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C’est le téléphone qui l’arrache à ses rêves.

« Alors comment trouves-tu sa lettre? Jacques et Pierre cherchent un travail pour La Ils pensent que ce sera difficile avec l’importance du chômage. Pour une femme nous aurions pu dire qu’elle gardait les enfants... Nous verrons bien.

Nous avons beaucoup parlé de mon père. Je ne le juge plus. Ces journées m’ont appris tant de choses! Il a tant fait pour moi!

Il m’a sauvée de cette vie que je n’aurais pas supportée ou qui m’aurait abrutie comme Luce. »

Lina dit doucement : « je suis tellement heureuse que tu sois apaisée. Ton père a fait tout ce qui était possible pour te rendre heureuse.

J’ai répondu à La Je me suis endormie tard et c’est ton appel qui m’a réveillée. Je te lis mon texte. Arrête-moi si tu veux modifier quelque chose. »

Marie écoute en silence.

« Je n’ai rien à corriger ni ajouter. Tu peux tout lui dire puisqu’il connaît l’essentiel. »

« Personne ne doit savoir pour ton père. Il ne faut plus en parler ni surtout l’écrire. »

« Pierre me le dit aussi. Il pense qu’un procès pourrait être fait par l’un ou l’autre. »

« Je ne pensais pas à ça. Après toutes ces années... et il est mort. Non. Je crois que nous devons garder cette histoire pour nous. Il y a déjà Luce, Axel, Rémi et nous quatre. Ça fait beaucoup. Tu penses que je peux expédier ce texte décousu? »

« Bien sûr. Tiens-moi au courant. Avec les enfants et la rentrée je n’ai pas le temps de m’en occuper. »

« Moi je peux le faire. Je te dirai les nouvelles. »

« Je retourne bientôt à Mafate. J’emmènerai les enfants. Je vais faire installer d’autres panneaux solaires chez Luce. Je bous d’impatience à l’idée de les retrouver et en même temps j’ai peur. »

« Si tu as besoin de moi je peux venir. Mais... »

« Je sais. Je n’hésiterai pas à t’appeler. Daniel restera avec moi. Ses journées sont plus calmes. Je t’embrasse et nous t’attendons tous. Ta chambre est toujours prête. Tu sais que nous t’aimons. Les enfants parlent souvent de toi. Tu fais partie de la famille. »

« Dès que la rentrée sera passée je viendrai vous raconter. La prof m’aidera à régler mes problèmes. »

« Arrête de te moquer. Viens. Pour le reste nous mettrons nos difficultés en commun. Tu sais que j’ai besoin de te voir souvent.»

Les journées passent vite et le travail ronge le temps libre de Lina.

Sylvie entre au C.P. Ce premier vrai contact avec le monde des grands la rend si heureuse qu’elle accapare les temps communs pour raconter ce qui lui arrive.

Jacques et Pierre ont trouvé un associé qui va leur permettre de retrouver un rythme normal.

Quand Marie revient de Mafate, Lina est à l’héliport. Les deux petits se jettent sur elle pour lui raconter cette journée. « Nous avons des cousins. Ils vivent comme des sauvages. Leur grand-père habite dans une cabane en tôle avec des caisses pour s’asseoir et un lit de planches » dit Hervé.

« Sa cuisine est toute noire. Il prépare ses repas sur un feu qui fume » ajoute Sylvie.

« On y est allé en hélicoptère. C’est génial. On a tourné autour des pitons. On est resté au-dessus du trou de fer. »

« Maman a dit qu’on y reviendrait à pied. Tu nous suivras. »

« Et voilà. Tu sais tout. » Dit Marie en embrassant son amie.


Pierre et Jacques viennent d’arriver. Ils écoutent le récit de ces retrouvailles.

