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3.22 25

Je dors mal.

Les bruits de la circulation me réveillent bien avant le jour.

La respiration de Carine indique qu’elle ne dort plus. Elle pose sa tête sur mon épaule et nous restons longtemps silencieux.

Elle se lève après un baiser distrait.

Chaque matin je la verrai partir au travail.

Tout ce que j’ai voulu fuir.

Enfermé dans cet espace réduit je devrai attendre.

Nous parlons du temps. Des voitures. Du repas de midi. Tous les mots ordinaires permettant de ne pas communiquer.

Je la regarde s’éloigner. Elle me sourit depuis le pont.

Je dois me ressaisir. Réagir. Lutter.

Aujourd’hui c’est mercredi. Élisabeth ne travaille pas. Si je téléphone elle va me raccrocher au nez. Il faut que je la rencontre. Ma décision prise, je suis délivré.

La douche me ragaillardit. Je chausse des tennis. Quelques kilomètres remettront mes idées en place. Je croise des gens de mon passé. Comme j’ai relevé mon col et que je marche vite, personne ne fait attention à moi. On ne m’attend pas.

Je suis heureux de retrouver ces lieux familiers. C’est bien mon territoire. Comme tous les animaux, j’ai besoin de repères.

Plus j’approche de la maison, plus je suis certain que la réception sera désagréable. Je me prépare au pire. Même à entrer de force. Chassé par la police de ce qui reste ma maison serait une situation originale. Je sais que la peur du scandale la calmera.

Je sonne.

Je l’entends arriver.

La porte s’ouvre et se referme aussitôt.

« Va-t-en ! Je ne veux plus te voir ! »

Mon pied bloque la porte. Élisabeth part vers le salon en criant : « de quel droit… ? Et tu uses de la force. »

Elle prend le téléphone et dit : « sors ou j’appelle… »

« Qui ? Qui veux-tu appeler ? Aucun juge, aucun policier ne peut me chasser de ce lieu qui m’appartient autant qu’à toi.

Assieds-toi.

Si je suis venu c’est parce que j’ai une raison grave. »

Elle reste derrière un fauteuil, à l’autre bout de la pièce, alors que je m’assieds. Elle n’a pas beaucoup changé. Elle est déjà maquillée. Personne ne doit jamais la voir dans une tenue négligée.

L’apparence.

Toujours.

Si elle savait combien les autres attachent peu d’importance à ses faits et gestes, trop occupés à s’intéresser à eux-mêmes. Elle a besoin d’imaginer qu’on la regarde. Qu’on la juge. Que tous ceux qu’elle croise sont attentifs à une petite tache sur l’ourlet de sa jupe. Qu’une mèche rebelle les fera se retourner.

En plus du regard des humains elle subit celui de son dieu qu’elle emmène partout, à qui elle rend compte de tout.

A-t-elle fait cette carapace au fur et à mesure de mon éloignement ou a-t-elle toujours vécu ainsi ? Est-ce que c’est cet enfermement qui m’a fait prendre de la distance ?

Qu’importe maintenant.

Nous voilà face à face comme des ennemis. Après trente années de vie commune.

« Tu vas te décider à parler ! »

« Je pense que tu devrais t’asseoir. Tu risques d’en avoir besoin. »

Après un rire sans joie elle dit : « crois-tu donc me dire quelque chose qui aurait la moindre importance ? Mon pauvre Roland ! Tu ne changeras donc jamais. Toi le nombril du monde ! Toi l’homme important ! Si tu savais comme je te méprise ! »

« Bien. Tu me facilites les choses. Je suis séropositif. Sans doute depuis longtemps. Ce qui veut dire que tu l’es probablement toi aussi. »

Elle hurle : « non seulement tu m’as trahie, mais en plus tu m’empoisonnes. Cette pauvre fille avec ses fréquentations… »

« Tais-toi ! Ce n’est pas Carine. Elle est négative. C’est une femme que j’ai connue avant elle. Son mari l’avait contaminée… »

« Mais quelle vie menais-tu donc ? Combien y a-t-il de ces femmes perdues avec des maris complaisants ? Comment ai-je pu… mon Dieu ! Je ne méritais pas ça !

