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Elle se retourne et dit à une femme ronde et sans âge qui arrive en soufflant: « Maman il y a une dame qui dort près de la case. »

Marie est sûre qu’elles se reconnaissent: « Je m’appelle Marie... et ... » non, elle ne peut tout lui dire aussi brutalement. « Moi c’est Luce et ma fille Mélanie. Vous avez vu le vieux? Il ne doit pas être loin. » « Il dort. J’ai mangé avec lui. Il m’a parlé de vous et de vos frères et soeurs. » « Il n’y en a plus aucun. Ils sont morts en naissant ou tout petits. Le seul qui restait dort là-bas sous les pierres. La montagne est tombée. Il est resté dessous. Un jour on y aura droit aussi. »

Son discours commencé en français se termine en créole. C’est en créole que Marie lui répond: « Pourquoi rester ici à risquer votre vie et ne pas partir vers un endroit plus sûr? »

Luce la regarde, étonnée: « Partir pour aller où? C’est ici qu’on est nés. Ici est notre maison et ... » « Maman vous vous ressemblez beaucoup la dame et toi. Vous avez le même visage. » Marie sourit à sa soeur. Bien sûr qu’elles se ressemblent. Comme de vraies jumelles.

Elle s’approche et prend la main de celle dont elle a toujours rêvé. Cette moitié d’elle-même qui serait aussi une autre. « Je suis ta soeur. Ta soeur jumelle. » « Vous êtes folle ! » Dit Luce en arrachant sa main. « Je n’ai pas de jumelle. Vous n’êtes qu’une chinoise. On se ressemble toujours comme dit mon mari. »

Le vieil homme apparaît disant de sa voix sourde: « Elle a raison. C’est ta soeur. Quelques jours après votre naissance un docteur qui vivait ici nous a dit que les jumeaux portaient malheur. Ils risquaient de mourir ensemble. Il fallait en laisser partir un pour que l’autre vive. Ta mère t’a choisie. Il a emporté l’autre. Quelques jours plus tard, quand il est revenu, il voulait que ta soeur reste avec nous. Nous n’avons pas voulu. Ce matin elle était devant la porte. Elle savait. Axel aussi avait un jumeau. Il est parti avec le médecin. »

Le visage de Luce ne s’éclaire pas un instant. Marie ne sourit plus. Elle a encore dans l’oreille la phrase du vieil homme: « Ta mère t’a choisie. »

Elle n’avait pas pensé à cette évidence: quelqu’un avait dû choisir. Et c’était sa mère. Une mère avait pu laisser partir un de ses bébés en gardant l’autre. Elle l’avait rejetée!

Comment est-ce possible?

Si on lui demandait de sacrifier Sylvie pour qu’Hervé puisse vivre ou l’inverse... Oh! Non! Aucune mère ne saurait faire ce choix!

Luce n’y est pour rien. Sa mère seule est en cause.

Elle s’adresse à la jeune fille: « Comment t’appelles-tu? Quel âge as-tu? » « Mélanie. J’ai quatorze ans. » « Tu vas au collège. » « Ici c’est pas facile » dit la mère « il faut aller à Cilaos pour toute la semaine. C’est trop dur. Et puis à quoi ça sert? Il n’y a pas de travail. A seize ans ils reviennent. On en sait bien assez. » « Mais que... » Marie s’interrompt. Elle doit d’abord comprendre. Ecouter sans juger. En quoi sa vision de la vie serait-elle supérieure à elle des autres ? Les pauvres ont fui les bidonvilles pour s’accrocher aux ravines. C’est plutôt mieux qu’avant. Les cases sont aussi fragiles mais elles sont espacées, nichées dans la verdure. Les entassements ont disparu. On a fait des immeubles plus confortables. Bien sûr on voit des corps dans les rues, couchés à même le sol. S.D. comme on devrait dire d’eux, le F. n’ayant aucun sens qui laisserait entendre qu’ils ont une résidence mobile. Tous ces exclus du système survivent dans les villes. Il vaut mieux être à Mafate menant la vie simple des premiers habitants. Luce et Mélanie sont entrées dans la case du père qui dit: « Viens avec nous. » Ils s’assoient pendant que Mélanie s’affaire à la cuisine. Deux bambins arrivent en courant. Ceux-là sont des jumeaux. Avec deux parents jumeaux eux-mêmes, la probabilité s’est trouvée renforcée. « Combien as-tu d’enfants? » « Six. Ces deux-là suivent une fille qui a trois ans de moins que Mélanie. J’en ai perdu un autre entre les deux. Après vient un garçon et encore une fille. Comme je n’en voulais plus ils m’ont opérée. On est enfin tranquille. C’est bien assez difficile de les faire manger et de les habiller. » Les deux gamins regardent l’inconnue. « Il paraît que c’est ma soeur » reprend alors leur mère. Une soeur qui serait partie quand j’étais petite. Elle nous a retrouvés. » « Un médecin nous a pris. Nous étions quatre petits. Tous les quatre des jumeaux dont les frères et sœurs sont restés ici. Votre père en avait un qui est parti aussi. Cet homme m’a élevée. Il vient de mourir en me laissant une lettre. Alors je suis venue. » « Où habitez-vous? » demande Mélanie. « Á Saint-Denis. Au Brûlé. Sur les hauteurs. J’ai deux enfants qui ont sept et cinq ans. Ce sont vos cousins. Leur père est médecin, moi je suis professeur d’éducation physique. »

Luce rompt le silence : « Qu’est-ce que vous voulez faire? Nous on n’y est pour rien. Même le père n’a pas voulu faire de mal. » « Je voulais vous connaître, vous aider si vous le voulez. Cet homme n’était pas vraiment riche mais il a beaucoup travaillé. Il laisse de l’argent ici et en Métropole. Cet argent est à vous autant qu’à moi ou aux autres. C’est à tous qu’il a fait du mal. Tous doivent en profiter. Vous pouvez vivre dans la maison de Saint-Denis. Je vous aiderai. Vous ne manquerez de rien. Il fait moins froid là-bas, le soleil reste plus longtemps. Pour les enfants ce sera mieux de vivre en ville. »

Elle s’adresse au vieil homme qui les écoute à peine: « Vous viendrez avec nous. Ma maison est confortable. Elle est à l’écart des routes. On entend les oiseaux. » « Oh! Non. C’est ici que je veux mourir. Je n’ai besoin de rien. Je ne dépense même pas tout l’argent que le facteur me porte, Luce et ses enfants prennent ce qui reste chaque mois. Ici je connais tout. Si les petits s’en vont ce sera plus dur, mais je reste déjà plusieurs jours sans voir personne. La boutique n’est pas loin. »

Une larme coule sur la joue du vieil homme qui murmure: « Il me reste à mourir, tout seul, comme une bête. Je savais bien que tu te vengerais. »

Marie ne sait plus que dire. Elle doit apprendre à les connaître, ne rien bousculer. Elle ne veut surtout pas leur faire de mal.