« Les enfants sont venus voir ce que je leur apportais. Axel n’était pas là. Mélanie non plus. Ils ont certainement entendu l’hélicoptère et j’avais averti Luce. C’est donc qu’ils ne souhaitaient pas me rencontrer. Luce sentait un peu le rhum. Comme si elle avait voulu prendre des forces avant de me revoir. Nous avons regardé l’électricien installer les panneaux. Nous n’avions rien à nous dire. Hervé et Sylvie ont vu leur grand-père. Il s’est très peu intéressé à eux. Comme convenu je leur ai dit que nous étions chez des cousins. »

Marie embrasse son mari en le rassurant : « Ne te fais pas de souci. Quoi qu’il arrive nous déciderons ensemble. Ma folie est passée. Si la voix du sang existe, ni mon père ni mes enfants ne l’ont entendue. Les petits n’ont pas voulu accepter les gâteaux et le café qu’il leur proposait. De son côté il ne leur a posé aucune question. »

« Ils vivent dans des mondes différents » dit Jacques « ils n’ont pas grand-chose à s’apporter. Plus tard, peut-être... Mais à quoi cela pourrait-il leur servir? Cette histoire ne peut que les perturber lorsqu’ils chercheront cet équilibre que nous avons tous tant de mal à trouver. »

« Sylvie a fait une remarque amusante en partant : -Ils parlent comme des bébés.- Hervé a ajouté : -exactement comme toi quand tu étais petite. On te comprenait mal. Il a conclu : « Ils apprendront à parler français comme les enfants qui arrivent à l’école ».

« Si certains de mes collègues très attachés au créole t’entendaient » dit Lina «  ils seraient furieux. Pour eux c’est une langue qu’il faudrait rendre officielle. »

« Le plus petit commun dénominateur » dit Marie « c’est bien ainsi que vous dites, vous les instits, à propos de je ne sais quoi en arithmétique. C’est le français apporté par les premiers immigrants illettrés, simplifié pour que les Africains et les Malgaches d’abord, les Chinois et les Indiens ensuite puissent communiquer. Une langue bien sûr. Pour les choses courantes. Dès qu’il s’agit d’échanger des connaissances on est contraint d’ajouter des mots pris ailleurs. »

« Ce conflit n’en est pas un » dit Jacques « chacun peut choisir de communiquer comme il l’entend. Je comprends le créole. Lorsque je m’adresse à un malade dans sa langue familière il se sent rassuré. »

« Oui » dit Pierre « pour les adultes c’est sans importance, mais c’est grave pour les enfants. Ils ont besoin de s’ouvrir. Le monde ne les attend pas. Leur insularité est déjà un lourd handicap. Si on y ajoute la barrière d’une langue parlée par une petite communauté ils ne s’en sortiront pas. Partout les patois disparaissent pour faire place aux langues de communication étendue. »

« Tu as raison, je l’ai vécu » dit Lina « arriver à l’école sans parler français, retourner chaque soir vers les siens qui ne parlent que créole, ça rend les apprentissages très compliqués. Il faut du temps et beaucoup de répétitions pour qu’un enfant maîtrise les subtilités d’une langue. S’il ne l’utilise qu’à l’école il ne peut y parvenir. »

« Ce qui est en question » dit Jacques « ce sont les difficultés économiques. Pourquoi pousser les enfants à apprendre puisqu’ils seront chômeurs? Quels modèles leur offre-t-on pour les inciter à aller vers le monde? Tous se referment sur le cocon faussement protecteur. Les coupables ce sont les élus et autres responsables, bien installés dans la société, qui poussent les pauvres dans un retour vers les racines. »

« C’est la première fois » dit Marie « que je vérifie le problème posé par la non pratique du français. Je comprends ce que mes élèves chuchotent, mais Sylvie et Hervé n’ont pu communiquer avec leur grand-père, pas plus qu’avec leurs jeunes cousins. Ne serait-il pas temps que tous parlent une langue qui leur permette de se comprendre? »

« Des utopistes avaient créé l’Espéranto » rappelle Jacques « et il est mort. »

« Cette langue universelle existe » affirme Pierre « c’est l’anglais. Ou plutôt l’américain. Ce ne sont pas les idéalistes qui l’ont imposée mais les économistes. Ils ont les arguments majeurs. »

La conversation se poursuit toute la soirée sur ce sujet et sur bien d’autres.


