Bookmaker Bet365.com Bonus The best odds.

Marie retrouve Luce assise sous la varangue. Les enfants sont tranquilles. « Axel est parti. Il rentrera plus tard. Il boit souvent. » « C’est parce qu’il s’ennuyait. Ici ça ira mieux. Nous allons faire un tour dans les magasins. Il faut vous équiper pour la plage et acheter des vêtements pour la ville. »

Ils montent tous dans le minibus de location qu’elle a décidé de garder.

Dans le grand magasin ils ne se quittent pas. Ils se serrent en silence les uns contre les autres. Tout les étonne. Ils ne donnent aucun avis et Marie choisit pour tous. Les sacs s’emplissent de pull-overs, de shorts, de maillots, de chaussures... Une véritable aubaine pour le commerçant qui les accompagne jusqu’au véhicule.

Axel n’est pas rentré.

Cathy signale à Marie la disparition de la bouteille de rhum. « Ils sont chez eux. Ils peuvent boire, manger, casser même ou déchirer. Tout leur appartient autant qu’à moi. » « Peux-tu me dire qui ils sont et d’où vient cette soeur? Ta mère l’aurait eue avant son mariage? » « Non. C’est le contraire. Mes parents m’ont... adoptée. Mon père m’avait trouvée. Il m’a laissé une lettre où il me disait tout et... voilà. Je suis allée les chercher. C’est ma famille : mes neveux, mes nièces, ma soeur. J’ai même laissé à Mafate un homme qui est mon père. Le vrai. » « Tu ne peux pas dire ça. Ton vrai père c’est Monsieur Jean. Il t’a tout donné. Il a vécu pour toi. L’autre t’a abandonnée... » « Tu ne sais pas de quoi tu parles. Tais-toi! »

Consciente de la dureté de son ton elle prend la vieille femme dans ses bras et dit : « Pardonne-moi. Aide-moi. » « Je ferai ce que je pourrai. Mais ce sont des sauvages. Si tu avais vu les chambres. Et la salle de bains. Ils n’ont rien de commun avec toi. » « Ils apprendront. Tu verras. Les enfants s’adaptent vite. » « Eux peut-être. Mais leurs parents? Que pourras-tu faire pour ce grand cafre qui boit? Et cette soeur qui passe son temps assise à ne rien faire? Ils ne te ressemblent pas. » « Il faut leur laisser le temps. Je vais m’en occuper. »

 

Marie aprend aux enfants à utiliser le magnétoscope et la télécommande. C’est tout de suite Mélanie qui impose ses choix. « Luce, tu veux m’aider à mettre le couvert? » Elle montre à sa soeur où se placent fourchettes et couteaux. Elle lui dit à nouveau à quoi servent les appareils ménagers. Luce suit gentiment sans poser la moindre question, comme si rien ne l’intéressait.

Pierre ne vient pas déjeuner, retenu par son travail. Axel n’est toujours pas rentré. Luce n’a pas l’air inquiète. Les enfants ont du mal à s’arracher à la télévision. Le trésor amassé par Jean pour ses petits-enfants les ravit : ce choix de cassettes suscite déjà des conflits entre grands et petits.

Marie doit insister pour les conduire à la salle de bains. « Regarde, nos mains sont propres. On n’a pas touché la terre. » « Vous avez touché la voiture, les murs, les vêtements, tout ce que d’autres avaient sali. Les microbes sont partout, même dans l’air. Il faut se laver souvent. Je vous achèterai des brosses pour vos dents. »

Ils rient avec leur mère de ces craintes bizarres. Comme leurs mains sont propres ils s’en servent encore de temps en temps pour conduire le riz à leur bouche. A la fin du repas il faut encore se laver les mains et se brosser les dents.

Chacun met son maillot pour aller à la plage. Le minibus longe à nouveau la mer par la route de la corniche. Marie explique à quoi servent les filets métalliques collés à la falaise. « Si on en avait mis à Mafate mon frère n’aurait pas été tué par les rochers » dit Luce.

La houle projette de l’eau sur la voiture, effrayant les enfants qui s’agitent beaucoup. Ils montrent les camions, les constructions du Port, un gros bateau au large et toutes ces voitures qui roulent à une vitesse folle. Ils observent les gens dans les embouteillages entre Saint-Paul et La Saline. Marie choisit l’extrémité de la plage qui termine le lagon près de la pointe de Trois Bassins où il y aura moins de monde. Elle n’a pas besoin de recommander la prudence. Seuls les jumeaux acceptent de mettre les pieds dans l’eau. Les autres refusent de s’avancer. Elle les fait asseoir sur la bordure de sable humide où la vague vient les toucher. Ils poussent des cris et s’enfuient sur le sable sec. Même Luce a roulé pour s’éloigner de l’eau. Marie regarde ce corps qui devrait ressembler au sien. Des jumelles! Des vraies certainement. Pierre la reprendrait en disant qu’il n’y en a pas de fausses. Il les appellerait homozygotes. Toutes deux nées d’un même oeuf qui s’était partagé. Leurs yeux ont la même couleur et leurs cheveux aussi. Leurs oreilles sont identiques ainsi que leur dentition, même si Luce a perdu quelques molaires en raison de la mauvaise nourriture et des maternités. Pierre qui l’a observée a noté ces nombreux éléments gémellaires. C’est la vie qui a modelé leurs corps. Une meilleure alimentation et les années d’entraînement de la prof de gym ont affiné Marie pendant que les naissances et l’inactivité arrondissaient Luce.

