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Lina met la photo dans sa poche. Elles emmènent le vieil homme dans un restaurant voisin. Beaucoup de Maghrébins circulent dans la rue.

« J’aurais dû l’emmener dans une ville de province » dit Sakri « il aurait vécu avec des gens différents. Ici ils ont tous la même culture comme on dit. Il y a des Marocains, des Algériens, des Saoudiens, des sunnites et des chiites, mais aussi des athées, des commerçants, des ouvriers, des oisifs, des jeunes, des vieux, des bien portants et des malades, toutes sortes d’êtres humains avec leurs différences. Mais, pour l’extérieur, nous sommes simplement des Arabes. »

« On n’ose plus prononcer le mot race depuis que les scientifiques ont démontré que ce terme n’avait pas de sens » dit Lina « alors on parle de communauté ou d’identité culturelle. Ce sont les nouveaux termes employés par les racistes. »

« Qu’y a-t-il de commun entre un riche chirurgien athée et un ouvrier islamiste? » interroge Marie « il est certain que le premier est plus proche de ses confrères que du pauvre né dans le même pays que lui. Des deux on dit « c’est un Musulman ». Comme si ce terme résumait tout.

J’avais du mal à me prononcer pour ou contre ceux qui revendiquent l’identité culturelle réunionnaise, j’en vois ici les dangers. C’est une manipulation qui vise à rassembler des gens ayant des habitudes communes pour mieux exclure ceux qui sont nés ailleurs. Au lieu de leur donner les moyens de s’ouvrir et d’aller vers les autres on les enferme et on les appauvrit. L’identité culturelle ne peut s’appliquer qu’en réduisant les éléments qui la constituent de façon à les rendre communs. Il reste la cuisine ou quelques rythmes. Et encore, les habitudes culinaires sont tellement variées et la musique si différente d’une personne à l’autre...

Chacun est unique avec son identité culturelle propre. Il ne reste que l’accident qui fait naître ici ou là. La bête n’est pas morte. Ceux qui la renforcent sous la nouvelle forme de cette pseudo identité se laissent entraîner par les manipulateurs. Tu vois Lina, tu dis apprendre beaucoup de ce voyage, mais tu n’es pas la seule. »

Les deux jeunes femmes embrassent le vieil homme qu’elles rendent à sa solitude, lui promettant encore de ramener La Elles vont rejoindre les enfants de Marie. Les deux petits sautent dans les bras de leur mère. « Ils étaient impatients de te revoir » dit la grand-mère « ils ont profité de tout mais demandaient de plus en plus souvent leur maman. Ce séjour leur aura fait du bien. Á nous aussi qui avons retrouvé un rythme plus intense. »

« Je les aurais bien gardés un peu plus » dit le grand-père.

« Bien sûr » dit sa femme « tu ne les retrouvais que pour les repas et les promenades ». Elle se tourne vers Marie : « tu peux nous les confier à nouveau, ils sont très gentils. »

« Ils vont grandir» dit Marie. « Ils seront plus sages et plus autonomes. Ils auront besoin de vous pour connaître tout ce qu’ils ne peuvent voir sur notre île. »

Les enfants sont intarissables. Chacun veut être le premier à dire tout ce qu’ils ont découvert et qu’elle doit partager. Comme elle ne peut écouter les deux à la fois, ils passent de ses genoux à ceux de Lina qu’ils ont adoptée.

Rémi est à l’aéroport. Marie le présente à ses beaux-parents qui l’accaparent aussitôt. Il dit à Lina: « La a votre adresse. Il vous écrira. Je pense le faire revenir bientôt. Aidez Marie à revenir vers son père. Jean était quelqu’un de bien. Il l’a sans doute trop aimée si cet adverbe a un sens quand il s’agit d’amour. Il aurait dû lui parler plus tôt, mais c’était difficile... »

Pierre et Jacques attendent à Gillot. Tous les six se serrent dans la voiture. Marie peut raconter à son mari les temps forts du voyage pendant que les enfants jouent à l’arrière avec Jacques et Lina.

Cathy a préparé un repas de fête. Les enfants vont vite se coucher pour une sieste inhabituelle qu’ils acceptent sans rechigner.

Les deux jeunes femmes parlent de Rémi, de Louise et du vieux Sakri. Elles se moquent d’Alioune et content les malheurs de Keba. Jacques a été informé par Pierre de l’histoire des jumeaux.

