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Annonce solitude.

Un roman de Jean Claude Champeil

 

Homme 41 ans, bonne santé, propriétaire exploitant, rencontrerait jeune femme, vue mariage. Ecrire: M. Lagrange Lantinhac 15245.

Monsieur,
Votre annonce parue la semaine dernière dans l'Auvergnat de Paris, m'amène à vous écrire. Je suis institutrice dans l'Hérault depuis quatorze ans. J'ai 36 ans. Je suis originaire du Cantal où je suis restée jusqu'à l'âge de seize ans. Mon père, gendarme, ayant été affecté dans l'Hérault, toute la famille dût le suivre. J'ai passé mes meilleures années dans votre département où je reviens souvent pour quelques jours de vacances.
Mon père est mort il y a cinq ans. Ma mère vit auprès de ma jeune soeur dont elle garde les deux enfants.
Je suis donc seule.
Au cas où vous souhaiteriez m'écrire:
Mademoiselle Elise Marlit.
27 bis allée des mimosas.
Montpellier.
Marlit.

 


Mademoiselle,
Je suis content que vous m'ayez écrit. Je n'ai pas l'habitude de parler et encore moins d'écrire, aussi je vous demande de ne pas faire attention aux fautes.
Moi aussi je suis seul. Ma mère est morte il y a deux ans et mon père sept ans avant. Je suis fils unique.
Je ne sais pas si vous connaissez Lantinhac. Ma ferme se trouve tout en haut, à deux kilomètres du bourg. J'élève trente cinq vaches. La maison a été réparée. J'avais fait installer le chauffage central et une salle de bains en même temps qu'une cuisine moderne pour que ma mère soit bien.
C'est bien trop grand pour moi.
Il a neigé la nuit dernière et les montagnes sont blanches.
J'aimerais que vous continuiez à m'écrire.
Lagrange.

 


Monsieur.

Je suppose que j'étais fatiguée, un peu dépressive peut-être, lorsque j'ai répondu à votre annonce.
Je n'ai pas l'habitude de me lier facilement et j'ai toujours eu une aversion marquée pour les petites annonces.
Je vous demande d'oublier ma lettre et je vous souhaite de réussir auprès de l'une de celles qui vous auront répondu.
Marlit.

Mademoiselle, Je me préparais à vous écrire en voyant que votre lettre tardait. J'ai reçu trois réponses à mon annonce. Les deux autres correspondantes me demandaient quelle était la valeur de ma propriété, combien elle me rapportait par mois, si j'avais de l'argent à la banque,... Je les ai remerciées en leur demandant de ne plus m'écrire. Il ne reste donc plus que vous. On écrit bien aux soldats. On écrit même aux voleurs et aux assassins en prison. Alors pourquoi pas à moi? Je suis aussi seul que les uns et les autres. A part le facteur et le laitier je ne verrai personne de la journée. Bien sûr je pourrais aller à Lantinhac au café ou même à Aurillac. Je boirais quelques verres. Je parlerais à deux ou trois ivrognes. Et je me retrouverais seul à nouveau le soir. J'aurais seulement gagné un mal de tête et d'estomac. Croyez-vous que ce soit une vie? Je ne vous demande rien d'autre que, de temps en temps, de m'envoyer une lettre. Croyez-moi, j'en ai besoin. Merci. A bientôt.
Lagrange.

Monsieur Lagrange, et puis non! J'ai envie de vous appeler Jean-Louis. Vous m'appellerez Elise si vous voulez bien. Je vous écrirai régulièrement. Moi aussi je suis seule et j'ai besoin que quelqu'un m'écrive. En fait c'est toujours le même blocage qui m'amène à me replier sur moi-même. La même difficulté à communiquer. Ma vie n'est pas non plus très rose. Je vois des gens bien sûr. J'ai mes élèves chaque jour. Mais, après la classe, le sourire et les quelques mots aimables des commerçants ne suffisent pas à combler mes soirées. Alors je me retrouve seule dans mon appartement et je lis. Je lis beaucoup. Je vis par les autres. Je perds ma vie dans celle des personnages auxquels je m'attache pour quelques heures. Vous voyez qu'à moi aussi ça fera du bien d'avoir un correspondant.

Amicalement

Elise.


Elise, Comme je suis heureux depuis que j'ai reçu votre lettre! Je vous appellerai donc Elise. Moi qui suis timide et qui ai tant de mal à m'adresser à des inconnus - à plus forte raison à des femmes - je n'ai aucune difficulté à vous appeler par votre prénom. Je comprends qu'on puisse se sentir seul en ville aussi, mais c'est quand même différent. Vous voyez vivre les autres, vous les entendez. Moi je peux rester derrière ma fenêtre, je ne verrai passer ni piéton, ni voiture. Ma maison est au bout de la route. Ne viennent ici que ceux qui ont à me voir. Ce sont des commerçants, le laitier ou le facteur. Je pourrais crier pendant des heures sans qu'on vienne à mon secours. Les fumées de l'autre coté de la rivière me disent que je ne suis pas seul sur terre. J'ai le téléphone, et la radio et la télévision. Je préfère le plus souvent la compagnie de mon chien et de mes vaches. Quand j'ai le cafard je vais dans l'étable et je leur parle, passant de l'une à l'autre, les caressant. Seul! Avant de vous écrire j'étais vraiment, totalement seul. Moi aussi je lis. Beaucoup. Je lis tout. Des livres que j'achète, des livres que je prends à la mairie qui sert de dépôt à la Bibliothèque Circulante, des journaux, des revues. La vie des autres je la connais. Du moins j'en connais ce qu'on en raconte. L'été c'est plus facile. Les journées de travail sont longues. Je ne rentre que pour manger ou dormir. En ce moment je reste plus longtemps chez moi. Seul. Votre ami.

Jean Louis.


Jean Louis, Je n'imaginais pas de paysan comme vous. Ceux dont je me souviens étaient âgés, je ne les voyais que dans les champs ou à la foire. Comment faites-vous pour vous occuper de toutes vos bêtes et de votre maison? C'est beaucoup pour un homme seul. Je comprends votre solitude, je la sens grâce à votre lettre. Pour moi c'est l'été qui est le plus dur à supporter. C'est la période des vacances. Je n'ai plus mes élèves. Je ne sais pas quoi faire. Pendant des années j'ai dirigé et animé des colonies et des camps de vacances. J'y étais bien. Je partageais ma vie avec celle des moniteurs et des enfants. J'ai arrêté il y a deux ans. Je n'avais plus de plaisir à veiller avec les animateurs. Leurs plaisanteries ne m'amusaient plus. Les sorties dansantes m'épuisaient plus qu'elles ne me distrayaient. Alors j'ai essayé les voyages organisés. Je vous en parlerai une prochaine fois. Les étés sont interminables. Quand il fait mauvais, je m'enferme avec mes livres. Je ne vois plus personne. J'en arrive à croire que tout le monde vit comme moi. Entre musique et livres. Parlez-moi de votre village. De vos voisins. De votre vie quotidienne. Amicalement.

Elise.


Elise, Deux veaux sont nés cette nuit. J'ai donc peu dormi. La plupart des vêlages se passent sans problème mais je préfère quand même être là. Deux angles sont aménagés pour les mises bas. Les vaches y sont enfermées dans un petit parc au lieu d'être attachées comme d'habitude. Les veaux naissent sur une litière de paille fraîche. Leur mère peut les lécher puis les nourrir. Tout a bien allé. Je n'ai pas eu à intervenir. Il faut que vous sachiez que mon étable est moderne. A cause des difficultés climatiques j'ai vendu mes laitières. Elles sont remplacées par des vaches allaitantes qui nourrissent leur veau. Je n'en trais plus que cinq parce que le laitier ne veut plus venir l'hiver. Un évacuateur à fumier nettoie automatiquement l'étable. Il suffit de passer le jet deux fois par jour.


Jean Louis, Je commence à vous connaître, ainsi que votre village. Votre solitude est physique comme celle de Robinson Crusoé sur son île. La mienne est aussi profonde au milieu de gens pour qui je ne compte pas. J'ai souvent l'impression d'être transparente. Ceux que je croise sur les trottoirs sont tellement plongés dans leurs soucis ou leurs rêves qu'ils ne voient personne. Les commerçants chez qui je me sers ont pour moi les mêmes mots que pour la cliente précédente ou celle qui me suit. Mes "amis", sont plutôt des camarades ou simplement des relations avec qui j'ai partagé des activités associatives. Ils ne me fuient pas. Ils s'arrêtent même lorsque je les rencontre, et c'est très vite: -"Excuse-moi j'ai un rendez-vous" ou "Il faut que je me sauve, mon mari (ou ma femme) m'attend..." Moi, personne ne m'attend jamais. Je sors de moins en moins. Je me dessèche. Je me racornis. Vous voyez que j'ai besoin, autant que vous, de quelqu'un à qui parler. De quelqu'un pour qui j'existe. Votre amie

Elise.


Elise, Votre lettre m'a touché. Moi, au moins, j'ai mes bêtes. Poli, mon chien, ne me quitte jamais. Mes vaches sont toujours heureuses de me voir venir. J'aide mes veaux à naître et à grandir. Je ne sers à personne, mais, au moins, la vie de toutes ces bêtes dépend de moi. C'est vrai que j'y pense souvent et que ça m'aide. Vous, vous avez vos élèves. Des enfants dépendent tellement de leur institutrice! Vous les modelez. Vous les transformez. C'est vous qui les faites ce qu'ils sont. Je me souviendrai toujours de Monsieur Blondel qui, après m'avoir appris à lire, m'enseigna le football et la géographie, la peinture et les mathématiques, jusqu'à mon départ après le certificat d'études. Je lui dois tellement! Demain je vais à Aurillac. J'ai rendez-vous chez le dentiste. C'est un événement! Pour quelques heures je vais quitter mon chien et ma maison. Je me fais déjà du souci pour les vêtements que je mettrai. Je ne veux pas qu'on puisse dire : "Tiens, c'est un paysan descendu de sa montagne." Et pourtant c'est bien ce que je suis. Je vous raconterai mon expédition. Ca vous amusera. Votre ami

Jean Louis.


Jean Louis, J'ai pensé à vous pour vous aider à supporter l'épreuve du dentiste. Malgré les progrès et les anesthésies diverses je continue à avoir très peur lorsque je dois y aller. Vous êtes certainement plus courageux que moi. Je me suis ensuite rendu compte que j'avais reçu votre lettre le lendemain de votre visite chez le dentiste! Mon soutien ne pouvait pas être très efficace. J'ai été touchée par votre attachement à votre instituteur. C'est vrai qu'il y a encore chez vous des écoles à classe unique où le même enseignant s'occupe des enfants de cinq à onze ans. Six ans! Lui au moins est responsable du résultat. Il est vraiment un éducateur. Mes élèves à moi, je les découvre à la rentrée pour ne les garder qu'un an. Quand je les reçois ils savent lire. Quand ils me quittent c'est pour continuer chez un collègue. C'est du travail à la chaîne. Ils apprennent tellement ailleurs: en vacances, dans la rue, chez eux, à la télévision... Deux ans après m'avoir quittée ils ne me reconnaissent déjà plus. Je m'y attache bien sûr, mais six heures par jour, vingt sept heures par semaine, ça ne représente que le douzième de leur temps sur une année. Comme un mois de colonie de vacances. C'est vraiment peu! Je me rends compte que je passe mon temps à me plaindre dans mes lettres. Il y a si longtemps que je n'ai trouvé personne pour m'écouter! Pourtant je ne suis pas une de ces personnes qui se croient autorisées à raconter leur vie quand on leur demande: "ça va?" D'habitude je garde pour moi ce qui me touche. Il aura fallu notre correspondance pour que je me laisse aller. J'espère que je ne vous ennuie pas trop. Tant pis, c'est le jeu que nous avons décidé de jouer. Votre amie

Elise.


En hiver j'ai le temps de faire le travail de la maison. Une fois par semaine une vieille cousine vient de Lantinhac pour le ménage et le linge. En été elle reste pour préparer les repas. Pour les voisins, je n'en ai plus. Sur les quatre maisons qui constituent le village, trois sont fermées la plus grande partie de l'année. Elles ne s'ouvrent qu'un peu l'été ou pou certains week-ends. Je ne comprends pas que vous ayez abandonné vos activités de vacances. A trente trois ans on est jeune! On peut, on doit vivre avec des jeunes. A votre âge je jouais toujours au football dans l'équipe de Lantinhac et je fréquentais les bals du samedi soir... Je n'ai jamais été un grand danseur mais j'aimais bien cette ambiance de fête et cette gaieté. Maintenant tous ceux de mon âge sont partis ou mariés. Il neige. Enfant j'aimais la neige. J'avais des skis et je passais tous mes après-midi de liberté à dévaler le pré Grand. Certaines années le village reste bloqué pendant plusieurs jours. L'écire, cette tempête qui fait tourbillonner la neige, comble les chemins et les creux. Elle peut faire égarer les gens les plus avertis qui ne voient pas à plus de cinq mètres à cause des grains gelés projetés dans les yeux. Même les facteurs peuvent se perdre, alors malheur aux touristes et aux promeneurs. Les jours allongent, le soleil est plus chaud, cette dernière neige ne va pas tenir. Savez-vous skier? Votre ami Jean Louis. Elise, Non seulement vous ne m'ennuyez pas mais j'ai besoin que vous me parliez librement. Lorsqu'un dimanche ou un jour férié retarde le courrier c'est encore moins une fête qu'avant de vous connaître. Tout ce que vous écrivez m'intéresse. Parlez-moi de vous sans crainte. Vous m'apprenez à me comprendre en vous lisant. Je vais vous raconter ma sortie Aurillacoise. Premier problème: garer ma voiture. J'ai une R5. C'est pourtant pas très encombrant, mais le stationnement en ville est loin d'être facile pour moi qui manoeuvre facilement mon tracteur, même avec des attelages importants. J'appréhende d'avoir à effectuer un créneau. Je me suis garé loin du centre. Marcher ne me fait pas peur. Les citadins devraient, eux aussi, marcher plus. Ca leur ferait du bien et le centre des villes serait plus agréable et moins dangereux. Je suis choqué par le sans gène des automobilistes qui laissent leurs véhicules sur les trottoirs imposant la rue aux piétons, aux fauteuils roulants et aux poussettes. Vous devez être habituée à tout ça. J'étais en avance chez le dentiste qui, lui, avait pris du retard. J'ai dû patienter. Il faisait chaud. Deux femmes attendaient. L'une, à peu près de votre âge, a passé son temps à me dévisager. J'étais très mal à l'aise. J'ai fait quelques courses dans un supermarché. Je mets beaucoup de temps à trouver ce que je veux mais je n'y suis pas gêné par les vendeurs qui m'intimident. J'ai aussi acheté des chaussures. C'est encore une corvée pour moi. Le vieux monsieur qui me chaussait depuis toujours a vendu son magasin l'année dernière, depuis je ne sais plus où aller. Je n'entre que là où j'ai vu ce que je souhaite acheter, mais ce sont toujours des jeunes femmes ou des jeunes filles qui servent et je ne supporte pas de voir une femme à mes pieds, attachant mes lacets. Vous voyez quel drôle de type je suis. Un véritable sauvage. J'ai reporté la séance coiffeur à une prochaine sortie. La ville n'est pas mon domaine, sorti de mon territoire je perds tous mes moyens, comme la plupart des animaux. Je dois vous paraître bizarre. Vous vous demandez sans doute si je ne suis pas fou. Il m'arrive aussi de le penser. Me garderez-vous quand même comme ami?

Jean Louis.


Jean Louis, Mon ami vous l'êtes et le resterez. La vie retirée que vous menez rendrait sauvage n'importe qui. Quant au territoire tout le monde se comporte de la même manière. J'ai observé depuis longtemps la différence de comportement des gens selon qu'ils sont dans un domaine familier ou en terre étrangère. Telle employée de la poste, pleine d'assurance derrière son comptoir, baisse la tête et rase les murs dès qu'elle est dans la rue. A l'inverse, le père d'un de mes élèves qui ne sait pas comment se tenir ni finir ses phrases dans ma classe, m'interpelle familièrement dans le café où j'achète mon journal. Malgré la civilisation, nous sommes peu différents des sauvages qui ne connaissent qu'un territoire ou même des animaux incapables de vivre hors de leur zone habituelle. Vous avez bien dû, en certaines circonstances comme le service militaire, quitter votre maison. Je suis sûre que vous avez su vous adapter. Il est vrai que les gens capables d'affronter de nouveaux territoires sont rares. Il doit bien y avoir des raisons pour que les voyages organisés et les autres systèmes d'assistance prospèrent. Quant à votre vision de la ville, c'est vrai qu'on s'habitue, mais c'est vrai aussi qu'elle est faite pour les automobilistes et les commerces. Dans dix jours je serai en vacances. Deux semaines sans travail. Quinze journées au cours desquelles je vais devoir occuper mon temps. Ne vous étonnez pas si mes lettres sont plus longues. Votre amie

Elise.


Elise, Ce que vous dites sur les territoires est très vrai pour les animaux aussi. Il suffit de voir mon Poli, capable de s'attaquer à un lion qui entrerait dans notre cour se sauver devant un caniche nain quand nous sommes à Lantinhac. J'ai quitté Beaulieu pendant plus de deux ans puisque je fais partie de ceux qui ont eu la "chance" d'aller faire la guerre en Algérie. Quel superbe pays et quelle honte pour ceux qui nous y ont envoyés! Vous parlez des voyages organisés et de la prise en charge des gens, je pense que l'armée, sur ce plan là, est à l'avant-garde. C'est tout sauf l'aventure. Ce qu'on fait, ce qu'on dit, ce qu'on doit penser, est programmé, défini, imposé. Ce n'est pas le genre d'expérience qui peut conduire à l'autonomie. Pourquoi ne viendriez-vous pas quelques jours à Beaulieu? La maison est grande. Vous occuperiez la chambre de ma mère. Je vous ferais visiter le village et les environs. Vous feriez la connaissance de Poli et des derniers nés de l'étable. Je serai heureux de vous recevoir. Votre ami

Jean Louis.


Jean Louis, Votre invitation me tente bien sûr, mais... Si notre amitié par correspondance, une amitié de papier, devait disparaître lors de notre rencontre? Si nous étions déçus en voyant l'autre différent de ce que nous avions imaginé? Si je devais me retrouver seule? Je vous ai écrit comme je n'avais jamais parlé à personne et pourtant je ne vous connais pas. Je suis très tentée à l'idée de venir à Beaulieu, mais aussi très inquiète. Non que j'aie peur de vous, ce n'est bien sûr pas ce qui me préoccupe parce que je vous fais totalement confiance, mais... ce serait comme lorsqu'on va voir un film tiré d'un livre qu'on aime beaucoup, la part laissée à l'imagination a disparu et ce qu'on avait rêvé apparaît vu par un autre... Il arrive que le film réponde à notre attente, ou même nous entraîne plus loin que le livre. Mais c'est très rare. Je ne sais que vous dire. Je dois passer quelques jours chez ma soeur. Je prendrai ma décision là-bas. Je vous appellerai si je viens, sinon je vous écrirai. D'ici là nous pouvons réfléchir. Votre amie

Elise.


Elise, Vous devez venir. Pas la peine de téléphoner. Je suis toujours là. Je vous attends. Votre ami

Jean Louis.


Elise Tu viens de partir et, déjà, je veux te parler, te dire tout ce que je n'ai pas su, pas pu quand tu étais là. Faut-il que je sois sot, malade, bloqué, pour ne pas réussir à te dire... Ces journées d'attente sans lettre! Je me disais: "elle va venir", puis: "elle ne viendra pas, elle n'écrira plus jamais." Je me réveillais en sursaut et me précipitais à la fenêtre pour constater qu'aucune voiture n'était dans la cour. Enfin tu as téléphoné: "Monsieur Lagrange? C'est Elise. Je viendrai demain. Je pense arriver vers midi." Et moi qui ne savais que dire: "Bonjour...euh....je vous attendrai...euh...". Ta voix! Déjà le premier choc. Le téléphone raccroché je suis resté hébété, vide, en état de choc. J'ai appelé ma cousine pour qu'elle vienne tout nettoyer alors qu'elle avait fait le ménage à fond la veille. J'ai acheté ce qu'elle m'a demandé pour le repas de ton arrivée et j'ai passé une nuit coupée de réveils fréquents: et si elle ne venait pas... si elle changeait d'avis... si elle avait un accident... si... Et à midi dix tu étais là. Je ne t'avais jamais imaginée, mais confusément je m'étais fait à l'idée que tu étais boulotte, ou grande et maigre, pas très jolie quoi. Ca me rassurait. Tu es ravissante. Alors j'ai eu peur.


Jean Louis, Je suis dans ma classe. Je n'ai même pas sommeil. Et pourtant quelle nuit! Je t'aime. Voilà c'est écrit. Je t'aime. Dire que j'ai failli repartir hier après-midi! Maintenant je peux tout te dire. La peur en arrivant chez toi. Et pourtant il faisait soleil. Je m'étais arrêtée au pied de la carrière pour me détendre. J'ai aimé les montagnes enneigées. J'ai respiré très fort l'air froid de Beaulieu. J'ai fait quelques pas et je me suis mise en route. C'est Poli qui m'a accueillie. Il aboyait mais il remuait gentiment la queue. Tu es sorti. J'attendais un petit bonhomme maigre et ridé par le soleil et le vent et tu venais vers moi. Souriant. Immense. Je ne voyais que tes yeux bleus. Combien mesures-tu? Plus d'un mètre quatre vingt certainement. Bêtement j'ai dit: "Elise, Elise Marlit." Tu as pris ma main en disant simplement: "bonjour" puis "tais-toi Poli; N'ayez pas peur il n'est pas méchant." Je l'ai caressé en disant des banalités sur le temps, la route, le paysage. Je t'aurais remarqué n'importe où. Ce n'est pas étonnant que les femmes te regardent chez le dentiste ou se mettent à tes pieds dans les magasins. Je n'ai pas osé prendre ma valise. J'ai regardé ta maison. Elle est belle.


