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Elle embrasse son mari pour atténuer la portée de ses mots.

« Nous ferons ce bilan tous ensemble» dit Lina « je veux dire tous les quatre avec ceux qui savent: Louise, La, Axel et Luce. »

« Heureusement que vous ne me comptez pas » dit Cathy « je ne comprends rien à vos histoires. Si vous voulez dire qu’il y a des braves gens partout et aussi des méchants nous n’avons pas besoin de vos études. Moi qui ne suis qu’une bête je sais bien que la couleur de la peau ne garantit pas plus la gentillesse que l’âge ne rend les imbéciles intelligents. Chacun conduit sa vie comme il l’entend du moment qu’il ne fait de tort à personne. »

Ils applaudissent cette formule sensée. Alors que Lina dit : « je vais rentrer chez moi avec le car. C’est bientôt la fin des vacances. Il serait temps que je prépare mon travail. »

« Tu vas prendre ma voiture. Nous viendrons avec Pierre et les enfants demain ou après-demain. Tu n’auras plus qu’à nous préparer un repas créole » dit Marie.

La vie reprend son cours avec les habitudes retrouvées et les urgences qui empêchent de penser.

Quand Marie et Pierre arrivent chez Lina avec les enfants tout est prêt depuis longtemps. « C’est la première fois que je reçois » dit Lina « j’étais tellement coupée du monde que personne n’entrait dans ma maison. »

« Attention les enfants! » dit Marie « ne dérangez rien. Vous êtes chez la fée Solitude. »

« Ne l’écoutez pas. Vous êtes ici chez vous. J’ai emprunté des jeux à mon école. Amusez-vous. Et vous les grands, maintenant que vous avez fini la visite, venez tester mon bar. Là aussi il faudra m’aider. »

« On dirait un musée créole » s’extasie Pierre « ça manque un peu de désordre pour avoir l’air vivant mais les enfants vont y remédier. Vous avez un intérieur superbe... »

« S’il vous plaît tous les deux, arrêtez les formules. Lina voici mon mari. Pierre, voici Lina l’amie dont je rêvais. Avec mes deux petits vous êtes ce que j’ai de plus cher au monde. Alors tutoyez vous, et... voilà qu’elle va pleurer celle-là. Arrête ou je m’y mets aussi. Jean m’a enlevé ma soeur quand j’étais un bébé. Il m’en donne une autre à sa mort. Elle m’attendait ici comme la Belle au Bois Dormant. Il lui reste à trouver le beau Prince qui la réveillera vraiment. »

« Ça, je n’y pense plus depuis longtemps. J’ai du mal à réaliser tout ce qui s’est passé. Ces journées en France... Louise là-bas... vous chez moi... merci Marie. Merci pour tout. »

« Si nous buvions pour fêter toutes ces choses émouvantes » dit Pierre « je n’ai rien apporté. Je refuse cette convention gênante des cadeaux avec rendu, ni plus coûteux pour ne pas vexer, ni trop banal pour ne pas mépriser... Tu as parlé de bar. »

« Jusqu’à hier je n’avais rien à offrir. Voilà du whisky, du porto, du champagne, du vin blanc, du vin rouge... Mais je n’y connais rien. Il faudra me conseiller pour ça aussi. J’ai choisi en fonction de la couleur des étiquettes ou de la forme des bouteilles. Je pense qu’il doit y avoir d’autres méthodes. »

« C’est comme pour les livres » répond Pierre « chacun devrait s’en tenir à ce qu’il aime. Oser affirmer que tel vin est supérieur à tel autre c’est aussi imbécile que la critique d’art. -Ce livre est sublime! Cette musique est nulle! Ce tableau ne vaut rien!- On paie des gens pour imposer leurs goûts personnels au troupeau qui se doit de les suivre. Et certains boivent toute leur vie des vins qu’ils n’aiment pas, écoutent des chanteurs qui leur déplaisent, achètent des toiles qu’ils ne peuvent regarder, alors que des créateurs restent méconnus et perdent le goût de leur activité parce que ceux qui se disent l’élite décrètent le Vrai et le Beau. Pour les vins c’est pareil. J’ai souvent fait des dégustations à l’aveugle pour vérifier que les prix et les renommées ne correspondent pas souvent au goût de la majorité. Choisis toi-même. Demande à tes amis ce qu’ils préfèrent. Moi j’aime découvrir. Les vins comme les gens. Il en existe tant de petits qui surpassent ceux que l’on appelle grands. Une étiquette ne garantit pas plus le plaisir qu’on aura à boire un vin qu’une décoration ou un titre ne font la valeur d’un homme. Pour les boissons c’est une garantie de contrôle. Pour les médailles c’est l’annonce de la vanité de celui qui les porte. Il a besoin d’afficher une valeur qu’il n’est pas sûr d’avoir vraiment. Le plus souvent elles masquent un vide... Le rire de Marie l’interrompt:

« Je l’entends rarement s’emballer ainsi. Ma chère Lina, je crois que Pierre se sent bien chez toi. »

« Bon. J’ai trop parlé. »

« Certainement pas » dit vivement Lina « tu dis ce que tu veux. J’ai tellement besoin de conseils, d’avis, ou simplement d’entendre quelqu’un s’exprimer librement. »

La soirée passe vite entre les échanges de souvenirs, les plaisanteries et les jeux des enfants.

