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Elle n’a plus froid mais se sent prisonnière. Comment sortir si...si quoi? Elle va devoir affronter ses vieilles angoisses. Elle n’a jamais aimé la nuit peuplée de monstres et de sorcières. Les méchants de ses contes l’attendaient dans les coins sombres. Cette peur enfantine a évolué pour devenir le malaise qu’elle domine toujours mal quand la lumière s’en va. Elle n’en parle à personne pour ne pas afficher de faiblesse. Les claustrophobes et autres sujets au vertige sont des victimes d’une affection reconnue alors qu’être mal la nuit c’est avoir peur. Ce qu’elle ressent est un malaise comparable à celui qui l’empêche d’approcher du garde corps en béton interdisant les chutes. Son intelligence lui dit qu’il n’y a pas de risque, mais quelque chose de profond lui fait fuir les serpents, le vide et surtout la nuit. Instinct de survie plus fort que la raison il a résisté à tout.

Elle sait qu’elle n’est pas la seule, surtout sur cette belle île où la nuit est peuplée de tout ce qui peut nuire. Les assassins bien sûr et les jeteurs de sorts et tous les méchants que la lumière effraie.

Les murs où poussent les tessons de bouteilles, les grilles cadenassées la nuit, les chiens dressés pour tuer patrouillant autour des maisons closes sont autant de signaux confirmant l’étendue de cette peur.

Plus rien ne bouge depuis le départ du soleil.

Quelques lumières clignotent et meurent aussitôt. Le peu d’électricité distillé par les panneaux solaires ne saurait être perdu pour égayer la nuit. Chacun est rentré à l’abri de ses tôles laissant le mal rôder dehors. Seuls quelques campeurs n’ayant pu trouver place dans les refuges envahis par les aoûtiens se retrouvent dans leurs tentes ou sous la froide pluie. Ils apprennent ainsi que l’été européen correspond à l’hiver de l’hémisphère sud et que les nuits tropicales peuvent être fraîches quand on est en altitude.

Marie sait qu’elle ne risque rien. Les promeneurs n’ont rien de dangereux. Une brigade de gendarmerie passe les vacances dans le cirque. Mais... C’est autre chose... Au delà de la raison.

Un crissement la fige. Tous ses sens sont en éveil. Ses oreilles bourdonnent. Ses yeux scrutent la nuit. Elle respire à petits coups pour trouver des odeurs.

Elle se force à bouger mais se raidit aussitôt, tendue par l’angoisse.

La nuit passe ainsi, coupée de somnolences. La ligne du Gros Morne dessinée sur le ciel lui annonce le jour qui s’impose soudain. Les hauteurs s’illuminent. Le cirque est réveillé par les coqs se claironnant la nouvelle. Des bruits naissent partout. Les chiens aboient leur soulagement, les cabris demandent leur ration, les poules et les canards veulent qu’on les libère.

Un tonnerre soudain brise les derniers rêves: le premier hélicoptère vient d’entamer la ronde.

Marie s’étire et boit deux gorgées d’eau. Elle mange une orange en faisant quelques pas, détendue malgré sa nuit difficile.

Sa première nuit à Mafate.

Ce matin tout va bien.

Elle n’a pas appelé Pierre la veille. Elle doit trouver un téléphone.

Alors qu’elle passe un bras dans la bretelle du sac à dos elle entend un bruit au-dessus d’elle. Elle monte et découvre une « case la misère » comme on dit pour ce qui remplace les paillotes anciennes: quelques tôles fixées sur des rondins. C’est la porte en s’ouvrant qui a raclé la roche.

Pas de chien ni de volaille autour du misérable abri. Un petit homme apparaît marchant cassé en deux. Il ne se retourne pas quand Marie le salue. Elle attend qu’il revienne et lui parle à nouveau. Le vieillard protège ses yeux de la main. Il sent l’aigre et la fumée. Il doit avoir cent ans. « Qui es-tu? » lui demande le vieux. « Marie. Je m’appelle Marie et je me suis perdue. » Elle a parlé en créole en forçant sa voix. « Personne ne vient jamais. Le chemin ne se voit pas. Entre. Je peux te donner de l’eau. »

La jeune femme le suit dans l’abri qu’il traverse pour rejoindre une construction plus petite. Une casserole est posée sur un feu dont elle détourne la fumée qui n’a d’autre issue que la porte. C’est la cuisine.