Tu es un monstre !

As-tu pensé aux enfants ?

Ils vont voir leur mère mourir du Sida ! Oh ! Comme je voudrais que tu souffres ! Et toutes ces femmes avec toi ! »

« Je reconnais bien là ta charité chrétienne. Reprends-toi. Va au laboratoire. Fais-toi tester. Tu peux avoir une chance… »

« Une chance ! Tu m’as salie ! Abandonnée ! Ridiculisée !

Une chance ! Comme j’aurais voulu avoir celle de ne jamais te rencontrer ! »

Je sors en la laissant à ses malédictions.





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La deuxième heure de marche m’aide à mieux comprendre. Connaît-on jamais quelqu’un ?

Qui est Élisabeth ?

Celle des débuts qui riait en me disant ses peurs et ses envies ?

La femme de devoir que les gens rencontrent avec ses petits-enfants ou ses élèves ?

La furie que je viens de rendre à sa solitude et ses angoisses ?

Elle est tout ça. Et bien d’autres choses que personne ne saura jamais. Même pas elle. Surtout pas elle.

Je ne sais qui a dit : « la chimère est ainsi faite, chacun de ses éléments étant vrai, elle reste quand même un rêve. »

Nous sommes tous des chimères. Ceux qui croient nous connaître ne voient que quelques éléments du moment, à partir desquels ils construisent le personnage que nous ne sommes pas. Si le regard porté change, ou si une autre facette apparaît, l’ensemble devient autre. Ainsi vont les relations humaines. Forcément subjectives et provisoires.

Carine prépare le déjeuner.

« Nous ne sommes donc que des chimères aux yeux des autres » dis-je en la prenant dans mes bras.

Son rire des beaux jours tinte : « L’entrevue a dû être difficile non ? »

Je raconte ce qui s’est passé. Elle me dit sa matinée. Elle a retrouvé toute son aisance à régler les problèmes. Elle est même allée à l’hôpital, informer son ex-mari.

« J’ai parlé avec un médecin de mes amis. Il m’a examinée et m’a donné un traitement. Il affirme qu’au stade où j’en suis, la maladie est loin de se déclarer. Mes défenses sont sérieuses. Il procèdera à des analyses complètes. Il faut que tu le rencontres sans tarder. Nous devons affronter la bête. Et profiter de toutes les belles années qui nous restent. »

Nous feuilletons le guide des gîtes ruraux que Carine a apporté, ainsi qu’une documentation de l’Office du tourisme sur les logements meublés.

« Nous devons rester un peu dans la région. Dès qu’Hervé sortira je lui laisserai le magasin. C’est l’occasion pour Denis d’aider son père. »

« Ton fils a toujours voulu dépasser son père. Il était réduit à l’admiration par ce symbole de réussite. Il va enfin pouvoir se réaliser.

Je serai donc l’homme au foyer. Le repos de la femme d’affaires.

Si tu dis que c’est provisoire…si tu veux bien que nous partions un jour ou deux dans notre maison roulante pour échapper au monde…je serai prêt à tout affronter. »


Nous roulons au hasard dans la campagne.

Rien ne peut nous atteindre.

Nous n’avons ni âge ni passé.

L’avenir n’existe pas.

Seul comptent ces moments d’une intensité et d’une profondeur exceptionnelles.

Après avoir rendu le camping-car, témoin de ces journées, nous reprenons le chemin d’Aurillac dans notre voiture.

Carine part au magasin pendant que je visiterai une maison qui nous a plu. Elle est posée tout en haut d’un hameau comptant deux fermes. Au bout du monde. La vue est admirable. Le toit de lauzes, trop en pente, n’a pas retenu les derniers flocons.

