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Elle montre la photo qu’elle a reçue.

« On veut voir. » Crient les enfants.

« Il n’a pas vraiment l’air d’un Algérien » dit Pierre « il a dû en surprendre certains. »

« Oui » dit Marie « il est d’ici, c’est sûr. Il aura intérêt à apprendre le créole. Les gens s’adresseront à lui comme à un Réunionnais. C’est un vrai Malbar. Et beau en plus. »

« Ne te gêne pas » dit Pierre « devant tes enfants en plus. Qui est le plus beau? » demande-t-il aux petits.

« C’est Papa. » Dit sa fille en lui caressant la joue.

« Heureusement que tu es là. »

Ils chantent en suivant la route du littoral où la falaise laisse parfois tomber ses rochers sur les voitures qui passent.

Comme il n’y a pas de houle ils se baignent dans l’anse minuscule. Hervé saute depuis les rochers avec son père. Lina se sent en sécurité entre Marie et les petits.

« Tu passeras me prendre mercredi ou tu viens coucher mardi soir? » demande Marie « je vais demander à Cathy de préparer un vrai repas créole. J’ai un peu peur de te laisser avec cet inconnu. Nous ne savons rien de ces années.... »

« Je suis grande tu sais. Il faut que je casse mes mafates moi aussi. »

Lina rejoint Sylvie qui lance des cailloux dans les vagues. Elles font des ricochets.

Marie se joint à elles en embrassant Lina:

« Ne m’en veux pas. Si j’ai peur pour toi c’est parce que je t’aime. »

« Je le sais .Mais j’aime que tu me le dises. Tout ira bien. »

Elles rejoignent les hommes qui vont d’un souffleur à l’autre faisant fuir les poissons grimpeurs et les crabes. Quand le soleil illumine l’océan face à eux, Pierre dit:

« Il va falloir rentrer. La nuit sera bientôt là. »

« Je veux rester avec Lina. » Dit Hervé.

« Moi aussi. » Crie sa soeur aussitôt.

Il faut qu’elle leur promette de les garder quelques jours aux prochaines vacances pour qu’ils se calment enfin. Elle est tellement heureuse d’être ainsi adoptée. Elle, la solitaire, a trouvé une famille. Mardi à midi Keba appelle : « J’arriverai à sept heures. Je laisse mes clés au notaire qui se charge de la vente. Je n’ai que ma valise. »

« Je serai à l’aéroport avec Marie. Nous déjeunerons chez Jacques. Dans la maison où Marie a passé son enfance. Nous partirons chez moi après. »

« Comme vous voudrez. Je vous devrai tellement à tous... Tout ce que vous faîtes pour l’étranger... Je saurai m’en souvenir. »

« Tu ne nous devras jamais rien. Nous sommes heureuses que tu nous permettes d’être utiles. »

« Vous n’allez quand même pas me remercier de perturber vos vies? »

« Nous en reparlerons. Je vais travailler. A demain. »

Elle profite de ce dernier soir de solitude. Rien ne sera plus comme avant. Elle ne rentrera plus seule. Ses habitudes vont exploser. Un pas qui ne sera pas le sien parcourra la maison qui perdra son silence. Ses fauteuils vont enfin être utiles. Elle pourra parler de ses livres et des émissions télé. Elle l’écoutera dire sa vie. Les portes seront ouvertes quand elle reviendra de l’école. Elle est impatiente en même temps qu’effrayée.

Elle dit tout ça à Marie qui vient de l’appeler.

Le sommeil ne vient pas. Lina parcourt des lignes vides de tout sens. Elle attend.

Sa vie va enfin changer. Pour combien de temps ?

Il fait à peine jour quand la voiture de Lina entre dans le jardin de la maison de Saint Denis.

Cathy s’affaire déjà alors que Jacques déjeune sous la varangue.

La jeune femme accepte le café malgré son énervement.