J'ai fait taire Poli. Je ne pouvais ni te regarder, ni empêcher mes yeux de revenir vers toi. Je devais avoir l'air malin! Ta main! Je la sens encore. Si tu ne l'avais pas enlevée, ma grosse patte calleuse la serrerait toujours. Pour ne pas te faire fuir je n'ai rien dit sur tes bagages. J'avais tout prévu: je devais te conduire à la chambre de ma mère pour que tu puisses te changer, faire ta toilette, et puis... et puis...tu t'es retrouvée assise à la grande table. Je crois que je t'ai offert à boire. Tu m'as aidé à servir. Nous disions des banalités. Il y avait de longs silences. Je me sentais maladroit. Je devais te paraître stupide. Plus j'en prenais conscience et plus j'étais bloqué.


Nous sommes entrés dans la grande salle ancienne avec son coin cuisine moderne. Ca sentait bon la viande rôtie. Tu avais mis des fleurs sur la table. Le feu crépitait dans la grande cheminée. Je vivais un rêve. C'était beau. J'étais bien. Heureuse. Et très vite mal à l'aise. Je te sentais gêné sans savoir que dire ou faire. J'ai bu un alcool. Nous avons mangé ... je suis incapable de dire quoi. Je te regardais. Je caressais Poli. Tu avais l'air lointain. Détaché. Je me suis dit que je ne te plaisais pas. Je me suis recroquevillée. J'étais prête à partir.


J'étais en retard pour le repas de mes vaches. Je t'ai conduite à la chambre et je suis parti à l'étable. J'étais heureux et très inquiet. Si tu décidais de partir... De temps en temps je regardais à la porte de l'étable. Je t'ai vue sortir ta valise du coffre, jouer avec Poli, entrer dans la maison. J'étais rassuré. Tu restais. Quand tu m'as rejoint je t'ai parlé de mes bêtes, de mon travail. Tu as caressé les veaux, tenté d'apprivoiser les chats en leur donnant du lait. Ton rire les faisait fuir et faisait battre mon coeur. Tu étais là! Je ne sais pas si chaque vache a bien fait téter son veau ni si elles ont eu des rations normales. Je n'étais pas du tout attentif à mon travail. Je ne voyais que toi.


Tu m'as montré ma chambre. Très grande avec deux hautes fenêtres et un grand lit d'autrefois. il y faisait chaud. La porte de la salle de bains était ouverte. Je suis allée chercher ma valise. Je me suis douchée. Je me sentais bien. Apaisée. Je t'ai regardé longtemps à travers la vitre fumée de la porte du couloir. Tu ne pouvais pas savoir que j'étais là. Tu avais l'air si tranquille. Si fort. Tu parlais aux vaches et aux veaux. Tu m'as dit ton travail. Tu m'as présenté toutes tes vaches. Ton visage rayonnait. Ta voix était forte. Tu riais. Tu guidais les veaux. Tu portais des sacs, des bottes, des seaux. Tu étais solide. Heureux. Tu étais beau. Je me suis dit que je t'aimais. J'aurais voulu t'embrasser, te toucher, t'aider.


Quand nous sommes revenus dans la maison il était déjà l'heure de se mettre à table. J'ai pris une douche et je me suis changé rapidement. Tu as dit que tu n'avais pas faim. La vaisselle était propre, posée sur le coin de la table. Tu t'es excusée de ne pas l'avoir rangée ne voulant pas ouvrir les buffets. Je voulais te remercier, te dire que tu étais chez toi et que tu pouvais tout visiter... Et je disais: "ça ne fait rien. Je vais m'en occuper. Il ne fallait pas vous donner cette peine..." Comment peut-on être aussi incapable d'exprimer ses pensées? Nous avons mangé des restes du repas de midi. Tu m'as raconté ton voyage, tes neveux, ta mère. J'entendais ta voix. Je te regardais. Tu étais là. Chez moi.


Quand tu es revenu de ta toilette tu t'es occupé du feu. Tu m'as remerciée pour la vaisselle. Et tu t'es à nouveau refermé. Je ne te plaisais pas. Tu m'écoutais à peine te raconter mes vacances et te parler de ma famille. Tu étais ailleurs. Tu avais l'air de penser à autre chose. J'aimais un homme. Il était seul. Il était libre et je ne lui plaisais pas. Je prétextai la fatigue du voyage et montai dans ma chambre.


Brusquement tu m'as dit que tu étais fatiguée et tu es partie te coucher. Je n'ai même pas réussi à prononcer ton nom en te disant bonsoir. Je restai là longtemps, assis près du feu qui s'éteignait. Tu étais là. Dans le lit de ma mère. Comme elle aurait été heureuse de te connaître. Tu allais repartir. Pourquoi avais-tu attendu la fin des vacances pour venir? Tu étais là. Est-ce que j'arriverais à te parler demain? N'es-tu pas lasse de ce paysan balourd? Si je devais te perdre! Tu étais là! Dans la chambre voisine de la mienne.


Je suis restée longtemps à la fenêtre. J'avais l'esprit vide. Je regardais la nuit. Je ne t'entendais pas. Pourquoi t'avais-je quitté? Je ne te verrais plus et j'avais moi-même interrompu ce dernier moment. Je t'aimais. Peu à peu je me rassurais, là, dans cette belle chambre qui avait été celle de tes parents. Je repensais à tes lettres. A ta solitude. A ta timidité. Et si tu étais simplement, toi aussi, mal à l'aise. Je voyais la photo de ta mère. Tu lui ressembles. Elle avait l'air sévère ainsi vêtue de noir et les cheveux en chignon serré. Je me glissai nue dans le grand lit après t'avoir entendu monter dans ta chambre.


Je me réveillai tôt ce dimanche matin. Le jour tardait à paraître. Je ne te voyais plus dans ma mémoire. Je suis capable de revoir le facteur ou la boulangère, mais je n'ai jamais pu faire venir l'image de quelqu'un que j'aime. Même pas ma mère que j'ai vue si longtemps. Tu es là. Tu es belle. Tu es intelligente. Et tu es seule. Que les hommes que tu as rencontrés sont donc stupides! Ah! si je pouvais te garder! Tu es à Beaulieu encore pour une journée. Tu vas partir. Nous nous écrirons. Tu reviendras. Je fais une rapide toilette à la cuisine pour ne pas te réveiller puis je rejoins mes bêtes.


Je crois que c'est Poli qui m'a réveillée. Je l'ai entendu aboyer. Tu étais donc levé. Le jour s'éclairait à peine et tu travaillais déjà. Je me douchai puis descendis te rejoindre. Tout était prêt pour le petit déjeuner. Un bol dans l’évier m'indiquait que tu avais pris le tien. Je t'ai regardé encore longtemps à travers la vitre. Tu avais l'air moins gai. Est-ce que tu regrettais ma venue? Mon départ? Je t'aimais. Je ne voulais pas laisser passer ma chance. Je déjeunai. Je rangeai la cuisine et je te rejoignis. Poli me vit le premier et vint me faire fête. Lui m'a adoptée. Il m'a donné du courage.


"Bonjour Jean Louis." J'ai senti le sang me monter aux joues. Je rougis toujours comme un gamin. Je n'osais pas me retourner. Ta voix. Si douce. Chantante. Tu as repris: "ce n'est pas trop difficile de se lever si tôt?" Je me retournai enfin et ce fut le même choc qu'à ton arrivée. Tu étais dans mon étable. Si belle! Je n'arrivais pas à parler. Je m'en voulais. Ca me bloquait encore plus. Je devais avoir l'air idiot, planté là avec mon seau à la main. Ton sourire disparut et tu dis: "je vous gêne peut-être?" Je voulais te dire que je rêvais de te voir toujours près de moi et je m'entendais prononcer: "non bien sûr. Avez-vous bien dormi? Avez-vous trouvé ce qu'il fallait pour votre déjeuner?" Tu partis caresser les veaux et je repris mon travail sans te quitter des yeux pour ne plus perdre un instant de ta présence.


Quand tu m'as entendu te dire bonjour, tu t'es immobilisé sans répondre. Comme je te demandais si c'était difficile de se lever aussi tôt, tu t'es retourné sans même un sourire. J'avais envie de me presser contre toi qui ne me voyais même pas. J'ai senti ma gorge se serrer. J'ai du dire quelque chose de peu aimable et je suis allée vers tes veaux pour cacher ma tristesse. Je t'aimais. Je ne t'intéressais pas.


Comme il faisait beau je t'ai demandé si tu voulais bien marcher un peu pour admirer le paysage et connaître Beaulieu. Je t'ai montré les prés, les bois, la rivière, les villages de l'autre côté de la vallée. J'aurais voulu te faire aimer tout ce qui nous entourait. Un foulard cachait tes cheveux. J'avais envie de prendre ta main pour t'aider à marcher, pour sentir ta peau, pour que nous soyons plus près... et je n'osais pas. Tout me paraissait plus beau que d'habitude mais tu avais vu tant d'autres paysages plus originaux que Beaulieu devait te sembler banal.


Tu as proposé que nous marchions un peu. Nous sommes partis avec Poli. Comme la veille dans l'étable, tu étais intarissable. Tu me disais le nom de chaque endroit, les limites de ta propriété, les essences des arbres, les fleurs... Tu marchais à grandes enjambées que je suivais difficilement. Pas un bruit ne venait de la rivière qu'on apercevait au fond de la vallée. Seule ta voix, parfois ton rire faisaient taire les oiseaux. Tu vivais rayonnant et heureux. Chez toi. J'avais envie de poser ma tête sur ta poitrine et de rester là. Je t'aimais.


Il était midi quand nous sommes revenus. Tu as préparé une omelette pendant que je coupais du jambon. Je te regardais t'affairer naturellement chez moi. Tu es montée ranger tes affaires pendant que je mettais le couvert. Tu repartais déjà. Je ne t'avais rien dit. Je te laissai un mot et filai à Lantinhac chercher du pain. Normalement je bavarde avec tous les gens que je rencontre, mais là, j'entrai en coup de vent chez le boulanger, pris le pain en disant: "je suis pressé, je te paierai une autre fois" et je remontai à toute allure. Tu étais devant la cuisinière et tu dis simplement: "c'est prêt. Nous pouvons déjeuner."


 

Je me réveillai tôt ce dimanche matin. Le jour tardait à paraître. Je ne te voyais plus dans ma mémoire. Je suis capable de revoir le facteur ou la boulangère, mais je n'ai jamais pu faire venir l'image de quelqu'un que j'aime. Même pas ma mère que j'ai vue si longtemps. Tu es là. Tu es belle. Tu es intelligente. Et tu es seule. Que les hommes que tu as rencontrés sont donc stupides! Ah! si je pouvais te garder! Tu es à Beaulieu encore pour une journée. Tu vas partir. Nous nous écrirons. Tu reviendras. Je fais une rapide toilette à la cuisine pour ne pas te réveiller puis je rejoins mes bêtes.


Je crois que c'est Poli qui m'a réveillée. Je l'ai entendu aboyer. Tu étais donc levé. Le jour s'éclairait à peine et tu travaillais déjà. Je me douchai puis descendis te rejoindre. Tout était prêt pour le petit déjeuner. Un bol dans l’évier m'indiquait que tu avais pris le tien. Je t'ai regardé encore longtemps à travers la vitre. Tu avais l'air moins gai. Est-ce que tu regrettais ma venue? Mon départ? Je t'aimais. Je ne voulais pas laisser passer ma chance. Je déjeunai. Je rangeai la cuisine et je te rejoignis. Poli me vit le premier et vint me faire fête. Lui m'a adoptée. Il m'a donné du courage.


"Bonjour Jean Louis." J'ai senti le sang me monter aux joues. Je rougis toujours comme un gamin. Je n'osais pas me retourner. Ta voix. Si douce. Chantante. Tu as repris: "ce n'est pas trop difficile de se lever si tôt?" Je me retournai enfin et ce fut le même choc qu'à ton arrivée. Tu étais dans mon étable. Si belle! Je n'arrivais pas à parler. Je m'en voulais. Ca me bloquait encore plus. Je devais avoir l'air idiot, planté là avec mon seau à la main. Ton sourire disparut et tu dis: "je vous gêne peut-être?" Je voulais te dire que je rêvais de te voir toujours près de moi et je m'entendais prononcer: "non bien sûr. Avez-vous bien dormi? Avez-vous trouvé ce qu'il fallait pour votre déjeuner?" Tu partis caresser les veaux et je repris mon travail sans te quitter des yeux pour ne plus perdre un instant de ta présence.


Quand tu m'as entendu te dire bonjour, tu t'es immobilisé sans répondre. Comme je te demandais si c'était difficile de se lever aussi tôt, tu t'es retourné sans même un sourire. J'avais envie de me presser contre toi qui ne me voyais même pas. J'ai senti ma gorge se serrer. J'ai du dire quelque chose de peu aimable et je suis allée vers tes veaux pour cacher ma tristesse. Je t'aimais. Je ne t'intéressais pas.


Comme il faisait beau je t'ai demandé si tu voulais bien marcher un peu pour admirer le paysage et connaître Beaulieu. Je t'ai montré les prés, les bois, la rivière, les villages de l'autre côté de la vallée. J'aurais voulu te faire aimer tout ce qui nous entourait. Un foulard cachait tes cheveux. J'avais envie de prendre ta main pour t'aider à marcher, pour sentir ta peau, pour que nous soyons plus près... et je n'osais pas. Tout me paraissait plus beau que d'habitude mais tu avais vu tant d'autres paysages plus originaux que Beaulieu devait te sembler banal.


Tu as proposé que nous marchions un peu. Nous sommes partis avec Poli. Comme la veille dans l'étable, tu étais intarissable. Tu me disais le nom de chaque endroit, les limites de ta propriété, les essences des arbres, les fleurs... Tu marchais à grandes enjambées que je suivais difficilement. Pas un bruit ne venait de la rivière qu'on apercevait au fond de la vallée. Seule ta voix, parfois ton rire faisaient taire les oiseaux. Tu vivais rayonnant et heureux. Chez toi. J'avais envie de poser ma tête sur ta poitrine et de rester là. Je t'aimais.


Il était midi quand nous sommes revenus. Tu as préparé une omelette pendant que je coupais du jambon. Je te regardais t'affairer naturellement chez moi. Tu es montée ranger tes affaires pendant que je mettais le couvert. Tu repartais déjà. Je ne t'avais rien dit. Je te laissai un mot et filai à Lantinhac chercher du pain. Normalement je bavarde avec tous les gens que je rencontre, mais là, j'entrai en coup de vent chez le boulanger, pris le pain en disant: "je suis pressé, je te paierai une autre fois" et je remontai à toute allure. Tu étais devant la cuisinière et tu dis simplement: "c'est prêt. Nous pouvons déjeuner."


 

J'ai toujours été incapable d'établir cette relation. Je ne savais pas passer d'une conversation à ce rapprochement physique. Tu imagines ce qu'a été cette nuit pour moi. Je ne savais pas dire autre chose que: "je t'aime", "tu es belle". C'est vrai que tu es belle. Je ne me lasserai jamais de te regarder. Toi. Nue dans un lit avec moi. J'ai souvent cru rêver cette nuit. Et chaque fois ta peau, ce tourbillon qui nous emportait. Je t'ai aidée à t'habiller, moi qui n'ai jamais vu de femme se déshabiller. Je t'ai accompagnée à ta voiture dans la nuit. Et je suis resté jusqu'à ce que le froid me pénètre.


C'est bien longtemps après que nous avons tiré sur nous le drap que j'avais laissé sans imaginer alors que nous ferions l'amour ensemble. Douze heures! C'est vrai que tu es un athlète. Quel corps musclé! Je me sentais si petite, si faible et si bien. J'avais failli partir en pensant que je ne t'intéressais pas! Tu m'as pourtant montré quelque peu d'intérêt. Dès que ma main ou mes lèvres partaient à la découverte de ton corps c'était à nouveau cette folie, si douce et si violente... Oh! Je t'aime! Comment ai-je pu m'en aller? Tout au long de la route je te voyais. Comme je suis heureuse! Je n'ai pas dormi. J'ai tenu ma journée de classe sans la moindre fatigue. Je t'envoie cette longue lettre pour être encore avec toi demain.


Ma chérie, Je viens de lire ta lettre. Tu aurais dû me téléphoner en arrivant. J'ai eu si peur qu'il t'arrive quelque chose. J'aurais dû t'accompagner pour t'aider à conduire. J'ai marché jusqu'aux premières lueurs. Je voulais prolonger cette nuit. Tu étais partout: ton odeur, tes cheveux, tes yeux, je les voyais et les sentais dans chaque ombre, dans tous les buissons. Sans cette annonce j'aurais vieilli, je serais mort sans imaginer que de tels moments soient possibles. Je regardais les étoiles en me disant qu'elles t'accompagnaient. Poli m'a suivi. Il devait être inquiet. A moins qu'il ait compris. Je ne serai plus jamais le même. Cette nuit restera toujours avec moi. Une femme belle et intelligente a pu m'aimer! J'ai fait mon travail. J'ai plaisanté avec le facteur et je t'ai raconté ces deux journées. Faut-il que je sois maladroit et stupide pour que tu aies pu penser que tu ne m'intéressais pas. Tu savais que j'étais timide. Tu devras te souvenir que je ne sais pas, que je ne peux pas parler mais que je t'aimerai toujours. Comment toi, si belle, as-tu pu imaginer qu'un rustre comme moi n'était pas ébloui, bouleversé par ta présence? Tu as dû en émouvoir d'autres. Ils n'étaient pas tous aveugles et idiots ceux que tu as rencontrés. Ils ont dû te dire, ils doivent toujours te dire que tu es belle. Et j'aurais pu ne pas être émerveillé? Je t'aimais sans te voir. Je t'aimais laide. Alors tu imagines! Maintenant il me reste à t'attendre. Je vais vivre entre parenthèses. Tu vois comme je suis exigeant: j'avais besoin de tes lettres et maintenant je te veux toi. Je t'aime.

 

 


Mon amour, Ta lettre m'a bouleversée. Nous lirons ensemble nos deux récits. Que de malentendus! Que d'incompréhensions! Je manque de confiance en moi. J'ai tellement besoin que tu m'aimes. Je suis si susceptible. Je prenais ta gêne pour de l'indifférence, tes hésitations pour des refus, tes silences pour de l'ennui. Nous devrons veiller à ce qu'aucun malentendu ne puisse se glisser entre nous. Tu sais que je t'aime. Jamais je n'ai aimé comme ça. Tu es si fort, si beau, si sain, si neuf, si... je t'aime. Je ne me lasserai jamais de te le dire. Rien ne devra nous séparer. J'ai connu d'autres hommes. Le dernier est un jeune animateur de dix huit ans qui découvrait les relations sexuelles au cours de ma dernière colonie de vacances. Celui qui m'a fait le plus de mal est un homme marié que j'ai reçu pendant deux ans, quand il pouvait s'échapper. Alors qu'une fois de plus je lui demandais de choisir il m'a dit: "tu fais bien l'amour mais tu es trop exigeante, trop emmerdante!" Voilà mes amours. Voilà où est restée ma confiance. Seul mon corps intéressait les hommes. Je ne sais pas si je fais bien de te dire tout ça, mais je ne veux pas qu'il reste des choses cachées entre nous. Je veux que nous nous connaissions vraiment. Je ne veux pas te perdre, oh! Non! Mais si ça devait arriver je préfère que ce soit maintenant. Plus tard je ne m'en remettrais pas Tout nous dire. Bien nous connaître. Pour nous aimer tels que nous sommes. Je t'aime.


Ma chérie, Tu peux tout me dire. J'ai peu d'expérience mais je sais que pour que la confiance existe il faut une franchise totale. Je lis et je réfléchis beaucoup. Le travail manuel, quand il n'est pas trop dur, aide à penser. Maintenant c'est vrai que je rêve plus que je ne pense. Je rêve que tu es là. Que tu vas arriver. Je te cherche partout. Depuis l'enfance le rêve est mon refuge, ma bouée de sauvetage. Je sauve des gens en risquant ma vie, j'accomplis toutes sortes d'exploits, je deviens célèbre, je suis aimé par des femmes superbes avec qui je vis de folles nuits... C'était ma manière de supporter ma solitude. Maintenant je pense à toi. A ce que nous avons vécu. A la vie! Je ne te demande rien d'autre que de m'aimer. C'est déjà si extraordinaire, si miraculeux. Je veux tout savoir de toi, des gens que tu as connus, de ta vie d'avant. Tout ce que tu voudras bien me dire pour que je te comprenne mieux. Que je sache ce que tu apprécies et ce que je dois faire pour te garder. Je t'aime.


Mon amour, Je te dirai tout ce que j'ai vécu pour que mon passé aussi t'appartienne, pour que tu partages tout. J'ai parlé de toi à ma mère. Je ne pouvais pas me taire. Je voulais qu'elle te connaisse, qu'elle sache. Depuis dimanche je suis transformée. Je ris. J'aborde les gens. Je suis folle. Ce bonheur que tu me donnes me transforme. Toute ma vie est changée. C'est vrai que les gens sont comme on les voit et deviennent ce qu'on les fait. Les mêmes que je rencontrais tristes et renfrognés sur le chemin de l'école sont maintenant souriants. Mes collègues, pour qui j'étais la vieille fille acariâtre, plaisantent et rient avec moi. Ma classe est plus vivante, les enfants plus ouverts. Il arrive même qu'un homme me suive ou essaie de me parler. Tout ça c'est toi. C'est à toi que je le dois. A l'assurance que tu me donnes. Tu m'aimes. J'existe pour quelqu'un. Je t'emmène partout. Tu te rends compte qu'il reste plus de deux mois avant les grandes vacances! Deux mois sans toi! Enfant, j'ai aidé les parents d'une amie à faire les foins. Je pourrais t'aider si tu voulais bien m'accepter. Je t'aime.


