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Jacques Mallouet

Sentiers Arvernes 1982

Au siècle dernier (XIXe) à l' entour de Pâques, nos pères partaient à "la vinade" dans le Haut-Quercy. Tout est dans le nom !


« Le bon vin réjouit le cœur de l’homme. Or, le Cantalien est un homme. Donc, … ». Les prémisses ainsi posées, vous ne peinerez guère pour trouver la conclusion de ce syllogisme.
Bougre oui ! Cela réchauffe l’âme, un canon ou deux de sang de la treille, surtout lorsqu’ils sont escortés d’une lamelle de fourme bien mûrie ! Concernant le fromage nous, montagnards, somme nantis. Quant au vin, hélas trois fois ! Les flancs du volcan cantalien nourrissent mieux la gentiane et la réglisse que l cep. Le sol acide, l’altitude et les rudes gelées ne conviennent point à la vigne, cette dame calcicole qui se complaît sur les bas coteaux et aime se dorer au soleil. Amère constatation …

ISOLEMENT ET SOBRIÉTÉ

Oh ! Je sais bien que, dans notre région, certains toponymes rappellent la culture de la vigne. Il y a un lieu-dit « Lavigne », aux portes de Saignes. A Vignonnet (ce vocable sonne comme le sympathique gargouillis d’une chantepleure), au midi du Roc du même nom, la vigne, naguère, s’étendait jusqu’à Vebret. Au Châtelet d’Ydes, on la cultivait encore vers 1900. Le vin, aigrelet à souhait, était buvable, mais suffisait à peine à la consommation familiale.

Dans la montagne, bernique ! Il fallait se faire une raison, et aller chercher le vin en pays de vignobles. Jusqu’au début du siècle, nos pères appelaient tout naturellement « vinade » une telle expédition. Nous allons tenter d’en faire revivre une, grâce aux souvenirs d’un vieil Auvergnat dont le père, à maintes reprises, participa à ces ambassades qui partaient chaque année, à l’entour de Pâques, pour le Haut-Quercy.

D’abord, il faut imaginer le terroir d’entre Dordogne et Puy Mary vers 1850. L’isolement séculaire n’a pas varié depuis le Moyen Age. Les routes sont mauvaises, les voies ferrées inconnues. Comme au temps du Premier Empire, le vin est un luxe dominical, consonné à l’auberge, il est cher, trop cher. Le petit lait constitue la boisson quotidienne du paysan. Je n’ai rien contre ce breuvage et ne veux pas m’inscrire en faux contre ceux qui prétendent que cette cure vaut bien un séjour à Vichy. Le petit lait, c’est peut-être bon pour l’estomac, mais ça vous ballonne et vous fait uriner plus que de raison. Du diable si ça vous soutient pendant les seize heures du labeur journalier, en été ! Ça rafraîchit, mais ça vous fouette les sangs, ça allège le manche de la faux. On a du cœur à l’ouvrage… Vive le vin !

Dans l’arrondissement de Mauriac, les montagnards se ravitaillaient dans le Haut Quercy, de préférence à la Limagne. La longueur du trajet – 250 à 300 Km aller retour – était sensiblement la même, mais dans le second cas, il fallait contourner les Monts Dore. Or, les vinades ayant lieu au début du printemps, la montagne du Sancy n’avait pas encore quitté sa parure hivernale et les chemins risquaient d’être obstrués par la neige. Aller vers le Midi était logique. Et puis, ce petit vin de Cahors, épais, au goût de pierre à fusil, était très prisé chez nous.

CARAVANE DE QUINZE ATTELAGES

Quand soufflait l’autan et que le soleil tout neuf avait dissous les congères, le temps était venu de faire provision de vin, avant que ne recommencent les travaux champêtres. Les fermiers préparaient l’expédition. Les roues des chars étaient vérifiées, réparées, les essieux graissés, les bœufs ferrés à neuf. Sur le véhicule étaient arrimées, à l’aide de grosses cordes de chanvre, trois ou quatre « pècos », futailles galbées de 220 litres environ de contenance. Dessus, on disposait la provision de foin pour l’attelage. Tout le chargement était recouvert par « un dinasclé », sorte de bâche faite d’une grosse toile de chanvre.

Sous le berceau du char était suspendue une caisse renfermant un ou deux marteaux, quelques fers à bœufs, des pointes et des chevilles, une plane, une scie égoïne, des rais : matériel indispensable pour réparer en cas d’accident. Ces précautions s’avéraient souvent inutiles, car l’antique véhicule était solide, l’incident rare.

