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 IX. SABOTAGES ET EMBUSCADES

Au commando, pendant prés de deux mois, de la mi-Juin au début d'Août, nous allons connaître une vie d'une intense activité : sabotages, embuscades, coups de main; toujours en alerte, prêts à partir à toute heure du jour ou de la nuit. La période orageuse de Juillet nous a valu cependant quelques journées de repos, passées sous la tente, confortable, à lire, à écrire, à jouer aux cartes. Nous ne goûtons guère, d'ailleurs, ces moments d'apaisement, de désoeuvrement, désadaptés que nous sommes à la vie tranquille; c'est une rupture avec la tension à laquelle nous sommes habitués, d'autant plus vivement ressentie qu'alors notre action s'est singulièrement précisée.

 

Schéma dee Sabotage

Ce n'est plus l'époque incertaine du maquis où seuls les parachutages impriment un certain rythme au temps qui passé; notre seule raison d'être désormais, est l'action, la guérilla; nous sommes encore une armée sans uniforme, mais bien encadrée et bien organisée. Et cette guerre de partisans convient parfaitement à notre état d'esprit; nous avons cet immense privilège de savoir pourquoi nous nous battons; nous ne connaîtrons pas la morne et épuisante expérience des tranchées que nos pères ont subie; nous ne connaîtrons pas le doute atroce de l'homme qui, en face de la mort, à laquelle on lé conduit en troupeau, sent confusément que des intérêts autres que les siens propres sont en jeu. Et nous n'aurons pas besoin d'un Déroulède pour remonter notre moral; Aragon exalte notre idéal, mais il est parmi nous, un combattant comme nous; "et chaque jour peut être Valmy..." Chacun de nous est conscient de son rôle, de sa propre utilité. Volontaires, nous sommes libres, parfaitement libres! Pendant cette période, nous avons été remarquablement privés de toute nourriture spirituelle; nous ne recevions pas même les journaux de la Résistance'. Du Mont-Mouchet, Pierre a apporté "La Revue du Monde Libre", qui avait été parachuté. Certes, nous avons accueilli avec joie ce témoignage, ces poèmes dés hommes libres dé tous les pays, mais cela nous était-il nécessaire? Le temps de la méditation, des hésitations, était révolu. Nous avions choisi notre direction, et l'esprit désormais parfaitement tranquille, nous n'avions plus à nous poser de questions. Seuls comptent les actes. Jamais le doute ne nous a effleuré de savoir si nous avions raison ou tort. A trop vouloir chercher la vérité, on s'épuise en discussions stériles avec soi-même. Et cette vérité, au triomphe de laquelle nous nous sommes voués jusqu'aux conséquences extrêmes, a été fécondée par une somme de sacrifices suffisante pour, au moins, imposer le respect.
L'action donc, devint plus que jamais notre raison d'être. Cela a commencé par les sabotages.

Le 12 juin, vers 10 h du soir, nous partons à sept, dont le major Mac Pherson, André et Bernard, avec tout notre attirail de terroristes : Bickford, détonateurs, amorces, et une centaine de kilos de "plastic", ce remarquable explosif à l'aspect inoffensif du mastic. A l'entrée de Maurs, une halte : il s'agit de savoir si les deux auto-mitrailleuses boches qui avaient rôdé dans la ville dernièrement sont parties. La route est libre, nous traversons rapidement la ville déserte et atteignons la voie ferrée à deux kilomètres environ plus au Nord. Une délicieuse petite route, qui s'allonge entre une butte et un étang, puis se trouve resserrée, un pont métallique dont les minutes, désormais, sont comptées. Nous gravissons le remblai avec les sacs de plastic qui sont hissés tant bien que mal, et nous voici sur le ballast, lieu interdit à toute personne étrangère à la S.N.C.F., paraît-il ... Le major écossais inspecte les poutrelles, cherche l'endroit le plus efficace où disposer les charges. Il tient à les placer lui-même et à la lueur de la torche électrique, j'admire ces mains magnifiques, toutes noires de la poussière de charbon, ces mains qui ont feuilleté les volumes de la bibliothèque de Cambridge... Il faut près d'une heure de travail pour que tout soit prêt; le ruban blanc du cordtex qui relie les deux blocs d'explosifs serpente entre les rails. Le Bickford est allumé; une seconde d'émotion : on a beau savoir que la flamme ne parcourt qu'un centimètre par seconde, et que, par conséquent, nous avons près de cinq minutes pour partir, il est difficile de ne pas établir une relation directe entre ce jet de feu qui jaillit de l'extrémité du Bickford, et les cent kilos de plastic, à quelques mètres, qui réduiraient nos corps en menus lambeaux! Nous nous éloignons sans attendre, malheureusement, de voir le résultat de notre travail, et le fracas de l'explosion nous parvient de la route; nous sommes déjà loin. Mission terminée.