Ce n’est qu’au moment de partir que Marie tire une lettre de sa poche:

« J’allais l’oublier. C’est une lettre de Keba. Est-ce que tu veux bien lui répondre? Je suis un peu bousculée en ce moment. »

Lina ferme le portail et les volets. Elle n’accepte toujours pas la nuit. Son enfance l’a trop persuadée des risques encourus par ceux qui affrontent l’obscurité. Elle ne craint plus le retour des morts vengeurs ni des esprits violents mais il lui reste les angoisses des traversées du bidonville et ses violences, les cris des voisins et tout ce que l’obscurité favorise. Elle a besoin de son monde clos. Comme d’habitude elle vérifie toutes les ouvertures avant d’aller se coucher.

Elle prolonge les plaisirs de cette soirée. Elle n’est plus seule. On s’intéresse à elle. On écoute ce qu’elle dit. On parcourt des dizaines de kilomètres pour passer quelques heures avec elle. Elle prend conscience qu’elle serre dans sa main la lettre de Keba.

Mesdames,

Vous pourriez me fournir un emploi? Vous m’aideriez à partir? Je suis prêt à tout faire et compétent dans beaucoup d’activités. Ce que je ne sais pas faire je l’apprendrai. L’animation était mon travail avant de quitter la France. L’armée m’a au moins fait prendre conscience de mes capacités physiques et aucun métier manuel ne me rebute. Je sais utiliser une machine à écrire et conduire un camion. Mes apprentissages ont été si variés que je tiens ma place sur n’importe quel chantier, qu’il s’agisse de bâtir une maison ou d’ouvrir une route. J’ai vendangé, labouré, soigné du bétail. Il m’est arrivé de seconder un cuisinier et de servir dans un bar.

Aucune tâche ne me rebutera.

Vous êtes, mesdames, mon dernier espoir de vivre.

Je me préparais à expédier cette lettre quand j’ai reçu de mon père les informations concernant ma naissance.

L’une de vous serait-elle ma soeur?

C’est tellement étonnant de penser que je ne suis pas le fils de ceux que j’ai toujours cru être mes parents. Mon père - je ne vois pas ce qui m’empêcherait de l’appeler ainsi - mon père n’aurait pu inventer cette histoire que Rémi m’a confirmée.

Je serais donc indien? Moi qui ne ressemblais à personne : trop sombre pour les Blancs, même pour des Kabyles, comme le vilain petit canard je venais donc d’ailleurs.

Je ne sais si cette nouvelle sera bonne ou mauvaise. Seule compte pour moi l’impérieuse nécessité de partir.

Je saurai vous remercier si vous voulez bien m’aider.

Keba Sakri.

Lina relit le texte, s’attardant sur certains passages, revenant sur des mots.

Comme il a dû souffrir pour appeler ainsi au secours. Quelle vie difficile laissent apparaître tous ces métiers.

Elle va s’installer à son bureau et commence à écrire.

Keba,

Je ne suis pas votre soeur. Marie ne l’est pas non plus. Vous avez un frère qui s’appelle Sully. Je l’ai connu quand nous étions enfants. Il habitait l’îlet à Malheur. Je ne sais si vous savez ce qu’est un îlet à la Réunion ? C’est un petit espace cultivable accroché à une pente ou au sommet d’un piton. Celui-là devrait son nom à la fin d’une poursuite qui vit des chasseurs de « marrons », c’est à dire d’esclaves en fuite, massacrer un groupe entier. Plusieurs personnes y habitent encore.

Á la Réunion, depuis trois cents ans, vivent des gens venus d’un peu partout. Autour de l’ancien volcan, trois cirques ont été créés par des effondrements. L’îlet à Malheur est dans celui qui s’appelle Mafate. Aucune route n’y mène.

Vous êtes né là, tout comme Marie et moi. Quatre paires de jumeaux aussitôt séparés. Un de chacune des paires est resté sur place, l’autre étant adopté. Pour que votre père décide de vous l’apprendre il faut qu’il vous aime beaucoup.

Nous l’avons rencontré. Il a tellement souffert. Il se sent responsable de tout ce que vous endurez.

J’ai tant de choses à vous dire que je ne sais comment ordonner tout ça. N’hésitez pas à me questionner.

Je suis institutrice. Mes parents sont décédés. J’ai deux frères plus âgés que je n’ai pas vus depuis plus de vingt ans. Je vis seule. Je vous écrirai autant que vous le voudrez en attendant votre venue.