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Grandeur et décédence du vieux quartier Saint-Géraud
 
Aurillac
 
Limites
Traçons tout d'abord nos limites dans la cité.
Le quartier Saint-Géraud, embryon d'Aurillac et bourg primitif, a pris la forme circulaire de la première enceinte. On distingue parfaitement ses contours sur les plans, la photographie aérienne, le terrain même, en jetant un coup d'œil plongeant du haut des collines avoisinantes.
Une aire limitée par les rues du Collège, des Fargues, du Buis, des Dames et Saint-Jacques, coupée en son' milieu par la rue du Monastère, tel est le domaine.
Nous y ajouterons ses poussées extérieures : la place et le faubourg Saint-Etienne, le château d'où nous sommes issus, le Pavatou, la place et le faubourg du Buis, la « gravière» et le faubourg des Fargues.
Ensemble que l'on appela, au temps des Consuls, le quartier des Ponts, puis du Collège, différencié des quartiers d'Aurinques et de l'Olmet (ou des Frères), afin d'élire exactement les dirigeants municipaux.
Lorsque j'étais enfant, nos jeux ne dépassaient pas ses frontières qui enfermaient la population, scolaire des deux Écoles d'Application, et nous considérions comme des étrangères toutes les personnes vivant en dehors.
Un esprit particulier régnait alors autour du clocher « San Guiral» !
Les barrières sont tombées depuis. On parcourt si vite la ville avec les engins modernes! Mais certaines fêtes demeurent qui correspondent aux antiques divisions.

Origines
Place Saint-Géraud, cerveau du quartier; rue du. Monastère, son épine dorsale.
Monastère, dont il semble rester la façade à arcatures de l'Aumônerie, ; plus sûrement l'une des vasques de la fontaine aux ablutions et les pierres remployées pour construire les maisons des chanoines après: la sécularisation de l'abbaye, la destruction des bâtiments par le temps et les protestants.
Mais du Monastère, fondé par le comte Géraud à la fin du 9e siècle, nôtre ville, sa fille, elle, demeure avec certitude, et nous remarquerons en passant que les influences politique et religieuse s'exercèrent en' un' point géographiquement privilégié qui avait attiré l'habitat celtique et gallo-romain, sans doute établi en ordre lâche.
La question des origines d'Aurillac a été farouchement discutée au siècle dernier, et je voudrais, à ce propos, vous lire quelques passages (l'une fantaisie parue en 1858 dans « le Moniteur du Cantal».
L'auteur anonyme, un jeune fonctionnaire malicieux, promène le lecteur à travers la ville... cent ans plus tard (et nous y sommes!).
Il arrive au siège de « l'Académie des Sciences Lettres et Arts» (et je suis membre de celle-ci!).
Il entre dans la salle des séances, voit « gravement assis sur des fauteuils et dans l'attitude d'Empereurs romains les quarante académiciens qui composent l'assemblée ». Le Président, « Monsieur de Beaurecueil», le salue gracieusement et l'invite à prendre place auprès de lui.
L'Académie avait proposé pour le Concours annuel usa' sujet 'd'histoire, et d'archéologie: « Rechercher l'origine d'Aurillac, éclaircir l'étymologie de ce nom. Le prix était une médaille de 500 francs composée avec for extrait de la Jordanne. » Trois Mémoires ont été envoyés. : Le rapporteur de la Commission chargée de présenter les travaux « tousse gravement, se mouche et dit:
« Messieurs, l'auteur du Mémoire n° 1 a cru devoir expliquer l'origine et l'étymologie d'Aurillac à l'aide des formes Aureliacus ou Aureliencis qu'il aurait rencontrées dans de vieux textes et qui, suivant lui, s'appliqueraient à notre Aurillac. Dès lors, plus de doute pour lui. Notre cité est 'une création de la Rome impériale et il ne s'agit plus que de décide» lequel des deux Empereurs, Marc-Aurèle ou Aurélien, lui a donné son nom. Telle est en deux mots la substance du savant Mémoire que la Commission, malgré l'érudition de son auteur son langage toujours expressif et sa polémique courtoise, a jugé à propos d'écarter.
» Le Mémoire n° 2 essaie d'établir, contrairement à l'opinion précédente, qu'Aurillac ne saurait avoir une origine antérieure au X' siècle et repoussant, ainsi que l'a fait d'ailleurs le premier Mémoire, l'étymologie Aurilacus si agréable aux amateurs du pittoresque ainsi qu'aux chercheurs d'or, il prouve à l'aide de textes encore plus nombreux que ceux invoqués par son concurrent que l'orthographe première d'Aurillac fut Orihac. d'où, par corruption, Aurillac; que ce mot se trouve pour la première fois ainsi écrit dans les plus vieilles chartes concernant l'abbaye d'Aurillac, et il conclut qu'Aurillac n'existait pas avant le X' siècle, époque de la fondation de cette abbaye. .
» Telle est encore en peu de mots. Messieurs, l'opinion de l'auteur du Mémoire n° 2 qui se recommande par une richesse peut-être un peu surabondante de textes cités et par une discussion pleine d'intérêt. Enfin, malgré les mérites divers qui distinguent ce travail, la Commission a également jugé qu'il n'y avait pas lieu de le couronner (...)
•» J'arrive au Mémoire n° 3 que la Commission, après un vote unanime, a déclaré tout à fait digne de vos suffrages. Elle a décidé, en même temps, que lecture vous sera donnée de cette œuvre remarquable dont une froide et sèche analyse serait impuissante à faire valoir tout le mérite.
» Ici, l'orateur se remoucha, re-toussa, et commença la lecture du Mémoire n° 3.»
Je n'en donnerai malheureusement, faute de temps, qu'une « froide et sèche analyse.»
Le spirituel auteur rappelle la légende familière du butin que -les Arvernes, attaqués au retour d'une expédition lointaine, jetèrent dans la Jordanne, puis il l'étoffe et la fleurit.
Bien des années plus tard, un paysan accablé de misère s'approche de la rivière pour en finir avec la vie. Soudain, un Génie apparaît, lui tend un' galet d'or en lui faisant jurer de n'en parler à personne. Mais le désespéré, réconforté, oublie son serment, et c'est un défilé continuel 'd'Auvergnats que le bon Dieu païen comble de présents jusqu'au jour où, lassé, il refuse de transformer les cailloux en « métal précieux».
Alors nos obstinés, déçus et mécontents, retournent en tout sens le lit de la rivière, et la divinité courroucée prend leurs jambes dans une sorte de réseau 'doré. Une charmante ondine intervient et obtient leur grâce, à condition, que les coupables partent courir après la fortune, avec cinq sous dans la poche, et reviennent consacrer une partie de leur gain à bâtir des maisons au bord des eaux qu'ils ont profanées.
Ainsi firent nos premiers émigrants pour avoir indisposé l'esprit de la rivière qui les enchaîna dans ses flots par des liens, des lacs d'or: aurilaqueus comme disent nos vieilles chroniques; d'où Auril-lacus, enfin, par corruption, Aurillac.
« C'est parfaitement clair — conclut notre facétieux — aucune controverse n'est désormais possible au sujet d'une étymologie qui satisfait la vraisemblance, le bon sens. et le goût à la fois.»
On ne pouvait se moquer plus drôlement des savants qui se bombardaient à coup de doctes références, faisant assaut de lourde érudition, quelquefois d'imagination pure.
Ils sont morts: Paix à leurs cendres! ': 'C'est la version n° 2 qui a triomphé: je n'en' dirai pas plus: cela nous mènerait trop loin. Tant que l'on n'aura pas 'découvert des vestiges gallos-romains plus importants que les urnes cinéraires de la place Saint-Etienne, la sépulture de Fabrègues ou les fragments de poteries et de tuiles à rebord du Gué Bouliaga, il faudra s'en contenter.
Aurillac doit son nom, jusqu'à preuve absolue du contraire, au propriétaire foncier Aurélius qui exploitait un grand domaine, dans les premiers temps de notre ère, au fond de la vallée fertile où nous vivons.
A cette époque pacifique, la Cité s'étalait à l'orée de la plaine, vers Arpajon. Quand l'insécurité revint, il fallut la replier à l'abri des collines. Sur le roc Castanet, un seigneur érigea son château protecteur, pareil à tous ceux dont la Haute-Auvergne se hérissait.
Et le comte Géraud offrit à Dieu son Monastère, auquel il légua richesse et pouvoir féodal, à l'exemple de beaucoup de ses pairs.
Son tombeau miraculeux attirera les foules de pèlerins, créant marchés et foires. La division du travail «commençait à s'effectuer, les villes à renaître ou à naître. Alors les artisans quittent le cercle étroit de l'exploitation rurale et se groupent en ce lieu de passage, carrefour protégé, près d'un cours d'eau force motrice nouvelle. L'enclos du couvent s'entoure d'échoppes, de boutiques, de tavernes et d'hôtelleries.
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Aurillac il y a mille ans? C'est notre quartier, certes moins dense, avec sa palissade ou son mur de pierre, ses fossés, son pont supérieur, ses voies d'accès rayonnantes, l'animation de la place du Moustier où tout se traite, où tout se vend, le chemin, montant qui le relie au château Saint-Etienne, résidence du seigneur abbé.
Aux alentours, la vaste forêt, où quelques essarts mettront bientôt leurs taches claires.