Dès que la voiture de Marie arrive elle court la rejoindre:

« Si l’avion était en avance... «

« C’est souvent le cas des charters, mais puisqu’il vient sur un vol d’Air France... »

« Il vaut mieux que nous l’attendions plutôt que de lui laisser croire... Il vient de perdre son père... Il arrive là où il est né... Il ne nous connaît pas... »

Marie sourit et pose sa main sur le bras de son amie. Elle comprend combien cette arrivée bouleverse la vie si bien rangée de Lina. Elle n’a pas des enfants et un mari pour équilibrer ces événements forts. Que sortira-t-il de ce qu’elle a mis en route?

Elles ont une demi-heure à attendre. Elles montent sur la terrasse. Le vent souffle légèrement. Les vagues rident à peine l’océan. Les pentes vertes se dressent là tout près derrière la petite plaine. Salazie et Mafate...

« Mafate... »Disent-elles en même temps. Un rire un peu nerveux les rapproche. C’est Lina qui reprend: « Mafate. Keba les a tous laissés pour venir. »

« Mafate me voilà. Dira-t-il en descendant. Te souviens-tu d’Alioune? L’artiste débarrassé de tous les mafates. Et puis la vérité de ses journées si semblables. Ses manies. Cette répétition méticuleuse d’événements toujours reproduits. Des mafates plein ses malles et ses valises...

Attendons un peu. Il sera peut-être en djellaba et voudra t’entraîner dans un intégrisme total... »

Elles observent les passagers qui descendent la passerelle et Lina dit soudain:

« Le voilà. Il est plus grand que je le pensais. Comme il est maigre! »

« Tu vois tout ça d’ici? Et la couleur de ses yeux peut-être ou l’heure indiquée par sa montre? »

Elles reviennent dans le hall pendant que les passagers attendent leurs bagages de l’autre côté de la vitre.

Il les a vues et leur adresse un grand sourire.

« Mais c’est vrai qu’il est beau » dit Marie « attention. Un sourire peut cacher des imperfections et des dangers. »

Lina ne l’entend pas. Elle ne quitte pas l’arrivant des yeux.

Il est un des premiers à trouver son sac. Marie observe son amie. L’émotion de Lina la touche. Une image traverse son esprit: les oies de Lorenz. Elle se souvient de l’histoire de ce chercheur, on dirait maintenant un éthologue, qui avait montré que les oies sont programmées pour suivre le premier animal qu’elles voient quand elles ouvrent les yeux. Dans la vie sauvage c’est tout naturellement leur père ou leur mère qui les couve, dans la vie moderne il en va tout autrement. Chacun a pu voir des canetons suivant une poule comme si elle était leur mère. On a vu des oisons s’attacher aux pas d’un chien. Les oies de Lorenz ont toujours cru être nées des jambes du savant. Elles le suivaient donc partout.

Lina, sortant de sa longue léthargie, s’éveille à la vie. Elle est prête à aimer.

Marie s’en veut de juger ainsi son amie. Elle se reproche d’être jalouse à l’idée de la perdre et prend la main tendue par Keba au-dessus de la barrière.

« Ah! Non. Je veux vous embrasser. Au point où j’en suis des perturbations apportées dans vos vies... Et puis nous aurions dû aller à l’école ensemble et courir les sentiers et les ravines. »

Ils parlent du voyage, du temps, des montagnes et de l’océan, de la chaleur... chacun, au delà des mots observe et se sent proche.

« C’est beau chez vous. On se croirait dans la tour de Babel » dit Keba « des noirs, des jaunes, des blancs, des mélanges de toutes sortes... »

« Et même des rouges. » Dit Marie alors qu’ils croisent un groupe de touristes que le soleil a transformés en homards cuits.

