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Au cœur du pays vert, dans la haute vallée de la Cère, il y a bien des siècles, les paysans auvergnats cultivaient, pour leurs usages du seigle (lo blat). Cette culture avait valu au bourg de Saint-Jacques, le qualificatif  « des Blats » et fait naître, aux bords des ruisseaux de nombreux moulins, en principe un par village. Peu ont survécu, un seul a bravé les ans, on peut le voir juché sur le ruisseau, près du hameau des Gardes. Sur les bords de la Cère, aux Aygues, à deux pas du vieux pont au parapet de pierre qui mène des Chazes aux Gardes et à la Verrière, on distingue, rongé par les ronces, envahi par les genêts, les ruines d'un moulin qui à l'époque de l'histoire était des plus prospères.

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Le meunier, un vieux garçon, travaillait dur, en solitaire, il ne voyait que les paysans qui venaient lui confier leurs grains. Pour gage de son travail, il demandait, pour chaque sac de blé, un sachet (assez gros) de grains, ce qui lui avait valu le surnom de Saquetou (petit sachet). On disait même, qu'après le départ de ses clients, il prélevait un sachet supplémentaire : ce n'était, peut-être que des ragots. Saquetou, ours solitaire, aimait peu les gens et encore moins les bêtes. Pour livrer la farine, il possédait un âne qu'il nourrissait davantage de coups de trique, que d'avoine, heureusement que l'herbe tendre, et les chardons, gourmandise du baudet, abondaient dans les communaux des Aygues, sur les rives de la Cère. Ce pauvre « Aliboron » a connu l'enfer sur terre. Parait-il, des gens sérieux l'affirment, qu'il vient roder les nuits de pleine lune, autour des ruines du moulin, dans l'espoir de se venger des sévices de Saquetou. Mais, hélas ! le meunier est bien enfermé aux enfers.

Deux énormes matous complétaient son cheptel. Ils devaient, seulement leur robustesse aux rats, souris, mulots, musaraignes, attirés par le blé et la farine. Saquetou qui haïssait les bêtes, sauva pourtant, à son insu, la nombreuse famille des lièvres. En ce temps là, les paysans ne disposaient pas de loisirs pour chasser, la colonie des lièvres aurait vécu en paix, si elle n'avait pas eu deux redoutables ennemis qui décimaient ces paisibles rongeurs. C'était deux chiens, deux énormes molosses, toujours en liberté du village des Gardes qui, toute la journée, pourchassaient les lièvres pour en faire leur repas. Les lièvres les redoutaient et ne savaient comment se débarrasser d'eux.

Pour arrêter leurs méfaits et décider d'une tactique, le roi des lièvres convoqua une assemblée générale de tous ses sujets. Grâce aux convocations portées par les oiseaux, ils étaient tous présents au grand plénum capucin, la nuit de la Saint Jean, dans le petit bois de hêtres, derrière le buron de la « Pistouletto». A l'appel répondirent la famille qui vivait dans les genêts, près du Serre des Tache, le vieux solitaire du col de Font de Cère, ceux de Pranadaou qui étaient arrivés, avec une pancarte " mort aux deux chiens " ; un peu en retard, le vieux mâle de la Pierre qui marchait en s'appuyant sur une canne, depuis qu'il avait laissé une de ses pattes dans la gueule d'un des chiens. Ceux de Marchat, du Griou, du Gliziou, de Fanjoquet, de Ferval, enfin de partout, bien que moins concernés, assistaient à la réunion, en signe de solidarité. Le roi des lièvres posa la question 

 " Que devons-nous faire, pour mettre à la raison ces deux méchants chiens " !

Beaucoup d'idées furent émises, mais aucune ne retint l'approbation des présents, jugée trop dangereuse ou inefficace. Les lièvres allaient se séparer sur un constat d'impuissance, quand un jeune levraut qui avait élu gîte, dans le petit bois près de la ferme de la Verrière, à l'emplacement du petit tunnel, demanda la parole :

" Je peux donner une bonne leçon à nos deux ennemis, j'ai mijoté un plan ou la ruse vaincra la force. Dès cette nuit, vous quittez tous le territoire de chasse des deux chiens, pour aller vous réfugier sous les sapins de la forêt du Lioran, aux Sagnes ou au Passadou. Demain, je me charge, de dégoûter les deux " cabots " de nous faire des misères pendant longtemps. "