Aspect ancien
Notre ville est pauvre en monuments et en textes de l'époque romane. L'importance exclusive que l'on attribuait autrefois à la vie religieuse, le recrutement des érudits parmi les clercs, nous apportent quelques lueurs sur les églises, du moins quant à leur nombre, leur nom, car leur emplacement est vainement controversé.
Les 'archives locales ont été détruites à maintes reprises: par les pillards des guerres féodales; par nos aïeux insurgés contre le pouvoir seigneurial; par les huguenots; mais plus encore, pensons-nous, par la négligence des édiles qui se lamentent sur la perte des documents lorsqu'une affaire met en péril les droits de la cité, désormais improuvables et tombés en désuétude, faute d'avoir conservé lés titres précieux. ••
Et nous pourrions, là-dessus, relever des exemples récents sans remonter très haut!
Il est impossible de tracer une image de la première agglomération. Si la topographie donne ses contours, la place qu'y tient le Monastère demeure imprécise et plus encore son aspect, sur lesquels on a parfois écrit en utilisant la description des couvents bénédictins mieux connus.
On peut affirmer, sans erreur grossière, qu'il allait de la rue des Fargues à la rue des Dames, de la rue 'du Monastère à la rue du Buis; que l'église romane abbatiale a précédé l'église Saint-Géraud qu'une zone herbeuse s'étendait à l'intérieur de l'endos, qui devint le cimetière de l'abbaye et de la ville (square de Vie), lieu habituel et solennel de passation des actes collectifs.
L'existence d'une enceinte monastique apparaît dans les textes. Notre première charte de franchises, la. « Paix» de 1280, parle des murs, de la clôture et des fossés qui entourent le moustier: « Los murs et la claustiro — dit la traduction en. langue vulgaire — elh valatz dels quais es, claus lo mostier de Mosenhor San Guiral.» En 1441, les propriétaires d'un lavoir privé demandent au meunier de las Clèdes (imprimerie Gerbert) de remettre la digue, dans son état primitif, con' fermement aux signes anciens qui se trouvent sur le mur du Monastère.
A l'intérieur, le rassemblement artisanal et marchand s'opère; cependant, les vides sont fréquents. Au XIII' siècle, l'abbé qui les possède accorde de nombreux permis -d'édification ou d'agrandissement par concession emphytéotique, et la « montrée» du 23 mai 1277, chargée' de recenser les places et terrains vagues relevant directement de l'abbaye les énumère, mais il est difficile' de les situer.
Des premières fortifications, nous ne savons rien de certain. Le chartiste Roger Grand, auteur d'un bel ouvrage sur le vieil Aurillac, dont la base documentaire est plus solide que les billevesées des fabricants de légendes romantiques, prouve leur existence en s'appuyant sur le périmètre apparent et le très vieux nom de la rue Transparot, qui peut signifier à travers, ou au-delà des murs.
Un texte plus récent révèle l'étroite rue Lasparras qui semble coïncider avec le 'début de l'actuelle rue Chazerat, du côté de la ville. Les remparts étaient-ils proches? Peut-être! Le souci de la vérité historique impose souvent cette réponse évasive lorsqu'il s'agit du lointain passé.
Depuis que les rois capétiens assuraient le maintien de l'ordre, la France jouissait de la paix intérieure: le commerce se développait, et les villes grandissaient. En 1202, les bourgeois d'Aurillac ont, à Provins, une « maison de pierre» pour entreposer les marchandises en vue des foires célèbres de Champagne: drap grossier populaire, peaux et fourrures, couvertures rustiques.
Alors, notre vieux quartier craque et sa déchéance commence. Vers l'aval élargi poussent le quartier de l'Olmet, du nom de l'orme ombrageant une de ses places, et celui d'Aurinques dont l'étymologie est indécise.
La ville bourgeoise se forme, avec son église Notre-Dame, bientôt sa maison consulaire, sa nouvelle enceinte, édifiée, selon Roger Grand, au moment des troubles albigeois, ses revendications de liberté.
Le mouvement communal nous éclaire sur la vie économique et le visage de la cité. Lorsque la guerre de Cent ans éclatera, il faudra de nouveau songer à la défense: on décidera de rétablir les murs abandonnés au temps heureux de la Paix.
Un acte de 1347 indique qu'on y pourvoit en levant un droit d'entrée sur les vins dont les « gooudots» usent en abondance. Du' portail des Fargues au? portail Saint-Marcel, du portail Saint-Marcel au portail des Cabrols (plus tard des Frères), du. portail des Cabrols au portail d'Aurinques, du. portail d'Aurinques au portail Saint-Etienne, on « construit, répare, refait, nettoie» les murs et les fossés.
Puis, « que de ce portail Saint-Etienne soient faits, avec le produit de la dite imposition, des murs le long des fossés selon que ces fossés sont et s'étendent en ligne droite vers le portail appelé du Buis et, de ce portail du Buis, que soient faits aussi des murs le long de la rivière Jordanne en suivant la rive de ladite rivière jusqu'au moulin. d'Hugues Vernhi, en incluant le moulin susdit dans les murs de même que la ville, ou en l'excluant comme il conviendra aux consuls, et dudit moulin, que lesdits murs se continuent et soient rattachés aux autres murs anciens de ladite ville, de telle sorte que ladite ville soit close entièrement.»
N'existaient-ils pas auparavant sur cette partie qui nous intéresse? Étaient-ils encore à l'état de barrières, ou bien avaient-ils disparu? L'enceinte du; Monastère suffisait-elle? Quoi qu'il en soit, on peut affirmer sûrement que la date de 1347 marque la construction du rempart dont on voit les fragments au. « Ranquetou», dans le mur d'un bâtiment du Cours Complémentaire, dans l'enclos Ols et Chevalier, place du Buis, et le long de la Jordanne.
Les portes furent flanquées de tours carrées, les intervalles se renforcèrent de tours rondes. On a dit qu'entre les portes du Buis et de Saint-Etienne se dressaient les tours des Dames et de Saint-Laurent:
je n'en ai pas trouvé de trace écrite; cependant, un plan du XVIIIe siècle laisse entrevoir sur la ligne du mur une protubérance semi-circulaire vers l'emplacement où est aujourd'hui le C. C.
Lorsque le calme revenait, on' adossait des maisons de part et d'autre de la muraille, on convertissait les fossés en jardins, mais à la moindre alarme ils étaient à nouveau creusés.
En 1557, des habitants de la rue du Buis demandent « l'autorisation de percer la muraille pour écouler eaux de vaisselle et immondices ainsi qu'il fut permis à Vidal Abault». Ils paieront un cens et les travaux seront à leur charge.
En l657, Maurice Roussy, exempt de la maréchaussée, a deux « petits patus» joignant la muraille servant de jardins et basse-cour à ses maisons rue du Buis. Il obtient, « pour sa plus grande commodité», l'autorisation de « faire bastir un estable et appuyer le couvert d'icelle à la muraille ainsin que la plupart de ses autres voisins ont depuis longues années faict».
En 1680, le fossé du Pavatou n'existe plus; l'eau du « ruisseau de l'Escholle» -descendu de la côte de Reyne, qui le remplissait au moyen d'un aqueduc franchissant le canal des moulins, se jette dans celui-ci et l'ensable... et les « usiniers» protestent!
A la veille de la Révolution, on abat les portes et les tours des Fargues, du Buis et de Saint-Etienne, car elles menacent ruine.
Je me souviens enfin, plus près de nous, de la démolition du mur de la place du Buis pour construire une maison.