Le lendemain soir, nous revenons dans le même secteur, il faut faire sauter les rails entre Maurs et le pont pour retarder l'arrivée de l'équipe de réparation. Premier sabotage de rails. Ce ne sera pas le dernier! Sous la direction d'André nous nous disposons le long de la voie avec nos charges préparées à l'avance à environ cent mètres les uns des autres. Cette fois, nous n'employons pas le Bickford, mais un crayon allumeur à retardement d'un quart d'heure, dont le mécanisme se déclenche par une simple pression sur le tube; cela a pour effet de briser une ampoule d'acide qui ronge un fil métallique dont la substance et la ténuité sont calculées pour qu'il se rompe en un temps donné; le fil rompu libère un percuteur qui provoque l'explosion. De quart d'heure en quart d'heure, les explosions éclatent, précédées d'un éclair qui nous deviendra vite familier, premier choc de l'oeil avant celui de l'oreille. André, très en forme, s'en prend à un poteau télégraphique, et se paie le luxe de ne s'accorder que dix secondes pour s'éloigner. Pierre, qui travaille avec lui, s'étale en partant, sur la voie, s'empêtre dans un fil barbelé, et parvient, juste avant la détonation, à faire un magistral plat-ventre dans un pré, se mettant ainsi à peine hors d'atteinte des fils qui s'entre-choquent avec ce crissement caractéristique, mille fois répété. Nos rails, les uns après les autres, vont quitter brusquement le ballast; la charge, placée à leur jonction et bien calée par un rempart de pierres, en détériore deux en même temps. Maintenant, nous sommes familiarisés avec ces opérations de destruction des voies; elles ne vont pas se relâcher, et nous allons assister bientôt à des sabotages plus sensationnels.

Sabotage

Il serait fastidieux de décrire tous nos sabotages; et d'ailleurs une sobre énumération sera plus éloquente que de longs discours

LIGNE TOULOUSE-AURILLAC :           5 juin, déraillement d'un train dans le tunnel de Boisset.
12 juin, sabotage du pont métallique près de Maurs
13 juin, sabotage de rails près de Maurs
16 juin, sabotage d'une locomotive près de Pers
19 juin, sabotage des aiguillages de Jallès
30 juin, sabotage du pont entre Maurs et Bagnac
2 juillet, sabotage du pont près de Jallés

ROUTE NATIONALE AURILLAC-RODEZ : 13 juillet, sabotage du pont d'Arpajon
ROUTE NATIONALE AURILLAC-TOULOUSE : 18 juillet, sabotage du pont de Sansac
GARE DE NEUSSARGUES : 22 juillet, sabotage des postes d'aiguillage
LIGNES NEUSSARGUES-SAINT-FLOUR, NEUSSARGUES-CLERMONT, NEUSSARGUESBORT : 22 juillet, sabotages de rails
SOUS-STATION ELECTRIQUE : 22 juillet, sabotage du poste de Talizat
ROUTE NATIONALE MAURS-RODEZ : 3 août, sabotage du pont de Coursavy

Un simple coup d'ail jeté sur une carte montre que toutes ces opérations répondaient à un vaste plan d'ensemble : isoler le Massif Central, empêcher les troupes allemandes venues du Sud, qui se trouvaient bloquées, de refluer en Auvergne; il ne restait plus alors qu'à chasser de nos régions les éléments de la Wehrmacht qui s'y trouvaient dans une situation précaire; de cette façon les forces de débarquement venues du Sud ne pouvaient être gênées dans leur avance par des divisions ennemies qui, des régions montagneuses du Centre, auraient tenté d'atteindre la vallée du Rhône ou celle de le Saône. Tous les sabotages que nous avons effectués nous, ont été désignés par le major Mac Pherson, preuve de l'utilité du commandement inter-allié.