Ma chérie, C'est d'accord. Je te prends comme apprentie pour tout l'été. Ne souris pas trop aux hommes. Ces imbéciles qui n'ont pas été capables de t'apprécier ne méritent pas que tu leur attaches le moindre intérêt. Ils comprennent leur erreur, mais c'est trop tard. Je te garde. C'est vrai que j'ai toujours un peu peur. Tu es un cadeau tellement exceptionnel et merveilleux pour moi! Je n'arrive pas à y croire. Je me demande souvent si je n'ai pas rêvé. J'ai toujours sur moi ta longue lettre. Je la connais par coeur. Il m'arrive d'arrêter mon tracteur au milieu du pré pour en lire quelques lignes. Ca me rassure et je peux reprendre mon travail. J'ai fermé notre chambre à clé. Ma vieille cousine Marie ne comprend pas que je refuse de la laisser entrer pour faire le ménage. Elle doit me soupçonner d'y cacher quelque chose d'inavouable. Je veux que le lit reste comme nous l'avons laissé. C'est le témoignage de notre nuit. Je m'y allonge souvent; je place sur mon visage le corsage tombé derrière le fauteuil, tout imprégné de ton parfum. Et je nous revois. Je revis ces heures bienheureuses. Moi je ne parle pas seul. J'ai Poli. Il m'écoute. Je sais qu'il se souvient de tes caresses. Tu verras à ton retour... Ton retour! Dans combien de semaines, de jours, d'heures! Chaque fois que j'entends un moteur mon coeur saute: c'est Elise! Tu pourrais dire que tu es malade et partir quelques jours... Je t'attendrai. Je pourrais attendre vingt ans. Mais j'ai déjà quarante et un ans. Nous avons perdu tellement de temps. Bientôt je serai vieux. J'ai huit ans de plus que toi. Il me tarde de te revoir. De te tenir dans mes bras. Je t'aime.

 

 


Mon amour. Quelle merveilleuse surprise! Je savais que quelqu'un me suivait et, lorsque tu as pris mon bras, la réplique cinglante que j'avais préparée s'est bloquée...Toi! Je ne perds pas facilement mon sang froid mais là j'ai senti mon coeur s'arrêter. Si je n'avais pas eu tes bras je serais tombée. Toi ici! Je suis bien incapable de dire si quelqu'un passait sur le trottoir ou si nous avons rencontré des voisins dans l'escalier. Je suis d'habitude très sensible aux réactions des gens mais là personne n'existait. Toi seul! Ton bras autour de moi. C'est vrai que tu es grand. J'arrive à peine à ton épaule. Nous avons retrouvé notre silence. Celui-là était sans importance. Il nous unissait. Je sais que tu m'aimes. Je t'ai installé au salon pendant que je préparais le repas. Je n'avais pas faim. C'est toi que je voulais. Tu attendais sagement, une revue dans les mains, comme chez le dentiste, et puis...Je suis venue te demander ce que tu voulais comme apéritif et tu as dit: "toi" en m'attirant sur tes genoux. Et... nous avons mangé plusieurs heures après. Tu portais ton pantalon et moi ton pull over. Nous avons inventé un service simplifié: une assiette, deux fourchettes, un verre. Mon siège était bien un peu haut mais je ne l'aurais échangé contre aucun autre. J'étais contre toi. Je ne sais pas ce que nous avons mangé ou bu. Tu posais tes lèvres dans mon cou, j'embrassais tes yeux... Je t'ai fait visiter mon petit appartement et j'ai voulu que tu connaisses ma rue, ma classe, ma ville. Nous avons marché. Ton bras m'entourait. Dès notre retour tu m'as emporté dans la chambre. Mon lit, trop grand pour moi, me semble minuscule quand nous le partageons. Toutes les dimensions sont réduites quand tu es là. Je me sens faible et si petite à côté de toi. Tu as un corps de jeune athlète. Tu es beau. Heureuse. Je connais le sens de ce mot. Tu as dit: "J'ai faim." Il était quatre heures du matin. Nous avons mangé. Nous sommes revenus dans la chambre. Et... nous nous sommes réveillés à onze heures. Tu me regardais. Je ne sais pas depuis combien de temps. Tu me regardais. Tu as dit: "Je t'aime Elise. Tu es belle." Doucement tu as posé tes lèvres sur mon front. Il ne pourra plus rien m'arriver. Jamais. Ton regard me donne la vie. Je me sens forte. L'as-tu demandé? Est-ce moi qui l'ai proposé? Nous nous sommes retrouvés sur la route de la mer. Tu avais préféré que je conduise. Tu me regardais encore. Nous avons marché sur la plage. Longtemps. J'étais bien. Je suis venue là si souvent seule. J'y ai pleuré. Je m'y suis sentie désespérée. Tout avait changé. Le ciel avait beau être gris, la mer s'aplatir au point d'être morte sous le vent de terre, tu étais là. Contre moi. A notre retour il faisait nuit. Nous sommes restés longtemps dans le même fauteuil sans parler. Je devinais ton visage. Tu me caressais les cheveux. J'ai improvisé un repas rapide que nous avons avalé distraitement à table, chacun sur une chaise. Je pensais à ton départ. Cette nuit a été plus calme. Je ne voulais pas dormir pour ne rien perdre de toi mais je n'ai pas pu résister. Quand tu m'as réveillée tu étais déjà douché, rasé, vêtu même. J'avais mal, à l'idée que nous allions nous séparer. Tu m'as accompagnée à l'école en tenant ma main. Je te sentais loin. Qu'est-ce qui t'empêchait de mettre ton bras autour de moi? Tu regardais les gens. Je ne voyais que toi. Je me sentais vide. Je n'étais plus que ma main qui se blottissait dans la tienne. J'aurais voulu te suivre. Des mères et des enfants attendaient au portail. Tu as effleuré mes lèvres d'un baiser. Je suis allée vers eux. Je ne veux plus te quitter. Je veux vivre avec toi. Je t'aime.


Elise chérie, Vendredi je me suis dit que ça ne pouvait plus durer. Il fallait que je te voie. J'ai annoncé une visite chez un spécialiste à mon oncle Albert. Il exploite une petite ferme près de Lastioule et me remplace en cas de nécessité. Je suis parti tôt le samedi matin. Pour moi c'était une expédition. Je ne pouvais plus voir ces journées fuir sans toi. Chaque soir je montais seul dans ma chambre en pensant que tu étais seule dans la tienne. Je sentais ma vie se perdre. La route est longue. Je n'ai pas l'habitude de conduire. J'ai acheté un plan en arrivant à Montpellier ce qui ne m'a pas empêché de tourner longtemps. Heureusement c'était samedi. La circulation devait être un peu moins dense qu'en semaine. J'ai trouvé ton immeuble. J'étais prêt à repartir. Je relisais ta lettre quand je t'ai vue sur l'autre trottoir. Tu te rends compte de la transformation que tu as provoquée en moi? J'ai été capable d'accoster une femme dans une ville inconnue! Moi! Le timide, le renfermé. J'aime ton appartement. J'y serais facilement resté. Mais la ville, même avec toi, me met mal à l'aise. Tous ces gens que nous rencontrons nous regardent, certains te connaissent. Je me sentais gauche, mal vêtu. J'avais peur que tu aies honte de l'homme des bois que je suis.

 


J'ai vécu des heures merveilleuses. Te voir marcher, t'affairer à la cuisine. Savoir que je peux te toucher, te prendre dans mes bras... Je ne m'y habituerai jamais. Ce sera toujours un miracle. Sais-tu que mon pull-over, même s'il est trop grand pour toi, reste un vêtement insuffisant lorsque tu ne portes que lui? C'est une provocation à tous les excès. C'est pour ça que je n'ai pas pu résister. J'aime te voir dormir. Tu as l'air si fragile, confiante, heureuse. Je donnerai tout ce que j'ai, j'abandonnerai la maison et mes bêtes si tu le demandes. Aimer. J'avais rencontré si souvent ce mot. Dans tellement de livres. Je croyais le connaître quand je désirais une femme ou une jeune fille. Maintenant je sais. C'est une drogue plus forte que tout. Marcher au bord de la mer, rouler sur l'autoroute, se taire, tout est merveilleux. T'entendre, te regarder, sentir ton parfum ou ton odeur du matin, toucher ta peau... J'ai une carcasse de paysan lourdaud, l'apparence d'un ours et, à cause de toi, un coeur d'adolescent. Je suis rentré sans savoir où je passais. Poli m'a fait fête toute la journée. Il ne me quittait pas un instant. Voilà: je suis ton Poli. Je voudrais te suivre partout, ne pas te quitter des yeux, me coucher à tes pieds, quoi que... ton lit... Bientôt nous serons trois jours ensemble. C'est bien la première fois que je sais ce que c'est un pont. Les bourgeons apparaissent. Les prés ont changé de couleur, tout est prêt à te recevoir. Je t'aime.


Mon amour, Je me recroquevillais et voilà que je revis. La mère tranquille enterrée chez elle a disparu. Je retrouve le plaisir d'être utile. Je vais aux réunions. Je prends la parole. Je donne mon avis. Tu m'as réveillée. Ton amour m'a redonné confiance. Tu m'aimes donc je vis. Cette habitude d'écrire les moments vécus ensemble nous les rappelle et les approfondit. En les relisant vus par toi je te comprends tellement bien. Nous devrons le faire toujours. La parole, faite pour communiquer, nuit plus qu'elle ne rapproche. Parler convient au commerçant et à son client, c'est nécessaire pour le chef de chantier, indispensable à l'enseignant et ses élèves, mais je suis sûre que la parole sépare les amants. Que dire lorsqu'on partage tout, lorsqu'on éprouve les mêmes sentiments, lorsqu'on communie? Dans les moments forts on est bien au-delà des mots. En dehors, à quoi bon parler? Pour dire des banalités? Des futilités. Nous étions faits l'un pour l'autre, mais la façon que le hasard a utilisée pour nous rapprocher ajoute à la profondeur de nos rencontres. Nous nous connaissons mieux que la plupart des couples, même ceux qui vivent depuis longtemps ensemble. Vivre totalement les moments où nous sommes réunis puis nous les redire. Il faudra garder cette habitude et nous écrire même quand nous serons ensemble. Nous tiendrons un journal que nous lirons de temps en temps. A jeudi. Je t'aime.


Ma chérie, Je ne sais pas si tu auras ma lettre avant ton départ. Quelle importance d'ailleurs. Tout est arrangé. Il fera beau pendant ces trois jours. Tu verras comme tout a changé. Les prés ont verdi. Les bois mêlent des roux et des verts à des jaunes. Tous les oiseaux sont prêts à t'accueillir. Ils s'affairent à leur nid. C'est le printemps. Demain tu es là. Je t'aime.


Mon amour, C'est déjà fini. Je suis à nouveau dans ma classe. Comme ton village mérite bien son nom: Beaulieu. C'est vraiment superbe. Combien m'as-tu fait parcourir de kilomètres à travers les prés et les bois? Je connais tout des endroits où tu travailles: de la Sâgne au Coustillou, du Monteil à la Lupade. Je sais où tu prends ces truites que nous avons mangées, où tu cueilles les cèpes qui emplissent les bocaux de la cave. Je me demande si Poli n'est pas en train de me préférer à toi. C'est normal, il est inconstant comme tous les mâles.

 

 

Moi qui me représentais les paysans croulant sous le travail, je t'ai trouvé très disponible pendant ces trois jours. Je ne m'en plains pas, bien au contraire, mais il faudra revoir les clichés de l'enseignant oisif et du paysan accablé par le labeur. Je t'aime. Je suis si bien près de toi. J'aime marcher à ton côté, aller et venir dans ta cuisine quand tu lis ton journal. Et nos nuits! Elles sont extraordinaires! Je devrais être fatiguée en dormant si peu... L'amour est si naturel qu'il ne connaît pas d'excès puisque chaque matin je suis plus détendue et plus heureuse. Ce soir je retrouve les gens de mon quartier pour l'assemblée générale de l'amicale. Voilà le miracle. Ton miracle. La vieille fille racornie qui vivait cloîtrée participe maintenant à la vie collective. Je m'intéresse aux autres! Mais je serai plus souvent avec toi qu'avec mes voisins. Nous serons ensemble au milieu des autres. Tu veux bien? Je t'aime.


Ma chérie, Me voilà de nouveau seul. Je mourais à petit feu, je m'éteignais sans avoir vécu et tu es venue. Tu as vécu à Beaulieu. Tu m'aimes. Et je trouve le moyen de me plaindre! Les hommes sont de drôles d'animaux. Il y a trois mois j'aurais donné ma vie pour les soixante douze heures que nous venons de vivre et je me plains encore, je réclame, je m'impatiente. Je sais quelle est ma chance. Je sais que mon bonheur est exceptionnel. Je sais que tu es un cadeau extraordinaire que la vie a bien voulu me faire. Quoi qu'il arrive je n'oserai plus me plaindre. Jamais. Partout je te retrouverai. Je t'ai conduite dans tous les endroits que j'apprécie. Je t'ai embrassée près du ruisseau, je t'ai portée pour franchir les clôtures, j'ai tenu ta main tout au long des chemins. Tu es restée blottie contre moi pour écouter la forêt. Trois jours de soleil et de ciel bleu avec toi, à Beaulieu. Trois jours et trois nuits. Jamais je ne me lasserai de ta peau, de ton corps, de faire l'amour avec toi. Tu es si douce, si belle, si...et tu dis que tu es à moi. Est-ce par ces journées, ces mois, ces années de solitude, de travail et d'ennui que je t'ai méritée? Ou plutôt est-ce un coup de chance à la loterie de la vie? Je vais retrouver mes journées de travail. Plus rien ne sera pareil. Je ne suis plus seul puisque je t'aime.


Mon amour, J'ai été élue secrétaire de l'Amicale de mon quartier. Le Président est Monsieur Jacques Marchand, un ophtalmologiste renommé, Conseiller Général, portant bien ses cheveux blancs et sa cinquantaine sportive. Je vais devenir une notable. Grâce à toi qui m'as rendu mon assurance et ma confiance en moi. Il est vrai qu'avec le temps dont je dispose je pourrai facilement m'occuper des diverses sections, que ce soit la garderie, le troisième âge, les sports ou la culture. Ce quartier que j'habitais tristement depuis dix ans me fait fête. Tout le monde me connaissait. Il a suffi que tu me rendes capable d'aller vers eux pour qu'ils me désignent à un poste de responsabilité. Oh! Je ne me fais pas d'illusions, je sais que ce titre cache du travail et qu'ils m'ont élue pour se décharger de corvées. Je suis satisfaite de cette reconnaissance. Demain soir je suis invitée à dîner par le Président en compagnie de la Vice-Présidente, une femme de commerçant, et du Trésorier, cadre dans une entreprise. Je sors de ma coquille. Tu m'as tirée d'un long sommeil. N'oublie quand même pas que tu m'as promis de me prendre comme apprentie cet été. Je ne renonce pas à mes vacances laborieuses qui me permettront de vivre avec toi que j'aime.

 

 


Mon amour, J'avais oublié de poster la lettre hier. Je l'ai retrouvée ce matin dans mon cartable. Je t'aime.


Ma chérie, Sais-tu que Poli n'est plus le même? Très souvent il va au coin de la grange et reste à attendre. Dès qu'un bruit de moteur se fait entendre il file à la rencontre de la voiture annoncée et aboie rageusement alors qu'il ne disait rien avant. Tu l'as conquis lui aussi. Rien ne peut rester secret dans une petite commune. Ta voiture a été remarquée permettant de savoir que tu étais de l'Hérault, et même institutrice grâce à l'autocollant de ton assurance. On est toujours vu par quelqu'un quand on se promène. Depuis je n'entends que des plaisanteries sur "mon amoureuse" et des questions sur mon mariage et le baptême. Tu vois que nous ne fréquentons pas les mêmes gens. Les miens sont des simples comme on dit dans les livres, à la fois indiscrets et bienveillants. Ils sont peut-être un peu jaloux de mon bonheur mais en même temps contents pour moi. Comme tous les gens d'ici, curieux mais gentils. Je ne réponds que par d'autres questions. Ca fait partie du jeu: "Vous croyez?" "où avez-vous vu ça?"... Ce qui arrive n'appartient qu'à nous. Personne n'a rien à y voir. Les journées sont longues! Il me tarde beaucoup plus d'être en vacances que lorsque j'étais à l'école. J'étais heureux de rentrer chez moi, mais je regrettais de quitter mes camarades pour retrouver le calme de Beaulieu. Quoi que tu en dises je travaille. Du lever du jour à la tombée de la nuit. Le paysan que tu as vu les jours derniers avait délaissé son travail pour mieux se consacrer à celle qu'il aime.

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Mon amour, Il fait déjà trop chaud ici. Dans tes montagnes il doit faire si bon. Quand je reviendrai nous irons ensemble au café près de l'église, au moment où les gens sortent de la messe. Comme ça ils auront de quoi parler. J'ai envie de connaître ceux de ta commune, ceux avec qui tu jouais au foot, les filles que tu invitais à danser, tes cousins... J'espère qu'ils ne te convaincront pas de me renvoyer si je ne leur plais pas. Parle de moi à Poli pour qu'il ne m'oublie pas. Dis-lui que je vais revenir le caresser. Je n'ai jamais été aussi occupée. Mes élèves sont adorables, mes collègues charmants, les gens de l'Amicale très gentils. Je suis bien partout. Je n'ai même plus peur de rentrer dans mon appartement vide. C'est à toi que je dois toutes ces transformations. Tu as fait disparaître la vieille fille qui rasait les murs et s'enfermait chez elle. J'ai besoin de toi. Je t'aime.


Ma chérie, Je suis heureux de te savoir épanouie mais je préférerais profiter de ta joie. Tu pourrais être nommée plus près d'ici. Tu viendrais chaque semaine, peut-être même chaque soir. Nous retrouver tous les soirs! Passer toutes nos nuits l'un près de l'autre! Il te faudrait quitter tes nouveaux amis, mais tu ne tarderais pas à t'en faire d'autres. Tu aurais un appartement à l'école pour les soirs de neige. Je viendrais t'y rejoindre pour les soirées cinéma ou théâtre. Nous ne nous quitterions plus. Si tu pouvais.... Je t'aime.

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Mon amour, J'ai pensé moi aussi venir à Aurillac. Mais les demandes doivent être faites avant le premier mai. A ce moment-là nous n'avions rien décidé. Nous attendrons un an. Peut-être est-ce mieux pour nous adapter à ce changement de vie... Nous l'apprécierons mieux si nous l'avons attendu. J'aurai quelques difficultés à quitter mon bord de mer et sa douceur pour vivre dans tes rudes montagnes. Je me souviens des longs hivers glacés de mon enfance. J'aurai tes bras et ta grande cheminée pour me réchauffer. Ce soir je suis invitée à assister à une pièce de théâtre montée par le club du troisième âge. En tant que secrétaire je suis obligée de m'y rendre. Bientôt Pentecôte. J'aurai encore trois jours à passer à Beaulieu si tu veux bien de celle qui t'aime.


Ma chérie, J'avais réussi à me convaincre que tu habiterais bientôt ici de façon définitive. Il faudra attendre un an. J'ai la certitude de perdre des moments irrattrapables. Je n'ai plus vingt ans. Mon avenir est parmi ces gens qui s'amusent le soir entre vieux... Je redeviens triste et pleurnichard. Comme si je n'avais pas connu un bonheur extraordinaire. Comme si ce n'était pas miraculeux que tu reviennes dans quelques jours. Voilà l'espèce humaine! Jamais satisfaits. Toujours demander plus jusqu'à exiger l'impossible. Tu m'aimes. Tu me donnes ton temps libre et je me plains, je proteste.... C'est la dernière fois. J'apprécierai totalement les moments que tu pourras me donner pour les revivre en ton absence. Je t'aime.


 

 

Mon chéri, Il m'arrive aussi de me dire que c'est stupide tout ce temps perdu l'un sans l'autre et que ce gaspillage de bonheur devrait cesser. Nous ne sommes plus des adolescents. Nous savons qu'une passion s'use dans la banalité du quotidien. Plutôt que de te perdre je n'hésiterais pas à tout laisser pour venir vivre avec toi à Beaulieu. Je sais que tu ne me le demanderas pas. Je vis des moments merveilleux lorsque nous sommes réunis. Ici je suis utile, reconnue. J'ai besoin de toi plus que de n'importe qui ou quoi au monde, mais j'aime mon métier, les enfants, tous ceux que j'aide. C'est vrai que je ne suis pas simple. C'est vrai que je veux tout. Mais n'est-ce pas possible? Ne pouvons-nous vivre ces moments de grand bonheur au milieu de notre vie ordinaire? Dans quelques jours nous serons ensemble. Cette impatience, cette envie folle ne s'atténueraient-elles pas si je te voyais tous les jours? Si je dormais chaque nuit dans tes bras? La passion peut-elle cohabiter avec l'habitude? Je sais que tu me comprends. Dans un an nous pourrons être réunis. Je t'appartiens et je t'aime.


Ma chérie, Un jour de retard. Tu as dû accuser le facteur. En réalité ma maladresse est seule en cause. Hier matin j'abattais des arbres à la Ribe. La tronçonneuse a glissé et m'a fait une coupure à la cuisse gauche. Le premier choc passé j'ai pu faire un pansement sommaire et regagner la maison en mettant un peu plus de temps que d'habitude. Comme le Docteur Charlat ne répondait pas je suis allé à l'hôpital. J'ai surpris l'interne de garde et même le chirurgien qui ne voulaient pas croire que j'étais venu en conduisant. Ils ont traité d'exploit le fait que j'aie parcouru un kilomètre à pied. Ce sont bien des gens de la ville! Les animaux et nous les paysans savons dominer la douleur. Combien de lièvres, renards, oiseaux ou sangliers ai-je trouvés portant des cicatrices rappelant de profondes blessures. Aucun chirurgien ne les avait soignés. Ils avaient dû continuer à chercher leur nourriture. La vie civilisée nous a ôté toute résistance physique. Nous sommes devenus plus endurants à tous les maux d'ordre affectif mais nous ne commandons plus à notre corps. C'est lui qui nous domine. J'ai douze points qui font un bel ourlet sur ma jambe. Ma vieille cousine prend soin de moi pendant que l'oncle Antoine s'occupe des bêtes. J'avais envie de vacances moi aussi. Tu peux venir sans crainte. Je ne te ferai pas parcourir des kilomètres dans mes montagnes. Ne t'inquiète pas, je reprendrai le travail dans quelques jours. Dans un mois il ne restera qu'une marque sur ma jambe. A samedi. Je t'aime.


