Bookmaker Bet365.com Bonus The best odds.

Il se tait. Ses yeux se brouillent. La main qui tient la lettre se met à trembler.

« Ils les ont tués. Je l’ai appris plus tard. J’ai voulu repartir pour les venger. Une femme! Des enfants! Ils n’avaient fait de mal à personne. Les terroristes voulaient se venger de moi, effacer mon sang de cette terre. J’ai tenté de mourir. Le Docteur Rémi m’a aidé. Ma femme aussi. Celle-là m’avait suivi. Elle était plus jeune que l’autre, mais elle ne pouvait pas avoir d’enfant. Un jour le docteur est venu en portant un bébé. Il nous a dit: « si vous voulez cet enfant, il est à vous. Il n’a pas un mois. Vous pouvez le déclarer comme s’il était né ici. Je témoignerai s’il le faut ». Voilà comment Keba m’a sauvé la vie. C’est ce que je dis dans cette lettre qu’il aura un jour. Ma femme me l’a fait promettre avant de mourir. Elle n’a pas pu résister à son départ. Elle l’a aimé comme aucune vraie mère n’aurait pu le faire. Pour moi il était autant que les cinq autres. Il a fallu qu’il parte! S’il vous plaît! Aidez-moi à le faire revenir. Il est si malheureux. Je veux le voir une fois encore. »

« Nous allons tout tenter » dit Marie « nous reviendrons vous voir demain. »

Elles emportent l’adresse de Keba et un numéro de téléphone où on peut lui laisser des messages.

« C’est bien lui » dit Lina « il faut le ramener. Nous devons trouver une solution. Il est français. »

« Ce docteur Rémi doit pouvoir nous aider. Nous aurions dû demander à Monsieur Sakri où nous pouvons le joindre. »

« Téléphonons-lui. »

Elles décident de se rendre chez le docteur Rémi Kaufman.

Docteur Kaufman - Consultations de seize à dix-huit heures - indique la plaque


« Nous pouvons l’interroger par téléphone » dit Lina.

« Non. Il faut le rencontrer par surprise. Il ne pourra pas nous éconduire. Nous verrons bien s’il ment. »

« Pourquoi le ferait-il? »

« Il était sans doute l’ami de celui qui nous a enlevés, celui qui m’a toujours menti. »

Elles marchent dans Paris en échafaudant les projets les plus fous pour libérer Keba.

Á dix-sept heures elles entrent dans la salle d’attente où patientent trois personnes.

La clientèle assez mêlée fait plutôt partie de ce qu’elles appellent en chuchotant: les Français moyens. La salle d’attente est propre mais sans recherche. La lecture offerte est assez récente pour attester de l’intérêt porté à ceux qui perdent leur temps ici.

C’est le médecin qui vient chercher ses patients. A chacun de ses passages il regarde ces deux femmes qu’il ne connaît pas.

Au moment où il leur dit d’entrer, elles insistent pour laisser passer une dame d’un certain âge accompagnant un enfant:

« Nous avons le temps. Nous pouvons bavarder un peu. Le petit s’impatiente... »


« C’est à vous mesdames... » dit le médecin en s’adressant à ses dernières clientes « Je ne sais qui est la première... »

« Nous sommes ensemble » dit Marie.

Il les invite à s’asseoir.

« De quoi s’agit-il? »

« Nous venons de la Réunion. J’ai été élevée par le docteur Jean Pourchet. »

« Jean! Il est... Pardonnez-moi. Jacques et lui... Vous connaissez Jacques bien sûr. Jacques et lui étaient mes meilleurs amis. Nous avons fait nos études ensemble. Nous étions inséparables. Deux années de cette sale guerre nous ont volé une partie de notre enthousiasme. Ils ont dû vous en parler. »

« Non. Jamais. Ils n’en parlaient pas. »

« Vous n’êtes pas venues pour entendre mes histoires d’ancien combattant. Je suppose aussi que vous n’êtes pas malades. Vous auriez dû me téléphoner. Je vous aurais reçues chez moi. J’ai fini mes consultations. Nous pouvons y aller. »

« S’il vous plaît, restons ici. Nous avons besoin de quelques renseignements.

