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Positif

Un livre de Jean Claude Champeil

Retraité, hors du temps, Il découvre qu’il est séropositif. Est-ce lui le responsable ? Sa compagne ? Ils doivent retrouver leurs anciens conjoints et les autres contaminés possibles de leur passé. Cette recherche va bouleverser des vies.



Positif !

Je salue l’océan qui se précipite dans le gouffre de la Pointe au sel. Les souffleurs lancent vers le ciel leurs nuages de gouttelettes. J’attends la vague suivante qui recouvrira la roche noire en bousculant les milliers de poissons grimpeurs accrochés au basalte. Rien n’empêchera le rouleau de courir là-bas, jusqu’à la plage de Saint-Leu.

Positif ! Je le répète au paille-en-queue volant tout là-haut.

Je suis bien.

Le soleil baigne mon dos et continue de chauffer le banc de pierre.

Je me laisse bercer.

Seul.

J’aperçois les apprentis surfeurs tentant de chevaucher la vague trop molle. Quelques tâches vertes et rouges dansent dans le ciel au-dessus de la Pointe des Châteaux. La petite brise caressant mon visage convient aux parapentistes.


Positif.


Je le crie pour imposer ce mot au calme environnant.

Il ne se passe rien.

Je ne sens que la paix des éléments. Leur force me pénètre.

Ce mot n’a aucun sens ici. Je n’ai pas besoin de positiver puisque rien de négatif ne m’effleure.

Je déchire le papier, serré dans ma main depuis mon départ du cabinet médical. Les confettis se nichent dans les rochers et se mêlent à l’écume.

« Je ne sais comment vous dire… »

« Alors dîtes-le simplement. Quoi que ce soit, je veux le savoir. »


Le médecin s’est assis. Il a pris cette feuille que je viens de déchirer, en faisant mine de lire ce qu’il savait très bien :

« J’ai demandé confirmation de ce résultat. Il n’y a, hélas, aucun doute : il est positif. »

« Vous voulez dire que je suis séropositif ? Que j’ai le Sida ?

« Oh ! Non ! Bien sûr que non ! Tous les séropositifs ne déclarent pas un Sida. Certains cas… »

« D’accord. Je sais. Dois-je faire quelque chose de particulier ? » Nous allons préciser les analyses pour adapter au mieux le traitement. Savez-vous à quel moment remonte votre infection ? »

« Bonne question. Faudrait-il que je sache qui est à l’origine… »

Je me suis tu.

Carine.

Ce ne peut-être que Carine.

« Combien de temps faut-il pour transmettre ce virus ? »

« Personne en ne le sait. Dans certains cas un seul rapport est contaminant. Pour d’autres, des mois de relations ne suffisent pas. Il serait souhaitable que vous informiez les partenaires que vous soupçonnez pour qu’elles prennent des précautions et pensent à se soigner. »

« Vous avez de ces mots ! Soupçonner… mes partenaires… je ne vais quand même pas déclencher une enquête de police ! »

« La Loi l’interdit. Pensez que l’épidémie s’étend à cause de tous ceux qui ignorent leur séropositivité, continuant à avoir des relations non protégées. »

« Vous avez raison. Je reviendrai vous voir. »

« Ne tardez pas. Nous parlerons. La recherche a fait de grands progrès. Certains séropositifs vivent depuis des années sans… »

« Merci Docteur. Je n’ai pas besoin que vous me remontiez le moral. Tout va bien. J’ai juste besoin d’un peu de temps. »

Tout va bien !

Je viens d’apprendre que j’ai le Sida et je dis « tout va bien » au médecin qui m’apporte la nouvelle.

C’est vrai que tout va bien. Comme si cela ne me concernait pas. Comme si…


Carine !

Comment va-t-elle réagir ?

Nous avons souvent évoqué la mort. Nous partageons la conviction que cette fin a peu d’importance si elle se fait vite et sans souffrance. Nous en parlions. Là, il s’agit de l’approcher réellement.

C’est tellement étonnant. Mon esprit l’admet malgré la disparition des résultats de l’analyse, mais je n’arrive pas à m’en persuader.