« Je suis un peu déçue.» dit Lina « retrouver une soeur si semblable et... je ne sais pas ce que j’aurais voulu... »

« Elles se ressemblent beaucoup » confirme Marie « ce sont bien deux jumelles homozygotes comme vous dites. Tellement pareilles et tellement différentes. Elles ont sans doute des traits de caractère communs et des capacités semblables mais leur éducation dans des mondes si éloignés les a atténués. »

« Je suis heureuse de savoir qu’elle existe et vraiment peinée de n’avoir rien à lui dire. Nos valeurs sont si différentes. Elle ne rêve que de terrains agrandis et de profit. Seul compte le travail. Elle n’a pas de temps à donner à ses enfants. Entre l’oisiveté de Mafate et la frénésie productrice il doit bien exister une autre forme de vie? » murmure Lina.

« Elle viendra vous voir » dit Jacques « vous apprendrez à vous connaître. »

« Elle ne veut pas venir. Elle n’a pas le temps. Le travail l’en empêche. Je lui écrirai. J’essaierai d’obtenir qu’elle m’envoie les enfants. Ils sont aussi coupés du monde que je l’étais à leur âge. Peut-être même plus parce qu’ils n’ont pas de camarades avec qui jouer. »

« Et le père? » demande Pierre à son épouse.

« C’est un ivrogne sale et grossier. Ils vivent dans un intérieur comme les montrent les livres d’histoire traitant du Moyen Áge, avec une télé et un réfrigérateur en plus. L’étable est équipée pour la traite et l’enlèvement automatique du fumier. Le tracteur est du dernier modèle pour produire encore plus. Louise ne m’a parlé que de rendement laitier ou de capacité d’ensilage. C’est comme s’ils ne pensaient pas, comme s’ils ne s’étaient jamais aimés, comme si leurs enfants n’étaient que de futurs ouvriers qui les aideraient bientôt. Ils sont esclaves de leur terre. Une éducation peut enchaîner aussi bien que des fers. Ses convictions religieuses sont proches des croyances d’ici : quelques saints protecteurs, un malin dangereux et d’autres superstitions. On retrouve l’absence de culture des pauvres paysans déportés sur notre île il y a deux ou trois siècles. »

« C’est vrai » dit Jacques « qu’il est assez facile de relever une identité entre des gens ou des communautés peu évolués. Leurs coutumes et pratiques sont assez simples pour être rapprochées. Moins on a de connaissances et plus on est aisément classé. La culture commune aux Mafatais se détermine mieux que celle des New Yorkais. Pour que le racisme s’y retrouve il ne faut pas trop de critères. Les politiciens et les chercheurs de racines ne retiennent que quelques valeurs et de rares habitudes qu’ils nomment coutumes. Ils sont trop heureux de classer ces groupes de même « identité culturelle ». Il ne s’agit que de séparer les gens pour mieux les contrôler en les opposant. »

« Je crois entendre Rémi et Jean » dit Marie oubliant qu’elle tenait les mêmes propos peu avant son retour « vous êtes bien les défenseurs des mêmes idées fixes. »

« Nous nous étions choisis. La guerre nous a encore rapprochés. Nous avons fait le même métier... »

« Il sera intéressant de faire une étude à partir des jumeaux » dit Pierre « elle prouverait sans doute combien les différences sont apportées par l’éducation et l’histoire individuelle. N’importe quel enfant, quelles que soient sa couleur et la vie de ses ancêtres, sera plus proche de ceux qui l’entourent et vivent de la même manière que des membres de sa famille restés dans un autre monde. Chacun restant unique et incomparable pour l’essentiel. »

« Ce fut la folie de Jean » rappelle Jacques « il faudrait briser des vies et salir sa mémoire en rendant cette histoire publique. Et nous apporterions une preuve que seuls prendraient en compte les gens déjà informés. Dans une période troublée rien ne peut s’opposer à des nationalistes offrant un « Nous » comme prothèse aux « Moi » fragilisés par les difficultés d’insertion. Á cause d’eux naissent les sectes et les retours vers les racines. »

« Je comprends mieux ce qui animait mon père » dit Marie « et Pierre devient fou lui aussi qui propose de poursuivre cette expérience. J’ai choisi un malade qui ressemble à l’homme qui m’a élevée. »