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3.12 15

Un petit sapin clignote au même rythme que celui de la cour. Ophélie le montre à sa grand-mère : « celui-là c’est le mien. L’autre c’est pour les enfants de l’école. Tu sais, le Père Noël est venu. Il n’a oublié personne. Tous les élèves ont eu des cadeaux. Il y avait un gâteau et des crottes en chocolat. »

« Laisse les respirer. Ils restent avec nous. Tu les verras demain. »

« On peut jouer encore un peu, s’il vous plaît Madame ? » demande Carine d’une petite voix qui ravit la gamine. Les voilà déjà complices. Les liens du sang, diraient certains. Je sais trop combien de nombreux grands-parents ont du mal à communiquer avec des enfants qu’ils supportent mal, alors qu’un vieux voisin sait entrer dans leur cœur en racontant des histoires ou en leur apprenant à faire des gâteaux ou des sifflets.

« Vous devez être fatigués » dit Patrick « j’ai préparé un petit cordial pour vous redonner des forces ».

« Tu veux bien me tutoyer ? Ça m’aidera à oublier mes cheveux blancs. Nous évoquerons les souvenirs de notre enfance commune. Même si je sais bien qu’il s’agit de la tienne que j’ai un peu partagée. »

« C’est vrai que vous- que tu- ça va être un peu difficile après ces années de profond respect… »

« Ouais ! Du respect ! Quand je pense aux coups de pieds dans mes tibias les jours d’entraînement et à tout ce que j’ai pu entendre dans les cars ! »

« Bon. D’accord. Si tu fais du chantage ! Je vais te tutoyer si tu ne dis rien à Florence. Elle est certaine que nous chantions le répertoire des Petits Chanteurs à la croix de bois. »

« Tu oublies qu’il m’est arrivé de vous accompagner et d’entendre vos chants » dit Florence en entrant.

« D’entendre et de participer » reprend Patrick « en fait, ton père est associé aux meilleurs moments de mon adolescence. J’aimais le sport, et toutes ces sorties étaient des temps forts. »

« Tu ne pratiques plus ? »

« Si. J’ai créé un club de foot. J’ai du travail avant d’en faire des pros, mais on s’amuse bien. Au lieu d’aller au bistrot, ils ont une saine activité. »

« Tu veux faire croire à mon père que vous n’y allez jamais parce que les troisièmes mi-temps n’ont pu franchir les montagnes ? » reprend Florence en riant.

Je n’aurais pu rêver un tel accueil. Carine est assise près du sapin. Elle lit une histoire à la petite qui serre la main de sa grand-mère entre les siennes.

Elle a pu laisser sa famille pour me suivre là-bas. Elle était heureuse, mais ces moments devaient lui manquer. Oubliant tout, elle vit du bonheur de la petite. Pour combien de temps ? Je hais cette maladie tellement injuste… comme s’il y en avait de justes !

Nous vivons une soirée d’une rare harmonie. Il est plus de minuit quand nous gagnons notre chambre. Nous évoquons les temps forts de la soirée, pour les prolonger encore.

« Ce n’est pas parce qu’elle est ma petite-fille, mais elle est vraiment merveilleuse ! »

« N’exagérons rien. Gentille tout au plus. »

Je reçois un coup de poing dans mes abdominaux relâchés : « j’aurais dû te filmer quand tu faisais le tour du sapin à quatre pattes en aboyant derrière le canard sauteur. Tu aurais vu ton air extasié lorsqu’elle était sur tes genoux, ses cheveux accrochés à ta barbe du soir ! »

« Bon ! Disons qu’elle n’est pas désagréable. Mais tu manques vraiment d’objectivité. »

« Ce soir j’ai tout oublié. Hervé. La maladie. J’ai vécu pleinement chacun des moments avec une rare intensité. Comme je suis heureuse qu’ils s’entendent aussi bien. Comme je voudrais les préserver de tout…qu’ils ne sachent jamais…surtout qu’eux-mêmes échappent à cette horrible chose ! Ce virus est monstrueux ! Quand je pense à toutes les familles brisées…à tous les jeunes… »

« Nous étions indifférents comme tous ceux qui se croient préservés. Nous voilà emportés…Allez ! Dormons. Demain nous serons encore avec eux trois. »





3.13 16

Ophélie vient très tôt nous montrer ses jouets. Nous devons la suivre dans sa chambre. Elle en a partout : sur le lit, sur la table, sur le tapis. On se croirait dans un magasin. Elle ne sait lequel prendre. Elle retrouve enfin sa tortue. C’est avec son amie de toujours dans les bras qu’elle déjeune.