Rues places et placettes
Venons-en maintenant aux rues, aux masses de bâtiments qu'elles enserrent, et déterminons le plan du quartier et ses transformations, au moins depuis la fin du moyen-âge. Il n'a guère changé en ce demi millénaire.
La rue du moustier se dessine vite; elle n'a pas varié, bien que métamorphosée en rue du Chapitre, durant une période, lorsque les moines eurent cédé la place aux chanoines.
La rue du Collège fut d'abord rue Saint-Jacques, et je n'ai jamais lu le nom de rue des Pelletiers qu'on lui donne parfois, d'après Durif. L'actuelle rue Saint-Jacques était rue Saint-Ethienne; cela se comprend puisque, de la place centrale, elle conduisait à la porte ouvrant sur le chemin du château. On la rencontre encore sous cette appellation dans les rôles financiers du XVIIIe siècle. Une délibération municipale (15 mai 1620) nous dit « qu'en la grande rue Saint-Jacques, en laquelle est basty le Collège, il y a un pan de muraille à rebâtir d'une maison ruinée qui menace de choir». Les écoliers y passent « à grand foule»; de nombreuses personnes également, « à raison de la chapelle dudit Collège». Une « hostellerie — s'y tient — où logent ordinairement force étrangers».
La rue soteiranne (inférieure) du Buis s'est aussi appelée de l'Aumône. La rue sobeiranne (supérieure) est devenue rue des Dames: elle aboutissait à la porte au-delà de laquelle on grimpait au couvent des Bénédictines.
La rue des Fargues, à l'étymologie douteuse, s'est tronçonnée en rue des Fargues et rue du Cerf, et même muée, pendant quelques décades, en rue Rossignol, pour remercier l'Intendant d'Auvergne qui avait accordé son aide pécuniaire afin d'aménager le coin.
Plusieurs voies transversales reliaient la rue du Collège à celle du Monastère, telle la rue Trans-las-Sallas que le Collège engloba, en laissant une « langue de fede », qui existe toujours, cul-de-sac près de la rue Périgord, avec sa chaussée pavée au caniveau médian, vestige de la façon moyenâgeuse.
Près d'ici, l'impasse de la place Saint-Géraud (du « four Lacam», au siècle dernier) faisait partie d'une courte rue qui aboutissait à la rue Sainte-Anne. Les Visitandines la barrèrent lorsqu'elles construisirent, avant la Révolution, l'immeuble où nous sommes réunis ce soir.
Si la place de Cazialac, orgueil du quartier, devenue place Sainte-Anne, fut alors rétrécie, nous avons gagné depuis: l'emplacement du pâté de maisons qui bordaient la rue du Buis au fond du square de Vie; celui des vieilles bâtisses que certains d'entre vous ont vu disparaître, place de la Bienfaisance; et l'espace rendu vacant par un incendie, il y a une trentaine d'années, à l'angle de la nie des Fargues et de la rue du Monastère, où la Municipalité devait aménager ...un petit jardin public !
Quant au Pavatou, nous l'apercevons dès qu'un' chemin pavé, exhaussé; en cet endroit marécageux du pré Mongeal, vint réunir, sans traverser la ville, le long .du fossé nord, les routes de Mauriac et de Tulle à celle de Saint-Flour.
Les rues de l'Ecole Supérieure et Supérieure prolongée (des Frères Delmas) sont les seules créations intérieures.
Nous laisserons de côté les faubourgs récents.

