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Lina demande alors doucement :

« Quand un enfant devient-il un être humain? Quand peut-il avoir un avis sur ce qui engage son avenir? Qui peut affirmer à sa place ce qui est bon pour lui? Comment lui apprendre la responsabilité en le contraignant? Peut-on développer son esprit critique et son libre arbitre en lui imposant les vérités qui sont les nôtres? »

« Je vais réfléchir à tout ça et je t’envoie ma copie pour la fin de la semaine. Non. J’ai besoin de plus de temps. Disons pour la fin de ma vie. »

Elles marchent enlacées jusqu’à la voiture de Marie

Lina retrouve son bureau et décide d’écrire à Keba. Elle n’a pas montré les lettres à son amie. Comme si Keba lui appartenait, à elle seule. Marie a déjà tellement à faire. Keba,

Je viens d’avoir une longue conversation avec Marie sur ce que devrait être une « bonne » éducation ainsi que sur les bienfaits et les méfaits de la civilisation.

En comparant nos vies à celles de nos jumeaux nous aurons peut-être des éléments de réponse. Qui pourra décider de ce qui est mieux ou moins bien?

Il est temps que tu arrives pour que nous puissions parler de ces choses et de bien d’autres. Je sais que tes priorités sont ailleurs. Et beaucoup plus importantes.

Je me suis renseignée : rien ne s’opposera à ce que tu sois déclaré comme jardinier. Il suffit de cotiser auprès des organismes sociaux pour un nombre d’heures suffisant. Je t’envoie une attestation d’emploi.

Le lendemain, au retour de l’école, elle trouve une lettre.

Lina,

Je t’écris pour la dernière fois.

Grâce à toi j’ai retrouvé l’envie de vivre. Je pars pour le Zaïre. Il est facile de voyager vers l’Afrique. Avec l’argent que m’a envoyé mon père je pourrais faire un tour du monde (en classe économique bien sûr.)

Au Zaïre je trouverai des membres de l’organisation de Rémi qui m’aideront à rejoindre la Réunion.

Dans quelques jours je débarquerai sur ton île. Tu m’as parlé d’un vieux volcan et je viens d’apprendre qu’il se réveillait régulièrement. As-tu peur de m’effrayer ou bien y en a-t-il plusieurs? Rien ne pourra plus m’arrêter. Le Réunionnais qui m’a dit tout ça m’a aussi parlé du Dodo. Il m’a décrit Mafate. Il paraît que les documents touristiques annoncent: « Mafate se mérite. » Je l’aurai bien mérité après toutes ces années de misère morale et physique, ces combats et ces échecs, ces... Bon. Tout ça c’est du passé. Je pars. Je me rappelle le premier départ. Celui qui m’a conduit dans ce guêpier. Quelle inconscience! J’étais majeur. Je pouvais décider seul du sens que je donnerais à ma vie... Et je ne connaissais rien.

Peut-on laisser un gamin gâcher ainsi sa vie? J’ai pourtant revendiqué l’autonomie et la liberté pour les adolescents. Enfin, c’est le passé.

Je ne t’ai pas envoyé de photo. Je porterai un écriteau à mon cou : « chien perdu » pour que tu me reconnaisses.

Je n’ai pas de souvenir très net de ma première naissance, mais je suis sûr que je n’oublierai pas celle-là.

Je veux vivre!

Á bientôt et pas merci puisque tu le dis, mais...

Je suis heureux.

Keba.

Sa lettre ne partira donc pas. Curieusement le même sujet les a intéressés tous les trois : l’adolescence et son besoin d’indépendance. Ils semblent conclure différemment, mais ils auront le temps d’en parler.

Elle va être utile. Sa vie aura un sens autre que l’alignement de journées et l’empilement de lectures. Ces journées vides qui lui paraissent courtes le soir et si longues le matin. Aucun relief ne les marque dans sa mémoire et nul espoir ne les accélère.

Elle rejoint Marie et ils déjeunent tous chez Jacques. Cathy refuse les compliments en disant qu’elle perd la main.