De son retour à Entre Deux Lina trouve une lettre de Keba

Lina,

Je pensais que plus rien ne pourrait m’étonner après ces années, mais l’histoire que vous me racontez est vraiment extraordinaire. En plus elle me concerne. Qui peut être assez méchant pour arracher des enfants à leur famille? C’est complètement fou! Etes-vous sûre que tout ça est vrai?

Comment aurais-je vécu si j’étais resté là-bas?

Le plus important reste quand même le quotidien difficile et, peut-être, grâce à vous, la possibilité de rêver d’avenir. Comme disait Piaf :-Je me fous du passé-.

Avez-vous connu la pauvreté? Je veux dire la vraie. Celle qui fait chercher de quoi manger. Celle qui fait coucher dans la rue. Celle qui rend enragé. Je ne vous le souhaite pas. C’est ce qui m’est réservé entre deux périodes fastes où je trouve un petit boulot ou une affaire.

Ce pays est si beau! J’ai tellement voulu y venir pour retrouver mes racines! Maintenant que je sais d’où je viens c’est vraiment drôle, non?

Je ne rêve plus que de le fuir. Je n’étais pas Français. Je ne suis pas Algérien. Je veux vivre. Qu’importe ma nationalité! Qu’importe le drapeau! Qu’importe la langue! Je n’ai besoin que de liberté.

Peut-être n’y en a-t-il nulle part.

Rémi m’a appelé. Je vais sans doute partir. Il faut que je trouve un travail. Vous m’avez redonné l’espoir. Je me croyais condamné à mourir ici.

Tout redevient possible.

Merci.

Keba

Lina appelle Marie pour lui lire la lettre. Le répondeur enregistre son message.

Elle commence sa réponse en levant souvent les yeux sur le Dimitile au-dessus du bougainvillier

Keba,

Votre vie doit être abominable.

Nous vous trouverons un travail ou tout au moins une déclaration d’emploi qui permettra le versement de cotisations et l’obtention des documents légaux. J’en fais mon affaire.

Vous avez sans doute besoin d’argent. Indiquez-moi comment vous le faire parvenir.

Si vous étiez resté ici vous auriez probablement connu la pauvreté qui fut la mienne pendant tant d’années. J’ai passé mon enfance à Mafate avec mes parents et mes frères. Nous avions tout ce qu’il nous fallait, c’est-à-dire de quoi manger, nous habiller et nous chauffer. Nous habitions une case en bois recouverte de feuillages. Des bat-flanc nous servaient de lits.

Tous nos voisins vivaient de la même manière ce qui fait que nous n’étions pas malheureux. Je voyais sur les livres, à l’école, les grandes maisons de pierre et tout le confort moderne, mais c’était sur une autre planète, celle d’où venait l’instituteur. Ma mère et moi nous étions dispensées des gros travaux. Avec nos cabris et nos volailles, nos légumes, les poissons et les fruits, nous étions plus favorisés que d’autres familles plus nombreuses qui manquaient de travailleurs. Je ne connaissais rien d’autre. Je n’avais jamais quitté Mafate. Le monde se terminait là où les remparts rencontraient le ciel. Parfois quelques z’oreils passaient près de chez nous. Ils soufflaient et trébuchaient sur nos sentiers chargés d’énormes sacs à dos. Ils parlaient une langue qu’on m’enseignait à l’école.

Voilà comment vous auriez vécu. Sans sortir ni parler autre chose que le créole. Vous avez eu la chance de grandir à Paris. Le monde s’est ouvert à vous.

Je vis toujours en sauvage. En dehors de Marie que je viens de rencontrer et dont je suis très proche je ne parle qu’à mes collègues et à quelques commerçants. Comme on parle dans ces cas-là : du temps et des enfants. C’est tout. Cette solitude risque de me rendre trop curieuse, ne m’en veuillez pas trop.

Á bientôt de vous lire ou de vous recevoir.

Lina.

Elle s’installe aussitôt à son bureau pour répondre.

Keba,

Je suis bien sûr d’accord pour le tutoiement. Tu verras qu’ici on a du mal à dire vous.