Tout ce que nous voulions est là, de la grande cheminée aux meubles d’une autre époque, aussi simples que robustes.

Une tanière ou un refuge. Nous pourrons y être heureux. Il ne manque ni une petite cuillère ni un oreiller. Elle est équipée pour accueillir les touristes. Personne d’autre que nous ne saurait s’y intéresser en plein hiver.





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Je vais chercher Carine au magasin. Nous n’avons rien à cacher. Les vendeurs me saluent gentiment. Je les connais tous.

Quand nous partons, une vendeuse nous rattrape : « la lettre pour Monsieur… »

« C’est vrai. Un homme l’a apportée alors que j’étais au bureau. Je ne l’ai donc pas vu. »

Carine me laisse pour acheter le nécessaire pour le soir.

Deux feuilles identiques provenant du même laboratoire. Au dos de la première, quelques mots gribouillés : « si je t’avais trouvé à la sortie du labo, je te foutais mon poing dans la gueule. Règle tes problèmes sans nous. Salut. »

Les résultats, au nom de Laure et Benoît Marton :

NÉGATIF !

Le même mot figure sur chaque feuille.

Au dos du deuxième résultat, je lis :

« Roland,

Nous sommes tellement heureux.

Je sais que c’est peu généreux de t’écrire ces mots, mais quel soulagement ! Nous ne tuerons personne. Grâce à toi, nous venons de vivre des journées extraordinaires. Nous ne nous parlions plus. Indifférents. Presque hostiles. Nous venons de découvrir combien nous avions besoin l’un de l’autre.

Nous allons profiter de la vie.

Courage !

Que te souhaiter d’autre ?

Laure. »

Je retourne les deux feuilles en cherchant une solution.

C’est incompréhensible.

Je n’ai eu personne d’autre. Ou alors c’est si loin.

Carine a-t-elle pu me cacher… ? Non ! Oublier ? C’est idiot ! Comme si on pouvait oublier…depuis Pasteur on sait que la génération spontanée n’existe pas.

Alors ? Un moustique ? Une guêpe ? On dit que c’est impossible. Et pourtant le virus du chicoungounia se transmet bien de cette manière. Pourquoi pas le Sida. Deux personnes piquées par le même insecte… le sang de l’un passant à l’autre…

Le bruit du coffre m’arrache à mon hébétude.

J’aide Carine à transférer le contenu du caddy que je vais ranger après avoir tendu la lettre et ses mystères.

« C’est donc ta femme. »

« Tu es folle ! C’est… »

Quelle autre possibilité ?

Élisabeth !

Oui !

C’est évident.

« Pardonne-moi. J’avais tout exploré : les oublis, les moustiques…mais ça ! Comment aurais-je pu ? La sainte femme murée dans ses principes…le devoir…la vertu…Son bon dieu va en prendre un sacré coup ! »

« Toi aussi semble-t-il. »

« C’est vrai. Moi aussi. »

Je reste immobile, appuyé contre le volant.

« Je n’arrive toujours pas à le croire. Je ne parviens pas à imaginer… »

« C’est une femme, Roland. Pas une sainte. Comme tout le monde elle a des envies et des faiblesses. Je peux admettre ta jalousie rétrospective… »

« Il ne s’agit pas de ça ! Non. Pas du tout ! De la jalousie ? Je serais heureux qu’elle ait eu un amant. S’ouvrir, s’humaniser…pour elle n’existe que le devoir, le sacrifice, l’écoute et le service de dieu.

