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Marie va se doucher puis elle appelle Pierre. Elle lui annonce l’arrivée des huit Mafatais. Daniel fera deux voyages. Pierre louera un minibus et avertira Cathy.

Elle retrouve son père et lui annonce le départ. Elle a parlé au gardien du gîte qui a promis de le voir chaque jour. Il téléphonera si quelque chose ne va pas. Bien sûr il sait tout de l’histoire des jumeaux qui a fait le tour de l’îlet et peut-être même du cirque.

Marie demande à son père de lui raconter sa vie. Il dit que les jours étaient toujours les mêmes. Il ne parle que de la disparition de son fils. Il n’en guérira pas. Il ne lui reste que des habitudes de survie au milieu desquelles le passé n’a rien à faire. « Vous souvenez-vous du jour où il a fallu choisir quel bébé devait partir? Pourquoi Luce est-elle restée? Pourquoi suis-je partie? Est-ce le médecin qui décidait? » « Je ne me souviens pas. C’est loin tu sais. Mais c’est ta mère qui a voulu garder Luce. Elle ne pleurait pas. Elle était plus tranquille. Toi tu t’agitais beaucoup. Tu étais plus petite. Il fallait qu’une parte. Pour moi vous étiez pareilles. Je vous voyais très peu. J’étais toujours dehors. On travaillait beaucoup. Les champs étaient bien loin. On a cru ce qu’il nous disait. » « Nous avions quel âge? » « Cinq ou six jours, peut-être une semaine. » « Vous n’aviez pas fait de déclaration à la Mairie? » « En ce temps-là on ne se pressait pas. Quand quelqu’un passait on lui disait les naissances. Quelquefois les petits étaient morts. Ça arrivait souvent. On les enterrait sans rien dire. La vie a bien changé. »

Sa mère a pu la laisser partir parce qu’elle était moins lourde et pleurait plus souvent.

Bien sûr elle a lu des livres et des études sur l’histoire et même l’éthologie. Elle a beau savoir que l’instinct maternel et l’amour du même nom sont inégalement vécus et partagés.

Elle a commencé sa vie par ce refus: abandonnée par sa mère. Elle comprend la crédulité de ces gens abusés. Qu’ils les aient abandonnées ensemble lui ferait moins de mal. L’autre a été choisie pendant qu’on l’abandonnait. Sélection naturelle. Hasard. Il faut garder les plus forts pour la survie de l’espèce.

Mais là il est question d’elle: rejetée par sa mère!

Marie lève la tête pour apercevoir le ciel tout en haut de ces murs immenses qui ferment la prison. Là-haut serait un dieu qui ordonne de telles choses. Elle n’y croyait plus mais sa colère est plus forte que sa peine: « dieu méprisable qui fait souffrir des enfant, si tu existais je te haïrais! » crie-t-elle vers le haut de la falaise.

Elle ne pourrait vivre dans ce trou, elle qui dit si souvent que la supériorité humaine c’est l’adaptation, qu’on peut être heureux n’importe où, veut fuir cet endroit où elle étouffe.

Il faut qu’elle sache encore. Elle revient demander à son père: « Il y avait Luce et Axel. Qui étaient les deux autres? » « J’y ai beaucoup pensé depuis hier. Chez Clain c’est une fille. Celle qu’ils ont gardée n’habite plus ici. Je crois qu’elle fait l’école quelque part sur l’île. Ceux-là ce sont des Yabs. Ils habitaient du côté de la Nouvelle. Le dernier devait venir des Orangers ou de l’îlet à Malheur. Je ne me souviens pas. Chez les Montoussamy ils sont un peu plus noirs, des Malbars sans doute. Voilà. Je t’ai tout dit. Crois-tu que tu fais bien en remuant tout ça? Ils ont chacun leur vie. Ils seront différents. Personne ne sait rien. Tu vas leur apporter le malheur en voulant tout changer comme l’autre l’avait fait en vous emportant. » « Mais je suis si heureuse de vous avoir retrouvés. Maintenant je sais d’où je viens. Je dois réparer le mal qu’il a fait. Nous reviendrons bientôt. Appelez-moi si quelque chose ne va pas. »

Marie descend chez sa soeur sans oser embrasser le vieux. Hier il n’a pris ni Luce ni les petits dans ses bras. Est-ce de la réserve ou de l’indifférence? Il est comme tant de vieux qui ne vivent que pour manger, boire et dormir. Encore vivant ?

