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Jacques arrive alors que Keba est à la douche.

« Vous avez renvoyé le voyageur? »

« Le voilà. » Dit Lina au moment où entre la voiture de Pierre.

Les deux enfants se précipitent.

« Je l’ai vu le premier. » Dit Hervé.

« Non. C’est moi! Hein Papa que c’est moi? » proteste Sylvie.

« Á table » crie Cathy « si vous commencez par l’apéritif vous n’aurez plus le temps de manger avant de partir au travail. »

« Et voilà. C’est la revanche des esclaves » dit Marie « nous devons toujours obéir. Tu as raison Cathy. Comme d’habitude. Tout le monde va conduire, il vaut mieux que ce soit sans alcool.»

« Pas d’alcool mais un peu de vin quand même. » Proteste Jacques.

« Voilà les vieux médecins » dit Pierre « de vrais scientifiques. Il n’y a pas d’alcool dans leur vin, pas plus que dans le rhum je suppose. »

« Dans le rhum si » dit Jacques en riant « c’est pour ça que je n’en bois pas. »

« Menteur. C’est parce que tu ne l’aimes pas » dit Marie « le whisky en contient autant et ça ne t’empêche pas de l’aimer. »

« Bon. Je ne peux rien cacher de mes défauts. Prenez-vous un peu de vin avec moi La? Ou faites-vous partie d’une ligue... »

« Oui pour le vin. Non pour l’appartenance à une ligue. Pas plus qu’à une religion ou autre secte d’ailleurs. »

Le repas se poursuit gaiement. Chacun complimente Cathy. « Pas la peine d’en dire tant » bougonne-t-elle « si ma cuisine était si bonne on vous verrait plus souvent pour la manger. » « Et voilà » dit Marie « les reproches continuent. C’est vrai que vous pourriez venir dimanche. On aurait plus de temps à passer ensemble. »

Keba se tourne vers Lina et dit: « Moi je suis d’accord pour tout. Vous êtes tous tellement gentils. » « Alors c’est bien » conclut Marie «  Cathy tu auras les mêmes invités dimanche. Fais nous un bon repas pour une fois. »

Ils partent en laissant Lina et Keba qui proposent à Cathy de l’aider à ranger.

« Ah! Non! Je n’ai que ça à faire jusqu’à dimanche. Sauvez-vous. Profitez du soleil. »

Tous deux l’embrassent et rejoignent la voiture.

« Veux-tu conduire? » Demande Lina.

« Oh! Non. Je préfère admirer le paysage et j’aurais peur de m’endormir. »

Ils restent silencieux jusqu’à la route du bord de mer. Celle qu’on appelle en corniche alors qu’elle est souvent si près de l’eau que les vagues la balaient interdisant la circulation.

« Je suis tellement bien » dit Keba « je n’aurais jamais pu imaginer un accueil aussi chaleureux. C’est comme si je revenais dans ma famille. »

« Ce sont mes seuls amis » murmure Lina « et depuis si peu de temps. Avant j’étais seule. Maintenant vous êtes là. »

Elle dit à nouveau l’histoire de leur naissance, le départ de Louise, Marie, Alioune et lui. Elle parle de Jean, de Luce et d’Axel.

« Veux-tu que nous cherchions ton frère? Je sais qu’il est revenu à Mafate après avoir vécu à Saint-Denis. »

« Non. Pas maintenant. Il faut que tout se mette en place. Je voulais bouger mais là c’est bien. En quelques jours j’ai retrouvé mon père et Paris pour les perdre à nouveau. Me voilà débarquant dans l’hémisphère sud où je suis né. Je veux digérer un peu tout ça. Je dois me persuader que tout va bien. »
Il regarde la côte et les pentes abruptes. Lina profite du moment où il est retourné pour le découvrir. Il a les traits fins et les joues tellement creuses. Lui est surpris par cette peau crémeuse de rousse et la finesse des mains posées sur le volant. Leurs regards se rencontrent et aussitôt se quittent. Elle revient à la route. Il retrouve l’océan.

Ils se parlent à peine. En paix l’un près de l’autre. La route qui serpente entre les deux falaises permet à Keba d’apprécier le relief de l’île formé par les cyclones.