Je ne la vois pas comme une sainte puisque je ne me représente pas ces personnages de fiction. Non. C’est une esclave sous la dépendance d’une secte. »

« Une secte ! Tu exagères encore. »

« C’est une secte reconnue dans laquelle existent la Trappe et tous ces couvents où l’on enferme pour la vie des êtres humains condamnés au manque de sommeil et au jeûne. On y conduit les enfants à prendre pour argent comptant les marches sur l’eau et multiplications de pains, ces légendes reprises des Égyptiens et autres peuples anciens. C’est pour eux qu’on met en place des petits et grands séminaires assénant les Vérités. Les directeurs de conscience entendent les fautes. Les dons et legs grossissent le trésor de l’organisation. C’est aussi là que l’on interdit l’utilisation du préservatif, laissant libre court à la propagation du Sida… »

«  Mais ta femme n’était pas carmélite. »

« Elle n’est pas enfermée par des murs de pierre. C’est peut-être pire. Ses murs à elle la suivent partout. Ils tuent sa vie comme ils empoisonnaient la mienne. Tous ses actes sont passés au crible de sa croyance. Ses actes et ceux des autres. En bonne chrétienne, elle doit sauver son prochain et donc le convertir.

Qu’une adepte aussi fervente ait pu commettre le péché d’adultère…je n’en reviens pas. »

« Veux-tu que je conduise ? »

« Pardonne-moi.

Je connais la route. Il vaut mieux que ce soit moi. »

Nous roulons en silence jusqu’au hameau sur la colline.



 

 

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Carine prend ma main : « cette maison est belle. On la dirait sortie d’un livre sur l’Auvergne au Moyen-Áge. »

Le feu n’est plus que braises. Aidé par les convecteurs électriques, il a quand même eu le temps de chasser l’humidité.

Carine ouvre toutes les portes, des pièces comme des armoires et des buffets.

« J’ai toujours adoré les maisons de vacances. Contrairement à toi qui as souvent changé de lieu de vie, je n’ai connu qu’une seule maison. Les meubles sont restés les mêmes qu’à ma naissance. Ils faisaient partie de l’histoire de ma famille, alors…chaque fois je me sentais transformée. »

« N’est-ce pas trop d’importance accordée aux objets ? »

« C’est tout le contraire que je ressens. Ils ne m’asserviront plus. Je ne dépendrai plus d’une maison ou de meubles. J’ai tellement apprécié notre façon de vivre sur l’île avec les deux bancs, la table et le lit. Entrer ici est un jeu. Si le chien du voisin nous dérange, si le toit n’est pas étanche, si…il nous suffit de partir. Nous sommes indépendants. »

« Comme nos amis les bernard-l’ermite. Ils se débarrassent de leur coquille pour se précipiter vers la suivante plus conforme à leur silhouette. »

« C’est ça. Nous devons rester libres. Nous laisserons le lierre qui meurt où il s’attache à ceux qui l’aiment. »

Nous emportons dans l’âtre les assiettes de salade préparées par Carine pendant que je rechargeais le feu.

Les flammes nous brûlent. La fatigue nous envahit. Nous restons longtemps, serrés l’un contre l’autre, les yeux perdus dans les flammes qui changent indéfiniment de forme.

Avant de se coucher, Carine ouvre plusieurs boîtes de médicaments en me disant : « toi aussi tu vas devoir te soigner. Il faut que tu fasses rapidement un bilan… »

« Puisque c’est la même chose… »

« Ce n’est pas si simple. Comme chacun réagit différemment il faut adapter les traitements.

     Nous devrons aussi  nous protéger.»
 

« Tu veux dire …pour faire l’amour ? C’est idiot puisque nous sommes tous les deux… »

« Je le croyais aussi. Mais chacun apporte à l’autre un surcroît de virus aggravant la maladie. »

« Tu as pris des préservatifs ? Comme avant la pilule, au temps des diaphragmes et des stérilets. Je n’ai pas que de bons souvenirs. C’est assez…débandant, si tu veux bien me pardonner l’expression. »

« Je fais mon affaire de cette partie… »

« Madame a suivi une formation ? »

« Non. Madame aime la nouveauté. Madame apprend très vite. »

C’est toujours en plaisantant que nous mettons les draps sous un énorme édredon. La chambre est immense. Son plafond incliné monte jusqu’à la vieille et haute charpente. Le froid nous précipite l’un contre l’autre dans l’abri douillet.