Le 10 octobre 1703, un membre du Conseil Municipal déclare en séance: « Dans une République telle que la nôtre, il ne doit plus rien exister qui fût dans le cas d'annoncer l'ancien régime, qu'en conséquence il convenait de changer la dénomination actuelle des sections, des rues (...) du Chapitre, des Dames, de la place Saint-Géraud.»
La section du Collège s'appellera donc de l'Egalité, la rue du Chapitre et la place Saint-Géraud de l'Union, la rue des Dames de la Bienfaisance.
Et la rue Saint-Jacques devint Jacques, tout court! De même nous eûmes la place Etienne. Mais aux recensements de l'an III et de l'an VIII, il fallait ajouter le nom précédent pour qu'on s'y retrouvât, comme on complétait le calendrier républicain avec les dates en « vieux estyle».
A l'aube de l'Empire, on effaça ces innovations sacrilèges que le « citoyen Mazar, peintre», avait pourtant concrétisées « sur des plaques de fer blanc».
La place de la Bienfaisance nous est restée de cette vague déchristianisatrice: le terme convient à tous les temps.

Faits divers du passé
Voilà bien des choses sérieuses, prenons un moment de récréation pour saluer le coq du clocher Saint-Géraud.
Ses renseignements météorologiques sont plus sûrs que ceux de l'Office national.
S'il vire brusquement du nord à l'ouest, n'oubliez pas votre parapluie. Dans le cas contraire, emmitouflez-vous.
Vous partez le matin pour une sortie champêtre; le ciel est bas;
le coq regarde le bois de Lafage: allez tranquille: le vent soufflera peut-être, mais pas une goutte de pluie ne tombera.
Ah! le brave coq!
Lorsque le clocher fut rétabli, à la fin du siècle dernier, on remit en place cet animal utile dont l'ancêtre, depuis le XVIIe siècle, dominait la cité, au sommet de sa tour démolie pendant la Révolution.
Les minutes du notaire Varet précisent qu'on l'abritait sous un petit toit porté par quatre piliers. Une gravure de 1644, constituant la seule représentation actuellement connue de l'ancien Aurillac, probablement fantaisiste, qui décore une thèse de philosophie soutenue au couvent des Cordeliers, le découpe nettement, majestueux et sans couvert, avec sa tête souveraine, sa queue en panache, alors qu'elle orne d'une croix imperceptible les églises proches. C'est dire sa place dans la vie urbaine!
Selon le dictionnaire de Chéruel, « le coq n'a été employé comme symbole de la France que vers la fin du XVII" siècle. Jusqu'alors, il ne figurait que sur les clochers des églises pour annoncer la vigilance qui doit distinguer les Ministres de Dieu».
Le 3 décembre 1773, cette vigilance fut compromise par une bourrasque qui abattit l'emblème sacré. Sous le titre « Apostrophe à Eole», l'accident valut aux Aurillacois un débordement de style pompeux, caractéristique de l'époque, dû à la plume et à l'esprit (?!) de M. Serieys, « professeur de seconde au Collège».
Ecoutez:
« Redoutable Dieu des vents, jusques à quand nous feras-tu ressentir les tristes effets de ta bruyante baleine? Quoi! ne devait-il pas te suffire d'ébranler nos portes et nos fenêtres, d'emporter nos toits, d'abattre nos maisons; et, ce qui est encore pis, de déranger impitoyablement la frisure de nos Petits-Maîtres et de nos Petites-Maîtresses?
» Fallait-il encore, dans ta furie, entamer la plate-forme de cette tour sacrée que tant de siècles avaient respectée; et culbuter en même temps de son perchoir ce coq si remarqué et si remarquable parmi nous tant par la beauté de sa taille et la fierté de sa contenance que par sa crête dentelée et sa queue élégamment recourbée en arc?
» En effet, impétueux Eole, quel crime pouvais-tu reprocher à ce digne coq? Toujours docile, toujours respectueux, il tournait en tout sens au gré de ton souffle pour te rendre hommage comme au souverain des Airs. Toujours silencieux, il n'interrompait jamais par son chant le doux sommeil des dignes héritiers de Saint-Géraud. Toujours sobre, il se contentait pour toute nourriture de humer la fumée qui s'élevait du tuyau de leurs cheminées. Toujours pacifique, il ne quittait jamais son poste aérien pour déclarer la guerre aux coqs du voisinage (...)
» Que le deuil règne désormais dans tous les poulaillers. Que les poules et les coqs ne fassent plus entendre que des ploiements lugubres (...) Puisse-t-il du moins renaître dans peu, des cendres du défunt, un jeune coq qui, prenant un vol hardi, se perche aussitôt sur l'antique clocher et le défende, aussi courageusement que son illustre prédécesseur, contre les attaques des moucherons, des hirondelles et des moineaux.»
Beau morceau d'éloquence scolaire qui pourrait inspirer nos élèves!
Le vieux symbole détrôné attendit cent-vingt ans le successeur que notre magister appelait de ses vœux.
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Et puisque fioritures il y a, continuons, à l'intention des journalistes maintenant, par le récit de la fête du Couvent du Buis que Jean-Baptiste Lakairie donne, autour de 1800, dans ses Annales:
« A Aurillac, Saint Jean était le patron du Couvent du Buys. La veille, les tambourins, accompagnés de l'étendard de Saint Jean (...) allaient devant les portes et les boutiques (...) Les enfants faisaient les frais de cette fête. Toute la ville était en joie (...)
» Anciennement, d'après ce que j'ai lu. Madame l'Abbesse faisait les frais des plaisirs qu'elle procurait aux habitants du faubourg du Buys. On dansait, on y buvait, et la fête se prolongeait bien avant dans la nuit. On disait une messe à minuit. On pense bien qu'elle était connue par les amans et les amantes qui pouvaient échapper à la vigilance de leurs argus.
» Que cette nuit était belle! Que les prairies d'au-delà la Jordanne étaient fraîches, qu'elles étaient délicieuses, embaumées par les plus douces haleines du zéphir, et surtout par ce Dieu qui marche presque toujours à sa suite.
* Le lendemain, les cloches du Buys appelaient la population entière à l'Eglise du Couvent. La côte ressemblait à une fourmilière (...) On voyait ça et là tous ceux qui n'avaient pu entrer dans l'église assis sur l'herbe occupés à manger du gâteau, des cerises. D'autres allaient au désert, non pour y prêcher ...ni y manger des sauterelles.
» Que de doux souvenirs cette fête rappelle! •» Lakairie avait lu Rousseau!

