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Une fois changés ils prennent la route de Saint-Denis. Ils s’arrêtent souvent. Lina voudrait tout montrer de ce qu’elle connaît à son compagnon : le gouffre de l’Etang Salé où la mer entre avec violence, la longue plage de sable noir que la houle recouvre de ses vagues immenses, les surfeurs de Saint-Leu qui défient les requins, la ferme des tortues, le lagon de Saint-Gilles et même le Port.

Elle qui ne voyait plus rien s’enthousiasme aujourd’hui de toute cette beauté.

Les enfants courent vers Lina et embrassent Keba qui se penche vers eux.

Jacques dit:

« Vous allez vivre une dure journée. C’est l’examen de passage. Nous allons essayer de tout connaître de vous sans avoir l’air trop curieux pour savoir qui vous auriez été en restant à Mafate, par comparaison à ce que vous êtes devenu. Soyez rassuré, nous ne vous voulons aucun mal. Si je vous parle aussi franchement c’est pour vous convaincre que vous êtes bien chez des amis. »

« Quel drôle de discours » dit Marie « c’est vrai que mon père parlait toujours directement, mais toi, tu savais y mettre un peu plus de formes. »

« Oui » reprend le vieil homme « c’est aussi pour lui que je parle. Et parce que nous n’avons plus le temps d’échanger beaucoup. »

« Bien reçu mon vieil ami » dit Pierre «  nous trouverons plus de temps pour parler. Aujourd’hui c’est fête. L’aventure touche à sa fin. Les jumeaux sont retrouvés. Les réponses aux questions de Jean viendront en leur temps. »

Marie embrasse Lina et la retient un instant: « Tu es heureuse. Tu n’as pas besoin de parler…mais il faudra que tu me dises…Tu vois que la vie est belle. »


Jacques sert le champagne.

« A Keba !» dit Marie en levant son verre « à ton bonheur ici. » « Merci. Je veux vous dire, avant d’avoir trop bu, combien je vous suis reconnaissant. Grâce à vous je reviens à la vie. »

« J’avais trouvé une soeur » reprend Marie « et il me semble que tu viens de me la prendre. »

« C’est très bien » dit Pierre « avec tous ces frères, ces sœurs et tous ces amis d’enfance j’étais en train de perdre ma femme. »

Cathy s’est surpassée: carry Ti-jac, bichiques, langoustes... C’est un menu de fête. Jacques et Pierre se relaient pour emplir les verres de champagne.

« Si deux médecins le prescrivent, nous ne dirons rien » remarque Keba « mais je pense à vos malades... »

« Nous n’en avons pas. Aujourd’hui nous sommes en congé. Nous ne conduirons pas. Rien ne nous empêche de rouler sous la table. »

« En voilà une conception agréable de la fête » dit Marie en entraînant Lina « laissons-les cuver leur alcool. »

« Alors si j’ai bien compris... »

« Nous nous aimons » dit Lina rayonnante «  c’est merveilleux. »

« Mais tu ne le connais pas et tu sais si peu de choses de la vie. »

« Je connais le vide de ma vie passée. C’est tellement inespéré. Tu verras, il est...bon. »

« Avec ces yeux émerveillés tu dois bien voir quelque chose. Tu sais que je suis là. »

Lina sourit. Elle n’a pas vu le monde traversé par Marie, mais la vie...

Les enfants vont jouer chez des amis. Cathy, comme d’habitude, a refusé l’aide proposée : « vous allez me gêner. Allez vous asseoir. »
Ils restent tous les cinq dans les fauteuils de la varangue.

« Un de mes amis propose un emploi pour Keba » dit Pierre.

« Vous pouvez vous installer ici » ajoute Jacques « la maison est trop grande pour moi. »

« Merci » répond Keba « je suis jardinier à Entre Deux. »

« Mais ce n’est pas un travail » dit Pierre « c’était juste pour l’administration... »

« Qu’est-ce qui est un travail? » interroge Keba « je passe deux ou trois heures à m’occuper du jardin. J’entretiens et répare la maison. Je vais la repeindre et peut-être construire un toit pour protéger la terrasse des fortes chaleurs. J’ai un programme pour plusieurs mois. »

« Mais ce n’est pas un métier » insiste Jacques.

