom Maur du Pont, supérieur général de la congrégation. Ils furent soutenus dans leurs projets de réforme par tout ce qu'il y avait d'honnête dans la ville, principalement par le père Molinier, recteur du Collège des jésuites, de Mauriac, et parle vénérable curé de la ville, M. Rocque.

C'est le 4 août 1627 que les anciens religieux avaient fait un acte pour introduire la réforme dans le monastère. L'année suivante, le supérieur général obtint des lettres patentes du roi Louis XIII, portant que la congrégation de St-Maur serait établie à Mauriac. Ces lettres sont datées du 15 juin 1628. Le 17 juillet suivant, dom Gérard des Alus, abbé de Si-Augustin, de Limoges, accompagné de cinq ou six religieux, prit possession du monastère et y établit la nouvelle observance, au grand bonheur de ce monastère, grand plaisir et contentement des gens de bien, et applaudissement général de tous les habitants s de la ville. »

L'introduction de la réforme dans le monastère de Mauriac était loin de satisfaire le marquis Descars de Merville ; il avait épousé Rose de Montal, fille unique de Gilles de Montai, et il jouissait à ce titre des revenus du doyenné. Le 19 juillet, il arriva dans la ville avec dom Bertrand, doyen confidentiaire, « fort pauvre et ignorant homme. Ils étaient accompagnés par trente ou trente-cinq gentilshommes ou soldats, tous armés d'épées, d'arquebuses et de pistolets. Ils se logent en ville et interdisent aux pères de la congrégation l'entrée de l'église, et les tiennent enfermés dans la cellérerie, rodant tout armés dans l'église et le cloitre. »

Autant le marquis de Merville cherchait à se faire redouter des religieux, autant il était doux et caressant pour les bourgeois. «  Désirant non seulement étonner les habitants de la ville par ses gens de guerre, mais aussi les réjouir tout ensemble à dessein de changer l'affection qu'ils avaient pour cest establissement et les obliger à prendre son parti, il fit faire des largesses au peuple, invitait les plus apparents à de grands banquets et se montrait affable et courtois envers tous. Lorsqu'il lui sembla que personne n'oserait l'en contredire, il vint dans la maison de la cellérerie, de laquelle il tira sous de beaux prétextes les susdits religieux, et les ayant amenés dans la maison de Jante, hoste des fauxbourgs de la dite ville et de là au château de Miremont, les fit conduire le lendemain, les uns à Bourdeaux et Toulouse, et les autres à Limoges, sans avoir pourtant usé contreux d'aucune sorte de violence.

Sur ces entrefaites, il n'est pas croyable combien l'émeute fut grande dans la ville, le peuple s'eslevant avec tant de fureur qu'il se transporte incontinent à la maison d'Antiniac, ruant une gresle de pierres contre les portes et fénestres d'icelle, rompant les vitres, et l'eussent sans doute mis à mort sur le champ, s'il eust esté si hardi que de paroistre tant ils étaient échauffés contre lui pour avoir tenu le parti du sieur marquis de Merville.

Quelque temps après, Bertrand, doyen confidentiaire, vint se loger en la ville, accompagné de cinq ou six soldats dudit marquis, pour s'opposer au retour des religieux réformés et leur empescher l'entrée du monastère, y demeurant toute ceste année et une bonne partie de la suivante. Cependant le Sr de Merville y vint plusieurs fois escorté de plusieurs gens de guerre, pensant intimider les habitants de la ville, employant tout son pouvoir et celui de ses amis pour contraindre les religieux à se départir de leur dessein ; mais tous leurs efforts furent vains.

Les religieux poursuivant vivement leur première entreprise, obtinrent plus ample commission du roy, et revenus à Mauriac le 20 octobre 1629, au grand plaisir de toute la ville, se retirèrent dans la maison de la cellérerie. Plusieurs habitants, contraints par l'ordre du roy de les assister et donner main-forte, couchèrent pendant dix mois dans la maison de la cellérerie, munis de quantité d'armes pour la défense et asseurance de leurs personnes et empescher qu'ils ne revinssent de rechef estre enlevés, ce qui estait à craindre.