Nous avons rencontré ce matin Monsieur Sakri. Il nous a dit que vous lui aviez confié Keba. Nous devons en savoir plus pour l’aider.

« Je ne sais pas d’où il vient. C’est si loin... »

« Ne vous donnez pas la peine de mentir. Nous savons d’où il vient. »

« Et bien pas moi. Et mentir n’est pas ma spécialité. Je m’autorise à ne pas toujours dire ce que je sais, mais mentir, non. Jamais. »

« Excusez-moi. Je ne voulais pas vous blesser. Je suis si mal à l’aise que j’en deviens agressive. Je vais vous dire ce que nous savons. Á la mort de mon père, enfin de Jean, j’ai trouvé une lettre dans son coffre. Il me disait que j’étais l’un des quatre enfants - tous jumeaux - qu’il avait un jour enlevés à leurs familles. Il avait prétexté le danger qu’il y avait à les laisser ensemble. Nous sommes nés à Mafate. C’est un cirque sans route ni chemin où vivaient alors des gens coupés du monde. Lina est l’une de ceux qui sont restés. Nous venons de rencontrer sa soeur Louise. Keba est l’un des quatre. Le dernier est un Noir. Un cafre comme on dit chez nous. Jean avait décidé de me garder. J’étais la Chinoise. C’était peut-être parce qu’il connaissait alors une Chinoise qu’il a épousée ensuite et que j’ai toujours cru être ma mère. Il semble que vous soyez celui qui l’a aidé à placer les autres. »

L’homme s’est enfoncé dans son fauteuil. « Comment aurais-je pu?...Il m’avait dit que les petits venaient de Madagascar… qu’ils étaient des orphelins en danger... nous avions créé une sorte de service pour les pays en difficulté... Médecins sans frontières avant l’heure… nous intervenions de ci de là, sans organisation. Nous étions enthousiastes et maladroits. Jacques était-il au courant? »

« Non. Il ne le sait toujours pas. Je lui ai simplement appris que je n’étais pas la fille de Jean et que j’avais retrouvé ma famille. »

Lina intervient:

« Nous voulons aider Keba. Pour l’instant c’est la seule chose qui compte. Ensuite nous chercherons le quatrième. »

« C’est facile. Il s’appelle Alioune. Alioune Diouf. Son père, infirmier d’origine camerounaise travaillait avec nous. Quand il a vu arriver les bébés il a voulu garder le plus sombre. Il lui a donné son nom. Personne n’en sait rien. Il a été élevé comme leurs deux autres enfants. Ils en sont très fiers. Il a été un bon sportif. Il est maintenant acteur professionnel. Croyez-vous que la vérité leur apportera autre chose que du malheur? »

« Nous ne lui dirons rien s’il est heureux ainsi. » Dit Lina.

« Je vous présenterai comme des filles d’ami et je lui dirai que vous voulez créer une troupe théâtrale. Il ne vous lâchera plus tellement il est désireux de faire partager sa passion. Je découvre que je peux être un menteur, mais seulement pour de petites choses et pour protéger les autres. »

« Et Keba? » Demande Lina.

« J’ai tout essayé. Je suis allé le voir là-bas. C’est une forte tête qui n’accepte pas de se taire. Il doit toujours affronter ce qui lui semble injuste: les abus de pouvoir, les islamistes, la corruption... Dans ce pays sa vie est vraiment difficile. Mais je réussirai à le ramener ».

Il se lève et propose : « si vous êtes libres ce soir je vous invite. Après le repas nous irons voir Alioune et sa troupe. »

Il entraîne les jeunes femmes et leur présente un Paris qu’elles ne soupçonnaient pas. Elles lui disent leur vie.

Marie découvre un Jean qu’elle ignorait. Rémi lui dit leur volonté de sauver le monde et leur désespoir après le drame algérien. Le geste fou prend un autre sens. Il ne s’agissait plus d’une expérience

« Il voulait sans doute prouver combien les hommes se ressemblent et que leur couleur, pas plus que leur hérédité ou l’histoire de leurs ancêtres n’a d’importance. » dit Kaufman « seule compte leur vie, ce qu’ils apprennent de leurs proches, ce qu’ils font ou subissent. Chaque culture est unique. Chaque individu a sa vie propre.

