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XVII. LA DÉPRESSION DE LA SAÔNE

Le 17 Septembre, nouveau départ, le dernier, vers la Bourgogne. Un voyage sans histoire à travers des régions sans caractère; aux collines du Sud de l'Autunois, succède l'affreux paysage industriel de Montceau-les-Mines; la route suit le canal, atteint Chagny. Beaune évoque, après cette grisaille, des images plus séduisantes; à l'entrée des villages, chaque poteau indicateur est un nom de cru célèbre, un appel aux agapes joyeuses : Vosne-Romanée, Vougeot, Chambolle, Musigny, Gevrey-Chambertin... Mais les convois militaires, les Américains - les premiers que nous voyons et dont nous admirons la vitesse et la puissance du matériel -, comme les Français, passent ,avec une indifférence cruelle... La guerre a masqué cette région bénie : du village de Comblanchien, ne subsistent que des murs noircis; quelle tragédie cachent ces ruines ? Plus à l'est, à six kilomètres d'Auxonne, nous installons notre cantonnement; la Saône coule à quelques centaines de mètres, dans une plaine morne, sous un ciel d'automne constamment gris. Tout, ici, est déprimant; les habitants restent indifférents, lointains. Déprimante également l'oisiveté que nous allons connaître et subir pendant environ quatre semaines. Les promesses de départ vers l'Est. vers Montbéliard, vers la bagasse, alternent avec la hantise d'un séjour en caserne...; le spectre des murs, de la grille, de la chambrée, se dresse devant des garçons qui n'ont connu pendant des mois d'autres limites que celles, fort imprécises, de leur secteur d'action, et qui, ayant rompu les amarres, sont partis de l'avant, à la poursuite du boche... Les jours se succèdent, maussades, Dijon, très animée, nous attire souvent; la pêche à la grenade, nous rappelle les moments d'une vie sans contrainte. De temps en temps, un exercice militaire nous ramène à la réalité, qui n'est décidément plus engageante : telle cette prise d'armes à Auxonne, où le spectacle de trop nombreux galonnés nous laisse sceptiques; la remise de la Croix de Guerre, peu méritée, à un lieutenant qui, en Janvier 44, se livrait encore à des tournées de propagande pétainistes, éclaire d'un jour étrange, l'esprit de la nouvelle armée française; les maquisards n'y semblent pas à leur place... Peut-être sommes-nous devenus trop indépendants ou trop intransigeants. Mais l'idéal de liberté pour lequel nous avons tout risqué, la magnifique pureté de la Résistance, semblent par trop noyés dans cet amalgame de troupes au passé ardent et de quelques chefs au passé douteux...

Puis, à la fin de Septembre, un départ à Paris avec André fut notre ultime grande joie. Nous avons trouvé Paris libre, un Paris que ne souillaient plus les oriflammes à croix gammée. Pendant une semaine, nous avons guetté sur ses murs, sur le visage de ses habitants, les traces de la glorieuse insurrection. L'air que nous respirons semble combien plus léger! Mais le sentent-ils aussi intensément, ces trop nombreux jeunes gens que l'on rencontre sur les Champs-Elysées, savent-ils le prix de cette liberté dont ils jouissent sans avoir participé à sa reconquête ? Nous avions trouvé dans nos maquis une atmosphère virile et fraternelle, et nous sentons ici une certaine veulerie, la même indifférence à l'égard des événements qui nous ont grandi, que vis-à-vis des boches et de leurs crimes, et cette soif d'argent, ce triomphe de tous les commerces, cette plaie qui s'est démesurément étendue depuis quatre ans... Lorsque nous retournons en Bourgogne, rien n'a changé. La même incertitude plane toujours. Alors, lassés et déçus. nous décidons de nous faire démobiliser. Ce fut la fin sans gloire du commando. Un aspirant vint nous faire de la morale et nous encourager à rester; mais c'était un ancien chef des chantiers de jeunesse et il avait rallié les F.F.I. depuis un mois seulement... Décidément le sort en était jeté, et il ne semblait plus y avoir rien de solide à quoi nous puissions nous raccrocher.

A la lumière de ces dernières journées, on sent combien fut cruelle notre désillusion. Notre enthousiasme et notre foi ont été souillés par le spectacle des nouveaux Messieurs arborant des uniformes trop neufs que n'ont pas usés les nuits d'embuscade et les bagarres; pour eux, la Résistance a été la dernière, l'ultime bonne affaire du temps de l'occupation, celle qui leur a permis de sauter d'un pied allègre du régime boche au régime français, de se faire une conscience toute neuve et de profiter au maximum de leur nouvelle position pour s'emparer des places importantes.

Nous avons découvert également que certains "grands résistants" issus d'Alger ou d'ailleurs avaient de solides attaches avec les milieux de la finance. Ce n'est pas pour retrouver cela que nous nous sommes battus. On a eu trop tendance en haut lieu à nous considérer comme des combattants dont le rôle se terminait avec la bagarre et qui n'avaient pas leur mot à dire en matière de politique; notre idéal cependant était autre que de tuer du boche; nous avions rêvé. comme l'ont voulu nombre de nos martyrs, d'une "République pure et dure", et non de sales compromis avec les hommes de Vichy, fallait-il alors nous retrancher dans un splendide isolement derrière nos beaux souvenirs, comme le héros île "L'autre aventure", la remarquable pièce de Marcel Haedrich. qui n'a pas connu le succès qu'elle méritait ? Nous étions sans ambition... C'est peut-être un tort. L'air de la liberté, qu'à pleins poumons nous avons respiré dans nos montagnes, les ineffaçables souvenirs de nos amitiés, de nos luttes, de notre travail, nous avaient mal préparés à des combats politiques où il était trop souvent donné de côtoyer la fange. Et certes, la réadaptation à une vie normale qui nous paraissait tant étriquée, a été longue. Le bel enthousiasme populaire d'Août 44 a été brisé pour des raisons qui apparaissent trop claires; cela a prolongé la convalescence de notre pays et créé une atmosphère déprimante. Et cependant, il serait stérile de se complaire dans une contemplation du passé, alors que l'avenir s'ouvre à nous, si riche de promesses, et de combats encore. Qu'importe! Nous aurons au moins appris à goûter la saveur de l'action, et ce n'est pas en vain; elle nous a mûris et burinés, et quiconque l'a connue ne peut longtemps vivre sans elle. Nous savons maintenant, comme Garaudy, que "La joie, c'est d'avoir quelque chose à faire de sa vie".

Nous sommes prêts à reprendre la lutte avec ceux qui ne nous ont pas trahis.

PARIS, FEVRIER-MARS 1945, OYONNAX, FEVRIER-MAI 1946