Pendant que Florence et Carine mettent de l’ordre, nous emmenons la petite essayer ses skis dans le pré voisin, puis son vélo dans la cour.

Patrick rit : « il n’y a rien de mieux qu’un professionnel ! Tu devrais rester jusqu’à ce qu’elle ait vingt ans. Et continuer avec son frère. »

« Ah ! Parce qu’il y aura un frère ? »

« Oui. Mais tu n’en dis rien. Il faut laisser le plaisir à Florence de l’annoncer à sa mère. »

Lorsqu’elles nous rejoignent dans le pré, Carine se précipite dans mes bras :

« Je vais être à nouveau grand-mère ! »

« Deux fois plus vieille d’un coup » dit Patrick.

« Je ne vais pas pouvoir rester avec toi, moi qui suis tellement jeune. »

Ophélie nous rejoint pour participer à la partie de boules de neige.

L’arrivée d’une moto nous interrompt.

C’est Denis. Le frère de Florence.

« En moto ! Par ce temps ! » Gronde Carine en prenant son fils dans ses bras.

« Alors ma petite mère. On retombe en enfance ! Jouer aux boules de neige ! Toi ! Et avec mon prof de gym et ma nièce ! »

Celui-là aussi je le connais bien. Il était doué pour à peu près tout…un peu moins pour les activités physiques et sportives. Lui, le fils du champion, je l’ai vu travailler, encore et encore, se faire mal… et, un jour, il a décidé que c’était nul. Il s’est mis à la musique. Il a séché les cours. Il a refusé de passer le bac. Il a fait des petits boulots. Le voilà bûcheron. Pour défier ses bourgeois de parents.

Carine rit. Elle va de l’un à l’autre. Elle questionne. Elle caresse. Elle écoute. Elle est heureuse. Elle vit. Elle a toujours besoin de gens autour d’elle. Ce sont ses petits.

Je pense à nos journées sur l’île du bout du monde. Elle laissait le temps glisser. Elle est si jeune encore. Elle ne peut se contenter de voir les journées s’écouler sans heurt. Elle a besoin de mouvement, de rires et de cris. Même s’il faut y ajouter des pleurs.

Patrick me dit : « c’est la famille. Nous deux sommes en dehors pendant ces moments de retrouvailles. Mais le nid s’est ouvert et les oisillons sont partis. »

Il m’entraîne : « viens ! Prouvons-leur qu’ils ont besoin de nous en allant préparer l’apéritif. »

Il a raison. Ce moment fort est exceptionnel. Ils ne sauraient plus vivre ensemble. Trop de critiques se mêleraient aux bons moments. Ce serait l’enfer ordinaire des générations empilées où chacun parasite l’autre. Les difficultés financières l’imposent parfois, quand ce n’est pas l’incapacité à vivre par soi-même. Chacun subit par obligation économique ou par peur du changement. On empoisonne la vie de ceux que l’on dit aimer.

Aujourd’hui c’est la fête.

Ophélie nous rejoint. Elle n’est plus le centre d’intérêt de ces trois qui ont tant à se dire, se rappeler, partager encore une fois.

La petite retrouve vite son oncle pendant que Florence aide Patrick. Carine me serre la main doucement. Elle sait que je partage leur bonheur.

Je regarde Denis jouer comme l’enfant qu’il est encore malgré son apparence d’adulte. Il peut papillonner un an ou deux encore. J’en connais tant qui ont son âge, raisonnables comme des petits vieux entre l’appartement à payer et la voiture à bichonner. Et d’autres que la vie a déjà brisés et rejetés.