Le baiser de Carine m’arrache à mes rêves. J’ai l’impression que nous venons à peine de nous coucher.

Je n’ai pas envie de me lever.

Je n’ai aucun but. Combien de temps… ?

L’odeur du chocolat se mêle à mon rêve. Le petit déjeuner au lit ! Je n’ai jamais supporté…

« Je sais… » rit Carine « je voulais, au moins une fois, pour tous ces matins où tu m’as apporté mon café… tu pourras profiter de la chaleur du lit. Il fait froid dehors. La voiture est couverte de givre.

Le feu ronfle.

Je file au magasin. Je serai là avant midi. »

Elle m’embrasse et s’en va.

Je suis seul.

Cesse-t-on un jour de l’être ?

Depuis ce premier cri poussé au moment où des mains nous arrachent au nid protecteur, ces mains qui nous agrippent, nous meurtrissent, nous emportent pour la séparation qui sera suivie de temps d’autres.

Nous sommes seuls.

De multiples abandons, tous justifiés bien sûr, par la pension, le départ des amis, les déménagements, les ruptures, tous ces abandons nous font prendre conscience que nous serons seuls.

Définitivement.

Les nouveaux liens se brisent. Les nouvelles affections s’étiolent. On apprend à se protéger. On se donne moins. On se prépare au départ en arrivant. On économise la vie. On se désintéresse.

Et c’est l’indifférence. Celle qui laisse mourir au bord des routes, peu à peu vidé de son sang, le blessé qui voit passer les autos. Celle qui fait découvrir, après bien des années, un cadavre oublié dans un immeuble surpeuplé.

Les ruptures me reviennent.

Peu à peu, je vois ma vie oubliée inonder ma mémoire. Je retrouve les blessures et les traumatismes enfouis.

Est-ce que la vie s’achève quand on fait émerger les douleurs qui nous ont construit ? Quand on sait enfin qui on est, d’où on vient, ce qui bâtit nos forces et creuse nos faiblesses ?

Alors, j’approche du terme de ma vie. Ou alors c’est ce qu’on appelle la sagesse : ce désintérêt serein propre à tous les exclus. Aux malades bien sûr, et aux vieux, à tous les laissés pour compte. Ceux qui n’ont plus de place et qui font comme si ce qu’ils avaient aimé devenait sans importance. Comme s’ils se retiraient de leur propre volonté.




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Je prends le plateau et descends retrouver le feu. Je ne sais pas manger au lit. Est-ce une image trop négative pour le battant que j’étais ? Ou bien celle de mon père grabataire à trente quatre ans ?

Je regarde les flammes comme le faisaient les vieux de mon village, immobiles dans l’âtre du lever au coucher du soleil.

Seuls.

Avec leurs souvenirs qu’ils ne pouvaient partager avec personne.

La télé a remplacé le feu. Des ersatz de vie, prédigérés par d’autres, aident les solitaires à ne plus penser. Ils survivent par procuration.

C’est ce qui me reste.

Vais-je perdre Carine ?

L’amie. Le frère. Le double. La maîtresse. Tellement indispensable. Totalement complémentaire.

Á peine deux ans et la vie nous reprend. La reprend, en me laissant au bord du chemin. Á ma place d’inutile. Has been.


Je vais faire le tour de la maison. Je découvre le petit bois et le rocher qui veillent sur le village.

Un chien me suit qui me reconnaît déjà comme de son monde.

L’activité physique chasse mes idées noires. C’est donc ici chez nous. Nous y serons au calme. Les balades s’ouvrent partout. Nous nous retrouverons. Je le veux.

Je pourrais appeler Élisabeth. Lui dire que c’est elle…lui jeter son inconduite…

Même si c’est l’évidence, j’ai toujours du mal à le croire.

Avec qui ?