Simultanément, les fermières préparaient les musettes des bouviers. Elles contenaient uniquement des provisions de bouche : lard salé, jambon et saucissons, fromage, une petite tourte de pain bis. On partait à l’aventure, sans savoir toujours quelle serait l’étape. L’intendance ne devait pas suivre. Elle accompagnait. Puis, un beau matin, réunie sur la place du village aux premières lueurs, une caravane forte d’une quinzaine d’attelages s’ébranlait lentement. Devant chaque « parel » (paire de bœufs) allait un marcheur robuste, muni d’un long aiguillon. Celui qui avait pris la tête en était à son dixième voyage peut-être. Il connaissait l’itinéraire. Les autres lui faisaient confiance.

Au pas mesuré des bœufs, a colonne avançait vers le Sud, en couvrant journellement des étapes de 8 à 10 lieues, de la pointe d’aube au crépuscule du soir, avec une courte halte à midi pour se restaurer. A la tombée de la nuit, la caravane campait sur le « coudert » de quelque village. Les animaux étaient dételés, entravés, attachés par des chaînes aux « chagouns » (ridelles). Une ration de foin leur était donnée, une autre, d’égale quantité, était laissée sur place. Elle servirait lors du retour.

Quant aux hommes, ils dînaient rapidement et couchaient dans une grange ou une étable. Le lendemain, après une toilette sommaire à l’abreuvoir, ils attelaient à nouveau les animaux, puis repartaient sur les routes. La vinade n’était ni une promenade de santé, ni un voyage d’agrément.

PLEINS COMME DES BARRIQUES !

C’est avec satisfaction qu’on arrivait en terre promise. Aussitôt, la caravane se scindait en plusieurs groupes, et d’âpres discussions commençaient. Les Quercinois étaient méfiants et près de leurs sous, les Auvergnats itou. On n’achetait pas sans marchander, sans goûter surtout ! Parfois, une pièce de fromage qu’on « avait fait suivre », soigneusement roulée dans la paille, facilitait les tractations. On troquait et, après bien des palabres on trouvait un terrain d’accord. Alors, tout ce qui pouvait contenir du vin, l’estomac, les futailles, les outres en peaux de chèvre, les dames-jeannes pour le trajet du retour, les gourdes, était rempli à ras bords. Le soir, les bouviers étaient aussi pleins que les barriques ! Qui pourrait le leur reprocher ? Il eût fallu être insane pour franchir à pied quarante lieues, arriver en pays vineux et boire de l’eau !
Le départ pour la Haute Auvergne, le lendemain, était pénible. « Som pas d’eici… » (Nous ne sommes pas d’ici), soupiraient les hommes avec mélancolie. La caravane alourdie repartait pour la montagne, comme à regret…

Une fois, les Cantalous, émoustillés par le vin, firent un petit scandale. Dans un bal local, ils contèrent fleurette aux belles brunes du terroir et les serrèrent d’un peu trop près, ce qui ne fut pas du goût des jeunes indigènes. Une sévère mêlée s’ensuivit, au cours de laquelle ils durent jouer du poing et du bâton pour se dégager. Numériquement plus faibles, les Auvergnats se replièrent vers leur campement, disposèrent les chars en cercle et, dans cette forteresse improvisée, ils durent soutenir un siège en règle. La citadelle tint bon toute la nuit. Au petit matin, la colonne s’ébranla. Doué d’un flair extraordinaire, l’homme de tête changea d’itinéraire, déjouant ainsi une embuscade tendue par les Quercinois.

UN FIEFFÉ BUVEUR

Une anecdote, pour terminer.

Au retour d’une vinade, Cyrille, bouvier grand de la grosse ferme de Peyral se vit reprocher par son « couarre» (patron) une insigne intempérance. Il y avait de quoi ! Sur le chemin du retour, le gaillard avait tout simplement éclusé le contenu de deux dames-jeannes, de 20 litres chacune !

Certes, les montées sont rudes pour atteindre le massif cantalien, et tous les spécialistes vous diront qu’en côte, la dépense d’énergie, donc de carburant, est plus importante qu’en palier ou en descente. Pourtant, la consommation de l’homme avoisinait huit litres par jour ou, si vous préférez, vingt cinq litres aux 100 km. On dirait aujourd’hui que le carburateur était mal réglé. De mauvaises langues affirmèrent que, lorsque le Cyrille arriva, de la sueur vermillon perlait à son front !

Le « couarre » piqua une belle colère. Dès que les futailles furent descendues à la cave et mises en perce, il s’empressa de cadenasser les cannelles. Quand le Cyrille allait remplir les bouteilles pour le repas, son maître lui enjoignait de siffler. Remède infaillible ! Comment siffler un air de bourrée et en même temps déglutir ? Si le domestique avait enfreint la règle, il était accueilli par ce quolibet : « As pas estuflat ! Adounco, as bebut ! » (Tu n’as pas sifflé ! Donc, tu as bu !).

Nos pères aimaient le vin et n’hésitaient pas à parcourir 300 Km à pied pour l’aller quérir. Chapeau bas devant leur courage. En ferions-nous autant, de nos jours ?

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