« C’est chez toi » dit Lina « regarde, ils sont nombreux à te ressembler. »

« Plus qu’en Algérie. Je finirai par croire à votre histoire. Dans l’avion, mes voisins, Indiens eux aussi, me parlaient en créole. Ils ne croyaient pas que je venais ici pour la première fois. »

« On ne dit pas Indiens, on dit Malbars » corrige Marie « Malbars pour les Tamouls et Z’arabes pour les Musulmans. Et tu es un menteur: ce n’est pas la première fois que tu mets les pieds ici puisque tu y es né. »

« As-tu souvent vu les enfants de quelques jours se promenant debout? » Demande Lina « ses pieds n’ont jamais touché le sol de la Réunion avant aujourd’hui. »

« Défends-le » dit Marie « et la solidarité féminine? Ses pieds n’ont encore pas touché le sol puisqu’il porte des chaussures. »

« Je vais faire comme le pape. » Dit Keba Il fait mine de s’agenouiller. Marie le retient :

« Attention. Nous n’avons pas fait désinfecter le sol comme le font les fidèles de celui que tu évoques. Baise plutôt cette main qui va te conduire jusqu’à une douche et un bon repas. » Dit-elle en riant.

« Avec plaisir. Mais je sais bien que seul le hasard sera responsable de la sécurité de ce voyage comme chaque fois qu’une femme tient le volant. »

« Lina, monte vite » rit Marie « laissons là cet abominable macho. »

Leurs plaisanteries les ont rapprochés. Ils se sentent comme de vieux amis.

« Je sais que Lina n’aime pas ça » reprend Keba alors que la voiture quitte le parking « mais j’ai besoin de vous dire merci. Vous m’offrez un pays en m’arrachant à une survie impossible, et en plus vous m’accueillez comme un ami. Je ne le répéterai pas mais j’ai besoin de le dire: merci. Sachez que quoi qu’il arrive, toujours, n’importe où, vous pourrez compter sur moi. » Ils restent un moment silencieux. La reprend:

« C’est vraiment très beau. L’Algérie est belle aussi. Sa côte est magnifique. Mais on sent ici une tranquillité que je n’ai pas connue là-bas. »

« Et nous sommes à Saint-Denis » dit Lina « tu verras Entre Deux! Le calme y règne vraiment. »

« Je n’en aurai jamais trop. »

Le cimetière dépassé, Marie qui a tourné vers la ville arrête la voiture devant la grande maison.

« Quel superbe jardin! » S’exclame Keba.

« Ici ça s’appelle une cour » dit Marie « pour aujourd’hui nous te faisons grâce des noms des arbres et des fleurs, mais bientôt tu devras les reconnaître en bon créole que tu es. »

« Parce que tu les connais, toi? » S’étonne Lina.

« Bien sûr. Par leur nom créole ou français à défaut de leur nom savant. Voilà la plus belle des fleurs de cette maison! » dit-elle en pointant son doigt sur Cathy qui vient d’apparaître sous la varangue.

« C’est Cathy. Elle me gronde depuis que je suis toute petite, mais comme elle fait la meilleure cuisine de l’île je l’aime quand même. En fait je l’aimerais même si elle ne cuisinait plus. C’est ma Nénaine. Ce mot rejeté par les jeunes garde pour nous toute sa valeur. C’est Marraine, Nounou, tout ce qu’on veut pourvu qu’il y ait de l’amour. »

Elle prend la vieille femme par les épaules en disant:

« Voilà Keba. C’est un ami. Il vient de loin et sa vie n’a pas toujours été facile. »

« Et la mienne, elle est facile? » bougonne la vieille. « De toute façon il n’a pas besoin de moi avec vous deux près de lui. Les Malbars se débrouillent toujours. On va d’abord voir comment il trouve ma cuisine. »

« Tu n’es qu’une affreuse Cafrine raciste. » Dit Marie en riant.

« C’est vrai » observe Lina « à nous quatre nous représentons bien la population réunionnaise. La Cafrine, la Chinoise que tu es, le Malbar, et... »

« La Petite Blanche des hauts. Sans compter ce qui ne se voit pas et fait notre sang riche de mélanges inconnus. »