En lui recommandant d'être prudent, les lièvres levèrent la séance et partirent, tous, pour le sûr asile de la forêt du Lioran. Le lendemain, à la pointe de la matinée, le levraut vit passer, au-dessus d'Estournel, les deux chiens qui partaient en chasse. Il les laissa s'engager dans la "Fumado" (pâturage) du buron des Gardes ; puis, rapidement il partit se poster, à l'orée du bois, sur le bord du chemin, au dessus du serre de la Banlève. Il pouvait voir, les deux chiens chercher la piste d'un lièvre, ils reniflaient vainement, les communaux, les fumados, les genêts, mais aucun effluve ne chatouillait leurs narines. De guerre lasse, dépités, l'oreille basse, bredouille, les deux chiens reprirent le chemin de la niche. A la lisière du bois, au dessus du serre de la Banlève, à quelques mètres du museau des deux molosses, le levraut bondit. Les deux chiens, ravis de l'aubaine, jappèrent de joie, et se mirent aux trousses du jeune lièvre courageux. La folle course commença, au milieu des genêts, à travers prés. Pour les fatiguer, le levraut, un fameux coursier, les promena du serre de la Banlève à l’Estournel, dans les prés de la Verriere, aux Bourelles, à Jou de Bas, tout en laissant entre lui et ses poursuivants aboyeurs, une cinquantaine de mètres. Les deux chiens dont les aboiements remplissaient la vallée, espéraient faire, un peu en retard, un bon repas de midi. La poursuite dura jusqu'au moulin de Saquetou. A quelques enjambées du moulin, le levraut s'arrêta, laissant approcher ses deux poursuivants, puis, comme un éclair, il bondit sous la chatière de la porte. Déçus de voir disparaître un repas qui était à la portée de leurs dents, les deux chiens, écumant de rage, se précipitèrent sur la porte et se mirent à la gratter furieusement. Saquetou qui faisait sa méridienne sur des sacs de farine, fut réveillé par ce vacarme. Furieux d'être dérangé dans sa sieste, il prit son fusil et glissa deux cartouches dans le canon.

C'était souvent que Saquetou avait maille avec des chiens qui venaient chercher querelle à ses deux chats. Aussi, pour ne pas avoir d'ennuis avec les propriétaires, il avait confectionné des cartouches spéciales dans lesquelles, des grains de blé ou des lentilles remplaçaient les plombs. Ces munitions, ainsi faites, n'étaient pas mortelles, mais les grains de céréales cuisaient longtemps sous la peau. Saquetou fit peur aux deux chiens, afin qu'ils s'éloignent un peu, puis déchargea son fusil, une cartouche pour chacun des deux intrus. Les deux chiens surpris, qui à part quelques coups de pied ou de bâton, n'avaient jamais reçu de telles blessures, hurlèrent de douleur, l'instinct leur commanda d'aller baigner dans une "gourgue" (trou dans un ruisseau) leurs fesses meurtries où l'eau fraîche calmerait le feu qui brûlait sous leur peau. Indifférent aux deux chiens gémissant dans la Cère, Saquetou reprit sa sieste.

Le levraut put sortir de sa cachette. Narquois, il contempla ses deux ennemis baignant leur derrière dans la gourgue il leur dit

 " Vous avez reçu une bonne leçon, si vous n'arrêtez pas vos chasses, si vous continuez à nous poursuivre, à nous faire du mal, à nous dévorer, la prochaine fois notre vengeance sera beaucoup plus sévère. A bon entendeur, Salut ! "

Le levraut, heureux du bon tour joué à ses ennemis, partit vers son gîte, dans le petit bois, près de la ferme de la Verrierre. Sur son chemin, il dit aux oiseaux d'aller avertir ses amis qui étaient réfugiés sous les sapins de la forêt de Lioran, que tout danger était écarté, qu'ils pouvaient rentrer chez eux. Les deux chiens plus cruels que malins, tinrent compte des menaces du levraut ; se souvenant de l'amère leçon, ils n'allèrent plus chasser dans les bois, dans les communaux à la poursuite des lièvres. Devant tous les lièvres à nouveau réunis, le roi félicita le jeune lièvre de la Verrierre, et le décora de la médaille du courage, sous les applaudissements de toute la gente capucine.

Pendant de longues années, les lièvres vécurent heureux, batifolant dans les genêts, dans les prés à la rosée, appréciant le thym, le serpolet que la nature généreuse de la haute vallée de la Cère, leur dispensait.

Hélas ! les hommes disposant de plus de loisir, prirent les fusils et remplacèrent les deux chiens.

Jean-baptiste Manhes