« Monsieur Jacques ne mange rien. J’oublie toutes mes recettes. Plus de sauce, plus de viande, rien que de la salade et des brêdes. C’est pas la peine d’avoir une cuisinière. »

« Tu as raison » dit Marie « c’est difficilement mangeable. La prochaine fois je m’occuperai du repas. »

Ils rient en entendant la vieille nénaine s’écrier :

« Le peu que tu sais c’est moi qui te l’ai appris. Si tu entres dans ma cuisine ce sera pour faire ce que je te dirai. »

Á la fin du repas Jacques annonce :

« Keba est à Paris. Rémi m’a appelé. C’était plus simple d’organiser ainsi le voyage. Il avait un bon motif pour être autorisé à rentrer : son père est malade. Il a fait une congestion cérébrale. Le pronostic est très pessimiste. Ils se seront quand même revus. Il reste à régler son accueil ici. »

« Préoccupée par mes Mafatais j’ai manqué de temps » regrette Marie.

« Tout est en ordre» la rassure Lina « j’ai tous les documents nécessaires. Il est enregistré comme mon jardinier. »

« Mais il faut un salaire... » Intervient Jacques.

« Il n’est pas nécessaire de travailler à temps complet. Quand on connaît le montant scandaleusement bas du S.M.I.C., je n’aurai pas de mal à prendre en charge cette dépense. »

« Il faut aussi compter les charges sociales » dit Pierre.

« Je les ai prévues. »

« Il faudra le loger » ajoute Jacques.

« Ma maison est bien trop grande. Faites-moi confiance. Je suis inutile depuis si longtemps. Marie s’occupe de ses enfants, de son mari, de Luce, de Mélanie, des jumeaux... Moi je l’aiderai lui. Il trouvera vite un travail. »

« Tu sais que nous sommes là » dit Marie « nous pourrions appeler Monsieur Sakri ».

Ils se retrouvent tous autour du téléphone dont Marie a réglé l’amplificateur.

« Monsieur Sakri? »

« Non. Son fils. Mon père est hospitalisé. Je vais le rejoindre. Qui?... »

« C’est Marie à la Réunion. Nous sommes tous les quatre, c’est-à-dire Lina, Pierre mon mari et Jacques l’ami de Rémi. »

« J’allais vous appeler. Mon père va mourir. Dites à Lina... »

« Elle vous entend. Nous vous entendons tous. Est-ce qu’il souffre? Est-il conscient? »

« Il ne parle pas. Je sais qu’il comprend. Je reste avec lui. Je vous appellerai. »

« Bonjour. C’est Lina. Si vous... si tu as besoin de moi tu n’hésites pas. »

« Merci. Non, pas merci » dit-il dans un rire « je t’appellerai. Dans l’immédiat je n’ai besoin de rien. Mon père m’a laissé de l’argent. Rémi veut aussi m’aider. Je vais à l’hôpital. Je t’appellerai bientôt.


Pierre et Jacques partent pour leurs visites. Marie rejoint son collège pour l’U.N.S.S. Lina se retrouve avec les enfants qui ont décidé d’aller à la piscine. Elle qui sait à peine nager s’étonne de l’aisance des deux petits. Ils plongent et nagent sous l’eau, enchaînant papillon et pirouettes. Cette eau dans laquelle ils ont passé tant d’heures est leur élément tout autant que la terre. Ils savent aussi monter à cheval, ils jouent au tennis, pratiquent la danse et le judo... Même le ski leur est enseigné au cours des hivers passés en métropole. Lina pense à sa vie à leur âge. Qu’auront-ils à découvrir? Peut-on saturer des enfants? Non. Ils choisiront. En attendant ils développent toutes leurs potentialités.

Elles en parlent avec Marie qui les rejoint.

« C’est éreintant de surveiller mes diables. »

« Je ne les surveille pas. Je partage leurs jeux. »

« Quel dommage que tu sois si loin. Tu pourrais jouer avec eux autant que tu voudrais. Ce serait bien qu’ils lâchent un peu leur mère. Te rends-tu compte qu’ils apprennent tout avec moi? Heureusement ils vont en classe. Si j’étais aussi leur institutrice ils fuiraient la maison. »

« Profites-en bien. Tu as tellement de chance. »

« Merci de tes conseils grand-mère. Dis, j’ai pensé à La depuis le repas. Es-tu sûre de ne pas courir de risques? Nous ne le connaissons pas. »

« Moi si, depuis que nous nous écrivons. »