J’ai eu peur pour mon fils. Á son âge… avec la vie qu’il mène…les rencontres… Mais moi ! Bien sûr je préfère que ce soit moi. Ma vie est passée pour la plus grande part, alors que lui…

Soixante et un ans.

Séropositif à soixante et un ans ! Je ne sais pas s’il existe des statistiques. Je ne tiens pas à entrer dans le livre des records. Je ne fais quand même pas partie des populations à risque.

Un chien vient quémander un peu de nourriture.

C’est une des plaies de cette belle île. Chaque famille a au moins un chien. Á chaque naissance on en garde un de plus. On les perd. Ils croissent et se multiplient en liberté. Ils se font écraser sur les routes qu’ils empestent des odeurs insoutenables de cadavres pourrissants. Ils errent en bandes peureuses et efflanquées. Ils « font leur travail de chien » en aboyant jour et nuit. La nuit surtout, leurs hurlements sont insupportables.

J’aimais les chiens, mais là j’ai atteint l’overdose.

Overdose !

Je ne me pique pas. Je suis hétérosexuel. Je n’ai pas eu des partenaires multiples, et pourtant…

Carine !

Il faut que je lui dise. Elle doit s’inquiéter de mon retard. Depuis près de deux ans nous ne nous quittons jamais plus d’un quart d’heure. Nous avons fait ce choix de tout vivre ensemble. Nous avons décidé de ne pas renouveler les émiettements antérieurs. Notre relation est la priorité intégrale. Comme nous sommes aussi entiers l’un que l’autre, cette détermination n’a pas faibli.

Elle surveille sûrement la route, imaginant peut-être un accident. Que deviendrait-elle s’il m’arrivait quelque chose ?

Je ris.

Le chien sursaute et part dans les buissons. Il a compris que j’étais fou. Rire seul est un signe évident de dérangement mental, mais que dire de celui qui rit seul alors qu’il vient d’être informé qu’il est porteur d’une maladie mortelle ?

Mon rire n’est ni nerveux ni angoissé. Je ris joyeusement : « s’il m’arrivait quelque chose ! » Mais il m’arrive quelque chose. Une toute petite chose.

Je parcours les trois ou quatre cents mètres du chemin défoncé avant de retrouver la voiture. Une fois encore j’apprécie le paysage. Dans les pentes brûlées par le soleil qui se jettent dans l’océan Indien, le noir des rochers ponctue le jaune presque blanc des hautes herbes d’où émergent, de ci de là, un arbre ou une case en tôle.

Je ralentis, en passant sous le flamboyant devenu une énorme fleur rouge, pour voir une fois encore le cimetière blanc de ses frangipaniers. Il me semble même que leur parfum entêtant emplit la voiture.

Je gare la voiture et dépose le pain dans la cuisine.

Carine ne s’impatientait pas. C’est donc qu’elle est plongée dans un roman. Allongée dans la balancelle sous le palmier, le livre retourné sur les genoux, elle me sourit.

« Tu m’avais abandonnée pour admirer les belles filles sur la plage. Tu avais du mal à les quitter pour revenir vers ta vieille compagne. »

Je lui prends la main et pose un baiser sur ses lèvres.

Son sourire s’efface et son regard devient plus attentif.

« Les résultats de la prise de sang ? »

« Ils n’étaient pas au laboratoire ? J’ai dû passer chez le médecin. »

« Pour quelle raison ? »

« Il va falloir que tu fasses un contrôle. Je suis séropositif. »

Nos yeux ne se quittent pas. Nous nous connaissons si bien.

« Nous allons savoir si la mort n’a vraiment pas d’importance. Mais c’est moi qui t’ai apporté… »

« Pourquoi dis-tu ça ? Il se peut que tu ne sois pas infectée. »

« Ah ! Ça non alors ! N’y compte pas ! Nous avons décidé de tout partager ! Je ne te laisserai pas profiter seul de cette expérience ! Tous ces moments de bonheur depuis deux ans devraient suffire pour que ce virus nous soit commun. Sinon la maladie ne s’étendrait pas à la vitesse où elle le fait. »

Elle quitte mes bras pour répéter : « Il est évident que c’est moi. Tu te souviens… »