Elle part en courant comme si elle l’abandonnait.

Chacun est habillé de neuf. Ils finissent le cari. Marie et Axel partiront avec les petits. Luce les rejoindra avec les trois autres.

Tous sont très émus et courent en tous sens. Soudain ils s’affalent dans l’herbe et personne ne bouge plus.

L’hélicoptère se pose. Daniel prend Marie dans ses bras et lui dit doucement: « Je suis prêt à t’aider autant que tu voudras. Pense quand même à Pierre. Il a l’air malheureux. Ta vie est avec lui et avec vos enfants. Ne les abandonne pas pour une chimère. »

C’est le meilleur ami de Pierre. Ils sont aussi proches que l’étaient Jacques et Jean. Comme si les hommes avaient toujours besoin d’un autre qui leur ressemble sur qui s’appuyer.

Marie aide les enfants à monter puis s’installe.

Daniel leur fait découvrir le cirque comme ils ne l’imaginaient pas. Ils n’en connaissent même pas tous les pitons et les ravines. Leur curiosité ne les a pas conduits très loin.

Pierre est sur l’héliport. Marie se jette dans ses bras séchant vite une larme qu’il a le temps de voir. « Aide-moi. J’ai tant besoin de toi. Je ne sais plus qui je suis ni vraiment ce que je veux. » « Tu sens bon la fumée. Tu t’adonnes au zamal? »

Elle serre la main qui tient la sienne et se sent soudain plus forte. Ils sont deux. Tout va bien.

Axel attend sans parler, moins à l’aise que chez lui. Il se met soudain à houspiller les petits qui pourtant ne font rien.

Marie les présente tous à Pierre et raconte ces deux journées si pleines. Les joies d’abord et la découverte de son abandon par sa mère. « Ta soeur est-elle vraiment ton double? Aurais-je du mal à vous distinguer? » « Tu verras. Nos vies ont été différentes. Elle était mère à seize ans. Elle a travaillé très jeune. Sept maternités changent un corps. Et la faim aussi parfois... Mais nous nous ressemblons. » « Vous connaissez mon frère? » demande Axel à Pierre. « Est-ce qu’il est riche lui aussi? » « Non je ne le connais pas. Il faudrait savoir où il est. J’en ai parlé avec Jacques. Nous avons cherché ensemble pour quelles organisations avait travaillé Jean. Il se souvient très bien d’un voyage à Madagascar et d’enfants pris en charge par l’association pour laquelle il militait. Il a envoyé des courriers. Nous devrons attendre les réponses. »

L’hélicoptère revient déjà. C’est vrai qu’on est très vite dans cet autre monde si différent.

Les enfants se rassemblent. Ils connaissent très bien les hélicoptères alors que les voitures les surprennent en passant sur la route voisine. Ils font partie de leur quotidien. Ils ponctuent leurs journées trop longues en apportant le seul élément de variété.

Les jumeaux ne se quittent plus après cette brève séparation. Ils ont tant à se dire.

Pierre s’avance vers Luce pour porter les paquets. Il embrasse Mélanie et les autres enfants.

Il observe la soeur de Marie. Qu’elle puisse être sa jumelle paraît invraisemblable. Cette femme sans âge et... Comme chez Axel tout à l’heure, l’oeil exercé du médecin a repéré les effets de l’alcool. Il en voit chaque jour les ravages chez les déracinés ayant perdu leurs repères. Ce sont les séquelles de ce que certains appellent une culture et qui n’est qu’un quotidien avec son organisation, son cadre et ses références. Dans ce monde où tout bouge ils ont pris trop de retard. Ce qui faisait leur vie s’est effondré sous eux. Le travail est parti. La consommation est là dont on leur accorde les miettes. La famille elle-même n’a plus de raison d’être. Elle n’est plus le refuge. La sécurité se trouve à la Mairie, à l’O.N.F. ou à la Poste.

En longeant l’océan qui moutonne, ils n’en reviennent pas de voir ces camions, ces motos et tous ces gens partout. Le calme revient avec l’entrée dans le jardin.