Lui sait qu’on l’aime. Il peut revenir au nid, assuré de trouver de l’aide. Il va d’aventures en expériences pour se découvrir. Le moment viendra bien où ses richesses lui permettront de s’affirmer. Un quelconque hasard ou la bonne personne se présenteront opportunément. Si j’avais eu des fils, je les aurais aimés comme Patrick, avec sa tranquille assurance et comme Denis cherchant sa voie.

Grâce à Carine ils sont un peu à moi. Peut-être quelques-uns de mes mots ou de mes actes, dans les moments passés ensemble, leur ont-ils été utiles.

Patrick revient vers moi : « on t’abandonne, mais tu nous connais trop pour penser qu’on t’oublie. Je suis heureux de partager ces moments avec toi. Je sais tout ce que je te dois. »

« Tu ne me dois rien. C’est toi qui m’as beaucoup donné. Tu vas découvrir tout ça avec tes élèves. C’est une telle chance que de pouvoir apprendre un peu de ce qu’on sait. Donner c’est recevoir. Passer un peu dans la vie des autres…enfin…merci à toi. »




3.14 17

« Pourquoi ces remerciements ? Vous êtes bien cérémonieux. » Dit Carine.


« Tu ne peux pas comprendre » dit Denis en riant « c’est une histoire d’hommes. »

Denis nous quitte à la fin d’une belle journée familiale.

Patrick et Florence attendent des amis pour le lendemain. Nous pourrions rester…

Carine accepte de tenter l’expérience du camping-car pour une semaine. Nous laissons la voiture chez le loueur et partons dans un superbe engin. C’est un « intégral ». Nous avons appris que les « capucines » portaient un lit au-dessus de la cabine, les fourgons étaient plus petits et moins coûteux. Suivant les conseils du commerçants, nous voilà dans ce qui se fait de mieux, et donc de plus cher. Après un arrêt permettant d’approvisionner le réfrigérateur, nous sommes comme deux gamins avec un nouveau jouet. Je relis les notices concernant le chauffage, l’eau et le réfrigérateur qui peut fonctionner au gaz ou sur la batterie. Carine prépare le repas que nous prenons dans notre salle à manger au milieu des bois.

Après avoir tiré les rideaux, je descends notre lit pour une sieste, comme sur notre île.

Hors du monde.

Ensemble.

Il n’existe plus que nous et nos corps confondus.

Lorsque j’ouvre les yeux après un court sommeil, Carine me sourit : « Je sais ce qu’est le bonheur. C’est ce que je vis. Qu’importe ce qui arrivera. Ces moments-là sont à nous. »

« Nous en vivrons d’autres. Tant que nous saurons nous retrouver. J’ai bien de la chance. »

« Profitons quelques jours de notre maison roulante. Tu verras Élisabeth après. Finissons cette année seuls, cachés dans nos montagnes. Tu avais raison. Cette manière de vivre me plait. Nous sommes indépendants. »

« Et au chaud. Je vais enfin être utile puisque je devrai veiller sur l’eau, le chauffage…tout ce qui fonctionne sans problème habituellement. »

« Restons ici. La vue est superbe. Personne ne viendra nous déranger. Nous verrons demain. Allons marcher. »

Les journées s’écoulent entre les promenades, les lectures… et les corvées. Il faut trouver de l’eau, vidanger celle qui est usée, trouver des bouteilles de propane... Tout est parfait, avec juste assez de soucis pour apprécier les moments calmes.


Nous arrivons chez Aude.

Comment ma fille va-t-elle nous accueillir ?

Nous les avons invités pour un repas dans notre véhicule.

Je gare l’encombrant engin sur la petite route devant le portail.

Hubert se précipite et reste bloqué devant ce drôle de camion. Sa sœur le bouscule pour sauter dans mes bras comme si elle m’avait vu la veille.

« Tu me fais voir ton camping-car ? »

Aude arrive en grondant : « je vous ai dit de ne pas sortir sans vous habiller. Hervé tu exagères. Tu n’as pas fermé la porte. »

Se tournant vers moi : « tu aurais pu dire à quelle heure tu arrivais. »

Je l’embrasse en riant. « Bonjour ma fille. Je suis heureux de vous revoir. Si vous n’aviez pas été chez vous, nous vous aurions attendus dans notre abri. Venez les enfants dans notre petite maison. »

Hervé prend ma main, alors que Tina grimpe dans les bras de Carine dont Aude a effleuré la joue d’un rapide baiser.