« Mais il sera chez toi. Si... »

« Si quoi? Je ne suis plus une enfant. J’ai passé neuf ans dans un bidonville! Cet apprentissage-là vaut tous les autres. J’ai besoin que quelque chose anime ma vie. J’allais doucement vers la vieillesse. Grâce à tes petits j’ai dix ans aujourd’hui. Pour eux je suis une camarade de jeux. Il faut que je fasse des progrès en natation pour les suivre. »

« Si tu veux je peux t’apprendre... »

« Non merci professeur. Ils m’ont épuisée. Je vous laisse. Je préfère être chez moi pour le cas où Keba appellerait. »

« Et voilà que tu nous abandonnes pour un étranger. »


Lina reprend sa lettre interrompue.

Je suis si heureuse de ton retour en France et très triste que ce soit dans de telles circonstances.

J’ai trouvé ta voix familière comme si je l’avais toujours entendue.

Je te joins les documents nécessaires pour ton séjour, mais tu n’en as peut-être plus besoin. La maladie de ton père est sans doute un cas de force majeure qui t’autorise à rester en France.

Tu vas revoir tes amis et ton quartier. Tu vas peut-être préférer rester à Paris. Malgré tout je veux que tu saches que nous t’attendons et c’est avec une grande joie que je te verrai venir.

En relisant ta lettre je vois que je n’ai pas répondu aux questions sur le volcan. Il est très important dans l’histoire, dans la vie et dans l’imaginaire de notre île. Ses éruptions sont fréquentes mais sans danger sauf pour les inconscients qui plantent leur case dans l’enclos. Il est très surveillé. Il agrandit régulièrement l’île parce que certaines de ses coulées atteignent l’océan. Quelques fumerolles signalent ordinairement son sommeil. Je ne l’ai jamais vu en action, peut-être par manque de curiosité, à moins que ce ne soit par peur. Dès qu’il se manifeste c’est la ruée sur les routes et dans les airs.

J’ai plusieurs livres sur ses éruptions ainsi que sur les cyclones qui sont, eux, bien plus dévastateurs et visitent notre région tous les ans avec des vents très violents. Ce sont surtout les pluies qui causent des dégâts. Il peut en effet tomber en vingt quatre heures sur les sommets la quantité d’eau reçue en un an en France en un lieu bien arrosé comme le Massif Central.

Notre Eden vanté de tous temps par les voyageurs a quand même quelques mauvais côtés. J’imagine combien il doit être pénible pour toi de retrouver ton père alors qu’il est très malade. Je souhaite qu’il se rétablisse vite et je te rappelle que tu es attendu dans l’île du bout du monde.

Ton amie Lina.

Une lettre de Keba arrive le lendemain de l’envoi de celle de Lina.

Lina,

Je viens encore vers toi.

En Algérie je me sentais si mal que j’avais rompu tous mes liens, perdu tous mes amis. Onze ans c’est long. T’écrire me réconfortait.

Je suis rentré et... j’ai encore besoin de retrouver tes lettres.

Mon père va mal. Les médecins ne parlent pas très clairement mais ils ne sont pas optimistes.

Depuis mon retour je n’ai vu aucun changement dans son état. Il est immobile dans son lit. Seuls ses yeux sont vivants. Je lui dis ce que je n’aurais pas osé lui dire s’il était valide: que je l’aime et qu’il a été un bon père. Que je regrette de les avoir laissés. Je lui parle de son pays. C’est beau l’Algérie. Il y a les plages pour touristes et les montagnes enneigées l’hiver. Les villages qui se fondent avec les rochers qui ont permis de les bâtir ne se découvrent qu’au moment où on les atteint. Les ruines de l’occupation romaine sont présentes souvent, et le désert immense, les oasis...

J’en retrouve la beauté pour la rappeler à mon père.

Mon père! Bien sûr je l’appelle Papa. Je vois ses yeux briller. Une larme glisse de temps en temps sur sa joue alors que je tiens sa main froide en lui parlant des beaux jours de mon enfance. Depuis que je sais ils reviennent dans ma mémoire. Je dois tant à cet homme. Ils ont vécu pour moi.

Une infirmière m’a donné le moyen de communiquer avec lui : pour oui il ferme les yeux une fois et deux fois pour non. Je peux l’interroger. Il se fatigue vite mais ne l’avoue jamais.