« Voilà un nouveau mot » s’enflamme Keba « Pierre parlait de travail et vous de métier. Un travail n’aurait de valeur qu’en fonction de l’argent qu’il rapporte. Un maçon qui construit des lieux de vie quarante heures par semaine est moins considéré qu’un notaire qui enregistre des ventes. L’un gagne le S.M.I.C. et l’autre dix fois plus. Certains restent même au bord de leur piscine, donnant par téléphone l’ordre d’acheter ou de vendre des actions. C’est leur argent qui « travaille » et tout le monde les considère comme des gens importants.

Mon métier c’est donc jardinier, et cuisinier aussi ; charpentier à l’occasion ; mécanicien si nécessaire. Je sais faire tout ça. Ce que je ne sais pas je suis prêt à l’apprendre. Sachant vivre de peu je n’ai pas besoin de perdre ma vie à gagner beaucoup. »

« Nous ne voulons que t’aider » dit Pierre.

« Je sais. Excusez-moi. C’est un sujet qui m’est cher. Il y a aussi le champagne qui me libère un peu trop.

Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, a-t-on fait dire aux dieux pour condamner les plus faibles à travailler pour les autres. Ils croient aller ainsi vers le paradis promis, celui dont seraient privés les riches de ce monde. Car l’histoire est bien faite qui ajoute: -heureux les pauvres, ils seront à la droite de dieu.-

Les moyens d’exploitation sont en place. Ce sont toujours les mêmes qui paient pour les aéroports qu’ils n’utiliseront jamais ou pour les opéras qui ne les recevront pas. Ils travaillent pour se nourrir à peine et permettre aux nantis d’avoir toujours plus. Les religions servent les forts. Les missionnaires traquent les derniers indiens et leur apportent les «  vraies » valeurs: le travail bien sûr, et puis l’argent et la consommation. Ils reçoivent tout ça pour rien, ou si peu: juste leur liberté qu’ils laissent en contrepartie.

On ne me prendra plus la mienne.

Le Meilleur des mondes d’Huxley n’est pas pour moi. »

« Mais d’où viendra l’argent? Parce que c’est facile ce discours quand d’autres fabriquent les meubles, produisent l’électricité, créent des médicaments...Enfin permettent au monde de fonctionner » dit Pierre.

« J’ai la chance qu’on me paie » dit Lina en entrant « largement assez pour faire vivre plusieurs personnes. Même si une de mes heures est moins rémunérée que celle d’un pharmacien elle l’est beaucoup plus que celle d’un maraîcher. Et pourtant une heure d’être humain c’est toujours une heure. »

« Ca ne te gênera pas de dépendre ainsi? » demande Marie à Keba

« Quel drôle d’amour serait celui qui pourrait mettre en commun des esprits et des corps et maintiendrait à part des comptes en banque» répond Keba en riant « ce que je dis avec trop de fougue ne veut pas être un jugement. Chacun mène sa vie. Chacun choisit ses valeurs. Il se trouve que Lina et moi, par des chemins différents, avons eu le loisir d’apprécier les biens matériels. Tous deux nous avons été pauvres. Et nous avons vécu. Tous deux nous avons été seuls et c’est tellement pire. »

« Oh! Oui ! » renchérit Lina « n’exister pour personne. N’être qu’un élément de la fonction publique ou un client. »

« Et que croyez-vous qu’il y ait d’autre ? » demande Jacques.

« Nous! » s’écrient-ils ensemble.

« Je pars à l’école en sachant que Keba attend mon retour » dit Lina « si je parle il me répond. Sa respiration me dit que je ne suis pas seule au monde. Les légumes que je mangerai sortiront de ses mains. Ils auront mûri soignés par lui. En les faisant vivre il aura pensé à moi. Et... Je pourrais continuer ainsi pendant des heures. »

« Je ne vois toujours pas pourquoi un travail... » reprend Pierre.

« Ce serait perdre des heures que nous pouvons vivre ensemble » l’interrompt Keba « et risquer de se perdre parce qu’avec cet emploi viendraient aussi les rencontres et les ambitions de promotion sociale ou pourquoi pas politiques, les grandes causes à servir, les frères ou les camarades, les réunions, les meetings... »

« Mais c’est ça une vie » dit Jacques « pour tous les jeunes de notre société. »

« Pas pour nous » poursuit Keba «  nous ne voulons pas perdre l’essentiel: c’est à dire nous. Tant pis si nous gardons plus longtemps la voiture et si elle est plus modeste. Nous n’avons pas besoin d’une deuxième maison comme les collègues de Lina. Payés deux fois plus que les enseignants métropolitains certains trouvent encore le moyen de faire des heures supplémentaires ou donnent des cours privés. Nous ne voulons qu’une chose, mais nous la voulons vraiment, c’est rester l’un près de l’autre. Le plus longtemps possible. Tout ce qui peut venir nous séparer... »

« C’est de l’égoïsme » lance Pierre.