Cet accueil est normal. Ma fille n’aime pas les effusions.

Les deux enfants veulent s’installer au volant avant de découvrir la cuisine et la salle d’eau. Le lit qui descend les ravit.

Je suis heureux de les voir là tous les trois. Heureux et un peu étonné. J’avais peur que… Aude gronde encore : « Hubert ne monte pas avec tes chaussures, fais attention Tina… »

Carine a déjà apprivoisé la petite en lui montrant tous les placards. Je sais combien elle aime les enfants, qui, bien sûr lui rendent son affection.

Gérard entre : « c’est un enlèvement ? Moi aussi je veux partir en voyage. »

Il embrasse Carine avant de me serrer longuement la main.

« Regarde Papa ! Je conduis la maison qui roule de Papy. »

« Ça s’appelle un camping-car » reprend Aude.

« Nous passons à table quand vous voulez » annonce Carine.

« Nous serions mieux chez nous …» dit Carine, interrompue par son fils « moi je veux manger ici ». Sa sœur renchérit : « moi aussi. S’il te plaît Maman. »

Gérard rit : « je crois que tu es minoritaire. Nous sommes trois à vouloir manger dans la rue devant notre maison. C’est original pour un début janvier. »

Il s’adresse alors à moi : « tu pourrais avancer votre engin dans l’allée du jardin. »

« Il est bien lourd. Je ne voudrais pas abîmer… »

« Le livreur de fuel vient avec son camion chargé. Vous serez mieux pour la nuit. »

Je manœuvre le véhicule, assisté par les deux petits qui sont assis ensemble sur le siège passager.

Gérard raccorde la rallonge à une prise favorisant le fonctionnement des lampes et des autres appareils.

Les deux petits décident de manger à la deuxième table pendant que nous nous installons tous les quatre à l’arrière. Carine veille sur eux, ce qui n’empêche pas Aude de les gronder en permanence. Enfant, elle protestait déjà contre son frère plus jeune en lui interdisant tout. Elle ne peut pas plus s’empêcher de grogner contre ses deux petits qu’elle aime.


 

 

3.15 18

Gérard est prof de gym. Je l’ai eu comme stagiaire. C’est alors qu’ils se sont connus avec Aude. Très vite ils ont vécu ensemble. Il aime la pêche et la chasse comme les soirées de cartes avec ses copains. Fils unique, il a toujours fait ce qu’il voulait. Ses relations avec Aude sont faites des reproches qu’il subit ou qu’il fuit et des protestations multiples. Les enfants s’adaptent. Les enfants s’adaptent toujours, se construisant dans l’harmonie ou la discorde.

Comme les deux petits veulent bouger, Aude décide que le dessert se prendra dans leur maison. Un message attend sur le répondeur.

« C’est pour vous » dit Aude, tendant l’appareil à Carine « votre fille veut que vous la rappeliez. »

Nous entendons : « Oh ! Non !... Quand ?... Où est-il ?... Oui. Je vais y aller…je te rappelle. »

« C’est Hervé » dit-elle « un accident avec un fusil harpon. Il est à l’hôpital. C’est assez grave… »

« Prenez ma voiture » propose Gérard « je n’en ai pas besoin pendant les jours qui viennent. »

« Je vais t’accompagner » dis-je en l’accompagnant vers le camping-car « nous reviendrons… »

« Mais non. J’en ai pour peu de temps. Je n’y resterai pas. Á quoi pourrais-je servir ? Profite de tes petits. »

« C’est bizarre cet accident. Non ? »

« C’est même invraisemblable. Ils ne sont jamais sous tension et ne portent pas de flèche. Et comment se trouver en face ? Non. Ce n’est pas un accident. »

« Laisse-moi t’accompagner. »

« C’est un dernier rappel de mon passé. Reste avec les petits. »

Gérard me dit, alors que nous regardons la voiture s’éloigner : « Á la pêche ça peut arriver. Mais dans un magasin… »

Aude a profité de notre absence pour coucher les enfants. De longs silences s’intercalent dans la conversation. Gérard s’intéresse à la télé. Aude s’affaire dans la cuisine.