Jean vivait hors du monde. Il voulait sûrement aussi aider ces enfants à vivre mieux. Cet acte est celui d’un fou ou d’un désespéré. Il voulait témoigner pour que cessent les guerres et les affrontements ethniques. Il pensait apporter la preuve que chaque homme n’appartient qu’à lui-même.

Il a tellement dû regretter cette folie. »

Marie pleure en l’écoutant. Elle retrouve son père. Elle dit son enfance débordant d’amour. Rémi vient de lui rendre l’image de ce père qu’elle a tant admiré.

« Il ne t’a pas donné la vie comme disent ceux qui se sentent propriétaires d’un petit homme venu un jour par hasard de la rencontre d’un spermatozoïde oublié et d’un ovule distrait. C’était un homme généreux. Il a dû t’apporter l’esprit critique et la soif d’indépendance qu’il aurait voulus pour tous les hommes. »

« Mais ma mère n’était pas non plus ma vraie mère. Celle qui m’a mise au monde a choisi de garder ma soeur et de m’abandonner moi. Pourquoi? Toi qui as tant vu de naissances de bébés dis-moi pourquoi? Pourquoi moi? Pourquoi elle? J’ai besoin de comprendre. Pourquoi la louve ou la renarde transportant ses petits vers une cachette plus sûre va d’abord prendre celui-là plutôt qu’un autre? Choisit-elle le plus faible? Emporte-t-elle le plus fort qui a plus de chances de vivre? Agit-elle au hasard?

L’amour maternel est-il une invention sans fondement?

Ma mère m’a aimée. Est-ce qu’on peut aimer plus? Je ne saurai jamais ce qu’est l’amour d’une vraie mère. »

« Il y en a autant de formes d’amour maternel que de mères et d’enfants. Une femme se comportera différemment avec son premier et avec les suivants. Les enfants forment leurs parents. Le premier fait mère une jeune fille qui se transformera encore en élevant le deuxième, ce qui lui permettra de construire autrement le troisième. Elle aura changé d’environnement et d’amis. Elle aura vieilli. J’en vois tant que leurs enfants gênent pour conduire leur vie de femme comme elles disent. Je pense alors à Keba et Alioune qui ont reçu tant d’amour de ces femmes qui n’étaient pas leurs mères. Elles ont eu peur pour eux. Elles en ont été fières. Qu’aurait changé la grossesse? Bien sûr nous ne le saurons jamais. »

« Tu as eu tellement de chance. » Dit Lina. « Tu as reçu tout ce qu’un enfant peut désirer. Beaucoup plus que moi, que Luce ou Axel. Tu dois accepter ta vie et reconnaître comme parents ceux qui t’ont voulue et aimée comme d’autres reconnaissent un enfant. »

« Merci. » Dit Marie en les embrassant tous les deux. « J’aiderai Luce et les petits comme les autres. Je le leur dois pour Jean. Allons au théâtre maintenant. »

Elles disent à Rémi comment vit le jumeau d’Alioune. Ils conviennent de ne pas en parler.

« Te rends-tu compte » demande Lina « de la chance qu’il a eue? Artiste! Un homme sans mafate. Un créateur. Chaque jour dans une autre ville. Chaque soirée différente. Il ne connaît ni habitudes ni remparts. Voilà un métier d’homme libre! »

La salle se remplit lentement.

Les trois coups sont frappés. Le rideau en s’ouvrant découvre une cuisine. Une voix forte en coulisse précède un grand noir qui bondit en scène le torse nu et luisant.

Elles l’auraient reconnu même si Rémi n’avait chuchoté: « C’est Alioune ».

Il ressemble moins à Axel que Louise ne reflète Lina, mais il est sûr qu’ils sont frères.

Plus intéressées par l’acteur que par l’intrigue ou les autres personnages elles ne le quittent pas des yeux. Il a le rôle principal. Son rire, sa taille, sa manière d’être et de se déplacer attirent les regards et laissent ses partenaires en retrait.

Après deux rappels tous trois rejoignent les acteurs dans les loges.

« Tiens! Toubib! Tu es revenu ! Il fallait que tu t’ennuies. Tu as vu? Deux rappels! Et nous sommes jeudi. C’est pas le meilleur jour.