Un républicain de 48
Parmi les personnages du quartier, il en est un ' que je voudrais sortir de l'ombre, après avoir glorifié, voici trois mois, le chaudronnier Ternat, agitateur populaire, qui défendit si vaillamment nos intérêts, quelques années avant la Révolution, et fut emprisonné pour cela.
Il s'agit du menuisier Antoine Issartier, né 42 rue du Buis, mort à 82 ans, le 20 juillet 1896, dans la même maison.
Il avait accompli son Tour de France, comme tout bon, compagnon. En 1834, à Lyon, témoin de la révolte des Canuts, et de sa répression sauvage, il fortifie — écrit-il — ses opinions libérales.
Plus tard, à Paris, il fréquente les sociétés républicaines, est élu, en 18.40, vice-président du Comité du 8" Arrondissement pour la réforme électorale.
Artisan' au faubourg Saiint-Antoine, il fait son devoir sur les barricades en février 1848. C'est pourquoi, au mois d'avril, lors des élections à l'Assemblée Constituante, le club républicain d'Aurillac le désigne « par acclamations» comme porte-drapeau des travailleurs cantaliens, attendu « qu'aucun ouvrier n'est sur la liste des candidats».
Il est modeste et conclut en ces termes sa profession de foi: « Que je sois élu ou que je n'obtienne que quelques suffrages, j'aurai atteint le but que je me suis proposé, c'est de poser un principe, d'établir un précédent, pour que les ouvriers comprennent qu'une Révolution a été faite par eux et pour eux, et que, si dorénavant ils le veulent, ils peuvent être réellement représentés par un des leurs.»
Cette candidature, cette prise de position, marquent le début d'une politique prolétarienne indépendante dans notre département où la classe ouvrière n'a jamais été la force dominante. Un demi-siècle se passera avant que nous assistions au faible renouveau du mouvement. La petite-bourgeoisie radicale, progressiste, tiendra longtemps l'extrême-gauche de l'éventail, entraînant dans son sillage le peuple inéduqué et peu. sûr de lui-même.
L'ébéniste Issartier, capitaine de la Garde nationale parisienne, obtient, le 23 avril 1848, 4.988 voix, alors que les bourgeois républicains en totalisent une moyenne de 21800 Ce ne sont pas les « quelques suffrages» timidement escomptés. « Réjouissons-nous — dit-il — de notre succès (...) obtenu salis antre appui que le nôtre et en si peu de temps.»,
. Avant de mourir, ce valeureux champion, ce précurseur ardent. rédigea son testament. Il veut être enterré civilement, dans un convoi « de l'avant-dernière classe, sans couronne, rien qu'un bouquet des champs lié par un ruban d'un beau rouge, couleur ouvrière, et une bière en bois de pin, et des copeaux du même bois dedans.
» Rien sur ma tombe pour la désigner: le néant où je serai entré. » Cent francs seront dépensés. S'il reste quelque économie, ce
sera pour offrir un verre d'amitié à ceux qui m'auront accompagné
jusqu'au cimetière.»
 
 

Nous n'avons pas changé hélas!
Nous achèverons ce passage anecdotique en rouvrant « le Moniteur du Cantal» de 1858. Voici donc, en 1958, notre journaliste irrévérencieux sur la Promenade d'Angoulême:
Nous tournons le dos au bois de Lafage (...) En face de nous, la promenade Saint-Géraud se découpe parallèlement (...) L'ignoble galerie de maisons qui miraient autrefois dans l'eau leurs toilettes un peu débraillées a fait place à de belles allées couvertes de beaux arbres (...) La Jordanne, parfaitement encaissée dans de larges et beaux quais, rivalise maintenant avec les plus belles rivières (...) et est assez profonde pour porter des petits bateaux du poids de plusieurs tonneaux... de vin.
» Le pont du Buis a été remplacé par une élégante passerelle...) Traversons la rivière, la place du Buis, et engageons-nous dans la belle rue du Pavatou. Elle est coupée par le milieu et en équerre par une autre belle rue qui commence à la place du Monastère et qui semble une continuation de la rue de ce nom. Cette rue Neuve-Saint-Géraud, large et bordée d'arbres, traverse des prés et va aboutir à un bel établissement de bains. Si bien que, de l'extrémité de la rue du Monastère dont l'alignement est aujourd'hui rectifié, on peut apercevoir au' delà Limagne qui apparaît comme fond de tableau (...)
» Avant de monter par la rue des Hortes jusqu'à la place d'Aurinques, arrêtons-nous sur la place Saint-Géraud. L'impression en est grande et sévère. D'abord, la cathédrale développe ses belles et pures proportions où règnent à la fois la grâce et la majesté. Au milieu de la place (...) s'élève une fontaine d'un style grave et sévère tout à la fois (...) Comme celle de la place Saint-Sulpice à Paris, la fontaine Saint-Géraud présente quatre statues: celles de Saint-Géraud, de Saint-Odon, de Gerbert et de Saint-Urbain, tous patrons ou protecteurs mystiques de la Cité (...)
» Au fond de la place, du côté opposé à l'église, se trouve l'Archevêché. Un peu plus loin, à sa droite et à sa gauche, sont le Lycée et le Grand Séminaire. Ces trois établissements offrent ceci de particulier qu'ils se développent en suivant une ligne courbe qui dessine assez bien le fer a cheval (...) Ainsi que nous l'avons dit, il résulte de cet ensemble une impression générale de noble mélancolie qui élève la pensée et porte à la méditation.»
Cet esprit gracieux divaguait certes, mais serions-nous plus assurés de ne pas prêter à sourire aux lecteurs de l'an 2058 si, en utilisant sérieusement les plans d'urbanisme multiples et divers qui ont vu le jour depuis quelques lustres, nous renouvelions sa fantaisie?
 