Mon amour, Comme je voudrais être près de toi pour te réconforter. J'ai eu une grande peur égoïste: que serais-je devenue si tu avais perdu tout ton sang au milieu des bois? Je n'avais plus qu'à me laisser mourir près de toi. Tu dois être prudent. Tu n'as pas le droit de risquer ainsi nos vies. Je ne pourrais pas recommencer seule entre ma classe et mon appartement. Tout le reste n'existe que par toi, parce que tu es là, que tu m'attends et que tu m'aimes. Souviens-toi que je ne peux vivre sans toi. S'il te plaît, fais attention à nous. Samedi, dès la fin de la classe, je sauterai dans ma voiture pour te retrouver. Sans vouloir chasser ta cousine, tu peux lui annoncer que tu auras une infirmière, une femme de ménage et peut-être plus que ça, pour dimanche et lundi. Ne fais plus d'imprudence. Je t'aime.

 

 

 

Ma chérie, Encore cinquante heures merveilleuses à ranger au rayon des souvenirs. Des images de la vieillesse heureuse: le vieux se déplaçant difficilement du fauteuil à la table ou de la table au lit, soigné, dorloté, veillé par une belle infirmière. Je me demande si certains des services assurés la nuit étaient bien de son domaine! Je recommencerai à me couper en morceaux. J'ai découvert l'amour prudence et douceur qui vaut bien les déchaînements de l'amour passion. Il doit y avoir d'autres variétés que nous devrons inventer. J'avais un peu honte de me faire servir, mais être totalement dépendant de toi c'est bien agréable. Poli se remet mal de ton départ. Il somnole un moment puis bondit, fonce à la porte en frétillant, va s'asseoir au bout du chemin, puis, après une longue attente, revient tristement près de moi. Le pauvre. Il devra lui aussi apprendre. As-tu remarqué comme il m'ignore quand tu es là? Dès que tu apparais il n'y a plus que toi. Il te suit partout. A l'affût d'un mot, d'un regard, d'une caresse. Suis-je vraiment comme ça moi aussi? As-tu le même pouvoir sur tous, hommes ou bêtes? Ton passage à Beaulieu m'a redonné force et courage. Je vais reprendre le travail. Dans un mois nous serons réunis. Cette fois pour une longue période. Quand je pense qu'il m'est arrivé de dire que les enseignants avaient des vacances trop longues! Deux mois et demi seulement. Et tu repartiras vers ce lointain midi et tous ces gens que je ne connais pas. Je gémis encore et tu seras bientôt là pour tout l'été. Nous travaillerons ensemble. Aimer c'est aussi faire des choses à deux, tout partager. A bientôt. Je t'aime.


Mon chéri, Sois prudent. Ne marche pas trop. Ne fais pas d'effort. Dans quel état tu t'es mis! Comme tu as dû souffrir! Je ne comprends pas que tu aies pu marcher et conduire. Beaucoup seraient morts sur place. Maintenant j'aurai toujours peur. Te savoir seul, loin de tout et si peu prudent... Pense à nous. Fais attention. Je serai bientôt là pour veiller sur toi nuit et jour. Encore que pour les nuits je me demande si ma présence n'a pas augmenté les risques. Tu t'es beaucoup agité pour un blessé. Mais aussi cette blessure était très mal placée. Dès que je m'y intéressais et que je prétendais la soigner, c'était immédiatement le réveil de ces forces sauvages qui nous entraînent et nous bouleversent. Je t'interdis de te laisser approcher par une infirmière, même barbue et de plus de soixante ans. Je suis rentrée un peu fatiguée de ces vacances à la campagne. Sais-tu que ma mère proteste parce qu'elle ne me voit plus? Je lui parle de toi bien sûr. Elle insiste pour faire ta connaissance Il faudra que tu te libères un jour ou deux. Ma soeur aussi est impatiente de connaître l'homme qui a pu me retenir et accaparer tous mes temps libres. Ce soir je vais à la Mairie participer à une réunion présidée par le Maire. Je deviens un personnage important qu'on invite et qu'on écoute. Je ne suis pas toujours très sûre de la valeur de ces réunions mais je me sens utile. Mes idées sont retenues. Je m'enrichis à discuter, défendre des projets ou lutter contre des abus. Les associations ont leur mot à dire pour orienter les choix des élus et contrebalancer le pouvoir politique. Tu vois, je parle déjà comme un homme public. Et je dis homme. Que de protestations je m'attirerais de mes amies féministes! Il faut dire que femme publique c'est un peu trop semblable à fille publique dont le sens n'est plus le même. A quoi tu m'as conduite quand même! Le jour où je serai Présidente de la République tu pourras dire: "c'est grâce à moi qu'elle en est là!" Ces deux jours avec toi m'ont redonné de l'énergie. Je t'aime.

 

 

 

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Ma chérie, Je vais mieux. J'ai repris mon travail. Il me reste juste une petite faiblesse, mais ce sera vite remis. Je n'utiliserai pas les séances de kiné prescrites par le médecin. La marche dans mes prés donnera de meilleurs résultats. Tiens-moi au courant de tes activités politiques pour m'éviter des surprises quand tu seras député ou ministre parce que Président de la République je n'y crois pas trop. Le jour où tu occuperas une de ces importantes fonctions il ne me restera plus qu'à passer une nouvelle annonce puisque tu n'auras plus de temps à me consacrer. A moins que tu ne me prennes comme garde du corps. Là au moins je ferais un métier intéressant: garder ton corps! Tu te rends compte? La politique ne m'a jamais intéressé. Est-ce à cause de mon métier de solitaire? Je sais qu'il faut des gens pour gérer les communes et les départements, mais ce que je ne m'explique pas ce sont les combats et les injures entre toutes ces personnes estimables et généreuses qui n'aspirent qu'à nous servir parce qu'on le leur a demandé. Pourquoi ces conflits? Est-ce le besoin de se prouver qu'on a de la valeur puisque les autres votent pour nous? Y a-t-il un réel besoin d'être utile? J'ai toujours du mal à comprendre les motifs réels qu'ont ces gens de mener une vie aussi dispersée. Tu vois je fais appel à toi comme conseiller politique. Après l'infirmière et la femme de ménage j'attends la psychologue sociologue. C'est vrai que tu peux être tout ça. Pas étonnant que je t'aime.


Monsieur, Est-ce que vous vous moqueriez de moi? C'est vrai que je vois de plus en plus souvent des élus. C'est vrai aussi que j'ai longtemps milité dans un mouvement d'éducation populaire, mais je suis loin de connaître les ressorts qui animent les élus des divers systèmes. Le Pouvoir sans doute. Le pouvoir de choisir, de décider, de trancher. La facilité aussi de vivre à l'abri dans un système protecteur où chacun a un rôle bien défini, où les règles du jeu, officielles ou cachées, sont utilisées par tous. Moi qui ne suis que la secrétaire de mon association de quartier j'ai un certain plaisir à être saluée. Les gens s'arrêtent pour m'exposer leurs problèmes. Ils me reconnaissent et me donnent un certain pouvoir. Les portes s'ouvrent devant mon titre alors qu'elles resteraient fermées devant moi en tant qu'individu. Je rencontre aussi des gens intéressants. Je t'ai déjà parlé de Monsieur Marchand, le Conseiller Général, Président de mon amicale. C'est un homme d'une grande générosité, d'une érudition étonnante. Il sait tout. Il se souvient de tout. Il a des amis partout. Même en tant qu'adversaire politique du Maire je ne l'ai jamais entendu formuler des attaques basses ou violentes. Il sait toujours trouver la faille où glisser le bon argument. C'est le mot le plus juste qui lui vient aux lèvres. Je pense que nous avons de la chance qu'un tel homme accepte de donner son temps pour les autres. Tu vois comme je suis bavarde quand il s'agit de mon amicale. Ne devrais-tu pas faire les séances de rééducation prescrites? Tu risques des complications en travaillant trop tôt. Tu auras intérêt à être en forme pour la fenaison parce que je ne me sens pas de taille à tout faire seule! Pends garde à toi. Je t'aime.


Ma chérie, J'ai retrouvé la pleine forme. Ma jambe est juste un peu plus mince que l'autre mais elle ne me gêne plus. L'herbe pousse et sera mûre dans deux semaines. Je commence l'ensilage demain avec mes voisins. Nous avons formé une coopérative. Chaque année, à cette époque, nous nous entraidons en rassemblant toutes nos machines. Nous coupons, chargeons, transportons, tassons ensemble. Comme nous allons rester deux jours à Beaulieu nous prendrons tous nos repas ici. C'est Marie qui viendra les préparer. C'est la fête du travail en équipe. Nous plaisantons, nous buvons un peu plus que d'habitude, nous mangeons trop. C'est la réunion des sauvages. J'espère que si tu y assistes un jour tu ne nous jugeras pas trop sévèrement. Nous sommes des primaires. Comme est première notre activité. Dans notre pays de nantis la nourriture, et surtout ceux qui s'en occupent, sont peu considérés: "paysan", "épicier", sont même des injures. Nous ne retrouvons notre place qu'en période de crise ou de guerre. Je ne me plains pas mais reconnais qu'il y a une certaine injustice dans cette société où la reconnaissance est inversement proportionnelle à l'utilité. Nous accomplissons toi et moi des taches indispensables: enseignement et nourriture sont bien des fonctions essentielles et pourtant vous êtes peu payés, nous sommes méprisés. Le notaire et l'avocat sont des privilégiés estimés. A quoi servent-ils? Que se passerait-il s'ils se mettaient en grève ou si leur profession disparaissait? Je ne manifeste aucune aigreur, un peu de déception, c'est tout. Tes élèves s'impatientent-ils à l'idée que les vacances approchent? Les journées doivent être plus difficiles. Il me tarde de te revoir. Je t'aime.


 

 

 

Mon amour, Je rejoins ton analyse de la société quant à la considération portée selon l'utilité réelle. La civilisation c'est peut-être ça. Pour moi je reconnais une valeur essentielle aux gens qui produisent et à ceux qui créent. Et pourtant ce ne sont pas ceux-là qui sont les mieux rétribués ou considérés. Je n'ai jamais vu travailler à l'ensilage. J'en connais le principe N'est-ce pas une alimentation déconseillée pour la fabrication du fromage ou la qualité du lait? J'aimerais bien vivre avec tes "sauvages" ces journées de corvée et de fête. J'apprécie certains raffinements mais je suis aussi capable de reconnaître des gens de valeur qui adoptent d'autres règles de vie sociale que les bourgeois. Mes grands parents maternels étaient agriculteurs. Mon père travaillait dans une usine comme ouvrier. Même si tout le monde singe les coutumes des nobles des siècles précédents et les habitudes des nantis actuels je sais ce qui compte et ce qui relève de l'apparence. J'enseigne dans un quartier de banlieue comme tu l'as vu. La plupart de mes élèves sont des enfants de "prolétaires", pour employer un mot révolutionnaire devenu courant. Ils ont eux aussi des règles de vie simples. Ils ne sont pas impatients de voir venir les vacances puisqu'ils ne partiront pas. L'école c'est les camarades, les jeux. La classe d'aujourd'hui n'est plus celle que tu as connue. On y peint, on y chante, on y fait du sport... Chacun s'y exprime. Personne ne pleure plus pour venir à l'école. Certains de mes enfants sont plus heureux en classe qu'à la maison. Je ne sais si j'aurais fait une bonne mère mais je suis une éducatrice acceptable. Je ne doute de rien depuis que j'aime un homme qui m'apprécie.


Qu'est-ce qui m'a pris? Quelle idée j'ai eue? La fatigue de ces journées, la tension due à mon accident.... Soudain j'ai voulu te revoir, passer un dimanche avec toi. Je suis parti hier au soir. Et voilà. C'est fini. Cassé. Démoli. Je suis arrivé tard. Vers vingt deux heures. Je venais de me garer. Je me préparais à entrer lorsque je l'ai vu. Il fermait la fenêtre. Comme chez lui. Je l'ai reconnu à ses cheveux blancs: Monsieur le Président! Distingué, érudit... J'ai décidé d'attendre qu'il s'en aille. Je ne voulais pas le rencontrer. J'ai attendu. Oh! oui, j'ai attendu. Je vous voyais aller et venir. Tu l'avais invité à dîner, quoi de plus normal? Chez toi. Vous deux seuls... Bien sûr ce n'était pas naturel. Je le sentais bien puisque je restais dans ma voiture. Je guettais la porte et la fenêtre. Il allait partir! Vous êtes restés longtemps à table. Il devait parler. Il parle si bien, lui. Il sait tant de choses. Il devait bien avoir une réunion importante. Sa famille devait l'attendre. Sa femme allait s'inquiéter. Déjà onze heures. Il était toujours là. Et je t'ai vue. A la fenêtre de ta chambre. En robe de soirée. Une robe de fête. Une robe pour plaire. Tu tirais les rideaux. Il devait être dans l'escalier. Il allait sortir. Il devait sortir! J'ai vu sa silhouette derrière les rideaux de la chambre. De ta chambre... La lumière s'est éteinte dans les deux pièces. Ce que j'ai ressenti? Rien d'abord. Comme après le coup de tronçonneuse quand je regardais couler mon sang. Je ne sentais rien. Je me disais que tu étais dans ton lit avec cet homme. Que vous faisiez l'amour. Que tu le caressais. Que tu lui disais les mêmes mots qu'à moi. J'ai eu chaud. J'étouffais. Mes yeux étaient pleins de larmes. Mon estomac me faisait mal. Mes oreilles bourdonnaient. Toi! Mon seul amour. Ma vraie naissance. Ma vie. Je n'étais qu'un amant d'occasion. Le type fort et sain qui changeait du vieux bourgeois distingué. J'ai sauté de la voiture. J'ai marché droit devant moi. Je voulais fuir. Très vite j'ai fait demi tour. S'il sortait... Si tu le chassais... Si... Je suis revenu me poster contre un arbre face à ta porte. Vide. Mort. Et si je le tuais? Si je me tuais, là, sous ta fenêtre? Tu me découvrirais en regardant partir ton amant. Ton amant! Tu ne m'avais rien promis. Tu ne m'avais pas juré fidélité. J'avais eu bien de la chance, moi le bouseux, le paysan. Oui, j'avais eu bien de la chance que tu m'acceptes. Tu me consacrais le temps d'une lettre un jour sur deux. Tu m'avais donné des jours et des nuits de ta vie, à moi qui ne connaissais personne et n'avais jamais rien eu. Cela ne me suffisait pas? Il m'aurait fallu l'exclusivité? Moi qui ne savais pas parler, moi qui vivais en reclus, moi qui n'avais à offrir que mon travail, mon temps, ma vie. Cette vie qui n'était rien avant de te connaître. Cet homme est peut-être libre. Tu vas décider de vivre avec lui. Je ne te verrai plus. Je vais à nouveau végéter, travailler, manger, boire et dormir. Attendre la mort. Comme une bête. Si je devais te perdre je ne continuerais pas. Je prendrais le vieux fusil, deux balles à hélice: une pour Poli, une pour moi... Toutes ces heures! Je n'ai pas quitté ta fenêtre des yeux. Vide. Immobile contre l'arbre. Des voitures ont dû passer. Des piétons peut-être. Je ne me souviens de rien.

 


Je te voyais me souriant... jouant avec Poli... cueillant des fleurs... assise à ma table... nue dans mon lit... Nue! Avec l'autre. J'avais chaud. Je frissonnais. Si je n'étais pas venu je n'aurais rien su. Nous nous serions retrouvés à Beaulieu. J'aurais été heureux. Tu aurais oublié la ville, l'autre... Il faudra que tu l'oublies. Je devrai te rendre heureuse. Ici il a tous les pouvoirs. Comme chez les loups. Il est le mâle dominant, le chef. Tu ne l'aimes pas. Tu subis cette loi naturelle qui soumet la femelle au plus fort. Cet instinct dépasse l'amour, il vient du fond des âges et pousse à choisir le meilleur reproducteur pour améliorer l'espèce. C'est le prestige du chef à l'atelier, au magasin ou au bureau. C'est la séduction de la vedette sportive ou du show biz. Tu ne l'aimes pas. Tu es honorée d'avoir été distinguée. Cela ne peut durer. Lui? Il a une fois de plus remporté un succès qui lui prouve qu'il reste jeune, fort et beau. Il cherche son image dans tes yeux. Il fait l'amour avec lui-même. Lui seul compte. Je sais que j'ai raison mais j'ai mal. Je pourrais entrer, enfoncer la porte, le jeter nu dans la rue. Tes voisins riraient de lui. Le ridicule tue les hommes comme lui. Il perdrait son image, ses titres, son prestige. Mais toi? Tu perdrais ta réputation. Tu ne me le pardonnerais jamais. Non. Je dois me taire. Encaisser et me taire. Je ne suis pas venu. Je ne sais rien. Il ne s'est rien passé. Je suis assez fort. Ce sera difficile au début. Je n'aurai plus jamais confiance en toi et donc en moi. Je n'ai plus seize ans. Cette nuit ne t'aura pas transformée. Seul mon regard sera différent. Hier je roulais en chantant. Je te voyais ouvrir ta porte, te jeter dans mes bras, ton corps contre le mien, tes lèvres... Tes lèvres sont sur le corps de l'autre. Elles lui disent... Mes mains sont paralysées. Je suis un bloc de pierre. Je fais quelques pas, lourdement. Depuis des heures je suis immobile, en chemise. Je suis glacé. Je prends mon pull et je vois la photo que tu as placée sur le tableau de bord "pour que tu ne m'oublies pas" as-tu dit. Et la mienne? Je cherche ta voiture. Ma photo est là où tu l'as glissée. Bien en vue. Tu ne me caches donc pas. Tu m'aimes peut-être. Pourquoi? Tu ne pouvais imaginer que je saurais. Tu ne faisais de mal à personne. C'est peut-être sans valeur pour toi. Peut-être. Je reprends mon poste contre l'arbre. Qu'est-ce que j'attends? Pourquoi ne pas partir? Je veux savoir. Savoir quand il partira. Savoir si tu l'accompagneras, si tu lui feras signe. Après? Monter te voir serait une sottise. Je ne veux pas le mettre entre nous. Tu ne sauras pas que je suis au courant. J'écris tout ça aujourd'hui pour le sortir de moi. Ces pages seront mon secret. Ma honte. Ma souffrance. De la lumière. Il est trois heures. Déjà trois heures. Seulement trois heures. Que peut faire la durée? Sa silhouette est seule. Tu ne te lèves pas. Tu ne le raccompagnes pas. Il n'a donc pas tellement d'importance. Ou il a l'habitude. S'il part en pleine nuit c'est qu'il rentre chez lui. Il est donc marié. La lumière s'éteint. Le voilà qui sort. Il a l'air usé, les épaules tombantes, le pas traînant. Le conquérant est fatigué. Je pourrais l'écraser d'un seul coup de poing. Lui écraser le nez. Lui éclater ses lèvres. Lui faire avaler ses dents. Je sens monter cette violence... Je pourrais le tuer. Il se laisse tomber sur son siège et démarre brutalement. La douleur revient. Je me sens sale. Tu m'as sali. Tu nous as salis. Je suis l'amant complaisant. Quelque chose est cassé. Je t'aime. Oui je t'aime. C'est moi que je n'aime plus. Je me méprise. Cocu! Voilà, je suis cocu. Le ridicule imbécile trompé par celle qu'il aime c'est moi.

 

 

Si elle a eu besoin de coucher avec ce type c'est bien que je ne lui suffis pas. Je ne lui apporte pas assez. Il a l'esprit et le prestige qu'elle ne trouve pas chez moi. Je monte dans ma voiture et je roule vers la mer. Je me déshabille. Je plonge dans l'eau froide qui me brûle la peau. Je nage de toutes mes forces. Loin. J'ai toujours aimé l'eau. C'est curieux que je ne t'aie pas conduite au lac. J'aime le traverser quand personne n'est là. L'eau froide me tonifie. Ce matin elle me lave. Elle nous purifie. Je m'essuie avec le plaid et reprends la route de Beaulieu. Je ne sens ni la fatigue ni la faim. Je ne m'arrête pas une seule fois. A midi je me jette sur mon lit. C'est mon oncle qui me réveille en venant s'occuper des bêtes le soir. Je le reconduis et je me mets au travail. Il ne me reste plus qu'à attendre. Attendre que la douleur s'atténue. Attendre que tu viennes. Attendre.


Ma chérie, Le travail de ces derniers jours m'a épuisé. Je tombais au lit. Ne m'en veux pas. Je t'attends.


Mon amour, Sais-tu que je me préparais à téléphoner? Je te voyais à l'hôpital ou coincé sous une de tes machines. Souviens-toi que j'ai besoin de toi. Sans toi je ne serais plus que la vieille fille d'avant tes lettres. Ne pourrais-tu trouver quelqu'un pour t'aider quand tu as tant à faire? Il doit bien y avoir des ouvriers saisonniers ou des chômeurs prêts à accepter ce travail. Bientôt je t'aiderai. Je veillerai sur toi. Nous préparons la fête de fin d'année. Mes élèves ont appris des saynètes, des chants et des danses. Samedi ils vont présenter ce spectacle à leurs parents. Le comité de quartier m'occupe aussi beaucoup. Je n'ai pas le temps de m'ennuyer. De toutes façons je ne m'ennuie plus depuis Nous. Je pense à toi souvent. Tu es avec moi partout. Une dizaine de jours encore et nous serons ensemble pour longtemps. J'oublierai mes élèves et la ville. Nous vivrons l'un près de l'autre. Je t'aime.