Il est difficile de résister auu plaisir de décrire une des plus belles destructions que nous ayons effectuée, celle du pont de chemin de fer qui traverse la route de Figeac entre Maurs et Bagnac : nous sommes ce soir-là plus d'une douzaine, et à notre matériel explosif s'ajoutent des pelles. Nous traversons Maurs déjà presqu'endormie, - cette ville qui, paraît-il, est charmante, nous ne l'aurons jamais vue que de nuit -;à une des rares fenêtres éclairées, une jeune fille se montre, sans doute surprise par le passage insolite de notre camionnette; bonsoir, belle inconnue que, tout à l'heure nous allons réveiller en sursaut, nous ne garderons de vous que le souvenir fugitif d'une chevelure qui se découpe, vaporeuse, fort joliment, dans la lumière. La voiture nous emporte, rêveurs..., vers notre objectif; une garde est établie sur la route nationale, de part et d'autre du pont, et nous commençons à opérer; il ne faut pas moins d'une heure et demie de travail acharné sous la clarté irréelle d'un clair de lune magnifique, pour creuser dans le ballast un trou assez profond où nous allons loger nos charges de plastic et de 808, - un autre explosif qui dégage une odeur assez vive provoquant des maux de tête, - et leur donner l'efficacité suffisante pour faire sauter ce solide pont de pierres. En même temps, est préparée une charge dans le tunnel proche, pour expulser un rail ou deux de leur lit de cailloux. Enfin, tout est en ordre; les explosifs sont recouverts par les pierres de la voie, ce qui leur permet de répartir leur force de détente dans toutes les directions. Le Bickford est allumé; trois minutes d'attente. Nous partons d'un pas tranquille, excellent exercice pour maîtriser les nerfs!, et nous nous abritons dans un creux du tunnel. Deux minutes et demi, deux minutes quarante, trois minutes... André, anxieusement, ne quitte pas son chrono des yeux. Secondes exaltantes et angoissantes à la fois; le choc que l'on attend impatiemment et que l'on redoute malgré soi; l'appréhension du plongeur avant de s'élancer... Soudain, ah! l'éclair! l'explosion, plus assourdie qu'on aurait pu l'imaginer. Nous nous précipitons hors de notre abri à travers une fumée épaisse qui pique les yeux et nous noircit; les pierres, après avoir été projetées très haut, retombent en pluie. Et nous arrivons au bord de le coupure. Splendide! Sur toute la largeur de la nationale, le pont n'existe plus. Un rail, sinistre, dresse une courbe fantastique vers le ciel. Spectacle unique, bientôt troublé par le fracas venu du tunnel où un autre rail a cessé d'exister. Un dernier regard, et nous partons. Il est trois heures. Qu'importe! le pénible labeur vaut bien un arrêt à Parlan. L'hôtelier réveillé, nous apporte vin blanc et casse-croûte; à la radio, des airs de danse, venus d'on ne sait quel pays du monde nous plongent dans une atmosphère qui contraste étrangement avec les heures que nous venons de vivre. Le dur travail de terrassement a cependant été moins ingrat que celui que nous allons connaître lorsqu'il s'agira de creuser un trou dans une route goudronnée : il nous faudra trois heures de travail, et nous ne terminerons qu'au petit jour. Nous nous arrachons à la douceur de la halte dans cet hôtel qui a reçu depuis quelques mois, et à toute heure, de bien curieux clients, et en particulier nos parachutistes qui y étaient dirigés à leur descente sur le sol de France, et y attendaient de recevoir des instructions. Le Résistance lui a fait connaître une vie mystérieuse si bien cachée sous son apparence banale; il a retrouvé aujourd'hui le calme de la vie quotidienne, peut-être avec une certaine nostalgie de ce passé troublé.