 
 

La vie intense de jadis
Revenons au grave, pour montrer la double splendeur passée du quartier Saint-Géraud : économique et intellectuelle.
La place du Moustier possède au Moyen-âge « la pierre qui sert de mesure pour les grains. Place « du bled», on y édifiera la Halle. Le marché aux bestiaux s'y tint, avant de se transporter aux « gravières». Elle est entourée « d'obradors», de boutiques garnies «d'estres» ou galeries commerçantes.
Le premier canal que les moines dérivèrent très tôt de la Jordanne la traverse. On y puise l'eau de boisson, ainsi qu'au puits de l'Aumône, qui existait encore au début de ce siècle et dont Emile Duclaux dénonçait, en 1901, la pollution. Qu'était-ce lorsque le cimetière l'avoisinait! Les religieux, plus délicats, captaient la source pure d'un pré de Limagne pour emplir leurs vasques.
On l'ave son linge, la laine et les peaux dans le « béal» qui sert aussi d'égout. Il alimente la chaîne les jours fréquents d'incendie. Il actionne les moulins fariniers du Buis supérieur (le Menut); de Cap-blanc (appartenant au Monastère); le Moulin-Neuf (au même) construit près de la porte Saint-Etienne (les habitants reprochent à l'abbé d'avoir dégradé le rempart); le moulin particulier, jouxte la porte des Fargues, qu'on' inclura, en 1347, à l'intérieur des murs.
Quand les bourgeois creuseront leurs propres canaux, en donnant une hanche inférieure au canal des moines, en barrant la rivière par la peissière oblique du Buis, le chemin de Saint-Simon et la gravière des Fargues s'animeront de moulins sonores (à grains, foulon, batitan, batifol) de papeteries, de martinets à cuivre. J'ai parlé de tout cela dans « Canaux, Usines et Usiniers», brochure redevenue d'actualité, puisque le procès entre la ville et nos « industriels» reprend consistance.
La place Saint-Géraud était, à l'origine, le point de convergence urbain des axes de traversée routière. Les hôtelleries d'étape nous apportaient la vie.
La côte du Buis, et celle du Château, qu'on appellera de Reyne, au XVIIe siècle, du nom d'un huissier qui y avait sa maison, formaient les branches de la transversale est-ouest.
Du château, entouré sur la pente de chaumines étagées en gradins, avec la petite chapelle Saint-Etienne qui devint seconde église paroissiale, (sans trop de fidèles!), partaient la vieille « estrade» celtique des crêtes, vers Dône et Salers par « l'arbre Mongauzi» (Saint-Géraud), « chemin royal des montagnes», grâce auquel on atteignait — ou nous visitaient — les baillis vigilants installés à Crèvecœur. Il coupait à la Croix de l'Arbre le chemin des Hospitaliers, lançait à la Croix de Cheulle celui du Col de Cabre, route du nord franchissant le massif.
La « voie jussaguéze •» ultérieure passait à Toulousette où elle envoyait un rayon dans la direction du Quercy. Un embranchement
l'avait quittée pour gagner Belbex, forteresse abbatiale, et de là filer au midi.
Au chemin du Buis, menant à Saint-Flour par le Plomb du Cantal, aboutissait, sous Fonrouge, venant du « Pô/ou», la première « route des pipes» (apportant le vin des rives du Lot), mais aussi route des pèlerins de Conques et de Saint-Jacques de Compostelle. Au Pas de l'Etang, bifurquait l'estrade 'des grasses montagnes qui rejoignait, dans la vallée supérieure de la Jordanne, la voie du Col de Cabre.
Lorsque le pont •des Fargues fut jeté, que la voie jussaguèze aboutit à la porte d'Aurinques, .au grand dam de sa sœur de Saint-Etienne, que les voies du midi arrivèrent aux portes des Cabrols et de Saint-Marcel, nous avons subi une 'atteinte grave. En relatant la lutte nord contre sud, j'ai expliqué comment les déplacements successifs vers l'aval des ponts et des accès d'Aurillac ont provoqué le dépérissement croissant du' quartier bord.
Mais le commerce était surtout frappé; restait l'artisanat; il résista longtemps. A dater du XVIIe siècle, nous pouvons dresser des statistiques à l'aide des rôles financiers dont les historiens locaux n'ont pas tiré parti, se contentant souvent d'affirmations légères.
Un registre de taille de 1641 donne, pour le quartier des Ponts, qui groupe 37 % des cotes, 40% du nombre des artisans (73 sur 182), 32 % de marchands et commerçants (32 sur 95), et 2: 5 % de membres des professions libérales (313 sur 97).
En 1691, le pourcentage industriel s'élève à 45 %, avec une diminution du pourcentage des cotes (35 %).
En 1745, il tombe à 34 %, pour un pourcentage de cotes équivalent, et le déclin, ne fera que s'accentuer avec la disproportion démographique.
La section électorale du Collège conservera pourtant une masse populaire, à l'avant-garde politique, qui élira à la Convention son leader; Jean-Baptiste Carrier, Jacobin enragé!
Les notaires, les avocats, les procureurs, nous abandonneront pour aller se loger dans les rues bourgeoises de La Coste et d'Aurinques, non loin du Présidial, et leurs belles maisons, dont quelques-unes existent encore, seront occupées par les gens du commun, ravis de l'aubaine.
L'évolution de la structure sociale du quartier depuis lors mériterait un chapitre spécial. Mais c'est un long travail, aride à effectuer, fastidieux à exposer et à entendre, contre indiqué à cette heure tardive. Passons.
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Le quartier Saint-Géraud eut l'école du Monastère; sa réputation s'étendait au loin: elle a formé Gerbert, le savant, le philosophe, le politique « faiseur de rois», esprit puissant et tourmenté, au bord de l'hérésie, dont la science et les démêlés religieux engendrèrent la légende diabolique.