« Tu verras » dit Lina « un cyclone c’est comme la fin du monde. On est coupé de tout pendant plusieurs jours. Chacun reste caché derrière ses volets, sans savoir si les autres vivent. La pluie incessante et le vent qui hurle occupent les esprits. Une tôle tombe parfois sur le toit. La radio seule apporte des nouvelles. Il n’y a plus d’électricité, ni d’eau, ni de téléphone.

Et soudain c’est le silence. Brutal. Aussi effrayant que l’enfer d’avant.

On se force à sortir pour constater les dégâts.

Quelquefois la tempête revient avec plus de violence. Les arbres arrachés sont emportés par les flots. Les trombes d’eau s’engouffrent dans les trous mal refermés. Les cases ébranlées partent dans le vent et la boue. »

« Tu affrontais ces moments toute seule? »

« J’ai toujours eu l’habitude de faire face à la vie sans aide. J’ai mes livres. Je reste dans un coin du salon au fond de mon fauteuil. Une bougie m’éclaire. On s’habitue à tout. Parfois je crois qu’on entre... J’ai plus peur des hommes que d’aucune tempête. »

Ils arrivent au plus haut de la route, dominant Entre Deux, face aux pentes du Dimitile. Lina gare la voiture près du panneau.

Partout grimpent des fleurs.

Les montagnes enserrent le village bordé par les ravines.

Elle aime ce paysage qui n’a jamais été si beau qu’aujourd’hui.

Ils se regardent et sourient doucement, partageant cet instant de bonheur.

Ils arrivent bientôt près de l’office du tourisme avec son blason fleuri: « Entre Deux bras un cœur ». Le village vite traversé, ils montent vers la Ravine des Citrons. Ils font ensemble le tour de la maison admirant l’océan, les cascades, les arbres dont elle dit les noms. Ils lèvent la tête vers le Dimitile qui les protège tout là-haut.

« Comme cet endroit est beau! Quelle tranquillité. On doit y vivre heureux. »

« J’ai surtout été très seule. Avant Marie personne n’était jamais venu chez moi, même pas mes collègues ou l’un de mes élèves. C’était ma forteresse ou plutôt ma prison. J’ai tant voulu cette maison. Un lieu sûr après les cabanes en tôle pour m’abriter, m’enfermer, me défendre. C’était mon blockhaus. Toujours barricadé. »

Elle montre les maisons qui s’accrochent à la pente.

« Tous ne sont pas riches. Mais ces cases au milieu des champs n’ont rien de commun avec les bidonvilles. Elles sont sommaires mais chacun garde de l’espace, des arbres, des animaux.

« Les cyclones doivent tout dévaster. »

« Les habitants des cases en tôle se rassemblent dans les écoles. Et ils reconstruisent. Avec les tôles qui restent et celles que le vent a portées. Ils replantent. Pendant deux mois on ne trouve plus ni fruits ni légumes. On mange des conserves. On vit au ralenti. »

Ouvrant sa maison, elle la voit avec d’autres yeux: son salon petit bourgeois, ses napperons de vieille fille... Il reste un long moment devant les étagères chargées de livres.

« Moi aussi j’aime lire. Ils aident à vivre autrement. »

Il pose son sac dans sa chambre et rejoint Lina sous la varangue. Les aboiements d’un chien les arrachent à leur paix. Un autre lui répond et puis un autre encore.

Comme Keba s’étonne, elle dit : « je suis habituée. Je ne les entends plus. Chaque maison a son chien. Chaque enfant veut le sien. Ils sont presque tous attachés de leur naissance à leur mort. Incapables de se défendre ils disent leur détresse. Leurs aboiements rassurent. Á défaut des voleurs ils font fuir les mauvais esprits. »

Les yeux du jeune homme se ferment. Une nuit sans sommeil, le repas, la chaleur...

Lina peut le regarder. Il ne se détend pas. Ses mains se serrent et ses sourcils se froncent. Des sortes de sanglots accélèrent son souffle.

Comme il a dû souffrir.

Il porte un short et une chemisette. Il est maigre mais musclé.