En observant sa soeur et les enfants, Marie voit que la douche n’a pas effacé toutes les traces anciennes. Comment leur dire qu’ils sont sales et que c’est dangereux? Comme à ses petits sixièmes à la rentrée elle fait faire à ses neveux un train qui se promène sur la plage et finit par marcher dans l’eau. Au bout d’une demi-heure les petits n’ont plus peur. Le soleil d’août est moins chaud que celui de l’été, mais ils sont habitués à l’altitude et à des eaux plus fraîches dans leurs ruisseaux de montagne. Ils cherchent des coquillages et courent dans le sable. Luce et Mélanie restent allongées sur les serviettes observant les autres baigneurs, touristes pour la plupart. Les jumeaux ricanent en se montrant deux jeunes femmes à la poitrine nue. Ces choses ne se font pas en dehors de la case où la promiscuité dévoile souvent plus. Lorsque c’est l’heure du retour ils essuient un peu du sable collé et se précipitent vers le minibus.

Des sifflements et des plaisanteries les accueillent à la descente du véhicule. Axel est là, assis sous la varangue avec deux individus à l’allure de clochards.


« J’ai trouvé mes amis. Je les ai invités à boire un coup. »

Personne ne répond. Marie s’enroule dans une serviette pour éviter les regards des ivrognes et entraîne les enfants à la douche. Comme Luce ne les a pas suivis elle en profite pour frictionner ses neveux avec le shampooing et le savon. Les douches et les bains auront vite raison des traces de crasse. Il sera plus difficile de délivrer Axel de ses habitudes.

Cathy n’est pas dans la cuisine. Marie, un peu inquiète, la découvre dans sa maison.

« Tu as vu ces ivrognes! Ils sont entrés partout. Ils ont pris les bouteilles et ils buvaient au goulot, assis dans le salon. Je les ai mis dehors. J’ai dû les menacer d’appeler la police. Ton beau-frère a pris peur mais les autres lui disaient qu’il ne risquait rien et qu’il devait me renvoyer. Ah! Si ton père était là! Tu ne te rends pas compte des risques que tu cours. »

« Ils vont changer tu sais. Ils vivaient dans un autre monde. Aide-moi. C’est ma famille. J’aurais dû être comme eux. Nous devons leur apporter ce que nous connaissons, tout leur apprendre. »

« J’ai fermé le bureau de ton père. Je ne voulais pas qu’ils fouillent partout. »

« Tu as bien fait. Ce soir je resterai là. Tout ira bien. »

Luce est assise au milieu des hommes, toujours en maillot de bain. Elle a simplement posé une serviette sur ses épaules pour se protéger du froid.

« Il a pris mon argent » dit-elle à Marie « il ne me reste plus rien pour les enfants. »

« Combien avais-tu ? »

« Peut-être mille francs, peut-être pas tout à fait. »

« Viens. » Elle lui remet une liasse de billets que Luce n’ose pas prendre.

« Ça va te manquer. »

« Ne te fais pas de souci. J’en ai encore. »

Cathy arrive en criant: « Ils partent avec les bouteilles et des vêtements de ton père. Appelle la police. »

« Calme-toi. Ce n’est rien. S’il n’y a plus rien à boire ils ne seront plus tentés. Quant aux vêtements j’aurais dû les donner aux pauvres. S’ils sont venus se servir c’est du travail en moins. »

« Mais tu deviens... Il faudra qu’ils brûlent la maison pour que tu comprennes ! »

« Ça suffit! Tais-toi! Va préparer le repas! »

La vieille femme part en pleurant. On ne lui a jamais parlé sur un tel ton au cours de ces années. Elle murmure : « C’est un bien grand malheur qui est venu avec ces gens. »

Marie va s’habiller au moment où Jacques entre. Elle l’embrasse en riant alors qu’elle sent monter ses larmes. « Tu bronzes la nuit ou c’est une nouvelle mode vestimentaire? Le roulé de serviette va faire fureur dans les villas cet hiver. » Elle ne veut rien lui dire pour ne pas ajouter à ses soucis. Il est préoccupé par l’avenir de son fils unique menant une vie de bohème. Il n’en parle jamais pour ne pas importuner les autres, lui qui est toujours prêt à aider.

« As-tu des nouvelles des bébés disparus? »

« Pas encore. C’est un vieil ami qui préside maintenant « les enfants de la terre » avec qui nous avions travaillé ton père et moi. Il m’a promis de faire les recherches. Nous avons eu beaucoup de plaisir à évoquer des souvenirs de jeunesse. Et toi? Comment se passe l’éducation des Mafatais? »

« Ils découvrent le monde : les magasins, les routes, la mer, la douche, les serviettes et les couteaux. C’est le magnétoscope qui leur pose le moins de problème. »

« C’est que la motivation seule compte dans les apprentissages. Es-tu sûre d’avoir raison en leur apportant notre vie? La leur n’a-t-elle pas des valeurs aussi fortes? »

« Je ne me suis pas posé cette question. Tout est allé si vite. Mais si tu savais où ils vivent, sans aucun confort ni hygiène... »

« Je sais. Depuis près de trente ans j’entre dans des cases la misère plus souvent que dans des villas. J’ai vu ce que cachent les murs et ce que masquent à peine les tôles. J’ai aussi appris que le bonheur n’est pas forcément dans les belles résidences et les grosses voitures. J’ai vu l’alcool faire des ravages et l’oisiveté liée à la promiscuité apporter l’inceste et la violence. Mais l’amour s’y rencontre aussi qui manque en d’autres lieux. Je suis incapable de dire : Il faut! Il ne faut pas! Ce que je sais pour l’avoir souvent vu c’est que les ruptures apportent des traumatismes là où les habitudes sont fortes et le mode de vie étroit.

En fait je ne sais rien. Si tu crois avoir raison je t’aiderai. Autant que je pourrai. »