Ma chérie, J'ai commencé les foins. Le printemps a été si chaud que tout est en avance. Ce matin je me suis levé plus tôt, j'ai nourri mes bêtes et je suis parti faucher. C'est devenu facile: on est assis confortablement, à l'abri dans sa cabine. Je me souviens des années de mon enfance où mon grand- père m'apprenait à manier la faux. Il fallait aussi savoir l'aiguiser pour avancer à l'allure de ceux qui nous précédaient et surtout de ceux qui nous suivaient, pendant des heures, en faisant siffler la lame dans les hautes herbes. Elles étaient mises bas par larges pans correspondant aux chemins tracés par les faucheurs. Ils avançaient un peu courbés, balançant leur outil d'un geste large et précis, toujours le même, en rythme. Maintenant je suis seul. Les hommes sont partis dans des usines construire les tracteurs, barres de coupe, pirouettes, et autres presses qui les remplacent ici. Je ne sais pas s'ils sont mieux. Leurs journées sont sans doute moins longues et leur travail moins dur. Mais ils ne se plaignaient pas malgré leurs reins brisés et leurs mains bloquées. Ils plaisantaient, riaient, s'amusaient comme des enfants pendant les pauses. Ils troublaient à peine le silence des matins d'été. Ce silence je ne l'apprécie plus, coupé du monde dans ma cabine. J'ai beau ouvrir toutes les portes et lever les glaces je n'entends plus les oiseaux. Je ne suis plus un paysan, je suis devenu un ouvrier de la terre.

 

 

 

Demain je tournerai le foin que j'étale aujourd'hui. Je le rassemblerai en endains puis je le bottellerai avec la presse. Je chargerai ces bottes et j'irai les ranger dans la grange. Dix heures de tracteur, à quoi s'ajoutent les soins aux bêtes et l'entretien des machines. Tu vois que ce n'est pas mal pour un paresseux. Un jeune voisin vient m'aider. Il conduit le tracteur pendant que je charge les bottes. Je vais plus vite avec lui. Quand tu seras là nous gagnerons encore du temps. Il nous en restera pour aller nous baigner dans le lac. Sais-tu nager? Si tu ne sais pas je serai ton professeur. Je t'aime.

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Mon amour, Bien sûr que je sais nager! Je sais tout. Je ne suis pas une championne mais j'aime l'eau. Où est le lac? Je croyais qu'on se disait tout et tu me fais des cachotteries. Je sais aussi conduire un tracteur. Je savais tout au moins quand j'allais chez mes grands parents. Ce n'était pas un monstre comme le tien. Ils avaient un tout petit engin bon à remplacer la paire de vaches que mon grand père liait de plus en plus rarement. Pour son seul plaisir d'ailleurs et peut-être aussi celui de ses deux amies qui avaient partagé tant d'heures avec lui. Il me tarde de te rejoindre. J'en ai assez des gens d'ici et de la ville. Les touristes sont là. On ne peut plus approcher de la mer. Il fait chaud. Depuis la fête de l'école les enfants s'absentent de plus en plus. Je les vois dans les cours des immeubles où ils vont passer leurs vacances. Tout est jaune et sec. Beaulieu doit être si calme et si vert. Je ne pourrai pas partir le jour de la sortie, nous avons une réunion de l'Amicale le trente juin. Je ne peux pas la manquer même si je préfèrerais être près de toi. Je t'aime.

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Ma chérie, C'est long de t'attendre. Je comprends que d'autres aient envie de t'avoir auprès d'eux, mais c'est long. Je suis seul. J'étais seul l'an dernier et l'année d'avant, et... Mais je ne te connaissais pas. Tu as bien voulu m'écrire. Me laisser t'aimer... ces journées passées ensemble... Je n'aurais jamais osé rêver un tel bonheur. Il me tarde que tu sois là. Je t'aime.

 

 

 


Après ces semaines de vie commune tu es partie. Je te voyais si heureuse. Tu riais. Tu chantais. Tu étais devenue noire au soleil de mes montagnes. Mon lac nous recevait chaque soir. Tu dormais dans mes bras, si détendue. J'étais bien. Je ne sentais pas la fatigue. Dans trois jours les foins seront finis. Nous aurions pu nous promener, aller en ville... Tu aurais rencontré les gens du village. Et tu es partie. Est-ce lui qui te manquait? Avais-tu besoin de retrouver tous ces bourgeois de ton association? Ta mère aurait pu venir. Je l'aurais reçue avec plaisir ainsi que tes neveux. Quand tu es là je te sens heureux, épanoui. J'oublie... Pourquoi faut-il que tu repartes. Que te manque-t-il? Que trouves-tu ailleurs? Je ne peux m'empêcher de t'imaginer avec l'autre. C'est encore pire que cette nuit devant chez toi. Tu me quittes pour le retrouver. Les jours sont longs. Attendre. Attendre encore. Attendre quoi? Tu vas revenir et chaque jour je penserai à ton départ. Un jour tu ne reviendras plus. J'irai au bord du lac et tout sera fini. Je vis intensément les grands moments de bonheur que tu me donnes. Tes départs me déchirent. Je vis. Avant toi je n'existais pas. De quoi me plaindrais-je. Que pouvais-je espérer de plus?


Mon amour, Comme je suis bien près de toi. Comme je t'aime. La nature, le travail en commun, Poli, nos nuits, le lac, tout est merveilleux. Quelle vie magnifique! Je regrette de ne pas avoir demandé ma mutation pour venir vivre avec toi. Il faudra attendre encore un an. Un an loin de toi et de Beaulieu. J'ai retrouvé mon appartement. Mes voisins sont en vacances. Tout est désert. Je n'ai revu personne. Je ne veux revoir personne. Ces gens ont si peu d'importance pour moi. Il faut que je te dise pourquoi je suis partie. Je n'ai pas pu me décider à t'en parler: je suis enceinte! La fatigue et le bonheur m'ont fait oublier mon contraceptif. D'abord je ne me suis pas inquiétée, et, comme mes règles ne venaient pas, j'ai décidé de venir consulter mon gynécologue. Je suis enceinte. J'attends un enfant. Je sais que je ne pourrai pas. J'ai peur de la grossesse et ses difformités. Je ne veux pas souffrir, et, surtout, je ne veux pas d'enfant. C'est trop tard. Nous ne saurions pas l'élever. Moi à Montpellier, toi à Beaulieu! Quand il aurait vingt ans je serais à la retraite et toi sexagénaire. Un enfant de vieux. J'ai rendez-vous demain matin pour une I. V. G. Trois lettres et ce sera fini: interruption volontaire de grossesse. J'avais pensé ne pas te le dire mais tout doit être clair entre nous. Je sais que tu seras de mon avis. Quand tu liras ma lettre ce sera terminé. Ah! Si nous nous étions connus plus tôt! J'ai vu ma soeur avec ses enfants: les biberons, les nuits agitées, l'inquiétude permanente pour les rhumes et les rougeoles, les bosses et les écorchures. Une intervention bénigne et tout sera comme avant. Je resterai trois jours chez ma mère avant de te rejoindre. Je serai avec toi jeudi. Jusqu'à la rentrée sauf si tu me chasses. Je t'aime.


 

 

 


Un enfant! Nous allions avoir un enfant et tu n'en as pas voulu. Un enfant de moi ne pouvait t'intéresser. Ah! S'il avait été de l'autre! Intelligent, racé, tu l'aurais gardé bien sûr. Un gosse de paysan! Quel jugement plus terrible peut-on porter sur quelqu'un que l'on dit aimer que de refuser un enfant de lui? Quel drôle d'amour! Cette fois c'est fini! Je ne souffre pas. Je suis plus loin. Je n'existe pas. Je ne suis rien. En le refusant tu as nié mon existence. Un enfant! Mon fils jouant avec Poli... m'accompagnant dans les prés... il aurait donné un vrai sens à ma vie. Avec quelle joie je me serais mis au travail! Je lui aurais appris à marcher, à nager, à reconnaître les plantes et les oiseaux. Nous l'aurions entouré d'amour et de soins. Il aurait été le lien solide et permanent qui aurait chassé tous les doutes. Il t'aurait aimée.... C'est fini. Il n'existera pas. Tu as pu prendre cette décision seule. Comme si ça ne me concernait pas. Tu vas repartir. Retrouver tes habitudes. Revoir l'autre. Et je devrais continuer sans toi. Sans notre enfant. Je vous verrais partout. Je deviendrais fou. Je suis fou. Tu n'es plus là. Il n'existera jamais. Pourquoi devrais-je rester? Tu trouveras ces pages auprès de tes lettres. Brûle-les. Oublie tout. Ce n'étaient que des vacances. Tu es forte. Tu es jeune. Tu es belle. Tu sauras vivre. Tu seras utile. Tu iras de réunions en groupes de travail. Tu changeras le monde. Nous ne te gênerons plus, ni mon enfant ni moi. Il n'a pas été. Je n'étais rien. Sois rassurée je n'ai pas mal. Je suis vieux et fatigué. Si vieux. Si fatigué. Usé. Dernière annonce: Homme 42 ans - a rencontré bonheur inespéré - désespoir total - incapable vivre nouvelle solitude...


 

 

Oh! Mon pauvre amour Comme tu as dû souffrir cette nuit-là. Cette nuit stupide. Cette nuit sans importance. Si j'avais su... Tu étais là. Toute une nuit dans la rue pendant que ce vieux bonhomme était dans mon lit. Pourquoi je l'ai accepté? Ca avait si peu d'importance. Il en avait envie depuis si longtemps. Il m'invitait partout. Il m'avait fait connaître des gens intéressants, des moments rares. Il insistait tellement en jouant les malheureuses victimes mal aimées. Ca avait si peu de valeur pour moi. Tu sais qu'avant toi j'ai rencontré d'autres hommes. Des jeunes et des moins jeunes. Pour ne plus être seule. Pour me prouver que je plaisais. Par besoin naturel... Là il s'agissait de reconnaissance, de pitié. Il a tellement besoin de se prouver qu'il est le plus fort. Et tu étais là! Je te jure que ça ne s'est produit qu'une fois. J'ai pensé à toi tout le temps. C'était triste, laid. Si j'avais imaginé que tu le saurais un jour rien ne se serait passé. Comme tu as dû avoir mal! Comme je m'en veux! Tu n'as rien dit. Tu as encaissé. Oh! Reviens! Je t'aime. Je ne pourrai vivre sans toi. Ne m'abandonne pas. J'ai besoin de toi. Tellement. Nous ne nous quitterons plus. Quoi qu'il arrive. Où es-tu? Tu ne peux pas mourir. Je ne veux pas. Reviens. C'est toi que j'aime comme je n'ai jamais aimé. Toi avec ta force et tes silences. Tes grands bras et ta douceur. Tes muscles durs et ta peau fine. Reviens! J'aurais dû taire l'enfant. Le garder n'était pas possible. Il y a dix ans j'aurais été heureuse de te le donner. Nous aurions vécu pour lui. Nous sommes trop vieux. Trop habitués à nos vies. Je t'aime. Je te le prouverai le reste de ma vie. Cet enfant nous aurait séparés. J'avais peur. Peur de souffrir en le mettant au monde. Peur de ses peines et ses chagrins. Peur de le perdre. Peur de sa vie... Nous l'oublierons. Ce n'était qu'un petit paquet de cellules. Pas un enfant. Quelques jours à peine. Et s'il avait été anormal? L'aurais-tu supporté infirme ou arriéré? Incapable de te suivre ni te comprendre? Je sais ta peine mais je vis. Je vis par toi. Je suis chez toi. J'ai besoin que tu reviennes. Où te chercher? Je ne veux pas que tu souffres. Je ne veux pas que tu meures. Je veux tes bras, ton épaule, tes lèvres. Reviens. J'ai peur. Il va bientôt faire nuit. Et si...


Tu dors comme si rien ne s'était passé et moi je vis. Nous venons de faire l'amour. Comme si tu n'avais pas refusé notre enfant. Comme si je n'avais pas voulu mourir. Même ça je n'en ai pas été capable. Ce n'est pas la religion qui m'a retenu: dieu je m'en moque. Il y a longtemps que je me suis débarrassé de lui et de ceux qui vivent de la crédulité humaine par les temples et les fastes. La peur? Je ne crois pas. Je n'ai pas retrouvé la sensation de vide intense de mes vingt ans dans les montagnes algériennes. Ni dieu, ni la peur. J'ai pu tuer Poli. Mon compagnon. Mon ami. Tellement fidèle. Un peu de moi. Je sais qu'il a compris. Il m'a regardé longtemps, comme il ne l'avait jamais fait. Il s'est assis en me tournant le dos pour me faciliter la tâche. Il a sursauté puis s'est affaissé dans la position qu'il affectionnait les jours de grand soleil. J'ai tué un peu de moi. Quel saccage! Que restera-t-il? Je me suis assis face au lac, le canon du fusil appuyé contre ma poitrine. Je suis resté longtemps. Et je n’ai pas appuyé sur la détente. Tu avais dû arriver. Tu avais lu ces pages. Tu me cherchais peut-être. J'ai laissé tomber le fusil. Je me suis mis en marche lentement, lourdement. J'allais pourtant vers toi. Il y avait eu l'autre, Poli, notre petit.

Je me croyais un être d'exception oublié par la vie en ce bout du monde. J'avais rencontré la femme qui m'était destinée. Nous vivions un amour total. Et tu couches avec un autre, tu refuses notre enfant, je tue mon compagnon et je suis incapable de mourir. Et nous faisons l'amour. Est-ce que ça s'appelle encore comme ça? C'est pour se rassurer, comme boire ou manger... C'est sans valeur. On pourrait donner un nom scientifique ou vulgaire. C'est sans importance. Je mange en écrivant ces lignes. Tu dors encore. La vie continue. Vers où? Vers quoi? Je n'étais que des rêves fous et des besoins immenses. Maintenant tu es là. Les rêves sont brisés. Je n'ai plus aucune envie. J'étais un médiocre et je ne le savais pas. Incapable d'aimer. Incapable de mourir. Je vais vivre comme tout le monde. Je ne t'écrirai plus, mais je continuerai pour moi. C'est devenu un besoin. Personne, jamais ne pourra lire ces pages. A quoi bon! Je vais remonter m'étendre près de toi. Si tu te réveilles je te prendrai dans mes bras et nous nous rassurerons l'un l'autre comme le font tous les animaux malheureux.


Bientôt la fin des vacances. J'ai relu ces pages avec étonnement, comme si elles avaient été écrites par un autre. J'étais un adolescent attardé, je suis devenu un vieux. Nous errons dans les prés main dans la main. Nous nageons dans le lac. J'ai présenté Elise à mes oncles et mes cousins. Nous avons été bien reçus partout. Certains devaient penser: "pourvu qu'ils ne se marient pas. Surtout qu'ils n'aient aucun enfant. Nous perdrions l'héritage". Je ne me marierai pas. Je n'aurai jamais d'enfant. Les leurs se battront pour se partager Beaulieu. Cette année j'irai à Montpellier. Je chercherai un emploi pour m'occuper. L'an prochain Elise demandera son changement et nous reviendrons vivre ici.


Je viens d'aider Paul et Renée Montal à s'installer dans la petite maison. Il n'y a que deux pièces mais elles sont claires et propres. J'avais fait installer le chauffage central et une salle de bains pour le jour où j'aurais des enfants. Ma mère aurait pu vivre tout à côté dans cette maisonnette. Elle est morte. Je n’aurai jamais d’enfant.

 

 

 


A tous les deux ils ont à peine plus que mon âge. J'ai joué au foot avec le père de Renée. J'ai dansé avec la mère de Paul. Et même, si j'avais su m'y prendre... Ils vont s'occuper de Beaulieu cette année. Je connais Paul qui travaille comme salarié agricole depuis plusieurs années. Il aime beaucoup les bêtes. J'ai une grande confiance en lui. Ils sont si heureux tous les deux. Ils vont vivre une année intéressante. Ils auront du mal à partir dans un an. Je donne les dernières instructions à Paul. Je dois partir. Je n'ai vécu qu'ici. Je ne connais que cette maison et cette étable, ces chemins et ces prés, ces bois et ces montagnes. C'est encore plus dur qu'il y a vingt ans lorsque je suis parti en Algérie. C'est ma vie. Je reviendrai souvent. Nous y passerons les vacances. Je n'emporte qu'une valise. Chacun conduisant sa voiture nous abandonnons Beaulieu. Je viens d'accompagner Elise à son école. C'est la rentrée. J'ai marché dans les rues. Il fait chaud. Je me sens inutile. Me voilà désoeuvré moi qui ai toujours travaillé. Je peux largement vivre un an avec l'argent que j'ai placé au cours de ces années d'économies. Cette après-midi je vais aller à l'Agence pour l'Emploi. Me voilà chômeur! Quelle année étonnante! Tout s'accélère tellement après cette longue période d'hibernation. Tout m'arrive alors que je n'attendais plus rien de la vie. Chômeur volontaire. Sans qualification. Je suis décidé à tout accepter. Elise me proposait de faire intervenir ses relations: Monsieur le Maire, Monsieur le Conseiller Général, sans doute, et d'autres personnages influents qui se seraient empressés de lui faire plaisir en espérant que ... Je suis prêt à tous les métiers mais maquereau sûrement pas!

Nos relations ne sont plus les mêmes ici. Elle est très fatiguée, puis soudain agitée, j'ai du mal à résister à ce tourbillon. Je ne la connaissais qu'à Beaulieu, en vacances. Je découvre ici une autre Elise, la vraie? Qu'est-ce que ça veut dire la vraie? Et moi suis-je plus vrai à Beaulieu qu'ici? Hors de mon territoire je suis vulnérable. Je ne suis pas chez moi. J'ai trop vu d'animaux déplacés pour ne pas savoir que je ressens la même chose qu'eux. Quoi qu'en disent les psy les plus distingués l'instinct tient une place importante dans notre vie. Ici je perds les attraits du mâle sur son domaine. Je me sens banal et je sais qu'Elise me voit ainsi. J'ai effectué de nombreuses reconnaissances autour de l'immeuble et dans tout le quartier mais je ne suis pas chez moi. Tous les bruits me gênent. J'entends le voisin du dessus qui se lève la nuit, celui du dessous qui regarde la télé jusqu'à la fin des programmes, des jeunes qui se bousculent dans l'escalier. Mon silence peuplé de sons familiers me manque. Si je n'ai pas de travail je partirai la semaine prochaine passer quelques jours à Beaulieu. Manutentionnaire. Je vais donc être manutentionnaire. En fait je ne sais pas vraiment de quoi il s'agit. J'ai tout de suite donné mon accord.

 

 

 

Elise ne voulait pas: "c'est un travail pénible et salissant. Tout le monde va te donner des ordres..." La vraie raison de son refus doit être l'image de cette profession: un manuel c'est quelqu'un au niveau le plus bas de la hiérarchie sociale. Elle a repris ses activités. Je reste souvent seul le soir devant la télévision. Je lis beaucoup. Des auteurs que je ne connaissais pas. Je découvre la Littérature et j'apprécie diversement. Un manutentionnaire qui lit Sartre et vit avec une personnalité montpelliéraine en étant propriétaire d'une belle ferme dans la montagne ce n'est sûrement pas courant. L'amour! Lorsque nous rencontrons des amis d'Elise ils m'étudient sous tous les angles: mes vêtements, mes chaussures, mon allure... Ils essaient de me faire parler, ils m'interrogent plus ou moins discrètement... Les femmes me regardent bizarrement. Certaines qui rêvent du grand amour, d'un homme capable de tout laisser pour les suivre, à défaut d'en trouver un à plein temps, se contenteraient sans doute de goûter à celui-là. Elles sont souvent jeunes, belles, intelligentes. Elles ont un mari, des enfants un métier... Que nous sommes donc exigeants! Toujours rêver d'autre chose. Penser que le voisin vit mieux, possède peut-être un trésor. Insatisfactions. Envies. C'est dur de porter des colis pendant huit heures! Charrier des caisses, pousser des cartons, monter des étages... Quel travail! Aucune de ces tâches n'est vraiment très pénible en elle-même, c'est leur succession et leur diversité qui épuisent. Et le rythme aussi. A peine un travail va-t-il s'achever que le "chef" en commande un autre. Chef, je sais maintenant ce que ça veut dire. Un petit bonhomme au crâne dégarni et à la voix impérieuse promène partout son petit bedon agressif. Il contrôle, vérifie, accélère la cadence, pousse, aboie, s'agite. Je m'amuse. Ce travail n'est pas ma vie. Mon prédécesseur a envoyé le chef voler par dessus un paquet de cartons. Il fait attention à moi. On n'a même pas le temps de parler sauf pour organiser le travail. Une vie entière comme ça! C'est pour cette vie que tant de jeunes ont quitté les campagnes ! Chez nous aussi c'est dur. On y donne des ordres, mais on sait faire confiance. On admet qu'un ouvrier puisse s'asseoir et rouler une cigarette. On lui parle. C'est un être humain. Le rendement est meilleur puisque chacun a sa part de liberté et de responsabilité. A la ferme, quand il faut en mettre un coup, tout le monde se donne au maximum au lieu de traîner les pieds comme ici. Je viens de rentrer plus fatigué qu'après une journée de fenaison. Elise est déjà repartie. Elle m'a laissé un mot: Mon chéri, Je file à une réunion de bureau qui sera suivie d'une commission extra municipale. Je mangerai un sandwich sur place. Je rentrerai tard. A tout à l'heure. Ton Elise. Je découvre la vie de couple en ville. On se croise de temps en temps. On habite les mêmes lieux. On dort dans le même lit. On se retrouve les week-ends... Ce soir je tombe de sommeil. Demain je reprends à huit heures. Je refuse de prendre la voiture pour parcourir deux kilomètres et je partirai donc à sept heures trente. Elise se lèvera au moment où je commencerai à travailler. Nous nous verrons demain soir. Vivre ensemble!...