Cathy vient vers eux. Elle n’a pas compris qui étaient ces cousins de Mafate. Elle connaît ce cirque comme tous les Réunionnais: depuis le Maïdo. Elle s’est étonnée qu’on puisse vivre dans ce trou, sans magasin ni route. Elle qui ne quitte jamais sa case au fond de son jardin habite Saint-Denis qui est la capitale. C’est une grande ville avec des cinémas, le théâtre et les fêtes. Elle n’y va jamais, pourtant si elle voulait... Enfin sa vie est différente de celle de ces sauvages. C’est la supériorité ordinaire du citadin qui se sent fort de la masse de ceux qui vivent comme lui par rapport aux ruraux coupés du monde.

Les enfants regardent la grande maison. C’est une ancienne case créole avec des murs en bardeaux et un toit de tôle bordé de lambrequins. Toute blanche, elle rayonne dans son bel écrin vert. Ils accompagnent Marie qui leur dit l’utilisation des nombreuses pièces.

Pierre est très surpris. Elle qui aime tellement cette maison et tout ce qu’elle renferme est pourtant prête à l’abandonner à ces gens... c’est une vraie folie!

Chacun choisit sa chambre. Les lits sont faits. Mélanie va garder avec elle le plus jeune de ses frères. Les jumeaux seront ensemble et les deux filles occuperont la dernière pièce. Cathy les suit partout, grondant les petits: « Ne touche pas ces jouets, ils sont à Hervé et Sylvie. Attention au tapis... » Marie l’embrasse et lui dit doucement : « Ils sont ici chez eux. C’est toute ma famille. Tout ici leur appartient. Leur bonheur m’importe plus que tous ces meubles bourgeois et ces vieux souvenirs. Laisse les découvrir. Aide-les s’il te plaît. Aime-les comme moi. »

Les petits courent dans le jardin. Les grandes observent depuis le portail ceux qui passent et les immeubles du bout de la rue. Elles sont allées à Cilaos et même une fois à Saint-Louis, mais c’était en touristes et non pour y vivre. Les adultes sont assis dans le salon de tamarin des hauts. Ces meubles, dont on dit qu’ils représentent la culture créole, Luce et Axel les découvrent. Leur culture à eux c’étaient les sièges en bois brut ou la pierre du volcan. C’est maintenant le plastique. Ce salon vient d’une adaptation du mobilier que les immigrants avaient laissé chez eux. Le bois n’est même plus d’ici.

Tous quatre sont mal à l’aise. Marie fait des projets : « Nous irons acheter des vêtements pour vous tous. Je vous montrerai les beaux endroits de l’île. Nous irons au volcan et à Gillot. Vous serez bien ici. Les enfants vivront mieux. »

Cathy demande si elle apporte les bouteilles ou si on passe à table.

C’est Pierre qui répond : « Nous avons un peu faim. J’appelle les enfants. » Chacun s’assoit à la place désignée par Marie. Elle n’a pas osé envoyer les petits se laver les mains. Les parents n’y sont pas allés non plus. Cathy n’a rien épargné : chacun a deux assiettes et deux couteaux, fourchettes ou cuillères. Ils regardent ces verres et serviettes prenant conscience qu’un monde les sépare qui est aussi haut que les remparts du cirque. Cathy dépose les plats. Elle s’est surpassée. Elle voulait faire plaisir à sa « petite » comme elle appelle toujours Marie. Le cari Ti-jac est là ainsi que les bichiques. Elle sert les enfants, Marie s’occupe des adultes. Elle explique aux petits comment il faut s’y prendre, quel couvert on doit utiliser, avec quoi mélanger. Les grands tentent de suivre. Le repas de fête devient une rude épreuve. Les sourires reviennent avec les grains accompagnant le riz. Ça ils connaissent. Le plus terrible reste à venir : Cathy a préparé le cari des riches et dépose sur la table un superbe plat de langoustes. Les enfants s’émerveillent devant ces gros camarons. Marie décortique les crustacés et donne à chacun une queue sortie de sa gaine.

Luce et Axel ont bu du vin blanc puis du rouge que Cathy sert comme d’habitude. Pierre a eu beau dire : « Laissez, je m’occuperai du vin », elle a continué à emplir les verres.