Marie s’assied entre les deux constructions sur une pierre plate. Le vieux apporte la casserole et deux verres noircis. Il s’assied face à elle et verse le breuvage. Une odeur de café traverse la fumée.

L’homme a les yeux bridés perdus au milieu des rides.

Ces yeux! Ces cheveux encore noirs! Et si... « Je suis une chinoise. Enfin je crois. Et vous? On dirait aussi... » « Oui. C’est ce qu’on disait quand je ressemblais à un homme. » « Vous vivez seul ici? » « Oui. J’ai voulu rester. Je n’ai aucun besoin de ces maisons nouvelles avec leur télévision. C’est ici que je suis né. C’est ici que je vais mourir. » « Vous n’avez pas d’enfant? » « Oh! Si. J’en ai eu beaucoup. Sept ou huit, je ne sais plus. Mon fils est mort quand le grand cyclone a cassé la montagne. Il ne reste que ma fille. » « Quel âge a-t-elle? » « Peut-être bien trente ans. Oui. C’est à peu près ça. » Marie sent son coeur s’affoler. Un vieux chinois! Une fille de trente ans!

Elle se souvient de la lettre: « Ils n’ont pas voulu reprendre les bébés. Ils avaient peur. » Elle doit le brusquer un peu. « Et l’autre fille qui est née en même temps? »

Il la fixe durement: « Comment tu sais ça toi? Tu es une sorcière? Tu es venue me prendre? Tu ne me fais pas peur. Je suis prêt à partir. »

Il la regarde en silence. Longuement. Il se lève et vient s’asseoir près d’elle. « Ce serait toi? Tu es revenue. Tu veux te venger. »

Son père!

Elle a trouvé son père. En fait ce n’est pas un miracle étant donné le petit nombre d’habitants du cirque. « Comment vous appelez-vous? » « Louis. On m’appelle Louis. Tang. Comme la bête. On dit que c’est un nom chinois. Toi, d’où viens-tu? »

Comment lui raconter? « J’ai vécu à Saint-Denis. Et aussi un peu en France. J’ai deux enfants, un garçon de sept ans et une fille de cinq. Je suis professeur et mon mari médecin. Parlez-moi de ma soeur. Est-elle encore ici? » « Oui. Elle habite une maison neuve en bas. Avec tout le confort. Elle a aussi des enfants plus grands que les tiens. Elle est mariée avec un grand cafre qui s’appelle Hoareau. » « Où est votre femme? Ma mère? » « Elle est morte il y a longtemps. Á la naissance d’un garçon. Depuis c’est plus pareil. Ta soeur était déjà partie. Et mon fils a disparu, volé par la montagne. Je suis tout seul. »

Elle est donc née ici. Sous le Maïdo. En face, c’est Roche Écrite et plus loin Saint-Denis.

Pierre! « Où pourrais-je téléphoner? » « Là. Juste en bas. Au gîte. Tu veux que je te suive? » « Non merci. Le chemin est trop difficile. Je vais revenir. Voulez-vous que j’aille à la boutique acheter quelque chose pour midi? » « Non. Il me reste du riz. Aussi des haricots. Si tu veux de la viande... moi je n’en mange pas. »

Elle voudrait l’embrasser. « Je vous laisse mon sac. Je reviens tout de suite. »

Elle court dans le sentier et trouve sans peine le refuge. Des marcheurs sortent déjà pour profiter du petit matin.

 

Le soleil éclaire le rempart Ouest. Les sommets des pics en sont illuminés. Les ombres fuient les gorges les plus profondes. Quelques filets de brume coulent du Gros Morne.