Chaque fois que ses yeux se ferment je pense que c’est la fin.

J’ai retrouvé ma chambre comme je l’avais laissée. Il a préparé tous les documents me donnant l’appartement et l’argent qu’il possède. Ils étaient sur mon lit. Il a dû sentir son attaque arriver.

Comment un pauvre ouvrier a-t-il pu devenir propriétaire? Bien sûr il n’y a que trois pièces et c’est un quartier populaire, mais enfin c’est Paris. Il me laisse plus de cent mille francs. Il devait vivre de bien peu. Il m’a écrit une longue lettre où il raconte son enfance et sa vie d’avant. Il explique ses choix et les circonstances qui l’ont poussé. C’était un homme bon même s’il a commis des actes horribles au cours des guerres.

J’en ai tant vu se comporter de façon inhumaine sans justification, pour un intérêt dérisoire ou simplement pour nuire... Lui il obéissait et croyait servir son pays. Comme il l’a toujours fait. Il a d’abord obéi à son père, un riche agriculteur tout puissant. Á l’armée où tout était simple puisqu’on pensait pour lui.

La France était sa patrie, la Marseillaise son hymne.

Ses chefs savaient pourquoi il devait tuer. Il n’imaginait pas qu’il puisse refuser.

Qui est le plus coupable, le bourreau ou le procureur, les jurés ou les électeurs? Tous sont responsables de la mort du condamné. Il en allait de même pour cette guerre acceptée par les citoyens, encadrée par les militaires professionnels, et vécue par des jeunes soldats qui en sont revenus meurtris.

Mon père n’a jamais nui à quiconque délibérément ou pour son intérêt personnel. Il était un bon ouvrier obéissant au contremaître. Et un très bon voisin dont personne n’a jamais eu à se plaindre. Il a perdu ses enfants et ses terres, tout ce qui faisait sa vie puisque c’est à cause de cette guerre que je suis parti aussi. Ceux qui l’avaient déclenchée ont conservé leurs postes privilégiés ou sont morts de vieillesse dans la considération générale.

Les gens du quartier me parlent de lui comme d’un brave homme serviable et discret.

Je me retrouve seul dans cet appartement de mon enfance heureuse. Là où l’adolescent souffrait des reproches qu’on lui faisait sur son père. Il n’a fait que subir cette guerre imbécile, ne le sont-elles d’ailleurs pas toutes qui défendent toujours les intérêts des nantis?

Mes nuits sont toujours troublées des peurs connues là-bas. Á chacun de mes réveils il me faut un moment pour retrouver la paix. Il a dû, lui aussi, faire longtemps des cauchemars. Je vous inflige mes états d’âme, à vous, pardon, à toi que je connais si peu. J’ai pourtant appris à me taire, mais il faut croire que je ne suis pas si fort que je le pensais. Mes amis sont partis ou installés dans une vie où je n’ai plus de place. Je retrouve les vieux qui ont le temps de parler et les bruits de la rue. Semblables et différents. Comme si j’étais le seul à avoir changé. Ce n’est plus ma maison, ni ma ville, ni ma rue. Je ne suis plus d’ici. Je suis de nulle part. Etre de quelque part c’est affirmer un droit qu’on peut opposer aux autres. Droit du sol et de l’histoire. Du sang de ses ancêtres. D’une succession de hasards dans lesquels on n’a aucune part. Raison d’exclure ceux qui voudraient venir. « C’est mon bol » dit l’enfant déjà propriétaire. « J’ai tiré parce qu’il était dans mon jardin » dit le beauf sûr de son bon droit. « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » hurlent les xénophobes rassemblés. Je serai de là où je vivrai. Où seront ceux que j’aime. Je n’écrivais jamais. Je ne parlais pas de moi. Et à toi je dis tout. Toi que je ne connais pas. Je suis comme en transit. Entre une vie subie et celle que je veux construire. Ce ne sera pas dans cette ville. Je rêve de calme et de paix. Écris-moi s’il te plaît.

Keba.

Lina garde longtemps la lettre dans ses mains. Elle ne voit plus l’océan. Elle n’entend pas les oiseaux.