Comment retrouver la vieille complicité des descentes à ski et des épuisantes chevauchées. Nous avons tant couru, nagé ou grimpé ensemble. Tout ce qu’elle aimerait sans doute continuer avec Gérard. Pour lui c’est un travail. Le sport est son métier, pas du tout un loisir.

Je sais qu’elle m’en veut d’avoir laissé sa mère. Et aussi peut-être que Gérard soit ce qu’il devient.

Elle a tout pour être heureuse avec ses beaux petits, un métier qu’elle a choisi, un homme gentil, une belle maison… Et on dirait qu’elle en veut à la terre entière. Comme sa mère, avec la même incapacité à profiter du moment présent que la moindre imperfection vient gâcher. Même sans importance. Elle ne voit que ça, et, qui plus est, il faut qu’elle en parle.

Je pense à Carine.

Je devrais être avec elle. Ce qui lui arrive fait partie de notre vie. Nous devrions être ensemble pour l’affronter. Il lui a donné cette terrible maladie. Il l’a blessée. Et elle se précipite…

Je prends conscience de ma jalousie. C’est bien de cela qu’il s’agit.

Je tente de me reprendre.

Je devais y aller. Elle se sent responsable. Le choc du retour…l’enfance de l’autre… ce n’est plus son affaire… depuis deux ans.

Après ces moments de paix totale et de solitude, nous voilà plongés dans les turbulences. Avec les rires des enfants et toutes ces tensions et ces drames.

Tout ça à cause d’un virus.

Il aurait mieux fait de se tuer après ses aventures homosexuelles. Nous n’en serions pas là.

Je prends conscience de la peur qui me gagne. La peur de tout perdre.

S’il était mort il y a trois ans, Carine aurait géré son magasin. Ce trop plein d’activité aurait empli sa vie. Je serais seul. Je n’aurais pas connu ces journées merveilleuses.

« Je suis un vieil imbécile ! »

« Tu parles seul maintenant ? » dit Aude qui revient.

« As-tu des nouvelles de ta mère ? »

« Elle va bien. Elle prépare sa rentrée. »

Gérard annonce : « je vous laisse un moment. J’avais dit à Louis… »

« Ah ! Non ! Tu ne vas pas partir maintenant ! De toutes manières tu n’as plus ta voiture. »

« Je prends la tienne. Je reviens tout de suite. Profite de ton père. »

« Et voilà. Comme d’habitude. »

« C’est normal à son âge. Il ne peut rester… »

« Et moi ? J’ai le même âge ! C’est vrai que je ne suis qu’une femme ! C’est normal que je reste à la maison. »

« Tu aurais pu l’accompagner. J’aurais veillé sur les enfants. »

« Pour aller jouer au bridge ou au poker ? Non ! Très peu pour moi. Mais ce soir il aurait pu rester avec nous. »

Elle change de chaîne et se plonge dans un film.

C’est ma fille.

Á trente ans est-ce encore …c’est une adulte qui pourrait être une amie. J’espère que nous nous retrouverons. Plus tard. Ou alors… pas plus que je n’ai retrouvé mes parents… comme pour toutes les familles…

Pour l’instant je ne suis pas sa vie. Je ne lui apporte rien.




3.16 19

Hubert entre et vient se blottir dans les bras de sa mère.

« Profite de Papy » dit-elle en le posant sur mes genoux. Il se serre contre moi, dans ce moment de confiance dont ont besoin les enfants au réveil.

Il voulait sa mère. Celle que Tina lui a prise.

Aude n’est pas câline. Sa mère ne l’était pas non plus, tout comme sa propre mère. Je l’ai souvent gardée dans mes bras quand elle était bébé. Elle adorait les caresses et les baisers.

Tina émerge à son tour et court vers les jeux que nous avons apportés.

Les enfants décident de jouer dans le camping-car. Je suis vite à cours d’idées…Ah ! Si Carine…Les enfants sont tellement bien avec elle.