« Absolument » répond Keba « le même qui pousse le maire à devenir conseiller général et député. Celui qui te permet d’accroître le nombre de tes visites alors qu’un jeune attend pour s’installer. »

« Nous avons des enfants » dit Marie « leur avenir dépend... »

« Du temps que tu leur donnes » intervient Lina « de ce qu’ils vont apprendre, de l’amour qu’ils reçoivent, bien plus que de l’argent qu’ils recevront à votre mort. »

« Vous êtes des anarchistes » s’écrie Pierre en riant « on peut tout contester. Le monde n’avance pas grâce aux marginaux. »

« C’est à voir » dit Keba « Mais je n’ai pas pour ambition de faire avancer le monde. Juste d’être heureux. Comme tous les êtres humains le tentent avec plus ou moins de lucidité et de cohérence. Nous nous emballons. Nous ne sommes que Lina et La Nous ne voulons de mal à personne et surtout pas à vous. J’ai besoin de gens avec qui échanger des idées afin de mieux me connaître. Cette conversation y contribue beaucoup. »

« Excusez-moi si je me suis emporté» dit Pierre « cet échange d’idées ne porte pas sur le sexe des anges. Il s’agit de nous. De nos habitudes et de nos incohérences. Il n’est jamais facile de voir mis en question son mode de vie. Il est impossible d’être jugé sans réagir. »

« Mais je ne juge personne » dit Keba

« Mais bien sûr que si. Tous les gens qui vivent différemment font poser des questions. Ils sont un miroir qui renvoie une image différente » affirme Jacques « nous disons nous désintéresser de l’argent et travaillons pour en avoir toujours plus. Le simple fait de vous voir dédaigner le superflu nous renvoie à nos contradictions. »

« Vous avez quand même le salaire de Lina et sa maison » s’entête Pierre. « Cette sécurité permet de traiter de haut les biens matériels. » « Nous ne méprisons rien » dit Keba « et surtout personne. Nous ne tenons pas à redevenir pauvres. Si Lina n’avait pas son traitement il est évident que je travaillerais. Simplement ça nous suffit. C’est tout ce que j’ai voulu dire. Perdre des temps de vie pour acheter plus d’objets et placer de l’argent ne nous paraît pas un bon choix. » « La propriété est attentatoire à la liberté » déclare Jacques d’une voix théâtrale. « Ouh. La. La ! Ça se complique encore » rit Marie « je garde ma maison et mon boulot. Je peux quand même voir mon mari et mes enfants. Et aussi partir en vacances. » « Ma maison à moi était un mafate » dit Lina « toujours fermée. Maintenant je peux l’ouvrir et même la vendre. » « C’est parce que tu as trouvé un autre mafate » dit Marie.

« Et celui-là je ne veux ni l’ouvrir à d’autres ni le perdre. »

« Nous avons enfin notre démafaté » affirme Marie « c’est Keba Il n’a pas d’attaches ni de racines, pas de préjugés ni d’habitudes. L’homme libre c’est lui. »

« C’était lui » corrige Pierre « nous en reparlerons dans quelques temps. Quand ses légumes pousseront, quand il aura transformé la maison, quand ses enfants voudront un vélo neuf ou une moto... »

« En fait » dit Jacques « je suis le seul vraiment libre. Je vais bénéficier de ma retraite. Je pourrai vivre ou bon me semblera. C’est dommage que ça vienne si tard. Au moment où les envies se font rares. Quand la toile d’araignée des habitudes nous englue et que personne ne s’intéresse plus à nous. »

« Nous serons toujours là nous qui t’aimons » murmure Marie en l’embrassant.