La paix ! Elle l’a depuis si longtemps avec sa vie ralentie. Elle restait enfermée dans sa maison, derrière son portail. Elle ne voulait rejeter personne, simplement se protéger, ne plus avoir à subir les présences hostiles.

Elle comprend bien sûr ce qu’il dit même si elle vit comme ceux qu’il méprise.

Avec Marie déjà elle a évolué. Elle est prête maintenant à aller plus loin encore.

Ce dimanche elle part de bonne heure sur le sentier de la Jument. Elle a besoin de fatigue. De celle que donne l’effort physique. Elle ne voit ni les fleurs ni l’océan. Elle monte aussi vite que sa respiration le lui permet. Elle reste plus d’un heure en haut du Dimitile laissant ses yeux courir sur Cilaos perdu à ses pieds, au fond du trou.

Sur la route là-bas les voitures avancent en file continue. C’est dimanche. Il faut sortir. Ceux du nord vont au sud. Ceux des hauts vont sur les plages croisant la longue file des gens des villes qui montent. C’est la grande transhumance hebdomadaire. On emporte un pique-nique semblable à un banquet. On s’installe sur le sable ou sur l’herbe au plus près de sa voiture. On écoute la musique de l’autoradio. On voyage. Comme le font les autres, ceux qui ont de l’espace et qu’on voit à la télé. Ce sont toujours les mêmes lieux revisités cent fois dans ce territoire exigu. C’est aussi monotone que le reste de la semaine.

Et puis il faut rentrer les uns derrière les autres parce que la nuit est trop dangereuse avec ses esprits et ses monstres. On va retrouver l’écran magique pour partager la vie du reste du monde

Lina est épuisée lorsqu’elle retrouve sa maison.

Après une longue douche elle reprend sa lettre

Keba,

Je viens de parcourir, seule comme toujours, le sentier de la Jument. Je ne sais pas pourquoi il porte ce drôle de nom. Partir de six cents mètres pour monter à deux mille c’est beaucoup trop pour la non sportive que je suis. Heureusement mon enfance m’avait appris l’effort physique et le plaisir qui suit. J’ai pensé à ta vie. Á ton père.

Nous pourrons en parler longuement dans ces lieux que je voudrais te faire découvrir et peut-être aimer. Ce que tu as vécu est si différent de ce que j’ai pu connaître.

L’obéissance qui a pu conduire ton père et beaucoup d’autres à commettre des actes qu’ils n’auraient jamais faits seuls a été vérifiée par des chercheurs américains. Ils avaient engagé un acteur qui servirait de soi-disant cobaye. Ils expliquèrent aux étudiants qu’ils allaient participer à une expérience de mesure de résistance à la douleur. Ils les installèrent devant une sorte de roue portant les mentions -léger - douloureux - dangereux -. Ils leur expliquèrent ensuite qu’ils auraient à suivre les instructions données par un chercheur. Ils rappelèrent à chacun qu’une certaine intensité d’électricité reçue pouvait causer des traumatismes graves et qu’ils devraient veiller à bien suivre les ordres.

Alors que la pseudo victime paraissait souffrir de plus en plus, la plupart des étudiants n’hésitèrent pas à tourner la roue jusque dans la zone dangereuse.

Tout un dressage par l’obéissance, à la maison, à l’école, au lycée, confortée par l’éducation religieuse conduit à cette soumission. Puisque le chef le dit on doit s’exécuter.

C’est vrai qu’il vaut mieux éviter de mettre les hommes en situation de conflit si on ne veut pas retrouver les camps de concentration, la torture de la guerre d’Algérie, le génocide cambodgien ou l’horreur rwandaise. Les assassins sont des victimes manipulées par ceux qui se retrouvent dans les salles de conférence ou les palais présidentiels.

Ceux-là savent ce qu’ils font.

Je voulais te donner du courage et voilà où j’en suis.

Je ne chante pas du matin au soir mais je suis plutôt sereine. Habituellement du moins.

J’aime que tu me parles librement. La distance facilite les confidences. Moi qui ne parle à personne, si ce n’est à Marie, je te livre mes réflexions les plus personnelles.

Marie et moi avons transformé Mafate en un nom commun pour les enfermements acceptés ou subis. Chacun a ses mafates. Moi encore plus que bien d’autres. Je ne connais le monde que par mes livres et la télévision.