Le gardien du gîte à qui elle s’adresse en créole l’autorise à prendre le téléphone.

Pierre est dans sa voiture. « J’ai appelé Daniel. Il est prêt à m’emmener. J’ai eu du mal à m’endormir. J’attendais ton appel. » « Pardonne-moi. J’étais sur un sentier quand la nuit est venue. Je n’ai pu rejoindre le village. Je suis restée sous un abri. Je n’ai pas dormi beaucoup. Tu sais comme je suis mal dans le noir... Et j’étais seule. » « Tu vois que j’aurais dû venir. Je serai là-bas dans une heure. » « Non. Il faut que tu t’occupes de tes malades. J’ai retrouvé mon père. J’ai passé la nuit sur le sentier qui mène à sa case. Il est vieux et pauvre. C’est là que je suis née. Je vais voir ma soeur tout à l’heure. C’est ... irréel. Je suis heureuse, bouleversée, comme si je vivais un rêve. » « Je vais venir ce soir. Daniel reviendra me chercher le matin. Jacques assurera la nuit. Tu ne seras pas seule. » « Mais je ne suis pas seule. J’ai mon père, ma soeur, mes neveux... Il s’appelle Tang. Il a l’air si vieux. Il est sans doute malade. Il vit près de Roche Plate. Presque sous le Maïdo. J’ai besoin de temps. C’est un chemin que je dois faire seule. Ta présence les effraierait. Nous sommes si différents. Ma soeur s’appelle Hoareau. Je téléphone du gîte qui est tout proche. Je suis en sécurité. Tout est compliqué mais à la fois tellement simple. Il faut que je me retrouve. Je t’appelle bientôt. Je t’aime. J’ai besoin que tu me comprennes. »

Elle remercie le gardien qui est resté tout près. Il a tout entendu bien sûr. Qu’a-t-il bien pu comprendre?

Quand elle sort du refuge le soleil l’éblouit. Il est déjà très chaud. Elle ôte son coupe-vent et un de ses pull-overs. Elle retrouve l’odeur du feu prisonnière de ses vêtements.

C’est ici chez elle!

Au pied de ces falaises elle se sent oppressée. Abritée aussi. C’est comme un immense nid qui emprisonne et protège.

Le vieil homme est assis au soleil. Il a l’air d’apprécier cette chaleur soudaine qui pénètre son corps. Son visage éclairé paraît un peu moins vieux.

Son père!

L’image de Jean passe qu’elle ne veut pas garder. « J’ai parlé à mon mari. Il se préparait à venir. » « Où est-ce qu’il habite? » “Á Saint-Denis. Au Brûlé. » « Saint-Denis j’y suis allé quelquefois quand j’étais capable de monter là-haut. C’est trop de bruit et de gens, de voitures et de maisons. Est-ce qu’il travaille? » « Oui, il est médecin. » Elle le lui a déjà dit. Il ne se souvient pas. « Ah! Bon! C’est un Docteur! Comme celui qui t’a emmenée quand tu étais petite. » « Il m’a élevée. Il est mort renversé par une voiture. Il y a trois jours. C’est là que j’ai appris. Nous étions quatre bébés. Savez-vous d’où venaient les autres? » « Je l’ai su. A quoi ça sert maintenant? Il y a le frère d’Axel. Axel Hoareau. Le mari de ta soeur Luce. C’est le plus grand cafre de Roche Plate et peut-être même de Mafate. Il est grand et fort. S’il était aussi courageux... Mais c’est le rhum qui lui prend sa force. Surtout depuis que le facteur apporte de l’argent à tout le monde. Ils n’ont plus besoin de travailler. C’est pour ça que j’ai arrêté les poules et le cochon. Mais moi je suis vieux. Les jeunes c’est pas pareil. Il faut qu’ils travaillent. Á rester toute la journée comme ça ils n’ont plus de goût à rien. Alors ils boivent. Et ils font des choses pas belles. »