Quel beau week-end! Je suis allé prendre Elise à la sortie de son école et nous avons roulé vers la mer. Les plages sont désertes. L'eau est chaude. Nous avons nagé, couru, joué... Nous avions quinze ans. Notre amour est fait pour la nature et les vacances. Il ne supporte pas les horaires fixes ni les envahisseurs. Quel amour pourrait durer entre le réveil qui sonne et les obligations du bureau, entre les courses pour le repas et les réunions? L'amour ne peut être entre. Il est l'essentiel. Il ne peut être que tout. Il lui faut l'isolement et le calme. Le temps de voir, d'écouter l'autre. Nous nous sommes retrouvés. Nous sommes rentrés tard. Il faisait nuit. Nous avons mangé des restes et nous avons fait l'amour. Une nuit comme avant. Une nuit pour effacer. Une nuit pour affronter l'avenir. Nous avons fait la grasse matinée puis erré dans les rues désertes. Main dans la main. J'ai enfin découvert la ville. C'est vrai qu'elle est belle. Sans les habitants et les véhicules. Vide. Ce matin je reste seul. Mon remplacement est terminé. René Montal a une fille. Un enfant à Beaulieu! Comme ils doivent être heureux! Il leur sera difficile de partir quand nous reprendrons la ferme. Que deviendront-ils? Chômeurs en ville avec leur enfant? Il sera peut-être manutentionnaire lui qui n'aime que les vaches et la campagne. Elles languiront dans un appartement étriqué. Peut-être auront-ils la chance de trouver une ferme à louer. C'est de plus en plus rare. Les voisins agrandissent leurs exploitations dès qu'un terrain se libère. Les enfants succèdent aux parents. Les jeunes refusent de partir. L'attrait de la ville a beaucoup diminué. J'ai envie de rentrer à Beaulieu pour quelques jours.

 

 

 

 


Chez moi. C'est ici chez moi. Comme ces poissons ou ces singes invincibles sur leur territoire fuyant leur ombre dès qu'ils sont ailleurs je n'ai de force qu'ici. A Beaulieu j'existe. Jean Louis Lagrange. Propriétaire de Beaulieu. Fils de Jacques Lagrange. Petit-fils de Henri Lagrange... Je me sens plus grand. J'ai échangé les vêtements trop étroits de citadin contre mon blouson et mon pantalon de velours. J'ai fait le tour des bâtiments, donné un coup d'oeil aux machines. Tout est en ordre. Paul est un garçon sérieux. Je suis allé retrouver mes vaches au pré grand. Elles m'ont reconnu de loin C'est la Frisade qui a annoncé ma présence par un long meuglement amical. Tout le troupeau est venu vers moi. J'ai eu chaud au coeur au milieu de mes bêtes. Je suis un paysan. Un éleveur de vaches. Ma place est là. Je suis allé voir les bourrettes de un et deux ans dans le bois noir. Elles m'ont reconnu puisqu'elles m'ont laissé les approcher, mais elles n'ont manifesté aucun plaisir. Elles sont jeunes. Je les ai peu soignées et nourries. Elles n'ont pas eu le temps d'apprécier mon aide et mes secours. Bientôt... Encore neuf mois! Neuf mois loin d'ici. Je suis allé voir Paul. Il était au village. Renée était seule avec le bébé. Marie Louise. Elle s'appelle Marie Louise. Ils voudraient que je sois son parrain. C'est pour ça qu'ils lui ont donné mon prénom. J'ai été touché par cette attention. Oh! bien sûr ce n'est pas sans arrière pensée. C'est une habitude ici de demander au patron ou à la patronne d'être parrain ou marraine. Ces liens peuvent protéger d'un licenciement ou apporter quelques avantages. Mais que peuvent-ils attendre? Ils savent qu'ils devront s'en aller à mon retour. C'est vrai qu'ils sont bien ici. Ils gagnent plus que le manutentionnaire que j'étais. Ils sont logés. Ils ont un jardin, des poules, des lapins, le lait, le bois... Ils travaillent tous les jours bien sûr. Mais que veut dire ce mot quand on aime ce qu'on fait? Renée m'a sauté au cou et m'a embrassé comme si j'étais de sa famille. C'est un petit bout de femme toujours en mouvement. A la voir fine et virevoltante on a peine à imaginer qu'elle accouchait quelques jours avant. Si j'avais été moins sot, moins maladroit, moins exigeant, j'aurais pu, moi aussi... J'aurais des enfants. Ma vie serait simple. Au lieu de ça... Quand Paul est rentré j'ai dû boire l'apéritif avec eux. Ce n'était pas son premier. Il avait dû fêter la naissance de sa fille. Il n'était pas question que je m'en aille. J'ai partagé leur repas. Paul m'a parlé des bêtes, des terres, jusqu'au moment où il s'est affalé sur la table en ronflant. Renée m'a demandé de l'excuser: "la fatigue vous savez. Il se lève tôt. Et il fallait bien qu'il offre à boire pour la naissance de la petite..." Nous avons terminé le repas comme de vieux amis. Pendant que je buvais le café elle a pris la petite qui s'agitait, puis, ouvrant son corsage tout naturellement, elle lui a donné le sein. Comme je détournais les yeux, elle m'a dit en riant: "Vous pouvez regarder, ça ne me gêne pas. Vous avez dû en voir de plus beaux que les miens." J'étais attendri par ce bébé buvant goulûment et troublé par cette poitrine offerte alors que Paul ronflait vigoureusement. Je sentais que Renée avait conscience de l'effet qu'elle produisait sur moi. Je la regardai changer sa fille puis la remettre dans son berceau. Elle n'avait pas boutonné sa chemise, ses seins glissaient à tour de rôle hors du vêtement qu'elle tirait négligemment. Comme je proposais de l'aider à coucher Paul elle me dit qu'il irait seul et que sans doute il passerait la nuit là. Elle m'embrassa encore et je ne fus pas insensible à la pression un peu trop prolongée de ce jeune corps. Je suis seul dans la grande chambre où je dors depuis qu'Elise est venue. Je suis de passage chez moi. Demain je partirai. Dans deux semaines nous reviendrons pour le baptême. Nous resterons quelques jours puisqu'Elise a une semaine de vacances. Je ne vais pas prendre un travail qui m'empêcherait de revenir. Je pense à Renée. C'est l'émotion du retour à Beaulieu, le bon repas et les quelques verres de vin qui m'ont fait imaginer des choses. C'est une gamine de vingt cinq ans. Elle a passé quelques années en ville mais elle doit être simple et naïve comme... Qu'est-ce que je sais des femmes après tout? Moi le solitaire rêveur? J'ai passé ma vie sans oser les regarder... Il va falloir que je me surveille... que j’arrête de penser que j'intéresse toutes celles que je rencontre...


 

 

 

Oisif. Je me promène. Je fais le ménage. Je prépare les repas. Me voilà homme au foyer. Moi qui n'aime que la nature et l'espace je passe l'essentiel de mon temps dans un petit appartement. Quand j'ai des fourmis dans les jambes je marche dans les squares et les jardins. J'ai trouvé un stade où je vais courir en tournant comme un écureuil dans sa roue. La ville est livrée aux femmes et aux vieux. Je ne m'habitue pas à être jaugé, soupesé, examiné, déshabillé presque par certains regards féminins. Comme elles doivent s'ennuyer. Je n'ai pas osé dire à Elise qu'une de ses amies est déjà venue deux fois à des heures où elle sait ne pas la trouver. Je ne peux pas me tromper sur les sous entendus et les attitudes de cette femme. Un de ces jours elle va me violer. Oh! Elle n'est pas laide. Une grande fille mince et blonde d'à peine trente ans. Divorcée, je crois. Au chômage elle aussi. Je ne sais pourquoi elle ne m'attire pas. Ce n'est pas une question de principes. Peut-être ai-je du mal à admettre qu'une femme puisse ainsi s'offrir. Je suis d'un autre monde. Un monde où la femme doit être conquise. Il manque le plaisir de la difficulté. Elise ne serait sans doute ni surprise ni choquée. Elle me parle souvent de ses collègues, de ses relations, et j'apprends que celui-ci couche avec celle-là, que tels autres sont partis ensemble pour un week-end... La vision du paysan montagnard est en train d'évoluer. Ces citadins ne me paraissent pas plus civilisés que mes amis ruraux. Chez nous aussi il y a des histoires d'adultère, mais c'est plus discret. Il est vrai que c'est moins facile. On vit en vase clos. Chacun sait ce que font les autres. Les activités sont prenantes et l'amour, ou le sexe, a moins de place dans les longues journées de travail, de pêche, de chasse et de télévision. Je ne deviendrai jamais un citadin. Jamais. Elise pourra-t-elle devenir une campagnarde?


Je viens de participer à une soirée. Nous étions invités par des relations d'Elise. Ils avaient beaucoup insisté pour que nous venions. Nous avons dîné dans un restaurant chic. Nous étions une quinzaine. On m'avait placé à un bout de la table, Elise avait été gardée à l'autre bout. Très vite j'ai compris qu'on voulait mettre le paysan à l'épreuve. Ils devaient s'attendre à ce que je sorte mon couteau de la poche ou que je pose les coudes dans les assiettes de mes voisines. Quel drôle de jeu! Piéger un homme. Pour quel profit? Dans quel but? Je n'étais pas très à l'aise avec les multiples cuillères, fourchettes et couteaux. Mais je ne suis quand même pas un indien amazonien. Je devais livrer ma pensée profonde sur Camus ou Stendhal, Bach et Degas. Je me rendis compte assez vite que s'ils connaissaient de nombreux titres et l'auteur correspondant ils avaient oublié, peut-être jamais lu ni entendu, les oeuvres dont ils parlaient. Il me fut assez facile, à plusieurs reprises, de prendre en faute mes inquisiteurs. Ils triomphèrent plus facilement pour le cinéma puisque j'avouai d'emblée que je n'y allais jamais. Cette première épreuve passée, je fus entraîné dans une automobile qui me conduisit à un club où nous nous retrouvâmes tous. Lumières clignotantes et colorées, air irrespirable, bruit assourdissant, cohue... il n'y avait qu'un avantage: les conversations étaient impossibles. Je fus invité par chacune des femmes du groupe pour des stations sur la piste avec leurs bras sur mes épaules, leur bouche dans mon cou, leur corps collé au mien... J'ai fini par fuir. J'ai marché plus d'une heure et me voilà enfin rentré. Seul. Je viens de me doucher. Demain matin, ce matin, nous partons pour Beaulieu. Est-ce que ces gens vivent vraiment? A quoi servent ces comédies, ces faux semblants? Que font-ils de réel? Que fuient-ils sinon eux-mêmes? La promiscuité permanente a donc totalement perturbé le comportement de l'homme? Est-il aussi traumatisé que le singe captif? Ne lui reste-t-il que les activités sexuelles comme au primate prisonnier? Jusqu'où conduira cette évolution? Nous avons peut-être atteint le degré supérieur de la civilisation entre "Le meilleur des mondes" de Huxley et les singes hurleurs. Pour la sexualité c'est la partie singes avec leurs mariages par roulement. Je me souviens de ces récits montrant les bandes de trois mâles et sept ou huit femelles. Les femelles, dans leur cycle de vingt huit jours, sont réceptives une semaine par mois. Il y en a donc toujours deux qui poursuivent les mâles jusqu'à être satisfaites. Chacun son tour doit accomplir son devoir. Il se repose pendant qu'un autre s'exécute, puis il recommence jusqu'au soir où les trois mâles s'isolent dans un coin pour manger, jouer et prendre un peu de repos. J'ai l'impression de sortir du même bagne. Grâce à l'organisation de la société mes compagnons de ce soir ont perdu la nécessité de la défense du territoire. Ils n'ont plus à passer des heures à la chasse ou à la cueillette. Comme chez les singes des zoos, le seul instinct qui demeure, occupant tout, c'est l'instinct sexuel.

 

 

 


Est-ce un progrès? Est-ce la fin de l'espèce? Pouvons-nous aussi rapidement gommer les lois que la nature a mises sur pied après une centaine de milliers d'années de tâtonnements et rejets?


Je viens de relire ce que j'avais écrit après le piège de l'autre soir. Je devais être en état de choc pour me laisser emporter par ces considérations sur l'avenir de l'espèce. Lorsque je me suis levé j'ai trouvé Elise sur la banquette du salon. Elle avait les traits tirés. Ses cheveux sentaient le tabac et la boîte de nuit. Elle a ouvert les yeux, m'a tiré jusqu'à elle, puis, après un baiser rapide m'a simplement dit: "pardon". Pardon pourquoi? Pour ses amis? Pour cette soirée? Pour ne pas m'avoir rejoint dans le lit? Pour quelque chose qui s'est passé après? Nous avons pris un bon petit déjeuner avant de partir. Elise conduisait comme chaque fois que nous sommes ensemble. Cela me laisse le temps d'admirer le paysage, de rêver, de choisir la musique. Nous parlons très peu en voiture. Nous parlons d'ailleurs de moins en moins. Je ne suis pas bavard. Ces années de solitude m'ont appris le silence. Elise parle avec ses collègues, ses voisins, les commerçants, et sans doute avec tout le monde. Elle préfère se taire avec moi. Elle reprend des forces et se détend. Nous pouvons rester ainsi des heures. Paisiblement. C'est vrai que je ne lui apporte que ma présence. A Montpellier je ne suis qu'un objet familier. A Beaulieu nous retrouvons nos nuits, notre équilibre, la joie de tout partager. La maison nous attend avec les volets ouverts. Le couvert est mis. Le repas préparé. Il fait chaud. C'est Renée qui a tout préparé. Je regarde Elise avec le bébé: elle est transformée. Elle lui sourit, le câline, le couvre de baisers. Si elle avait voulu... Mon fils! Je retrouve cette douleur au creux de mon estomac... Pourquoi? Quelle peur a-t-elle d'elle-même et de l'avenir? Le repas de baptême est organisé dans la grande pièce de Beaulieu. Chez Paul et Renée c'est trop exigu. Je suis heureux d'accueillir leurs amis qui sont les miens pour la plupart. C'est un moment bien différent de la soirée montpelliéraine. On boit un peu plus et des vins moins recherchés, mais personne n'essaie de piéger personne. Elise a l'air d'être détendue en répondant aux questions des femmes groupées autour d'elle. Elle est le centre de la partie féminine de la table. Elle est la femme du patron. Les hommes sont de l'autre côté, autour de moi. Le premier moment de gêne passé, les plaisanteries fusent. Moins subtiles que l'autre soir mais dénuées d'agressivité. Le repas se termine par des chants et des danses au son de ma chaîne qui alterne les valses, les bourrées et les pasos. Tous participent à la danse du balai et à celle du tapis. Un autre monde, une autre planète que celle de Montpellier. Bien sûr il y a quelques paroles et même quelques gestes déplacés. Il est vrai que je n'ai pas accompagné tous les couples qui sont sortis prendre l'air... Cette vie est la mienne. Cette façon de faire la fête me convient. Elise paraissait à l'aise, elle riait, dansait et chantait comme tout le monde. Ce matin elle dort encore. Elle a un peu bu hier. Elle sera fatiguée aujourd'hui. J'ai marché dans mes prés. J'ai parlé avec Paul de la ferme et du travail. Tout est en ordre. Il m'a dit que Renée avait préparé le café pour moi. Elle m'a accueilli en m'embrassant plus fougueusement encore que d'habitude. J'ai assisté à la tétée avec le même plaisir gêné que la dernière fois. Je crois qu'elle joue à me troubler. D'ailleurs, hier matin, alors qu'Elise était là, elles sont allées dans la chambre pour la tétée. Si ça l'amuse c'est bien. Je les trouve plutôt agréables à voir ces seins gonflés et blancs. Comme l'autre jour elle a gardé son corsage défait. Ce n'est que tout près de moi, alors qu'elle desservait la table, qu'elle a fait mine de s'en apercevoir: "Oh! excusez-moi. J'oublie toujours de ranger les biberons!" a-t-elle dit en riant. Lorsque Paul est entré elle lui a raconté la scène et j'ai dû joindre mon rire aux leurs. Je suis bien avec eux. Ils rendent la vie à mon village.


 

 

 

Elise est en classe. Nous avons fini les vacances à Montpellier. Il a commencé à pleuvoir le lendemain du baptême. Cette pluie fine et froide limite la vue et pénètre partout. J'ai continué à me promener mais Elise a préféré rester à la maison. Elle s'est vite ennuyée. Deux jours de pluie suffisent à la chasser de Beaulieu. Pourra-t-elle y vivre un jour? Que fera-t-elle quand il pleuvra pendant une semaine? Et quand la neige envahira les prés et les chemins bloquant le village? Elle pourra rester dans son appartement. Ici je me suis souvent retrouvé seul pendant qu'elle faisait les courses ou qu'elle préparait sa classe. J'aurai du mal à tenir toute l'année si je ne trouve pas de travail.


On m'avait proposé un emploi, provisoire bien sûr, à l'hôpital: employé au service d'entretien. Elise m'a fait une scène. Pour la première fois nous nous sommes disputés. Enfin c'est une façon de parler puisque je n'ai pas ouvert la bouche. "Tu le fais exprès pour me ridiculiser! Que va dire le Directeur de l'hôpital que je rencontre souvent? Et ma collègue Madame Mailhac dont le mari est radiologue? Et le Président de l'Amicale qui intervient souvent là-bas? J’ai pris le téléphone pour indiquer que je refusais cet emploi. Elise, un peu calmée, me dit alors: "Comprends-moi. Les gens d'ici sont moins simples que ceux de Beaulieu. On n'est pas jugé sur ce qu'on fait mais sur ses titres, ses décorations, sa fonction. J'ai accepté les règles de vie de tes amis, essaie d'accepter celles des miens." Il me semble que nous nous éloignons peu à peu l'un de l'autre. Sommes-nous différents? Est-ce que la peur de la solitude et l'accord physique ont masqué des différences qui apparaissent maintenant? Il aurait fallu un but. Un enfant... Ou une oeuvre à accomplir. Un intérêt commun... Que nous reste-t-il? Si j'étais certain de ne pas la faire souffrir je partirais. Je dois attendre qu'elle prenne conscience, elle aussi, de l'impasse dans laquelle nous sommes. Si nous pouvions préserver des moments de vacances qu'elle viendrait passer à Beaulieu.


Me voilà veilleur de nuit dans un grand magasin. Après deux semaines d'inactivité il était grand temps que je trouve quelque chose à faire. A faire c'est beaucoup dire! Toutes les heures je parcours les rayons et les étages pendant une vingtaine de minutes. Puis je lis ou je somnole. Quelle drôle de vie! Je rentre juste avant le départ d'Elise. Nous déjeunons ensemble et je me glisse dans le lit chaud au moment où elle sort. Le soir je pars après le dîner. Peut-on passer une vie comme ça? Il reste les jours-nuits de repos. Comment reprendre le rythme pour vingt quatre ou quarante huit heures? Je comprends les séparations et les divorces. Aucun couple ne saurait résister. Aucun amour ne peut survivre à ces vies parallèles dans des mondes différents; Que dire des enfants élevés dans ces cages entre des parents courants d'air? Je ne laisserai plus mes amis paysans se plaindre. Ils sont les rares à mener une existence humaine, dans la liberté, hors des cités concentrationnaires.

 

 

 

 


Hier au soir j'ai accompagné Elise à une réunion préparatoire au quine de l'école où se retrouvent enseignants et parents. Elle a été menée de bout en bout par la directrice. Les parents n'étaient là que pour se voir attribuer des corvées: "Monsieur X vous tiendrez la buvette, Madame Y vous assurerez les entrées..." Elle s'est adressée à moi: "Monsieur, là-bas, le grand monsieur blond, vous pourrez venir... Voyons, vous avez un enfant dans quelle classe?" Lorsque je lui ai répondu que j'accompagnais Mademoiselle Marlit elle a bafouillé des excuses. Après le départ des parents elle a offert à boire à ses adjointes et à leurs maris. Elle est venue vers Elise et moi pour s'excuser: "J'ignorais... je n'ai pas voulu être indiscrète... vous auriez dû me présenter votre ami..." Je subis la présentation des collègues d'Elise et des maris présents. Ces dames se regroupèrent très vite pour parler métier. Je donnai mon avis sur les derniers matchs que je n'avais pas vu à un commerçant, un médecin, un employé municipal et un enseignant. Au retour Elise me parla de ses collègues: la femme du prof d'histoire, la femme du libraire, la femme de l'ouvrier d'entretien... comme chez les corneilles de Lorenz où les mâles sont répartis selon un ordre hiérarchique immuable, les femelles se trouvent automatiquement au rang de leur compagnon. Curieux animal que l'homme. Apparemment si éloigné des autres à qui il ressemble tellement parfois. On ne peut douter qu'il appartienne à ce monde dont il a gardé tant de traits. Hier, alors que je disais à Elise les difficultés que Paul allait rencontrer au moment de rentrer les bêtes pour l'hiver et pour vendre les veaux, elle me dit de rentrer à Beaulieu: "Restes-y le temps nécessaire. Je viendrai te rejoindre. Une petite séparation nous fera du bien."


Me voilà chez moi. Aurai-je le courage d'en repartir? Hier nous avons rentré les vaches à l'étable. Chacune a retrouvé sa place sans trop de difficulté. Les plus vieilles sont allées droit à leur crèche emplie de foin. Nous avons dû guider les jeunes. Les veaux restent en stabulation libre sous le hangar attenant qui leur permet de continuer à courir dans le pré. Demain je vais contacter les acheteurs habituels. Dans quelques jours nous conduirons à la gare les bêtes à vendre. Les génisses resteront deux ou trois semaines au pâturage si le temps le permet. Nous économiserons ainsi un peu de foin qui nous sera peut-être utile au printemps. Il était temps que je retrouve une activité normale. Les soirs je tombe au lit sitôt ma douche prise, épuisé. Je me suis ramolli en ville. Je dois avoir quelques kilogrammes de plus qu'à mon départ. J'allais devenir un homme tronc comme les autres citadins. Un corps dodu mal soutenu par des jambes grêles.