Toi tu le traverses et l’affrontes. Des huit jumeaux tu es le plus démafaté. Le plus libre.

Veux-tu que je cherche ton frère? Il doit toujours être à l’îlet à Malheur.

Le soleil est couché. Je vais reposer mon pauvre corps de paresseuse.

Á bientôt. J’attends toujours tes lettres avec impatience.

Ton amie Lina.


Le téléphone arrache Lina à son premier sommeil. C’est sûrement une erreur. Á moins que Marie...

« Oui. »

« Bonsoir. C’est Keba. Si je te dérange je peux rappeler plus tard. »

« Tu ne me déranges pas. Comment va ton père? »

« Son état n’évolue pas. J’ai l’impression qu’il se fatigue de plus en plus vite. J’ai trouvé ta lettre au retour de l’hôpital. J’avais marché longtemps dans Paris. J’ai vu partout des gens pressés et des voitures conduites rageusement.

J’ai eu envie de t’entendre. Je suis resté un moment devant le téléphone sans oser faire ton numéro et je me suis décidé. Est-ce la même heure chez toi qu’ici? »

« Il y a deux heures de différence l’hiver et trois l’été. »

« Alors il est dix-neuf heures ou... »

« Vingt- trois. »

« Tu devais être couchée. Pardonne-moi. »

« Je ne manque pas de sommeil. Un petit bouleversement ne peut que me faire du bien. Je suis heureuse de t’entendre. Le courrier est si lent... »

« Merci. Je choisirai une heure plus favorable si tu veux bien que je te rappelle. »

« Bien sûr que je le souhaite. Pense que la communication est trois fois plus coûteuse à certains moments. As-tu pu t’occuper de ta carte de séjour? »

« J’ai déposé mon dossier. Il ne semblait pas y avoir de problème. Je suis encore un touriste, mais je serai bientôt ton jardinier. »

« C’est parce qu’il fallait une profession pour établir la demande, mais... »

« C’est très bien. Je ne suis pas d’une grande compétence mais j’apprendrai. J’ai travaillé la terre comme manoeuvre, ce sera plus agréable de voir pousser des fleurs et des légumes. Mais je chercherai un emploi pour être le moins possible à votre charge. »

« Tu ne seras pas obligé de t’occuper de ma cour. Je veux dire de mon jardin. Ici on l’appelle comme ça. Il n’y pousse que de l’herbe et quelques arbres. »

« Je compte bien jardiner. J’ai déjà emprunté des livres à la bibliothèque et je m’y plonge régulièrement. Les vergers et les potagers n’auront bientôt plus de secret pour moi. »

« Souviens-toi que nous sommes sous les tropiques. Tout pousse mais il doit y avoir quelques différences avec les zones tempérées. »

« Je m’adapterai. Je m’adapte toujours. Il me tarde de commencer. Même si je sais que mon départ suivra la mort de mon père. S’il ne doit pas aller mieux je préfère que ça ne dure pas. Cette survie n’a aucun sens.

Je vais te rendre à ton sommeil. »

« Je ne suis pas pressée mais les unités défilent vite. Je suis heureuse de t’avoir entendu. Peux-tu m’envoyer une photo pour que je te reconnaisse quand tu viendras? »

« Dès demain. Es-tu blonde? Rousse? Je ne vois pas vraiment sur ta photo. »

« Un peu rousse comme le sont certains Yabs. Je t’ai dit qu’on appelait ainsi les petits blancs, ces paysans pauvres chassés par les gros propriétaires? Rousse avec les cheveux presque crépus. On trouve ici tous les mélanges imaginables, même des noirs aux cheveux roux. Je me souviens de ton frère. Il était Malbar. Il avait les traits fins sous des cheveux noirs et lisses. »

« C’est tout à fait ça. De peau presque noire. Tu verras bientôt. Je te rends à tes rêves. Et... pas merci, mais sache que tu as un ami sur qui tu pourras toujours compter. »

« Bonsoir Keba. Á bientôt. »

Lina retrouve son lit et ferme ses yeux emplis de larmes. Un ami. Elle a déjà

Marie, presque une soeur, et maintenant Keba. Elle doit tout à ce jeune médecin qui avait eu cette idée folle. Sans lui elle aurait eu Louise et... Il faudra qu’elle l’appelle demain.