Un silence s’installe

.Marie veut tout savoir mais elle doit ménager le vieil homme qui n’est pas habitué à parler. Ses vêtements sont usés. Son pantalon est même déchiré aux genoux. Il marche pieds nus. Le soleil marque les rides que soulignent quelques poils mal coupés. Sa peau est grise sans qu’on sache si c’est la poussière des jours précédents ou la couleur apportée par les ans. Les fines mains aux articulations de rhumatisant sont terminées par des griffes noires. « Quel âge avez-vous? » « Soixante sept. Mais beaucoup comptent double. Á force de porter des charges sur ma tête, mon dos s’est tout cassé. C’était dur tu sais d’aller chercher l’eau, de cultiver tous les bouts de terre que les gardes nous laissaient. On a toujours été pauvre. C’était dur mais on ne s’ennuyait jamais. »

Son regard se perd vers des souvenirs qu’il veut garder pour lui. Marie a lu leur histoire. Ces années misérables où l’administration hésitait. Pour stopper l’érosion qui conduisait les torrents à envahir le Port en charriant des tonnes de roches et de boues il fallait chasser ceux qui brûlaient la forêt activant l’usure des sols. De durs affrontements opposaient ceux qui ne voulaient pas partir, ne connaissant rien d’autre, à ceux qui devaient les chasser.

On se contente depuis de les laisser hors du temps. Loin de l’eau qui coule pourtant partout. Sans électricité ni téléphone. Pas de route non plus. Depuis peu, ceux qui savent et décident ont fait un autre choix. Grâce à l’hélicoptère les matériaux arrivent. Les cases s’améliorent. On offre des blocs sanitaires. Le téléphone est venu avec les panneaux solaires. La télévision est là aussi avec Dallas et le monde. La continuité culturelle est évidemment difficile à retrouver. Les moyens de consommer ont suivi le R.M I. et les allocations diverses. On gagne à ne rien faire plus que lorsqu’on travaillait. Elle entendait ces discours à Saint-Denis. Ils ne la concernaient pas. Il s’agissait des autres.

Certains de ses élèves vivent dans des familles où l’alcool et l’oisiveté font de terribles ravages. Mais ici c’est sa famille. C’est son père qui lui parle du mari de sa soeur. Sa famille!

Le manque de sommeil, la fatigue de la marche, le froid de cette nuit ajoutés à tous les chocs de ces jours-ci... Elle se sent dans un monde irréel. Dans un état second. Son corps qu’elle connaît si bien pour avoir tiré de lui le maximum au cours de ses études, ce corps lui-même paraît flotter près d’elle.

Le vieil homme dit: « le riz est cuit. Les grains aussi et les brêdes. »

Elle s’assied sur la pierre du matin. Il dépose une assiette pleine dans ses deux mains tendues. Elle a déjà mangé avec ses doigts comme on le faisait « dans le temps longtemps » et comme on le fait encore les jours de fête.

Des petits piments sont posés sur le bord de l’assiette. Elle n’y touche pas sachant comme ils sont forts.

Elle prend soudain conscience qu’elle est en train de manger avec son père un repas qu’il a préparé. Chez lui. Chez elle ?

Elle imagine les gens qui découvrent là-haut dans leurs jumelles ces indigènes mangeant avec leurs doigts. Plus de mille mètres d’à-pic et des décennies d’écart. Elle se sent bien. La nourriture et le soleil l’engourdissent. « Je vais dormir un peu. Tu vas sans doute partir? » « Oh! Non! Si vous le voulez bien je vais rester. » « Ici on n’a jamais chassé personne. On partage le peu qu’on a. Alors c’est comme tu veux. »

Il entre dans la plus grande des cases et Marie s’allonge dans l’herbe.

Une voix hante son rêve et finit par la réveiller. Elle était avec sa mère qui lui souriait... et... non! « Bonjour Madame. »

Marie s’assied clignant ses yeux éblouis.

Une jeune fille est là qui lui sourit: « Je viens voir mon grand-père. Je ne voulais pas vous déranger. »