Pour ce mesme effect, les portes de la ville demeurèrent toujours fermées, et les citoyens faisaient sentinelle et feu de garde jour et nuit. Le Sr de Merville, ayant su ce retour, vint tout aussitôt à Mauriac, et ayant demandé que les portes de la ville fussent ouvertes, le premier consul, qui parut avec la livrée sur les murailles, luy fist réponse qu'à la vérité il luy ferait ouvrir les portes, mais que s'il entrait, il ne luy répondait pas de sa vie; ce qui l'obligea à se retirer. (Hist. ms. de l’ introduction de la réforme, far dom Laurent. )

Cependant, la présence du marquis de Merville sous les murs de Mauriac avait rendu les soldats do frère Jean Bertrand beaucoup plus insolents; ils faisaient mille avanies aux habitants et leur cherchaient à chaque instant querelle. Ils poursuivaient surtout dom Grenier, cellérier, et le curé Roque, qu'ils regardaient comme les introducteurs de la réforme, et avaient manqué les faire mourir deux ou trois fois. Le Sr de Merville, de son côté, fit enlever par ses soldats le Sr Grenier, neveu du cellérier, et le fit enfermer dans le château de St-Amarante, en Périgord. Il l'y retint prisonnier pendant trois mois. Grenier, aidé par le curé de l'endroit, trouva le moyen de s'échapper. Rentre à Mauriac, il ne s'y trouva pas en sûreté et fut contraint de se retirer pendant quelque temps à Aurillac.

De semblables violences, une révolte si éclatante contre la justice et les ordres du roi ne pouvaient pas rester impunies.

Immédiatement après l'enlèvement des religieux réformés, les consuls de la ville avaient dressé procès-verbal des faits et l'avaient adressé au garde des sceaux. Des informations furent faites par le S' de Romand, lieutenant général au présidial de Limoges, qui en avait reçu la commission du roi. Plus tard, le vibaillif informa contre les soldats du doyen Bertrand, à la tête desquels était un nommé Dupont, de Bordeaux ; il se saisit de cette « canaille », dit un mémoire du temps, et les conduisit dans les prisons d'Aurillac.

Le marquis de Merville, de son côté, était poursuivi rigoureusement. Il avait à répondre devant la justice d'un meurtre commis vers l'année 1629; l'année précédente, il avait tué son propre oncle. Les violences qu'il avait fait commettre a Mauriac n'étaient pas à comparer à ces deux crimes; mais elles n'en avaient pas moins^donné lieu à des poursuites criminelles. S'étant rendu a Paris en l'année 1631, les archers se présentèrent à son hôtel pour l'arrêter; il se mit en défense, opposa une vive résistance et fut tué dans la lutte. Dom Bertrand mourut en 1631 et fut remplacé par M. de Cotignon de Chamvry, fils du secrétaire de la reine Marie de Médicis. A partir de cette époque, les religieux de la congrégation de St-Maur ne furent plus troublés dans la possession du monastère. Ils transigèrent avec les autres religieux, au moyen de quelques pensions qu'ils leur assurèrent. Pour dédommager M. Grenier de la captivité qu'il avait subie par dévouement à leur cause, ils lui abandonnèrent pendant sa vie les rentes qu'ils percevaient sur son domaine de Salzines.

Dans peu de temps, les bâtiments anciens furent réparés. Un nouveau corps de logis donnant sur la rue du Collège fut édifié, l'église fut complètement restaurée, on acheta les vases et les ornements nécessaires; enfin, dans peu d'années, par une sage administration, le monastère fut rétabli dans son ancien état. Les religieux réformés donnèrent par leurs vertus, par leur piété et leur soumission à la règle, autant d'édification que les~autres avaient causé de scandale, le suis porté à croire que, dans le siècle suivant, ils se relâchèrent un peu de la rigueur de la règle; mais je n'en ai point de preuve positive, et je ne puis m'appuyer que sur la tradition. .