Elle continue à travailler en étant souvent interrompue par ses rêves. Elle trouve à peine le temps de lire. La lettre est là.

Mon amie Lina,

Tu ne peux pas savoir le bonheur que j’éprouve en écrivant ces mots: -Mon amie-. Après... Bon je ne vais pas recommencer.

J’écris cette lettre après avoir raccroché le téléphone. Je t’ai tirée du lit. Je prétends me mettre à ton service et je commence en t’empêchant de dormir.

Je situais à peu près la Réunion, mais sans plus. Quelque part au milieu de l’océan. Indien comme moi. Car je suis indien après avoir été arabe. Et je suis né français. Je reste moi. Je le deviens chaque jour un peu plus. Sans étiquette familiale ni raciale. Ce qui me fait c’est ce que je vis, ce que j’apprends, ce que je réalise et non ma couleur ou l’histoire de lointains ancêtres. Je vais trouver quelques livres pour savoir ce qu’on cultive dans ton île tropicale. Et connaître son climat et un peu de son histoire.

Je ferai une photo en allant à l’hôpital. Tu vas me trouver maigre, mais ça commence à aller mieux. Les pauvres parisiens pour qui on invente des régimes amaigrissants devraient s’expatrier en Afrique. Ils y trouveraient la ligne de leurs rêves ainsi que de vraies raisons de s’inquiéter.

Je ne vais pas recommencer mes élucubrations humanitaires.

Á bientôt.

Ton ami Keba


Marie a invité Lina pour le week-end. Avant de partir elle appelle Louise.

« Louise? C’est Lina. »

« Je suis Hervé. Vous voulez que j’appelle ma mère? »

« Ne la dérange pas. Où est-elle? »

« J’entends les vaches qui sortent, elle a fini de traire. Je les conduis au pré. Elle va venir. »

Il est déjà parti. Les minutes s’écoulent. Des minutes à dix francs. Elle ne peut pas raccrocher.

Elle entend les cloches des vaches et les aboiements des chiens. Elle revoit la cour pavée recouverte de bouses. « Allô ! »

« C’est Lina. Ta soeur. »

« Qu’est-ce qui arrive? »

« Je voulais te parler, savoir si vous alliez bien. Que tu me dises si la rentrée s’était bien passée. Crois-tu que l’instituteur des enfants voudrait faire correspondre ses élèves avec les miens? »

« Sûrement pas. Ils n’ont pas à connaître cette histoire. Je suis d’ici. La fille de mes parents. Personne ne saura rien. Les cousins seraient capables de réclamer l’héritage. On n’en parlera jamais. Plus tard on verra. Si tu n’as pas d’enfant ce serait bête de laisser perdre... Les petits viendront te voir. »

Lina comprend. Ils ont eu le temps de réfléchir : cette soeur a peut-être de l’argent… un jour… l’héritage...

« Je les verrai avec plaisir même si je ne comprends pas ce qu’il faut cacher. »

« Les gens d’ici sont jaloux. Certains t’ont vue. Je leur ai dit que tu étais une cousine, à cause de la ressemblance. C’était pas facile. On se connaît trop bien. On est tous apparentés depuis que le monde est monde. Il faut que je prépare le repas. Au revoir. »

Lina n’a même pas le temps de répondre avant la fin de la communication.

Sa soeur! Elle est loin dans l’espace mais plus encore affectivement. Le même sang. Les mêmes cellules. Identiques physiquement mais pour le reste...Qu’ont-elles de commun? Tout ce qu’elles ont vu, appris, subi ou fait les a rendues différentes. Autant qu’Axel l’est d’Alioune ou Luce de Marie.

Qu’est-ce qui rapproche les humains ou les rend différents?

L’expérience de Jean n’apporte aucune réponse.

Il faut l’invention des patries, des drapeaux, des religions, des chapelles et des partis pour réunir les gens en les opposant aux autres groupes. Il reste à les persuader qu’ailleurs on est différent. Qu’ici sont les meilleurs. Ceux que dieu ou le chef a choisis...

Ça marche tellement bien qu’on peut alors tuer les autres. Le petit cerveau de l’homme des cavernes a été programmé pour ces xénophobies et cette vie de groupe. Ensemble on chassait les mammouths et ceux des autres cavernes par la même occasion. Ils étaient des concurrents. On suivait le chef comme l’a fait le vieux Sakri. La bête est toujours là.