S’il te plaît cesse de me remercier. Je n’ai encore rien fait. Si un jour tu crois que je t’aide il faudra te dire que c’est par égoïsme. Pour me rendre utile ou pour avoir une meilleure image de moi. Je te ferai lire « L’éloge de la fuite » de Laborit. Il explique ça très bien. Je suis tellement d’accord avec ce qu’il a écrit que je reste accrochée à mes murs. Je m’enfuis par les livres. Aimes-tu lire toi aussi?

Tes relations avec ton père m’ont remis en mémoire une phrase d’un autre auteur qui m’apporte beaucoup, c’est Cyrulnik dans Les nourritures affectives: « Un enfant n’a jamais les parents dont il rêve. Seuls les enfants sans parents ont des parents de rêve. »

Je ne voudrais pas que tu me croies pédante, si je fais des citations d’écrivains c’est que je ne fréquente personne et ne peux donc pas rapporter des paroles d’amis que je n’ai pas.

Je t’ai parlé de mes premières années, celles qui furent les plus heureuses. Á onze ou douze ans un enfant est construit. L’adulte qu’il deviendra a déjà sa charpente. Et pourtant...

On vivait pauvrement ici il y a vingt ans et pour beaucoup rien n’a changé. Un tiers de la population est sans emploi. Une habitation sur dix est un abri en tôle. Il y a vingt ans, sous un vague prétexte de lutte contre l’érosion et de reboisement, l’office des forêts qui gère Mafate a décidé d’en chasser les habitants. Les terres appartiennent en effet à l’Etat par une curieuse aberration historique qui donna aux premiers habitants des portions de terre « du battant des lames au sommet des montagnes ». Les héritiers de certains propriétaires laissent depuis des terrains en friche alors que les descendants des esclaves , des engagés et des pauvres blancs ne parviennent pas à acquérir les terres que leurs familles occupent depuis des générations. Pour en rester à Mafate, les récoltes furent détruites et les violences diverses eurent raison de certains. Mes frères sont partis. Mes parents ont abandonné leur case. J’ai vécu dans un bidonville fait de cabanes construites avec des matériaux de récupération qu’il fallait rebâtir après chaque cyclone. Sans eau ni électricité. Sans nos cabris, notre jardin et nos poules. Au milieu des autres et de la violence présente partout. Jour et nuit. Et le bruit. Et les odeurs. Comment te dire?...

Nous recevions des aides pour nous empêcher de mourir.

Là j’étais pauvre.

Mon père s’est mis à boire jusqu’à ce que l’alcool le tue.

J’ai travaillé pour m’échapper. Et j’ai subi tant de choses insupportables. Les études étaient la seule évasion possible. Rien n’aurait pu m’empêcher d’apprendre.

Quand j’ai eu mon premier salaire ma mère s’est laissé mourir. Comme si elle n’avait tenu que pour me conduire jusque-là.

Depuis je suis seule.

J’ai une maison en béton pleine de beaux meubles.

Tu es le seul avec Marie à qui j’ai dit tout ça. Qui peut savoir ce que nous avons ressenti? Á quoi bon d’ailleurs? Rien ne peut plus s’effacer. Maintenant, grâce à Marie, j’ai envie de bouger, d’aller vers les autres. Il ne faudra pas m’en vouloir si je suis maladroite. Maintenant tu sais pourquoi.

En relisant ta lettre je retrouve tes questions.

Je suis française comme tous les gens d’ici, qu’ils viennent de France ou d’Afrique, d’Inde ou de Chine. Nous avons les mêmes peurs des revenants et des requins, la même langue adaptée par ces déracinés qui ont perdu leurs coutumes et leurs repères.

Tous les groupes s’acceptent. L’histoire a fait que parmi les plus pauvres on trouve des blancs chassés par la culture de la canne vers les terres les plus inhospitalières alors que les autres dominent l’administration et l’agriculture. Les Chinois tiennent tous les commerces d’alimentation, de la boutique au supermarché. Les Malbars et les z’Arabes ont la haute main sur les commerces d’ameublement, d’automobiles et d’électroménager. Les Métis et les Cafres sont fonctionnaires. Cet équilibre permet à chacun de vérifier qu’aucun groupe n’est seul en haut ni en bas de la société réunionnaise. Même les religions se sont métissées pendant que les superstitions s’échangeaient.