Bien plus ingrat apparaît le second élément dé notre action. Les embuscades nous ont soumis à une tension nerveuse incessante qui n'a été récompensée, bien contre notre gré, par des résultats tangibles. Une embuscade, c'est le propre de la guérilla. Cela consiste essentiellement à diriger sur l'ennemi surpris et désemparé, le maximum de feu avec le maximum d'efficacité dans le minimum de temps. Cela consiste. nous l'avons rapidement appris après notre bagarre contre les miliciens, à rechercher soigneusement le meilleur emplacement pour chacune de nos armes : le F.M. qui balaie, secondé par les mitraillettes et les grenades, les gammons, grenades au plastic, qui déclenchent la lutte en immobilisant le véhicule ennemi.

De la fin Juin eu début d'Août, 25 fois, les routes encaissées et sinueuses nous ont trouvés à nos postes, des journées entières, parfois toute une nuit, camouflés derrière des feuillages, silencieux, yeux et oreilles aux aguets. Combien de fois de paisibles camions ont fait se brandir un bras dont la main tenait, déjà dégoupillée, une gammon ? Combien de fois se sont-ils dessinés, ignorants du danger, dans le viseur d'un F.M. ? Des nuits entières, luttant contre le sommeil, frissonnant dans la fraîcheur des montagnes cantalouses. les pieds dans l'herbe mouillée, n'avons-nous pas espéré le ronronnement du convoi qui aurait donné sa raison d'être à notre attente ?

Des journées entières, nous sommes restés cachés, abrutis de soleil, ayant pour seule distraction la vision dé joies défendues, les jupes claires de jolies cyclistes en vacances, flottant au vent, les ébats d'un faucheur et d'une fille qui suivaient nos regards indiscrets et amusés! Le soir, à dix heures, parfois plus tard, la camionnette venait nous chercher, et nous rentrions, une fois de plus, bredouilles. Avoir attendu toute une nuit, jusqu'à cinq heures du matin, et avoir su qu'à six heures était passé un convoi de miliciens, c'est tout de même rageant! Un matin, grand branle-bas : nous apprenons que les boches qui restaient terrés à Aurillac sont sortis; trois camions. Aussitôt les quatre sections s'égaillent chacune sur une route différente; ils ne peuvent pas ne pas passer devant l'un de nos pièges; nous étions ce jour-là près de la Roquebrou; à huit heures du soir, partis aux nouvelles dans le bourg, nous apprenons que nos occupants se sont arrêtés à trois kilomètres d'Aurillac et ont fait du tir... Journées d'été, de vacances, journées perdues à jamais... Parfois, nos emplacements étaient si favorables, notre succès tellement assuré, que nous pensions, puérils, qu'ils ne pouvaient pas ne pas venir. Et les camions de bois, et les camions de ravitaillement, passaient, narquois!

Et cependant, comme ils étaient exaltants, ces départs dans les fraîches matinées de Juillet; bien conscients de notre force, depuis le jour du débarquement, nous n'étions plus des hommes traqués : c'est nous qui traquions l'ennemi, et le camion qui nous emportait, - 20 ou 30 gars massés sur la plate-forme -, arborait toujours un drapeau tricolore, flottant dans ce vent qui nous fouettait le visage, et un F.M. constamment en position sur la cabine. Ainsi, nous traversions bourgs et hameaux, en chantant, surtout ce "Marchons au feu camarades" qui était devenu notre hymne préféré, et les paysans ébahis qui nous regardaient, comprenaient bien que quelque chose était changé, et prenaient confiance. Nous, nous étions surtout ivres de notre jeune force, de cette liberté qui nous semblait déjà reconquise, contre un gouvernement qui ne semblait plus représenter que lui-même, et un occupant désemparé plus préoccupé du souci de rejoindre le Waterland, que de passer à la contre-attaque. Nous avons été, dans notre sphère, les maîtres d'une certaine époque, et ma foi, nous n'en avons guère abusé, ayant pour seul but de chasser le boche le plus rapidement possible. L'action militaire était notre lot, et non l'action politique dont nous n'avons pris conscience que plus tard, trop tard peut-être...