C’est ce que Lina dit à Marie, Jacques et Pierre. Ils écoutent les nouvelles et c’est Jacques qui répond:

« Vous avez raison mais on rencontre partout des hommes qui ont dépassé cette bête. Ils s’éloignent du drapeau, rejettent les gourous, apprennent à penser seuls... On en rencontre en Afrique et aux États-Unis, en Amérique du sud et au fond de la Chine. Ceux-là sont devenus des hommes. Ils entraînent l’espèce qui s’accroche encore à ses chapelles protectrices. Avec eux l’Humanité progresse en vomissant les tyrans, en respectant chaque individu. Différent du voisin mais au fond si semblable. Capable de s’adapter. De comprendre... »

« D’aimer » dit Marie en riant « on se croirait à la messe. Enfin telle que je l’imagine puisque je n’y vais jamais. C’est pour prouver tout ça qu’un jeune médecin a pu un jour arracher des bébés à leurs familles. Même si arracher n’est pas le mot le plus juste dans la mesure où personne ne s’opposait à ces départs. »

« Nous attendons Keba » dit Pierre « c’est le plus important. Et donc il ira chez Lina. Si ces dames l’ont décidé nous n’avons plus rien à dire. »

« Tu dis ce que tu veux » reprend Jacques « moi je trouve que c’est parfait. Je tiens à garder mes yeux c’est pourquoi je ne trouve rien à redire aux décisions de ces deux fortes femmes. »

« Passons à table » dit Marie en riant. Elle enlace Lina et l’entraîne en dansant.

Ils décident d’aller à la plage ensemble, laissant la garde au remplaçant de Jean. Marie veut les emmener à la Pointe au Sel. C’est un endroit qu’elle affectionne. On peut même y nager en eau douce quand la mer n’est pas forte et laisse la source alimenter le trou creusé dans la lave noire. Les jours où la houle déverse ses cascades par-dessus les rochers il n’est plus question de se baigner mais le spectacle est alors d’une rare beauté.

Cathy les rappelle quand les voitures commencent à rouler:

« Mademoiselle Lina! Le téléphone! »

Ce doit être Keba. Elle court.

« Oui. C’est Lina. »

« Bonjour. C’est Keba. Mon père vient de mourir. Les tubes et les machines n’y pouvaient plus rien. Il était prêt à partir. Hier il a pu écrire de sa main retrouvée: -Heureux. Mon fils.-

Je ne lui ai pas demandé s’il fallait comprendre -je suis heureux- ou -sois heureux-. Qu’importe! Ses derniers mots ont été pour moi. Il parlait de bonheur.

Il a fermé ses yeux et ne les a plus rouverts.

Comme il le souhaitait, je conduirai son corps au crématorium. C’est pour après-demain.

Tout est en ordre.

Je suis prêt à venir. »

« Je t’attends. Nous t’attendons. Dès que tu le voudras. Un avion part chaque jour et bien souvent plusieurs. Je serai à l’aéroport. »

« Mais tu travailles. »

« Pierre me fera un certificat médical. »

« Je partirai mardi soir. J’arriverai mercredi. Tu n’auras rien à demander. Je suis impatient. Paris n’est plus ma ville. J’ai besoin de calme, de campagne... Je rêve de cette île que je commence à bien connaître au travers de mes lectures.

Partir est une joie. Un renouveau. Tout est neuf. On n’existe plus pour personne. Les étiquettes s’envolent. Nos yeux autant que ceux des autres sont libérés des certitudes comme des évidences. Il faut tout réapprendre. Et trouver un nouveau nous. Un peu différent chaque fois même si le fond reste le même. On y perd la poussière ainsi que les habitudes.

Mon père vient à peine de mourir et voilà que je m’enthousiasme... »

« Il voulait qu’il en soit ainsi. Il t’avait retrouvé. Tu as le droit de vivre. »

« Á dans trois jours.

Fais mes amitiés à Marie, aux enfants, à Pierre et à Jacques, à tous ceux que tu aimes. »

Lina court vers la voiture où les enfants s’impatientent déjà. Elle annonce l’arrivée de Keba.