La place du Moustier, la nef de l'église abbatiale, ont retenti de rires et de sanglots au temps des farces et des mystères. Disons que le premier théâtre à demeure s'établit, au XVIIIe siècle, dans l'écurie de Monroucou, rue du Buis. Puis, en 1774, il s'installa dans le grenier de la maison consulaire; se transporta, à la Révolution, dans l'église du Collège (salle des Fêtes du Collège moderne). A la suite d'un accident survenu sur la scène, une délibération municipale du 1" brumaire an 7 interdisait d'y faire « monter et manœuvrer des chevaux (...) d'y jouer des pièces dans lesquelles il y a des feux d'artifice». Nos pères ne s'effrayaient de rien! Ensuite, le théâtre officiel occupa la salle électorale (laiterie Latournerie) et vint enfin dans l'église du couvent Notre-Dame: il y est encore, si j'ose ainsi m'exprimer.
Le quartier Saint-Géraud eut des années de réputation sportive avec le Jeu de Paume, où les jeunes gens développaient leurs muscles et leur adresse.
Le Collège des Jésuites y fut bâti, au début, du XVII éme siècle, dans la rue qui prit son nom, attirant l'imprimerie proche où les Viallanes se succéderont pendant deux cents ans, seuls de leur métier à Aurillac.
L'école des Frères, l'école mutuelle, l'École primaire supérieure, le pensionnat Notre-Dame et celui du Buis, pour jeunes, filles de la bonne société, les deux Écoles normales, feront du quartier le cerveau de la ville. Il l'est demeuré jusqu'à la fin du siècle dernier.
Ajoutez la Bibliothèque (aménagée salle électorale, avant d'aller s'enfouir sous les combles de la Mairie), le Musée de peinture, et sa prééminence intellectuelle, longtemps conservée sans partage, vous apparaîtra clairement.
Son rôle hospitalier n'a pas été, m'oins grand. La « Paix " de 128& situe l'Hôpital Saint-Géraud devant l'entrée du Monastère. En 1319, l'hôpital Saint-Jean est fondé portail du Buis. En 1373, une maison des pauvres est créée rue Saint-Jacques. En 1649, on édifie le grand bâtiment charitable (Hôpital-vieux) qui disparut après la Révolution et renaquit rue des Carmes.
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Le quartier Saint-Géraud a gardé fièrement ses noms de rues, contre vents et marées modernes. Personne n'ose les effacer, afin de caser une gloire locale éphémère. Seules les voies nouvelles, Jean Jaurès et des Frères Delmas, perpétueront la mémoire de ceux qui sont morts pour de nobles idéaux.
Conservons pieusement tous ces mots chargés d'histoire:
Rue du Monastère, rue et place du Buis, rue des Dames, place Saint-Géraud, place Saint-Etienne, féodalité et religion, à l'aube de la cité: titres de fondation.
Rue Saint-Jacques, des pèlerins, dont les coquilles composent l'essentiel des armoiries de la ville. Pèlerins frayant la route aux émigrants, aux marchands facteurs d'artisanat. La « confrérie Saint-Jacques les Pelletiers» existait toujours en 1789. Les minutes du notaire Charmes renferment un' marché d'ouvrage par lequel ses bailes donnent à peindre et à dorer la chapelle consacrée à leur saint dans l'église du Chapitre.
Pavatou cahotant de charrois; rue des Fargues (des Fabriques?);
rue du Collège, entourant partie de l'ensemble:
TOUTES LES FONCTIONS URBAINES ILLUSTRÉES AINSI DANS UN RACCOURCI SAISISSANT.
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Des chiffres qui marquent le déclin
Le premier document existant, à ma connaissance, qui nous permette d'établir une comparaison démographique entre les différentes parties de la ville, est une « liève» du XV siècle de « la Charité Saint-Esprit» (vers 1460), portée à tort, dans l'Inventaire des Archives communales, comme rôle de taille.
La Charité Saint-Esprit, réalisation consulaire, venait en. aide aux malheureux. Pour l'alimenter, les habitants devaient verser quelques sous, parfois des grains, selon l'importance de leurs biens, et la liste dont il s'agit inscrit nihil (rien) en face du nom de ceux qui échappent à 'l'imposition. Ainsi, a-t-on une vue à peu près exacte de l'ensemble des propriétaires et des chefs de famille.
Le quartier d'Aurinques comprend 171 noms, celui de l'Olmet 181, celui des Ponts 262, « los barris» (les faubourgs) 13. En tout, 627 noms, que l'on peut exprimer en foyers, on disait autrefois « feux». Notre quartier réunit alors 41 % de la population totale. Remarquez la faible importance des « forains»: nous sortons de la guerre de Cent ans, du brigandage 'des Routiers: les habitants demeurent prudemment à l'abri des murailles.
Sautons en 1600, avec un rôle d'imposition royale: Aurinques 166 cotes, les Frères 168, les Ponts 190': 32 % pour ce dernier. Les guerres de religion, avec leur cortège de misère et de famine, ont été funestes à la ville et plus encore à notre quartier. Les huguenots s'emparèrent d'Aurillac en 1568 et l'occupèrent pendant un an. Il s'acharnèrent davantage sur le centre religieux, s'attaquant aux églises et au monastère, détruisant les maisons proches que les habitants n'ont pas encore eu le temps de reconstruire au temps du bon roi Henri.
1691: la remontée est nette. Une manufacture de dentelle créée par Colbert apporte la prospérité à la ville que la « maladie populaire» de 1693 va pourtant frapper, moins cependant que la peste de 1628: 384 cotes a Aurinques. 476 à l'Olmet, 518 aux Ponts, 68 foraines. Au total 1.446, et 35 % pour le quartier Saint-Géraud.
Le rôle de 1745 maintient ce pourcentage, bien que l'on constate, ainsi que nous l'avons indiqué, un affaiblissement économique.
Le premier recensement complet que nous trouvions, rue par rue, tête par tête, date de 17&9. A partir de là, nous tracerions une ligne démographique précise. Mais vous venez d'entendre assez de chiffres: je ne vous en infligerai pas plus.
Nous relèverons rapidement, à cent ans d'intervalle, la population des quatre rues principales du quartier: du Buis, des Dames, du Monastère, du Collège, et nous la comparerons avec la population agglomérée. Mieux que des mots, la chute du pourcentage traduira le déclin.