On se marie plus facilement entre Chinois et entre Malbars mais la cohabitation se fait sans difficulté. Au moins jusqu’à maintenant où les recherches de racines commencent à faire apparaître un communautarisme qui risque de nous faire ressembler un jour aux Mauriciens, nos plus proches voisins.

Nous sommes Français. Nul ne souhaite autre chose parce que l’île ne peut vivre seule. La première ressource étant de loin l’argent qui vient de Métropole pour la Fonction Publique et les aides diverses. C’est, en quelque sorte, la revanche des esclaves qui exploitent maintenant les descendants de leurs exploiteurs.

Tu verras, combien c’est beau! Comme ton île est belle !

Nous t’attendons. Au début tu seras officiellement jardinier chez Marie ou... pourquoi pas chez moi?

Á bientôt.

Lina.

La vie de Lina s’organise de plus en plus autour du courrier qui vient régulièrement d’Algérie.

Marie décide de revenir à Roche Plate. A pied cette fois-ci pour avoir le temps de penser.

Le jour se lève quand elle quitte sa voiture. Les premiers nuages glissent déjà dans le cirque et voilent la paroi qui lui fait face.

Elle avance tranquillement. L’émotion de son premier « retour » est effacée. Elle ne va plus retrouver sa famille.

Jean est son père. Il l’a aimée. Il l’a guidée. Ils ont partagé tant de moments heureux. Sa mère aussi l’a aimée. Aujourd’hui elle n’a plus besoin de se raccrocher aux gens du cirque dont elle ne sait s’ils sont ses proches ou des étrangers. Tant de choses les séparent.

Elle a beaucoup observé les adolescents qui lui sont confiés au long de ce mois de rentrée. Certains ne parlent que créole entre eux, sécurisés par cette langue de leur enfance ou trop peu à l’aise dans le maniement du français. Elle leur fait raconter leurs loisirs, leur passé. Elle les amène aussi à confier leurs rêves d’avenir. Plusieurs adolescentes lui ont dit:

« Je veux avoir un enfant, comme ça je partirai de chez mes parents. »

« De quoi vivras-tu? »

« Oh! Des allocations. Mon copain aura le R.M.I. On aura une case et une voiture. »

« Comment sera ta maison? »

« On la construira près de celle de mes parents. On l’arrangera au fur et à mesure. »

« Comment occuperas-tu tes journées? »

« Je préparerai les repas. Je m’occuperai de mon bébé. J’aurai la télé. »

Elle aurait pu être ainsi. Elle aurait dû avoir cette vie. Elle élèverait cinq ou six enfants. elle...

« Merci Papa » s’entend-elle dire à voix haute.

Elle veillera sur Luce et le vieux Tang. Elle a si souvent eu envie de participer à des actions humanitaires. Elle envoyait des chèques en regrettant de ne pas s’investir plus. Elle soutiendra ceux qu’elle ne parvient pas à considérer vraiment comme sa famille. Elle a beaucoup parlé avec Pierre. Chacun a repris son rythme. Entre le travail et les enfants ils essaient de garder du temps pour échanger. Ils sont proches et indépendants. Leurs inquiétudes, leurs pensées, leurs impressions qu’ils partageaient au début trouvent moins de place dans leurs journées.

Elle a tenté de lui dire ses hésitations. Elle aurait aimé qu’il lui donne son avis, qu’il l’aide à voir plus clair... Peut-être pense-t-il qu’elle doit se déterminer seule. Comprendre ce qu’elle veut. C’est si difficile de trouver les moments favorables pour les échanges. Un enfant l’appelle, ou c’est une visite inattendue, ou le téléphone... La vie banale d’un couple pris dans ses habitudes et ses urgences reprend peu à peu.

Heureusement il y a Lina. Á elle, elle confie tout. C’est l’amie dont elle rêvait depuis toujours.


Son sac est empli de réchauds, de lampes et de catalogues qui pèsent de plus en plus lourd. Elle ne veut pas décider ce qui leur est nécessaire. Ils doivent y réfléchir. Choisir.