Elle revient vers Keba:

« Tu n’as pas envie de voir ton frère? »

« Pas pour l’instant. Peut-être un jour voudrai-je connaître l’histoire à laquelle j’ai échappé. Je ne sais pas en quoi la vie de ces gens m’a fait ce que je suis. L’inné, l’hérédité ne comptent pas pour moi. Mon enfance, mon éducation, mes erreurs et mes réussites je les connais. Je les assume. Le reste... C’est comme ma taille et la couleur de mes yeux je dois faire avec. »

« C’était tout le projet de Jean » souligne Marie « savoir ce qui ferait semblables ou différents ces jumeaux séparés. Quelle serait l’importance du milieu. Je sais que ton frère vit à nouveau là où vous êtes nés. Il fabrique des objets en bois et en pierre qu’il vend aux touristes. Il est resté dix ans au Port à faire des petits boulots. Á boire et fumer du zamal aussi. Il se bagarrait souvent et a connu la prison pour des petits larcins. Á sa deuxième sortie il est parti à Mafate. »

« C’est l’histoire de beaucoup de jeunes » dit Jacques « il ne faut pas le juger avec une morale venue d’ailleurs. La prison, ici,... »

« Je ne juge toujours pas » dit Keba « Mais qu’aurions-nous à nous dire? J’ai laissé tant de gens avec qui j’ai vécu des moments forts : ceux qui m’ont aidé ou que j’ai soutenus. Je sais que partout existent mes semblables. Quelle que soit leur famille, quel que soit leur âge ou leur milieu. Cette certitude me suffit. Je n’ai pas besoin de les rechercher. Celui-là est mon frère. Cette comparaison n’a de sens que pour des psy ou autres curieux extérieurs. Moi je ne suis qu’un des cobayes. »

« Pierre et moi nous allons passer deux ou trois jours en randonnée à Mafate. Nous serions heureux que vous veniez. » « Voilà comment sont les femmes » s’écrie Pierre « elle me parle de nouvelle lune de miel, de vie sauvage et solitaire et déjà elle recrute pour une expédition. » « Tu as raison » dit Lina « vous devez y aller seuls. Vous nous raconterez. » « Á notre retour nous conclurons l’expérience de Jean » propose Marie « Les hommes de science Jacques et Pierre apporteront leur savoir, Lina et moi en spécialistes de l’éducation ferons part de nos observations, et toi, La, tu feras la synthèse avec tes cultures mêlées. » « Comme ça » dit Jacques «  chacun pourra trouver de quoi renforcer ses certitudes. Moi je conclus déjà que les deux qui se ressemblent c’est Lina et La Certains diront que c’est parce qu’ils ont une histoire commune au travers de leurs ancêtres. D’autres insisteront sur la similitude des difficultés traversées. » « C’est Lina et Marie » dit Pierre « elles trouvent dans leur profession ce qui les rassemble. » « Pour des hommes dits de science vous concluez un peu vite » s’amuse Lina. « Et pourquoi conclure? » demande Keba « j’ai toujours vérifié qu’au jeu des différences, ou ce qui revient au même, à celui des ressemblances : d’ethnie, de culture, d’habitudes, on arrive à renforcer des groupes qui peuvent alors s’affronter. Le racisme qui faisait référence à la seule couleur des peaux reste l’apanage des imbéciles qui ne lisent aucune étude et ne voyagent pas. Il revient par ce qu’on appelle la culture, faite d’un lieu de naissance et d’habitudes alimentaires ou vestimentaires, permettant la poursuite des diverses épurations. Si je milite à nouveau un jour ce sera pour que chaque individu soit reconnu unique. Et libre. Sans qu’on l’enferme dans un groupe pour la couleur de ses cheveux, ce qu’il mange à midi, ses goûts musicaux ou de prétendues racines. J’irai toujours avec ceux qui ouvrent, échangent, s’intéressent à l’avenir et créent. Le seul langage qui compte est celui que tous comprennent.

La seule famille à défendre c’est l’humanité. »

Les applaudissements réunissent les amis dans un rire qui balaie les divergences.

Marie embrasse Lina. Elles sont à l’aéroport Roland Garros. Keba fait enregistrer les deux valises qui sont leurs seuls bagages.

Lina est nommée en Nouvelle Calédonie où elle avait demandé sa mutation. « Venez vite nous voir » dit-elle « ce n’est pas plus loin que la France. »

« Dès les prochaines vacances. C’est promis » répond Marie en essuyant une larme.


Au moment où elles vont se quitter, Lina souffle à l’oreille de son amie: « Je suis enceinte. Ce sont des jumeaux. »