Je crois que je m’améliore. Dis-moi que tu m’as trouvé meilleur? Je sens mieux mon personnage.

Nous partons en tournée. Quand nous aurons joué la pièce une centaine de fois nous approcherons la perfection. Tu reviendras nous voir. Tu pourras comparer... »

« Stop! » Crie Rémi. « Repose un peu ta voix et regarde qui je t’amène. »

« Crois-tu que je ne les avais pas vues? Tu sais quel plaisir tu me fais en venant me voir jouer, mais là! Chapeau! Doc tu es formidable. Mesdemoiselles je regrette de ne pouvoir vous faire asseoir. Je suis à vous dans cinq minutes. Le temps d’enlever tout ce noir qui assombrit ma peau. » Il part d’un grand rire qui fait trembler les vitres.

« Celle-là c’est Marie. » Dit Rémi qui profite du moment où il reprend son souffle. « Et celle-là Lina. » Elles font aussi du théâtre. Mais en amateur. Elles sont à Paris pour voir des spectacles. J’ai bien connu le père de Marie lorsque nous partagions notre folle jeunesse avec ton père.

« Le sort vous a gâtées. » Dit Alioune. « Vous rencontrez tout de suite les meilleurs. Ne cherchez pas ailleurs. Je vous apprendrai tout. Une fois de plus l’Afrique donnera son savoir à l’Asie et à l’Europe. »

Il pousse à nouveau son grand rire.

« Oui. Je suis raciste. Je ne classe les gens qu’en fonction de la couleur de leur peau. Viennent ensuite la taille et le poids. Je suis sûr d’être parmi les hommes les plus importants: je suis sombre, plutôt grand et de plus en plus lourd. Voilà. Je suis à vous jusqu’à demain soir pour la reprise du spectacle. Parce que le théâtre passe avant tout. Je suis tout à lui. En dehors des séances j’offre mon corps à mes admiratrices. »

Il les embrasse fougueusement et les entraîne dans un labyrinthe étroit et sombre qui les mène à la sortie des artistes. Ils retrouvent la troupe dans un café voisin où Alioune présente:

« Mes nouvelles fiancées et mon médecin personnel que vous connaissez déjà. Voici Lina et Marie. Des artistes encore amateurs qui vont progresser à notre contact et devenir meilleures que les autres professionnels qui tentent de se produire ailleurs. »

Hors de la scène il est encore plus le leader du groupe. Il déclenche les rires et obtient les silences. Il est conteur autant qu’animateur.

Chacun lui rappelle une farce, une salle, un hôtel. Et il raconte leurs aventures aux quatre coins de la France. Il est la référence et le coeur de la troupe.

Lina et Marie profitent des premiers départs pour s’échapper après avoir promis d’être au théâtre le lendemain après-midi.

« Comment le trouvez-vous? » Demande Rémi en se laissant tomber sur le siège de sa voiture « plutôt bien dans sa peau et heureux de vivre n’est-ce pas? Pour un pauvre petit abandonné c’est plutôt réussi non? »

« Si tu connaissais son jumeau » dit Marie « tu saurais à quel point tu dis vrai. Pour lui et moi, la folie de mon père a été profitable. Pour Louise aussi peut-être. Il reste à sauver La »

« Dès demain je reprends mes démarches. Avouez que notre Africain est extraordinaire. S’il apprenait d’où il vient il perdrait une part de lui-même. Il ne faut pas l’abîmer. Dormez bien et à demain. »

« Je suis épuisée. » Dit Lina en s’effondrant sur son lit. « Te rends-tu compte que j’ai vu autant de gens et de lieux nouveaux au cours de ces quelques jours que pendant tout le reste de ma vie? »

« Et ce n’est pas fini ma belle » répond Marie depuis la douche « nous ne sommes pas au bout de nos recherches. »

« C’est assez pour ce soir. Je suis si heureuse d’avoir trouvé un milieu dégagé des habitudes. Ces gens qui vont de ville en ville pour qui chaque jour est nouveau ont réussi à ôter les barrières. Leur mafate c’est le monde. La vie d’artiste est la plus riche et la plus ouverte. »

« Je vais dormir. Si tu veux bien continuer à rêver à voix basse, ma nuit sera parfaite. Tu peux aussi fermer les yeux. Demain nous les retrouverons. »

Malgré leur décision de s’attarder au lit, elles sont très tôt dans les rues, ne voulant rien perdre de ces journées parisiennes.