Les cinq mille francs du loyer de l’appartement seront divisés en trois parts : une qu’elle remettra à Luce, l’autre pour l’équipement de la maison et la troisième qu’elle placera afin de constituer un capital pour leur avenir.

Les premiers chiens l’annoncent. Les jumeaux sont venus l’attendre et l’aident à porter son sac. Ils l’ont vue depuis longtemps. Tous ici savent quand des touristes se promènent. On les voit de loin dans les parties découvertes des sentiers.

Luce est assise devant sa porte. Elle se lève pour se laisser embrasser. Axel arrive peu après.

Ils la regardent vider son sac sur la table. Elle explique à quoi servent les objets qu’ils ne connaissent pas. Les enfants emportent leur butin.

Marie attend la sortie d’Axel pour donner l’enveloppe contenant les billets à Luce :

« Tous les mois tu recevras cette somme. Tu seras seule à le savoir et tu en feras ce que tu voudras. » Elle prend soin d’insister sur ce –tu- pour lui faire comprendre que cet argent est à elle. Tant pis si elle bouscule des équilibres. Elle espère ainsi limiter les beuveries.

Mélanie feuillette avec sa mère le catalogue pour décider des achats d’équipement. Elles se laissent attirer par des appareils ménagers trop gourmands en électricité et par des meubles excentriques. Dès que Marie donne un avis elles l’acceptent sans discuter. Aussi promptes à la soumission qu’à l’enthousiasme.

Marie va voir son père. Elle ne le trouve pas. Julie, qui l’a accompagnée lui dit :

« Il va revenir. Il n’est jamais loin. »

Elle explique à la fillette le fonctionnement du réchaud et de la lampe à gaz pour qu’elle puisse aider son grand-père. Ce sera plus pratique et moins dangereux que le feu de bois qui noircit les vêtements et emplit les poumons.

Axel n’est pas revenu. Luce est assise au même endroit qu’à l’arrivée de Marie. Les nuages ont envahi le cirque. On ne voit qu’à quelques dizaines de mètres. Aux questions concernant la scolarité des enfants elle n’obtient que des oui et des non.

Au moment où elle annonce son départ, Luce se lève et la remercie.

La montée est agréable. Depuis qu’elle a recommencé à bouger avec ses élèves la forme est revenue.

Arrivée au Maïdo elle décide d’aller voir Lina.

« Comme je suis heureuse! Où as-tu les enfants? »

« Sylvie est chez Cathy. Hervé a voulu aller au centre de loisirs. Leur père ira les chercher. J’ai tout mon temps. Mais si je comprends bien tu es déçue que je sois seule. »

Lina l’embrasse à nouveau :

« Tu sens bien que je suis toujours déçue quand je te rencontre. »

Sans que leurs mains ne se quittent elles s’assoient sur la banquette.

« J’arrive de Mafate. J’ai apporté des appareils à gaz, une radio pour les enfants et de nouvelles cassettes pour la télé. J’ai tenté de faire choisir Luce et Mélanie sur un catalogue de meubles et d’électroménager, et... »

« Et elles ne savaient que prendre. Du moins rien que tu juges utile. »

« C’est exactement ça. »

« Comment veux-tu qu’il en soit autrement? Je ne saurai jamais ce qu’on appelle la culture, mais si la consommation en fait partie comme je le pense, disons qu’elles n’ont pas encore acquis cette culture-là. Faut-il les aider à avancer plus vite? »

« Comment puis-je savoir ce qui leur manque ? »

« Rien d’indispensable puisqu’elles vivent ainsi depuis toujours. Ce qui leur manque est un superflu que tu réussiras vite à rendre nécessaire bien sûr et même indispensable. Le veux-tu vraiment? Après il leur manquera un autre objet important, et un autre... Comme tout le monde dans notre société évoluée. »

« Alors je ne devrais rien faire? »

« Je ne sais pas. Je me pose la même question chaque soir en quittant ma classe. Je fais tout ce que je peux pour amener chaque enfant à comprendre, à apprendre plus. En retournant chez moi je vois tous ces hommes, jeunes et vieux, assis près de la boutique où ils achètent leurs piles plates, oisifs et silencieux. Ils vont retrouver leur case où les femmes regardent la télévision depuis le matin. C’est l’avenir promis à mes élèves. A quoi bon étudier? Je me rappelle le Mafate de mon enfance et... je ne sais plus. »