1759: 1.358 habitants sur 6.268, soit 21, 6 %;
1856: 1.359 habitants sur 8.667, soit 12, 3 %;
1954: 1.247 habitants sur 19.375, soit 5, 6 %.

La première locomotive venant de Figeac entre en gare le 11 novembre 1866. Nous étions déjà touchés. Le chemin de fer accéléra la chute: il ne la déclencha pas; elle avait commencé bien avant, dès le moyen-âge, avec la naissance de la ville bourgeoise groupée autour de la maison consulaire et de l'église Notre-Dame. Elle s'était accentuée lorsque le Pont Rouge et la percée de la rue Chazerat avaient fait de la grand' place (de l'Hôtel de Ville) le nœud. de rencontre des voies principales déplacées vers le Barra (route de Saint-Flour) et l'arbre Croumaly, puis vers l'actuelle rue de l'Egalité (route de Mauriac, Clermont, de Montvert et du Limousin) qui s'unissaient jadis place Saint-Géraud. La construction du Pont Bourbon, le départ de la route de Tulle vers le Vialenc, étaient venus donner ensuite au foirail (Square) le rôle de centre vital qu'il a conservé depuis, bien que le quartier de l'Hôtel de Ville lui conteste énergiquement ce titre.
Le quartier Saint-Géraud a subi également le contrecoup de la saignée rurale des régions d'altitude. La population des communes de la vallée de la Jordanne et de la haute vallée de l'Authre formant le canton d'Aurillac nord dont nous sommes la base naturelle, topographique et économique, a diminué, depuis 1850, de près de moitié.
Autant de clients en moins qui ne grouillent plus, les jours de foire, dans nos rues endormies. La place du Buis a maintenu un semblant de vie grâce à l'autobus de Mandailles qui y règne encore. Malheur à elle si on l'en chassait pour l'amener plus bas sur la gare routière projetée!
Le développement du commerce a compensé la disparition de l'artisanat provoquée par des causes générales en dehors de notre sujet. Il a fallu présenter aux chalands les objets toujours plus nombreux de la grande industrie moderne, remplacer par des produits alimentaires venus de loin ceux que les campagnes affaiblies n'apportent plus aux marchés.
Et lorsqu'on a passé le cap de la cinquantaine, point n'est besoin de consulter les documents: il suffit de fermer les yeux pour apercevoir la transformation.
Depuis 1911, la rue du Buis a perdu son ébéniste. En 1856 elle possédait: un chaudronnier, un forgeron, un tonnelier, un tisserand, deux. menuisiers, deux sabotiers, quatre cordonniers.
La rue du Monastère a perdu son ébéniste et deux sabotiers. Elle avait, il y a cent ans: un serrurier, deux sabotiers, deux cordonniers, cinq chaudronniers. Mais, d'un épicier, elle est passée à cinq.
Ces deux exemples suffisent.
Nos petits artisans ont disparu, victimes, comme les « usiniers», de la concurrence industrielle capitaliste, mais aussi par l'effet de la concentration locale. Les usines à bois des quartiers sud, au même titre que les Galeries Barbes ou autres semblables, ont tué nos modestes ébénistes, dont l'habileté et le goût contribuaient à la réputation d'Aurillac.
Et l'usine Rispal a chassé des places du Buis et de Saint-Etienne les briquetiers qui pétrissaient la glaise sous les pas d'un cheval aux yeux bandés, tournant tristement autour d'un pilier. L'un de ces galériens était blanc, et ses bottes rouges nous amusaient beaucoup quand il passait pesamment, attelé à son lourd tombereau..
Le four à chaux du Buis a disparu lui aussi, et la minoterie du Menut, et tant d'autres ateliers, actionnés par l'eau des canaux!
 

Perspectives
Les souvenirs du jeune âge s'imposent toujours plus à l'esprit à mesure que l'on vieillit: il n'est pas un coin. de rue, un morceau de pierre, qui ne me rappelle quelque chose.
Je n'en finirais pas si je disais tout ce que je sais sur le quartier où je suis né et où j'ai longtemps vécu.
J'aurais voulu glorifier à nouveau nos ancêtres qui se sont battus pour le sauver de la mort.
J'aurais voulu pour cela résumer la causerie que j'ai faite à l'école Paul Doumer puisque celle-ci n'est, en somme, que le second volet du diptyque. J'en reprendrai simplement la fin.
En 1864, Henri Durif, Juge de Paix du canton nord, écrivait dans « le Moniteur du Cantal»:
« Nul ne l'ignore, la paroisse de Saint-Géraud tend d'heure en heure à s'amoindrir et à perdre de son importance. La cause en est dans la pente extrême qu'a notre cité à s'agrandir constamment vers le sud. C'est au sud en effet que se trouve l'évasement du sol; c'est à ce point que vient aboutir le nœud de toutes les routes impériales. Dire que cela tient au lieux, c'est ne jeter de tort sur personne. J'ajoute qu'il serait peu prudent, et peut-être même injuste, de supposer à un déplacement géographique. Mais en revanche, la partie urbaine exceptionnellement favorisée devrait trouver quelques moyens pour consoler l'autre partie de son dépérissement graduel. L'établissement projeté d'une gare (...) va porter le dernier coup à la paroisse Saint-Géraud en entraînant sans relâche la ville du côté d'Arpajon. Il serait donc équitable, pour redonner un peu de vie au canton nord, de le doter plus généreusement qu'il ne l'a été jusqu'ici.»
Durif demandait d'abord que la route de Dône, aménagée et tracée sur un versant plus accessible, prenne une vie nouvelle, drainant toute la population de la vallée supérieure de l'Authre, des villages et des fermes du plateau et des hauts burons. Puis la remise en vigueur du chemin du Croizet et son rattachement à la route impériale de Saint-Flour par « l'Esquine de l'Aze», au fond de la petite côte de la Maison-Neuve (c'est le projet envisagé à la veille de la Révolution, avant le détour de la grand'route par; Veyrac et le Barra) afin d'amener directement au portail du Buis, du moins partiellement, les populations du vallon de Mamou et de la vallée de la Gère.
Il proposait enfin l'agrandissement des boucheries, abattoir alors au fond de la rue du Buis (Docks à fromage), le retour sur le Gravier et le Cours d'Angoulême des marchés aux bestiaux.
La vie dépassa tout cela: autant faire remonter la Jordanne vers Mandailles!
Mais comment ressusciter notre vieux quartier, tout au moins le ranimer. Lui apporter une industrie, comme on le prévoyait il y a quelques années? Ce n'est pas une solution satisfaisante car les usines à implanter chez nous n'amèneraient qu'un faible effectif ouvrier. C'est l'extension 'de la zone résidentielle qu'il faut provoquer, et la création d'établissements scolaires. Les H.L.M., réalisés ou prévus, le Centre féminin d'apprentissage, les lotissements du Gué Bouliaga, l'école maternelle de l'Avenue Jean-Baptiste Veyre, sont un commencement dont les répercussions se font déjà sentir.
Poussons plus loin, en bâtissant la nouvelle cité d'H.L.M., Construisons un Collège technique sur le vaste espace inoccupé du pré de la Remonte.
Ne jugeons pas ironiquement le projet de prolongement du boulevard Stade-Cimetière jusqu'à la route de Saint-Simon en coupant la route de Dône. N'écartons pas le boulevard Barra-Champ de Foire.
Etudions enfin sans scepticisme les suggestions de l'urbanisme relatives à la grande rue axiale qui aérerait les vieux quartiers. Considérons avec le même esprit les possibilités de démolition des îlots insalubres, pour élever en hauteur des maisons aux appartements assainis, avec rez-de-chaussée commerçants, donnant sur des espaces libres où la lumière remplacerait l'ombre.
***
Durif terminait par ces sages paroles:
« Pour administrer les hommes, on doit avoir recours aux procédés sympathiques; la transaction est la condition de la vie municipale comme elle est peut-être la meilleure règle de la vie privée. Cette justice accomplie (Durif fait allusion à la satisfaction des désirs du canton nord) nous ne verrons point, à l'avenir, de dissentiments se produire. Notre ville d'Aurillac, non plus coupée en deux par des tendances fâcheuses, mais réunie dans un commun intérêt se répandra à l'aise vers le sud où sa destinée l'entraîne.»

† Michel LEYMARIE
Conférence
à l’École d’Application
de Filles rue Sainte-Anne 1958