Aucune jalousie ne me pousse à savoir. Je ne me suis jamais senti propriétaire de quiconque ni de quoi que ce soit. Qui a su l’approcher ? La convaincre ? Je n’imagine pas le tourbillon des sens. Elle est trop sous contrôle. Trop détachée de son corps. Sans besoin ni plaisir.

J’aimerais quand même savoir. Il faudra qu’elle me dise.


Je range le bois et fais un peu de ménage.

Carine me surprend alors que je scie les bûches.

« Alors vieux paysan ! Les habitudes reviennent avec le besoin de te dépenser ? Réserve-toi un peu. J’aimerais bien que tu m’emmènes en promenade. »

Elle me dit sa matinée. Je lui raconte mes découvertes.

Nous déjeunons près du feu et décidons d’aller à la sieste. Comme là-bas, au bord de l’Océan Indien.

« Il n’y a pas un mois et c’est tellement loin ! »

« Déjà une autre vie…avant… »


Elle caresse mon visage. Je me détends. Sa main descend et me fait réagir. C’est elle qui met en place le bout de caoutchouc qui ne nous empêche pas de bien vivre ce moment.

« Tu vois que ce n’est pas si difficile » dit Carine, alors que ma main parcourt son dos.

« Pour moi non. Mais il a bien fallu que tu penses à autre chose qu’au plaisir qui arrivait. »

« Ce léger retard a été compensé très vite. »

« Alors, il faudra faire savoir à tous que c’est un aphrodisiaque. »

Nous somnolons dans les bras l’un de l’autre. Apaisés. Ensemble.

La neige fine qui tombe nous empêche d’apprécier le paysage au cours de notre longue promenade.

Carine prépare un repas de fête. Elle a même apporté du champagne.

Nous sommes nulle part. Seuls. Heureux.

Elle dit soudain : « tu voudras descendre avec moi demain ? Je prendrai le 4X4 d’Hervé. Ce sera plus sûr si la neige tombe encore.

Je vivais notre bonheur. Elle organisait son travail.

« Il y a un chasse-neige qui dégage le chemin. «

« Tu ne seras pas emprisonné ici. Les enfants viennent ce week-end à la maison et… »

« Ici ? Mais pour coucher… »

« Non. Bien sûr pas ici. Dans la maison de leur enfance…celle de mes parents…chez Hervé… »

« Ce que tu appelles la maison c’est donc celle-là. »

« Comment veux-tu que je dise ? »

« On appelle la maison celle dans laquelle on vit. Là où on aime. Là… »

« Pardonne-moi. C’est une vieille habitude revenue parce que je parle des enfants. »

« Je comprends votre besoin de vous retrouver. Il faut que vous organisiez l’avenir. Votre avenir. »

Quel besoin ai-je d’insister ? J’ai dit votre, comme pour m’exclure.

Nous restons silencieux. Si près, et pourtant…

La famille Delsuc se retrouve. Madame Delsuc reprend sa place au magasin comme dans sa maison. Ses enfants la rejoignent.

Carine est Madame Delsuc. C’est encore son étiquette pour l’administration. Comme elle est Maman, Mamy ou la patronne.

Je l’avais réduite à n’être plus que Carine. Je m’étais approprié toute la place. Nous vivions entre la plage, la lecture et les conversations. Nous partagions tout. Au soleil toujours. Sous des arbres éternellement verts.

Une vie sans aspérités est-elle une vie ?

En fuyant les contrariétés et les problèmes on laisse aussi des bonheurs et des plaisirs. Où est l’équilibre ?

Préserver notre couple en vivant paisiblement est essentiel. Mais voir nos petits-enfants, s’adapter aux saisons, jouer avec un chien peut apporter des joies et des turbulences propres à enrichir notre quotidien.

Nous devrons parler de cet avenir avant que je ne me referme en la poussant à s’investir ailleurs. Je dois accepter cette période de turbulences.

Carine est partie pour fuir cette vie. Nous devrons inventer un nouvel équilibre.

Ensemble.