« Ne me dis pas que tu regrettes la vie de Luce! »

« Non. Moi j’ai pu sauter le pas professionnellement. Mais comment peuvent vivre les pauvres, illettrés, face à la consommation envahissante et au miroir de la télé? Il leur reste le zamal et l’alcool. »

« Mais la civilisation avance avec les connaissances. Les valeurs essentielles s’imposent. »

« C’est quoi la civilisation? Un nouveau modèle de voiture? Un réfrigérateur qui délivre des glaçons automatiquement? Les valeurs universellement proposées sont celles des feuilletons américains. Les sectes s’affrontent en proposant jéhovah, chiva, mahomet, jésus, la scientologie... L’hospice remplace la famille auprès des anciens. Nous sommes condamnés à suivre mais j’ai du mal à croire que nous progressions. »

« Mes certitudes ont aussi perdu de leur vigueur ces derniers temps. J’ai envie, d’une certaine façon, de poursuivre le projet fou de Jean. Lorsque La sera là nous pourrons vérifier les différences existant entre chacun de nous et son frère ou sa soeur. Nous aurons des éléments de réponse à notre conversation d’aujourd’hui. »

« Il ne sera pas très difficile de relever des différences, mais comment ferons-nous pour mesurer leur valeur? Les vaches de Louise se compareront à mes livres. Ma maison à ses terres. Ses enfants à ma solitude. »

« Je ne prétends pas que la Vérité apparaîtra, mais nous en tirerons des éléments d’appréciation de ce qui fait une vie. Nous nous connaîtrons mieux nous-mêmes. Je viens de voir Mélanie et Julie. Que va devenir le bébé de cette adolescente? Doit-on laisser Julie suivre le même chemin? »

« Qui peut répondre? Si j’adopte un point de vue différent du tien c’est pour alimenter notre réflexion et non pour m’opposer à toi. Mélanie va percevoir une allocation à la naissance de son enfant. Elle entrera dans le monde des grands. On l’aidera à construire sa case. Elle aura des aventures comme nous disons, ce qui, après tout, n’est qu’une manière de vivre sa sexualité librement. »

« Et Julie va pouvoir commencer. Á douze ans! Je croyais que tu avais vécu cette période avec horreur? »

« C’était différent. Contre mon choix d’avenir. Contre ma volonté. Si ces moments n’étaient pas restés stériles ma vie se serait brisée. J’en serais morte. Je voyais des camarades vivant heureuses avec le copain de leur choix. C’était le seul élément de bonheur de leur vie. »

« Il faudrait laisser les adolescents, et pourquoi pas les enfants, se jeter dans une sexualité sans contrôle? C’est de la folie et tu le sais. »

« Oui. Présenté comme ça. Mais une sexualité brimée est-elle épanouissante? Tu peux répondre en te souvenant de ton adolescence et tes années de vie adulte dans l’abstinence. »

« D’accord, ce n’était pas toujours facile. Mais qu’est-ce que le sexe sans amour? Avec la peur de gâcher sa vie? »

« Faire des enfants est devenu chez nous gâcher sa vie! Parce que ce qui compte c’est réussir professionnellement. Gagner de l’argent... Et qui te dit que Mélanie ne connaît pas l’amour? Personne n’a de réponse pour les autres. Est-il plus terrible de vivre une relation sexuelle dans la curiosité et la tendresse de la pré-adolescence que de subir une excision dans son enfance? Où est le traumatisme? Où est la violence? »

« Je ne devrais donc rien faire pour protéger Julie? »

« Je ne sais pas. Il faut sans doute parler avec elle, l’aider à se connaître, l’amener à choisir en comprenant la portée de ses actes... Faire pour elle ce que nous voudrions que l’on fasse pour nous. »

« Merci ma mère. »

Elles rient ensemble et vont à la fenêtre admirer le soleil qui plonge dans l’océan.