Que fait-elle ?

Pourquoi ne revient-elle pas ?

Et si ?…Bien sûr qu’elle va revenir. Elle ne sait pas refuser un service… elle…me retrouver seul !

Aude entre : « tu vas retrouver tes activités maintenant que te voilà de retour. »

« Oh ! Non ! Certainement pas. J’ai assez donné. Aux autres maintenant. »

« Tu ne vas pas rester des années à ne rien faire que dormir et manger quand même ?Tu n’as pas pu vieillir à ce point ! »

« J’ai changé. Mon environnement aussi. »

« Parce que tu l’as voulu. »

« La retraite ? »

« Tu me comprends. Ma mère. La maison. Tes activités bénévoles… »

« Je ne pouvais pas continuer chaque jour comme la veille. »

« Tu as préféré fuir en nous laissant tous. »

« Fuir ? Oui sans doute. Vous laisser ? Tu sais que non. J’aime tes enfants. Mais ils sont encore petits. Vous n’avez pas besoin de moi. »

« J’avais quatre ans quand tu m’as appris à nager. C’est l’âge d’Hubert. »

« C’est avec son papa qu’il va apprendre la vie. Un grand-père n’est là que pour le superflu, l’écoute, les promenades… »

Gérard entre pour s’entendre dire : « déjà ? Nous avons de la chance. »

Il me fait un clin d’œil et prend Tina dans ses bras. « Viens jouer. Je t’apprendrai à ne pas engueuler les hommes. »

« Et voilà. C’est ma faute. Hubert ! Ne touche pas aux livres ! Je te l’ai dit cent fois ! »

C’est ma famille.

S’il se fait disputer à chacun de ses retours, il en retardera un peu plus l’heure. Elle le sait. Elle ne peut rien changer à son comportement. Pas plus qu’elle ne cessera de gronder le petit qui ressemble à son père et se tait lui aussi.

Je devrais les détendre. Jouer. Rire. Chanter.

Je ne sais pas le faire quand tout le monde est grincheux.

« Si nous buvions un verre pour fêter l’année nouvelle ? Tu préfères du champagne ou un apéritif ? »

« Comme tu voudras. »


Une voiture se gare.

Carine !

Je la serre dans mes bras.

« Il a tiré une flèche. Il avait visé son cœur. Il l’a manqué de peu, mais la blessure est grave. Il aura des séquelles, peut-être une hémiplégie. Il a assuré que c’était un accident. Il vérifiait les fusils harpons avant de les mettre en rayon…il a glissé. Je lui ai dit que je ne le croyais pas. Il m’a avoué l’avoir fait exprès. Il ne voulait pas affronter ce qui l’attendait. Je crois qu’il va s’en sortir. »

« Je peux dormir avec vous dans le camping-car ? » Demande Hubert à Carine.

« Bien sûr. Demande à Maman. »

« Nous pourrons aller passer la nuit au bord du lac » lui dis-je.

Je suis calme.

Tout va bien.

Elle est là.

Dès la fin du repas nous partons avec Hubert. Nous avons promis à Tina de l’emmener demain.

Nous installons mon petit-fils dans son lit. Carine lui raconte une histoire. Quand il s’est endormi, elle me dit : « sortons s’il te plaît ».

Qu’y a-t-il d’important qu’elle ne m’a pas dit ? Comme toujours, j’imagine le pire. Pour me défendre. Si le pire arrive je serai préparé. Si c’est moins grave, le choc sera atténué. J’ai rôdé depuis longtemps cette manière d’être qui noircit exagérément des moments qui ne le méritent pas. Elle m’a souvent permis de résister.

Carine se blottit, le front contre ma joue.

« On lui a fait toutes sortes de contrôles. Il est séronégatif. »

Bon ! Il n’a pas le Sida. Très bien pour lui.

Mais alors ! Si ce n’est pas lui… ce n’était pas Carine…c’est donc moi !

« C’est moi ! »

« Sans doute. Cette femme… »

« C’est moi qui t’ai empoisonnée ! Moi qui dis t’aimer, je vais te tuer ! »