Mon chéri, Déjà huit jours que tu es parti. Les premiers soirs j'étais perdue. Peu à peu je reprends mes mauvaises habitudes de solitaire. Les voisins n'ont pu résister longtemps: "On ne voit plus votre mari? Il n'est pas malade?" Le boucher m'a parlé de toi: "un homme qui connaît la viande aussi bien que moi..." Aline, ma copine blonde qui passe son temps à aller d'un lit à l'autre m'a confié qu'elle avait eu bien du mal à te résister tellement tu avais été pressant avec elle: "Je ne pouvais pas faire ça, je t'aime trop ma pauvre Elise..." J'en conclus qu'elle a dû te faire subir bien des tracasseries. Si elle m'a dit tout ça c'est qu'elle n'est pas parvenue à ses fins. Je sais que tu as retrouvé avec plaisir ta maison et tes bêtes. Je pense qu'il vaut mieux que tu restes à Beaulieu. Ta vie est là-bas. Quand tu auras envie de me voir il te suffira de prendre ta voiture. Je t'attendrai toujours. J'ai senti combien il t'était difficile de vivre avec ces gens que tu ne comprends pas et que tu n'estimes pas. Nous sommes sur des planètes différentes. La tienne est peuplée d'êtres naturels qui tournent avec elle au rythme des saisons. La mienne est surpeuplée d'individus qui s'agitent et papillonnent sans arrêt. Nous pourrons nous retrouver pour des moments heureux. Pas plus que tu n'as pu vivre à Montpellier je ne saurai m'adapter à la campagne pour le reste de mes jours. J'y suis bien. Je m'y repose. J'y retrouve mes racines. Et j'ai besoin de la ville et de la vie que je m'y suis faite comme j'ai besoin de toi. Ton Elise.

 

 

 

 


Ma chérie, Je suis heureux que tu sois parvenue à cette conclusion: nous sommes faits l'un pour l'autre pour des temps forts au milieu de nos vies habituelles. Moi aussi j'ai besoin de toi. Mais je ne suis moi qu'à Beaulieu. Cette terre que j'ai tant parcourue m'a modelé autant que je l'ai transformée. Ce paysage, ce travail, mes bêtes, ma maison font partie de moi. Loin d'eux je ne suis qu'une enveloppe vide. C'est ici que j'existe. C'est ici que je peux t'aimer et que je te verrai toujours venir avec bonheur. Si nous nous étions rencontrés plus tôt. Si... Viens vite... Ton Jean Louis.


Tout ces bouleversements, toutes ces crises pour en arriver là. La boucle est bouclée. J'ai retrouvé mon port d'attache. Mon territoire. Mes habitudes. Sans Poli. J'ai pris sa vie pour ce dénouement. Je crois qu'il a accepté sa mort. Il savait qu'il allait mourir. J'ai tué beaucoup d'animaux à la chasse, des veaux ou des vaches accidentés, des volailles ou des lapins, mais Poli c'était mon compagnon. Je l'ai tué. J'ai failli mourir. C'est si loin. Tellement irréel. Il n'y a que quelques mois. Où serions-nous si elle avait gardé notre enfant? Aurait-il pu arracher l'un de nous à ses habitudes? M'aurait-il permis de supporter des années de ville? Aurait-il fixé Elise à Beaulieu? Et si nous nous étions affrontés, déchirés malgré lui? A travers lui? Elle a eu raison: c'était un rêve impossible. Je le lui dirai pour l'aider. Pour qu'elle ne regrette pas. C'était la solution raisonnable. Même un enfant ne peut réunir des mondes différents. C'était trop tard.


Je viens d'avoir une conversation avec Paul. Je ne sais que faire. Bien sûr il n'y a aucune urgence puisque le contrat est pour un an. Oral évidemment, mais ici la parole engagée ne se reprend jamais. Ils vont finir l'année. Nous travaillerons ensemble. Renée s'occupera de la maison et des repas. Après... Je ne vais pas les payer pour un travail que je peux faire seul pendant des années encore. Ils ont dû en parler beaucoup tous les deux. Ce départ est un arrachement. Paul m'a proposé de gagner beaucoup moins. Ils ne demandent qu'un minimum pour vivre jusqu'à ma retraite. Ils reprendront alors l'exploitation. Ils sont très attachés à cette terre. Renée a connu la ville comme employée de maison. Elle s'y est sentie étrangère. Même jeune et jolie elle restait la paysanne dont tous profitaient. Paul est un terrien. Né ici. Il a toujours travaillé dans les fermes comme son père. Après avoir épousé Renée il s'est "loué" à nouveau comme on dit. Il est adroit et travailleur. Passionné par l'élevage. Il trouvera facilement un autre emploi. Ma ferme n'est pas assez grande pour un salaire supplémentaire. Je refuse de profiter de la situation pour le payer au rabais.


 

 

 


J'ai retrouvé ma condition physique d'homme de la terre. Il a gelé la nuit dernière. Nous allons rentrer les génisses. Grâce à Paul j'ai pu remettre leur étable en état. Il sait tout faire en maçonnerie comme en menuiserie. J'ai du temps pour lire et me promener en cette période de gros travaux qui m'épuisaient les autres années. Je prends mes repas chez Paul et Renée. Le soir elle vient souvent regarder la télévision avec moi. Leur poste est en noir et blanc. Je lui ai proposé une fois de venir voir une émission de variétés. Depuis, chaque soir, sa vaisselle faite, elle me rejoint après avoir couché Marie Louise dans la chambre ou Paul dort déjà. Des habitudes se prennent qui seront difficiles à changer quand ils devront partir. Beaulieu me semblera bien vide. Je mène une vie de coq en pâte. Je suis servi comme je ne l'ai jamais été. Je travaille mieux et moins durement que lorsque j'étais seul. La production s'en ressent de même que la qualité des bêtes. Paul souhaiterait faire du fromage pour accroître les bénéfices.


Mon chéri, Je t'ai trouvé transformé. Tu es tellement détendu. Heureux. Quand je pense que tu avais abandonné cette vie pour venir t'étioler en ville! On peut faire des sottises à tout âge. Ce genre de coup de tête - ou de coup de coeur - n'est pas réservé aux adolescents. Tu es fait pour Beaulieu. Tu es de ce village qui fait partie de toi. Paul et Renée semblent s'y être bien adaptés eux aussi. Je suis rassurée de les savoir près de toi. Tu devrais les garder. Quelle importance si tu gagnes moins. Pourquoi agrandir ta propriété? A quoi bon placer encore de l'argent? Tes cousins ne méritent ils ces efforts dont ils seront seuls à profiter ? Tu permets à une famille de vivre tout en bénéficiant de leur présence et de leur aide. Tu peux ainsi te libérer pour venir passer tous les moments que tu désires avec moi. Tu vois, c'est encore par égoïsme que j'essaie d'orienter tes choix. C'est aussi parce que je t'aime.

Ma chérie, J'ai été heureux que tu viennes passer ce Week end. C'était comme aux premiers jours. J'ai besoin de savoir que tu reviendras. J'irai à Montpellier bien sûr, mais ici c'est mieux. Tu es plus disponible. Rien ne vient nous séparer. Je ne sais toujours pas quelle décision prendre en ce qui concerne Paul et Renée. Ils n'en parlent plus mais souvent reviennent des expressions comme: "l'an prochain nous devrons...", ou "quand Marie Louise ira à l'école à Lantinhac...". J'ai encore jusqu'à l'été pour trancher. Je t'ai trouvée encore plus jolie qu'avant. Je reste le vieux paysan ébloui par la jolie citadine. Je suis toujours surpris que tu puisses t'intéresser à moi: Lagrange de Beaulieu. L'ours qui n'a jamais su approcher une fille. Si je n'avais pas eu ce coup de cafard à l'origine de l'annonce solitude, si tu n'avais pas été un peu déprimée, si, si,... Reviens vite.


 

 

 

 

Il s'est passé ce matin un événement qui m'a bouleversé. Quand je suis allé prendre mon petit déjeuner tout était installé comme d'habitude. Pendant que je me servais, j'entendais couler la douche. Paul étant déjà au travail ce ne pouvait être que Renée. J'ai entendu l'eau s'arrêter, et, soudain, elle est sortie nue. Elle m'a dit en passant: "bonjour, vous avez tout ce qu'il vous faut? J'ai oublié ma serviette." Je n'étais pas encore remis du choc qu'elle revenait déjà, une serviette serrée contre sa poitrine lui arrivant à mi-cuisse. Elle s'est approchée de moi, m'a donné les trois baisers habituels, puis a regagné la salle de bains, offrant à mes yeux son dos nu. J'ai avalé très vite mon bol de lait et je me suis enfui chez moi. Cette fille est folle! Ou elle me prend pour un vieillard. Elle a évoqué ce moment pendant le repas de midi en présence de Paul qui a ri distraitement sans faire de commentaire. Ce soir, alors que nous regardions un film présentant quelques plans d'une jeune femme nue, elle m'a demandé: "Est-ce qu'elle est mieux faite que moi? Je fais de la gymnastique depuis mon accouchement et j'ai retrouvé un ventre aussi plat qu'avant." Je n'ai pas répondu. Elle n'a pas insisté. En partant elle m'a embrassé en se pressant contre moi, comme le matin où elle se promenait avec son pull défait. Est-elle inconsciente?


Nous avons décidé d’attacher les génisses pour l'hiver. Il nous a fallu plus de deux heures. Un véritable rodéo. D'habitude Poli m'aidait. Heureusement, cette année, Paul était là. J'ai reçu un coup de corne dans le côté. J'ai quelques difficultés à respirer. Ces jeunes bêtes ne sont pas méchantes. Un peu sauvages c'est tout. Après sept mois de liberté elles n'ont plus envie d'être attachées et enfermées. Paul s'est précipité vers moi, et, voyant ma chemise déchirée déjà rougie par le sang, il a couru chercher Renée. J'avais beau les rassurer en disant que ce n'était pas grave, que c'était superficiel... ils étaient aussi affolés l'un que l'autre. C'est réconfortant de voir combien ils prennent soin de moi. Bien sûr l'amitié n'est pas seule en cause: si je disparaissais ils devraient s'en aller. Paul l'a d'ailleurs dit: "Qu'est-ce qu'on ferait s'il vous arrivait quelque chose?" Mes héritiers les renverraient sans doute. A travers moi c'est leur attachement à Beaulieu qu'ils manifestent. Mais n'est-ce pas toujours ainsi? Qu'attend-on de ses amis sinon aide et secours? Ce qui explique d'ailleurs que les puissants soient tellement entourés et pleurés. On entend bien aux enterrements: "Pourquoi m'as-tu laissé?...Que vais-je devenir?..." En dehors des amours "naturels" de survie de l'espèce qui nous font protéger nos enfants ou éprouver de la passion, tous les attachements sont intéressés. Ils ont intérêt à ce que je vive, et, de ce fait, ils font partie des rares personnes à tenir à moi. J'ai refusé de voir un médecin. J'ai simplement une écorchure et un muscle froissé. Un gros hématome va de l'épaule au nombril. Renée m'a massé avec beaucoup de douceur, puis elle m'a bandé le torse. J'étais un peu choqué. Je me suis endormi rapidement. Elle vient de me masser à nouveau. Ses mains douces et chaudes m'apportent un soulagement certain mais aussi un plaisir qui ne lui a pas échappé. Elle prolongeait ses caresses bien au delà de la zone douloureuse. Pour refaire le pansement elle est obligée de m'entourer de ses bras, ses cheveux couvrent mon visage, sa poitrine se presse sur mon torse nu...


 

 

 

Renée est aussi impudique en paroles que par ses gestes ou attitudes. A midi, alors que nous déjeunions tous les trois, elle a décrit à Paul la beauté de ma poitrine, la finesse de ma peau, la force de mes muscles... On pourrait attendre de tels propos d'une femme faisant des confidences sur son amant à une amie, mais certainement pas d'une épouse parlant à son mari d'un autre homme. Paul écoutait en souriant vaguement comme s'il n'entendait pas. Les jeunes sont-ils tellement libérés? Paul n'éprouve-t-il aucune jalousie? J'ai passé ma journée à la maison ce qui m'a laissé le temps de lire et de penser. Elise n'a pas écrit depuis longtemps. Où est ma solitude ancienne? Je n'ai pas non plus pensé à elle, pris par mes occupations et profitant de la présence de Paul, Renée et Marie Louise. Que fait-elle? A-t-elle trouvé elle aussi un équilibre entre son travail et ses occupations multiples? Reçoit-elle encore Monsieur le Président-Docteur-Conseiller-Général? Cette idée ne me gêne plus. Je ne ressens ni douleur ni jalousie. La distance et le temps font peu à peu leur œuvre. J'ai décidé de garder le pansement. Je ne me sens pas assez détaché pour supporter encore le contact de Renée. Je fantasme sans doute. Quand je la vois s’activer à ses diverses tâches, les soins à sa fille, comme l'entretien des deux maisons, avec tant de sérieux et de compétence, je me dis que mon imagination me joue des tours. Elle ne peut être cette femme provocante et complexe, elle que je vois en ménagère et en mère accomplie. Mon séjour en ville a faussé mon jugement en me faisant découvrir les moeurs des citadins. A midi j'ai appelé Elise. Je lui ai promis d'aller passer quelques jours chez elle. Elle préfère que ce soit moi qui me déplace à cause du mauvais temps. Elle souhaite aussi montrer à ses amis et voisins que je ne me suis pas enfui. L'idée de quitter Beaulieu ne m'enchantait guère mais après ce qui s'est passé cet après midi j'ai très envie de partir. Renée est venue changer mon pansement. Je voulais que nous restions dans la cuisine mais elle a insisté en disant que je devais être allongé. Elle a ôté le bandage de la même façon qu'elle me l'avait mis. Elle s'était parfumée. Elle a commencé à me masser en étendant de plus en plus la zone parcourue par ses mains. J'ai fermé les yeux. C'était très agréable. Elle me caressait la poitrine, le ventre... Je ne savais plus quoi faire. Je sentais le désir me gagner. Une de ses mains s'est arrêtée pour défaire ma ceinture. Elle s'est faite plus précise, vérifiant mon intérêt. Renée s'est installée sur moi. Je me suis laissé faire. J'ai éprouvé un plaisir violent. Animal. Sans un mot elle a terminé le pansement. J'étais à la fois très détendu et peu fier de mon absence de contrôle. Je ne l'ai pas violée. C'est presque le contraire qui s'est produit. Elle était venue en jupe, elle qui ne porte que des pantalons. En jupe seulement pour ne pas être embarrassée par des dessous. C'était donc mûrement réfléchi. Elle a agi de façon délibérée. A-t-elle seulement éprouvé du plaisir? Pourquoi s'est-elle comportée de cette façon? Que dirait Paul s'il savait? Et Elise?

 

 

 


Elle comprendrait sans doute. Je ne suis qu'un homme. Renée est jeune et jolie. Elle ne s'est pas offerte: elle m'a littéralement pris. Je n'ai pas coopéré plus que ne le fait sans doute une femme qui se vend. Comment ferai-je en retrouvant Paul? Je vais laisser un mot et partir. Je m'arrêterai dans un hôtel pour me reposer. Je suis incapable de m'asseoir à leur table ce soir. J'ai l'impression d'avoir rêvé. Elle a pourtant l'air d'être bien avec son mari. Je ne les ai jamais vus se disputer. Ils se parlent peu. Les conversations portent sur le travail entre lui et moi et sur la télévision ou d'autres sujets avec elle.


Elise a tenu à me conduire à l'hôpital où son ami radiologue a découvert une côte fêlée. Comme il suffit d'attendre, je n'aurai pas trop de mal à suivre la prescription. C'est le triomphe de la médecine sur le bon sens paysan: je sais pourquoi je dois continuer à ne rien faire. Nous nous sommes retrouvés avec un plaisir que je crois partagé. Ce n'est plus la passion folle, ni la surprise de nos premières rencontres. Ce sont les retrouvailles de vieux amants qui ont appris à se connaître. Je me promène dans le quartier. Je fais les courses et ne résiste pas à la curiosité des commerçants à qui je parle des obligations de la vie rurale. Je vais chercher Elise à son école. Aucune de ses collègues n'ose me poser de questions mais toutes viennent me saluer. Que d'histoires elles ont dû inventer! Ces journées passent vite mais j'ai envie de rentrer. Elise me consacre déjà moins de temps. Je n'ai pas réussi à lui parler de Renée. Elle m'a pourtant demandé de leurs nouvelles. En son absence je me préparais à tout raconter. Dès qu'elle était là je me trouvais incapable de dire les phrases préparées. Cette scène est tellement invraisemblable vue d'ici! J'en revois avec précision tous les moments. Je sens encore monter en moi ce désir violent que je n'ai pas retrouvé avec Elise. Que se passera-t-il à mon retour? Tant pis. Il faut que je rentre. J'avais choisi Montpellier parce que je ne pouvais plus rester seul. Je suis rentré à Beaulieu parce que je ne peux survivre ailleurs. Me voilà pris dans un piège qui peut me rendre la vie impossible chez moi!


 

 

 


Dès que la voiture s'est arrêtée, Renée a couru pour m'embrasser et prendre des nouvelles d'Elise. Comme s'il ne s'était rien passé. Elle m'a entraîné chez elle. Paul finissait de manger. Marie Louise dormait. J'ai eu un plaisir intense à les retrouver aussi calmes et sereins qu'à mon départ. J'ai déposé un baiser sur le front du bébé pendant que Paul me racontait les événements de ces derniers jours à la ferme. C'est le seul sujet qui anime son visage et fait briller ses yeux. Renée allait et venait, souriante et détendue. J'ai dû lui raconter mes journées de citadin. Il n'y avait rien d'équivoque dans ses paroles, ses regards ou ses gestes. Elle a même dit: "Il me tardait que vous reveniez. Je n'ose pas aller chez vous toute seule le soir pour regarder la télé. J'ai peur pour traverser la cour. Je sais que Paul n'entend rien sauf s'il s'agit du meuglement d'une vache malade." Elle est venue ce soir. Elle m'a quitté après les trois baisers aussi chastes que les soirs d'avant. Que s'est-il donc passé l'autre fois? Elle ne boit pas ni ne se drogue. Je n'y comprends rien. J'ai tellement de mal à me connaître moi-même, comment pourrais-je savoir ce qui fait agir les autres? Je suis à la fois honteux et fier. Quel moment étonnant! Une si jeune et jolie femme qui s'abandonne à moi. Mieux même qui me prend. Quelle explosion! Ma volonté et ma conscience avaient décidé qu'un tel accident ne se produirait plus, mais mon imagination et mes sens espéraient, souhaitaient, rêvaient... Je suis soulagé et déçu. Comment pourrais-je comprendre une femme de vingt cinq ans alors que je ne sais pas ce que veut le vieux bonhomme de quarante ans que je suis? Il y a un an je jetais une bouteille à la mer... J'ai une maîtresse, j'ai retrouvé l'amour de mon travail et de ma maison, une autre femme se donne à moi avec tout son mystère... La vie stérile déborde d'événements. J'ai quitté ce matin une femme qui m'aime et ma porte vient de se fermer derrière une autre qui est aussi ma maîtresse. Je ne les comprends au fond ni l'une ni l'autre et je ne sais pas ce que je veux moi-même. Après le vide devrai-je souffrir des excès? N'a-t-on le choix qu'entre la solitude et la douleur des autres et de soi-même?


 

 


Je n'ai pas écrit depuis plusieurs jours dans ce cahier devenu mon journal. Quand j'étais seul je ne parlais qu'à mes bêtes et maintenant que je suis entouré je m'isole pour écrire! Ce matin Paul et moi allions à Aurillac. Nous avons parlé. Plutôt il a parlé. Pas des bêtes et du travail comme les autres jours, mais de lui. Profondément. J'ai déjà remarqué comme le monde clos d'une automobile favorise les confidences et les échanges Ce boudoir-confessionnal mobile est propice aux aveux et aux rapprochements. Il a commencé de façon abrupte en me disant: "Même pour quelques heures je n'aime pas quitter Beaulieu. Il n'y a que là que je suis bien. Si je dois aller en ville je me pendrai." Comme je lui faisais remarquer qu'il n'était pas seul, qu'il était responsable de Renée et Marie-Louise il m'a répondu: "Elle aussi elle aime mieux la campagne. Après ce qu'elle a vécu à la ville elle n'y reviendra jamais." A midi, quand nous nous sommes retrouvés, il avait beaucoup bu. Avant de s'endormir il a répété plusieurs fois: "Je ne suis pas jaloux. Je veux rester à Beaulieu. Je ne suis pas jaloux." J'ai aidé Renée à le coucher et nous avons déjeuné tous les deux. J'étais mal à l'aise. Pour éviter les silences j'ai raconté ce que j'avais fait, qui j'avais vu, ce qu'on m'avait dit... A la fin je ne trouvai plus rien à dire. J'étais troublé. Je savais qu'elle le sentait et qu'elle pensait à l'autre jour. Ses gestes étaient moins vifs, son pas moins assuré. Elle a fini par me demander si Elise allait bientôt venir, si j'allais repartir... Soudain elle a lâché: "Ce n'était pas la peine de partir. Il suffisait de dire que vous ne vouliez plus, que je ne vous plaisais pas..." Elle s'est mise à sangloter bruyamment. C'était donc ça! Elle avait pris mon départ pour un refus, pour du dégoût d'elle alors que c'était de moi que j'étais peu fier. Je lui ai dit que c'était stupide, que sans Paul j'aurais gardé un souvenir merveilleux de ce moment. Combien c'était extraordinaire qu'une femme aussi jeune et aussi jolie qu'elle se soit ainsi donnée à un vieux bonhomme comme moi. Que j'avais rêvé de ce moment bien souvent depuis, que... Je parlais, je parlais, je racontais mes émotions, cette explosion de tout mon être, ma honte, mes regrets et mes envies... Comme elle ne disait rien je relevai la tête et la découvris rayonnante malgré ses larmes et ses hoquets. Avant que j'aie pu esquisser un geste, elle était sur mes genoux, me caressait, m'embrassait, faisant naître à nouveau cette violence dévastatrice. Nous avons fait l'amour debout contre le mur. J'étais inconscient, emporté par cette force extraordinaire et ravageuse. Une fois libéré, je bondis: "Et Paul qui dort là! Nous sommes des bêtes! Habille-toi vite. S'il te voyait..." Elle s'assit sans remettre d'ordre dans sa tenue. Souriante et impudique. "Oh! Paul, il s'en moque bien. Il n'est pas jaloux vous savez. La seule chose qu'il aime c'est les vaches. Est-ce que vous savez qu'il a passé ses premières années dans un cagibi au fond d’une étable ? Il y dormait avec son père. S'il pouvait il y passerait encore ses nuits. Toutes ses nuits. Sa fille et moi il nous aime bien, mais après. Faire l'amour pour lui ça n'a aucun intérêt. Je ne voulais pas repartir en ville alors je l'ai obligé à m'épouser. J'étais enceinte. Lui il ne voulait pas. Je ne peux pas me plaindre, il ne m'a pas raconté d'histoires. On se connaît depuis toujours et il a toujours été comme ça. Entre une nuit avec moi et une sortie avec les copains ou un vêlage il n'a jamais hésité: il me laisse seule." "Te rends-tu compte de ce que tu dis? Vous êtes mariés depuis un an. Marie Louise n'a que quelques mois..." Je m'interrompis, traversé par l'image d'Elise. Moi le donneur de leçons, l'homme vertueux, quand ai-je rencontré l'amour? Le grand? Le seul? Quand avons-nous échangé notre premier baiser? Quand lui ai-je dit le premier "Je t'aime"? Cet amour fou et inespéré, je l'ai quitté pour retrouver mes montagnes. Elle a préféré sa tranquillité à notre enfant. Elle a couché avec un vieux notable. Et moi, le pur, pour la deuxième fois je laisse mon corps m'entraîner. Je me laissai tomber sur le banc. Vide.

 

 

 


Une main se mit à caresser mes cheveux, doucement reconnaître le dessin de mon nez, de mes lèvres... Me retournant je cachai mon visage contre la poitrine de Renée debout derrière moi. Mes larmes se perdaient dans son corsage. Elle disait: "Ne soyez pas triste. Je ne demande rien. Je ne vous reprocherai jamais rien. Personne ne saura. Vous êtes grand. Vous êtes beau. Je ne vous gênerai pas. Quand vous voudrez, quand vous aurez envie... Je me levai et partis en courant. J'ai marché pendant plusieurs heures. Ni le froid, ni la pluie ne me gênaient. Je ne pensais pas. L'image de Renée m'apparaissait, puis celle d'Elise. Je traversais les prés et les pâturages, fermant ici une claie, rattachant là un barbelé. Je pénétrais dans les plantations de sapins, je glissais sur les feuilles des sous-bois, je coupais les ronces qui me barraient la route. Je suis rentré en fin d'après-midi, épuisé. J'ai dîné à la table de Paul et Renée. J'ai tenu Marie Louise dans mes bras. J'ai reçu les excuses de Paul qui n'avait pu m'aider dans le travail du soir. Renée venait de le tirer du lit pour que nous ne soyons pas seuls à table. Sa femme vient de le tromper avec moi et c'est lui qui s'excuse! J'aurais voulu lui dire... Mais comment? Par où commencer? Je ne pouvais jeter: "J'ai fait l'amour avec ta femme!" De cette façon j'aurais soulagé ma conscience, mais que ce serait-il passé? Ne le rendrais-je pas malheureux? Et s'il abandonnait sa femme et sa fille? Si le scandale éclatait? Si...? Je ne peux m'empêcher d'entendre ce que disait Renée: "faire l'amour pour lui ça n'a aucun intérêt" Où cela nous conduira-t-il? Ce n'est pas une barrière morale qui me bloque, c'est quelque chose de plus solide, d'informulable. Impossible. Impensable. Ce serait anormal. Qu'est-ce qui est normal? La vie que je menais ici? Travaillant sans répit, agrandissant mon exploitation, grossissant mon comte en banque? Toujours seul? Est-ce normal de vivre comme ces notables de la ville que j'ai vu se jeter avec frénésie dans les bras et les lits des autres? Est-ce normal d'être obligé de quitter les lieux qu'on aime pour mourir à petit feu dans des banlieues hostiles? Est-ce normal de rester sans travail ni ressources, en marge de la société qui refuse l'entrée des jeunes et rejette les faibles? Demain je retrouverai Paul. Nous travaillerons ensemble. Peut-être pourrai-je lui parler.

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Dire que Beaulieu était un bout du monde où rien n'arrivait jamais! Les pompiers et les gendarmes viennent de repartir. La maison Tardy, celle où vivaient Paul et Renée vient de brûler. Il ne reste que les murs et quelques poutres noircies. Ce matin, pendant que Paul et moi étions au pré grand occupés à épandre le fumier, Renée faisait le ménage chez moi. Heureusement elle emmène toujours Marie Louise lorsqu'elle quitte sa maison en l'absence de Paul. On ne sait pas encore bien - le saura-t-on jamais? - si c'est l'eau de la marmite qui a éteint la gazinière mettant ensuite le gaz au contact du feu de la cheminée, ou si c'est un court-circuit électrique qui a embrasé les rideaux. L'explosion de la bouteille de gaz nous a précipités sur le chemin, certains qu'il était arrivé quelque chose de grave. Renée avait déjà téléphoné aux pompiers. On ne pouvait plus approcher de la maison. L'extincteur n'aurait, de toutes façons, eu aucun effet sur un incendie de cette ampleur. Les pompiers ont mis vingt minutes pour arriver. Leurs tuyaux étaient trop courts pour atteindre la borne à incendie. Ils ont dû pomper la mare quand ils ont eu vidé leur citerne. C'était suffisant pour protéger la grange. Renée et Paul ont tout perdu. Oh! Ils n'avaient pas grand chose, la maison était déjà meublée. Leurs vêtements, leurs papiers, leurs souvenirs, leur argent... Tout a disparu. Ils ne se plaignent pas. Paul a tenu à s'occuper des bêtes. "Qu'est-ce que je peux faire? Elles ont besoin de moi." Je leur ai proposé de partir quelques jours chez les parents de l'un ou de l'autre, mais, devant leur refus, je n'ai pas insisté. Ils dorment dans la chambre du rez-de-chaussée. Ils utiliseront la salle d'eau contiguë. J'ai conduit Renée à Aurillac pour quelques achats urgents: nourriture et produits divers pour Marie Louise, vêtements pour eux... Les commerçants ne semblaient pas choqués de notre différence d'âge. Ils me consultaient comme si j'étais le mari: "Cette robe va mieux n'est-ce pas Monsieur?", ou "Demandez à votre mari si je n'ai pas raison". Pour Renée c'était un jour de fête. Elle riait, s'extasiait, battait des mains... Je réglais bien sûr tous les achats. Ils devront attendre que leur assurance rembourse les dégâts. Nous avons rencontré un de mes anciens camarades de collège, déjà bavard il est devenu incorrigible depuis que sa profession de représentant de commerce favorise son bagout. C'était le compagnon des quelques sorties de ma jeunesse. Il a bondi sur Renée en l'embrassant: "enfin ça y est, tu as trouvé une femme! Et drôlement jolie en plus. Tu aurais pu inviter les copains..." "Ce n'est pas ma femme." "Ca ne fait rien. Tu sais le mariage... J'avais entendu dire que tu vivais avec une jeune du midi. Bravo. Bonne chance. Je passerai vous voir un de ces jours." Il nous a laissés sur le trottoir, aussi surpris l'un que l'autre. Le rire de Renée chassa ma gêne et les passants souriaient aussi, gagnés par cette joie. Au retour la radio nous permit de ne pas parler. Je la sentais tellement proche. Si... disponible. Confiante et détendue. En arrivant elle posa sa main sur ma jambe et dit: "Merci Jean Louis. Merci pour tout." Ce soir, je lisais dans mon fauteuil, Paul somnolait près du feu pendant que Renée préparait le repas. Une famille tranquille! Je suis sorti vérifier encore les restes de l'incendie. Une pluie fine lutte contre les petites fumées qui montent des décombres. Une odeur de feu humide indique que tout danger est écarté. Pour la première fois j'entre sans bruit pour ne pas réveiller l'enfant qui dort. Un enfant qui n'est pas à moi. Un enfant dans ma maison!


 

 


Les journées s'organisent. Les habitudes se prennent. La maison est toujours vivante et chaude. Renée est une excellente ménagère qui ne supporte aucun désordre. Tout est parfaitement propre et rangé. Ils sont là depuis deux semaines. Je suis habitué à cette nouvelle vie. L'assurance va permettre la reconstruction de la maison. Il faudra plus d'un an. Ils vont rester chez moi jusqu'à la fin du contrat. Paul m'a demandé de retenir sur son salaire le loyer qu'ils versaient. J'ai refusé. Renée fait tellement de travail que c'est moi qui suis encore redevable. Paul a insisté: "On y gagne beaucoup. On ne paie plus de chauffage, ni d'électricité, ni de gaz. En plus vous nous nourrissez. J'aimerais mieux gagner moins et rester. Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse de l'argent? Le mettre à la banque? A quoi ça sert?" J'ai tenu bon. La situation est bien assez compliquée. Il est normal que je paie leur travail. Pour les repas je dépense moins qu'avant grâce aux oeufs, aux poules, aux lapins, aux légumes que Renée produit. Ils ont même élevé deux cochons qui sont transformés en saucissons, jambons, pâtés et conserves diverses. Bientôt Noël. Elise doit venir passer quelques jours. Nous ne nous écrivons plus. C'est vrai que je ne suis plus seul. Je suppose que sa vie est aussi plus pleine.


Elise est repartie. Elle avait passé Noël chez sa soeur avec sa mère et ses neveux. Il fallait qu'elle soit rentrée à Montpellier pour le réveillon de fin d'année de l'Amicale. Sa vie déborde d'activités. Elle m'a parlé d'un nouveau membre très dynamique. Un prof de math. Divorcé. Ils sont très amis. Je lui ai dit qu'elle n'avait aucune obligation envers moi si elle trouvait quelqu'un d'autre. Elle est restée silencieuse un long moment avant de dire: "Nous n'en sommes pas là, mais je suis heureuse que tu acceptes cette idée. Je te dois beaucoup. Tu m'as redonné confiance. Nous avons été amoureux parce que nous étions très seuls. Je pense que nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre. Nos vies sont trop différentes." Nous avons passé deux nuits de vieux époux. C'est du moins comme ça que je les imagine. Nous avons fait l'amour bien sûr. Banalement. Elle n'a pas parlé de Renée mais elle observe beaucoup. Je suis sûr qu'elle a compris. En partant elle a dit: "Tu n'es plus seul. Garde-les. Garde-la. Je t'écrirai."


 

 

 

Jean Louis, Je te souhaite une heureuse année. Je sais qu'elle peut l'être. Je t'ai trouvé vraiment détendu, serein, bien dans ta peau. Quelle folle idée nous avions eue de te faire vivre hors de tes montagnes! Tu devais souffrir beaucoup pour accepter ce départ. Tu n'es plus seul. Je n'ai pas réussi à t'en parler à Beaulieu mais je suis sûre que Renée t'aime. Tu es tellement mieux que Paul. Je n'ai jamais entendu ce balourd dire trois mots ne concernant pas le travail, les vaches, la ferme ou le temps. Elle n'est pas sotte et bien jolie aussi. La situation n'est pas simple pour vous mais tu n'es plus seul. Tu as près de toi une jeune et jolie femme. Un enfant grandit à Beaulieu. Moi? Et bien je suis heureuse. Je viens de quitter un homme qui a dormi chez moi. Il va revenir pour le déjeuner. Il sera là ce soir... Nous n'avons rien dit de définitif mais je sais, quant à moi, que je l'attendais. Ecris-moi. Souviens-toi que je serai toujours ton amie reconnaissante.


Bien sûr je m'y attendais. Bien sûr je ne l'aime plus. Mais enfin je suis un peu vexé. Jaloux même. Et content qu'elle soit heureuse. Rien n'est jamais simple. Il suffit qu'un autre convoite celle que j'ai délaissée pour que je lui trouve un nouvel intérêt. Comme les enfants avec leurs jouets. Elle est avec quelqu'un de son milieu. Quelqu'un qui a les mêmes intérêts. Ils se comprennent plus facilement que ne pouvaient le faire la citadine et le paysan. Cette page est finie. Elle a été importante mais je la tourne sans regret. Il me reste à organiser ma propre vie. A moi de prendre en charge mon avenir. Seul à nouveau. Seul jusqu'à la fin. Ou... Ou quoi? Quelle est l'alternative? Que puis-je choisir? Est-ce que cela dépend de moi? Je vais attendre. Vivre et laisser venir le temps des choix. Il sonnera bien assez tôt avec son lot de joies mais aussi de souffrances. Quand je regarde en arrière je vois que toutes mes décisions les plus réfléchies se sont avérées stupides. Alors...


J'ai accompagné Paul à la gare cette après-midi. Il est convoqué pour une période militaire de cinq jours. J'ai demandé à Renée d'aller chez ses parents pour ces vacances. Elle a refusé en disant qu'elle était mieux à Beaulieu. Paul a ajouté: "Elle vous fera les repas". Il a ajouté: "Je suis pas jaloux. Elle m'a dit qu'elle vous avait forcé à coucher avec elle. Ca n'a pas d'importance. Avant qu'on se marie elle en a connu d'autres. Qu'est-ce que ça peut faire? J'ai pas de maison et j'en veux pas. J'ai pas de voiture et j'en veux pas. Je voulais pas de femme. C'est elle qui a insisté. Elle est pas plus à moi qu'à vous. Elle fait ce qu'elle veut. Pour moi ça compte pas. Je l'aime bien. Je vous aime bien vous aussi. J'ai jamais été aussi bien de toute ma vie." Je ne l'avais jamais tant entendu. J'étais gêné et soulagé. Renée s'affairait sans parler. Paul a travaillé jusqu'au dernier moment. Il a pris la valise que Renée avait préparée puis ils se sont séparés sans un mot de plus que lorsqu'il part aux champs. Sur le quai il m'a dit: "Vous savez, c'est plus dur de quitter la ferme que de laisser Renée et la petite." Quel drôle de personnage! Comment le comprendre? Il parle si peu. Il possède une intelligence extrême pour tout ce qui touche à son travail. Il sait par où commencer et comment s'y prendre quelle que soit la complexité de sa tâche. Il est capable de programmer un ensemble d'activités.

C'est de plus en plus souvent lui qui décide. Il n'impose rien mais il dit: "Si on faisait..." "Je pourrais peut être aller..." Si je donne un avis différent il accepte sans discuter, mais c'est toujours son choix qui était le meilleur. Je le vérifie chaque fois. Il a une relation particulière avec les bêtes. Elles l'acceptent du premier coup. Au début j'en étais un peu jaloux. Il sent ce dont elles ont besoin. Elles lui obéissent sans effort. Il passe des nuits auprès des malades. Il assiste à chaque vêlage. C'est vrai qu'il est un peu spécial. Comme ce vieux domestique vivant à Beaulieu dans mon enfance et qui était un peu rebouteux. Excellent guérisseur pour toutes les maladies des animaux. Il ne s'attachait ni aux gens ni aux lieux, allant de ferme en ferme, dormant dans les étables. Chaque automne il allait en ville. Il achetait des vêtements et jetait ceux qu’il portait depuis un an. Il prenait une chambre, toujours dans le même hôtel, et se déplaçait en taxi. Il mangeait bien, buvait beaucoup et revenait quand il avait dépensé tout l'argent gagné pendant l'année. Il avait l’air heureux entre ces déséquilibres, autant que les travailleurs qui s'évadent un mois d'été sur les plages avant de reprendre le collier. Renée est dans sa chambre. Elle n'a rien dit ce soir. A la fin du film elle m'a souhaité une bonne nuit. Elle n'a pas fermé sa porte. Je l'ai entendue se mettre au lit. Je fais le tour des étables pour m'assurer que tout est en ordre, j'éteins et je monte dans ma chambre. Nous avons cinq jours et cinq nuits à passer seuls. Je ne sais ce que sera demain.


Ma vieille cousine vient de s'en aller. Fâchée. Après avoir longuement tourné autour du pot elle s'est décidée: "Vous ne devriez pas rester seuls. Les gens bavardent. C'est pas normal à votre âge, alors que Paul est parti. Si vous voulez je resterai jusqu'à ce qu'il revienne. Renée a éclaté de rire: "Les gens on n'en a rien à faire. Qu'ils s'occupent de leurs affaires." J'ai ajouté: "Ils ne venaient jamais prendre de mes nouvelles quand je vivais seul, alors maintenant je ne leur demande rien." En s'en allant la vieille m'a dit: "Attention Jean Louis, c'est Beaulieu qu'elle veut. Renée est une fille facile et Paul est un original comme le vieux Baptiste, son grand oncle." Ainsi le vieil original que j'avais connu était l'oncle de Paul.

 

 

 

Cette vieille avec son besoin de tout enlaidir et son souci du qu'en dira-t-on m'a libéré. Qu'importent les gens! Qu'est-ce que je peux attendre d'eux? Ils parleront dans mon dos mais me souriront parce que je suis Lagrange de Beaulieu. J'ai une belle ferme et de l'argent, alors ils me salueront toujours. Ma vie ne regarde que moi. Je décide seul. Paul rentre après-demain. Sa femme est dans mon lit. Elle est montée dans ma chambre au lieu d'aller dans la sienne. Je l'ai rejointe après avoir fait ma tournée habituelle. Je ralentissais mon pas alors que j'avais envie de courir. Je l'imaginais nue dans mon lit. Je n'avais ni peur ni honte. Renée est faite pour l'amour. Elle s'y donne totalement. Cette nuit est la plus folle que j'aie vécue. Folle et douce, et riche, et belle, et... Je n'en reviens pas, moi le vieux garçon racorni, d'avoir accepté toutes ces choses invraisemblables. Je repense à ce qu'a dit la vieille. Qu'importe qu'elle en ait connu d'autres! Elle est bien avec moi. Elle ne peut jouer la comédie à ce point. Elle s'affaire ce matin, silencieuse et discrète, tellement éloignée de la femme de cette nuit. Nous nous occupons de Marie Louise, nous parlons de la télévision, sans aucune gêne. Elle me vouvoie toujours. Même la nuit. Même dans les moments les plus tendres et les plus fous. Paul rentre demain. Je vais rejoindre sa femme. Dans mon lit. Hier, comme je lui demandais si elle employait un contraceptif elle m'a dit: "Oui. Je prends la pilule." Un peu plus tard elle a repris: "Si vous voulez je peux arrêter. J'aimerais tant avoir un enfant de vous. Vous auriez quelqu'un pour qui travailler. Quelqu'un à qui laisser votre ferme." Un enfant! Il ne pourrait pas porter mon nom mais ce serait mon enfant. Un fils avec qui je pourrais faire tout ce dont je rêvais avant qu'Elise... Qu'importe le nom! Un fils que j'élèverai avec Marie Louise. Il ira à l'école à Lantinhac, puis au lycée, il reprendra l'exploitation... Je ne serai plus jamais seul. On doit pouvoir avec les techniques modernes de recherche de paternité obtenir la reconnaissance d'une filiation... Et Paul? Il a beau avoir des idées particulières sur la liberté mais de là à accepter qu'elle ait un enfant d'un autre, au vu et au su de tous... Partager les nuits de cette jeune femme est déjà un miracle.


Je n'ai plus écrit depuis plusieurs jours. Paul est revenu. Nous avons repris le travail. Nous nous entendons toujours parfaitement. Après avoir dit un bonjour distrait à Renée, il s'est changé puis il est allé retrouver les vaches. Il les caressait, leur parlait. Il n'en a pas oublié une. Il a pris le tracteur pour épandre le fumier, comme s'il n'était jamais parti. Aux questions de Renée il a simplement répondu: "Bof! L'armée c'est toujours pareil. J'ai perdu mon temps." Il m'a interrogé sur les veaux, les velles, les travaux... Quand je suis monté me coucher Renée était dans le lit. Elle a dit: "Paul est d'accord pour que je vous fasse un enfant. Il dit que je dois rester avec vous. Vous voulez bien un enfant de moi?" Depuis elle passe ses nuits dans ma chambre. Paul n'est ni plus sombre ni plus gai. Il n'a pas changé sa manière de vivre. Je ne suis même pas sûr qu'il ait accepté tout ça pour rester à Beaulieu. Quand j'aurai un enfant il me sera difficile de renvoyer la mère. C'est la meilleure garantie pour eux. C'est aussi la certitude pour moi de ne plus être seul. Je vais partager mon travail, mes journées, ma vie.


Jean Louis, Je vais me marier. Pascal et moi préférons cette formule. Je serai Madame Marton. Ce n'est pas pour les enfants. Il en a déjà deux et je n'en veux toujours pas. C'est simplement plus facile. Tu m'as réveillée. Tu m'as redonné confiance. Grâce à toi je vis. Merci.


Renée est enceinte. Nous venons de voir un gynécologue. Tout va bien. Paul m'a félicité. Un homme qui félicite l'amant de sa femme parce qu'elle en attend un enfant! Dit comme ça c'est grotesque et même sordide. C'est pourtant tout simple. Elle attend un enfant de moi. Il portera le nom de Paul. Il sera élevé avec Marie Louise. Je ne sais pas si elle m'aime. Je ne sais pas si je l'aime. J'ai besoin d'elle. Elle a besoin de moi. Nos journées sont calmes et sereines. L'avenir? N'est-ce pas déjà extraordinaire qu'il soit si riche?


Paul a rapporté un chien qu'un voisin lui a donné. Il est tout blanc. Renée l'a appelé Roxy.

 

Vous pouvez vous procurer ce roman
en m'adressant 10 € (frais d'envoi compris) 8 rue Croumaly 15 000 Aurillac

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