On prend Marie pour une Japonaise. Elles entendent souvent des plaisanteries douteuses sur ses yeux bridés et son teint. Lina est choquée. Sur leur île on plaisante les « Lorsque » ou les « Malbars » mais dans tous les groupes et tous les lieux on se rencontre et on partage ensemble les divers moments de la vie sans heurt.

Elles se rendent au théâtre où la troupe répète une dernière fois. Dès demain commence leur errance.

Alioune les conduit à sa loge:

« Regardez les préparatifs, vous apprendrez bien plus derrière le décor. D’abord le maquillage qui doit être parfait parce qu’il a été conçu pour mon personnage mais aussi parce que la moindre nouveauté perturberait mes partenaires. Nous avons un métier fait de rigueur et de discipline. La facilité vient après. Loin derrière le travail. »

Le metteur en scène précise encore des gestes, des attitudes et des intonations. Elles découvrent que les mimiques improvisées, les déplacements spontanés sont en fait minutieusement orchestrés. Tout est prévu pour obtenir un effet, s’enchaîner avec un geste, introduire une réplique. C’est une mécanique de précision où tout doit être réglé à la seconde. Les acteurs exécutent ce qui leur est demandé, corrigeant, précisant, recommençant encore.

« Vous voyez quelle somme de travail impose ce métier. » Dit Alioune. « J’ai retrouvé là le rituel de ma culture africaine. Mes racines et mon histoire me permettent d’aller plus loin que mes amis européens. Le sens des danses camerounaises m’est apparu la première fois où mon père nous a conduits là-bas, mes frères et moi. J’ai regardé longuement avant d’oser participer. Chaque peinture a sa raison d’être, chaque mouvement a un sens. Á chacun de mes voyages j’apprenais un peu plus. C’est ce qui me permet d’exprimer mieux que d’autres ce que je veux transmettre. Cette histoire de mon peuple, si bien ancrée en moi au fil des générations, m’a permis d’être l’acteur que je suis devenu. Mon besoin de communiquer, le rythme de mes déplacements, jusqu’à mes mimiques, tout ça je le dois à l’Afrique.

Ici chaque chose a sa place. Ma malle est toujours rigoureusement rangée. Jamais je ne mettrai ma trousse à maquillage à la place de mon peignoir ou de mon porte-bonheur. Les artistes sont toujours superstitieux, mais moi, l’Africain, je suis encore plus attaché aux signes et aux codes. »

« Mais les salles sont différentes, les loges ne sont jamais les mêmes, le public réagit toujours autrement. » Dit Marie.

« C’est pour ça que nous devons recréer notre cadre. Chaque objet reprend sa place. Nous ne voyons pas la scène puisque nous sommes dans notre décor. La salle est dans la pénombre, masquée par les projecteurs. Quant au public il réagit en fonction de notre jeu. Il est obligé de suivre. On ne rit pas n’importe où, on ne pleure pas sans raison. »

La troupe se regroupe dans le bar où Rémi les rejoint. Chacun retrouve sa place. Alioune les entraîne dans ses récits et ses rires. Marie et Lina sont acceptées. La famille du spectacle se referme pour affronter le monde.

« Nous allons rentrer tôt. Il faut prendre le rythme » dit Alioune. « Nous nous couchons sans tarder après le repas suivant notre spectacle. Nous devons repartir dans la matinée pour rejoindre la ville qui nous attend. C’est ainsi pendant deux mois. Après quoi nous mettrons au point une nouvelle pièce. C’est ma vie. C’est formidable. Aucun métier n’est plus beau. Communier avec ses partenaires, faire passer nos émotions au public, ne jamais être au même endroit... On est loin de la vie terne du fonctionnaire. Je vous souhaite de réussir. Nous nous retrouverons peut-être le temps d’une tournée. » Ils s’embrassent. Les deux amies le regardent partir. Alors que Rémi les raccompagne, c’est Marie qui parle la première:

« Il est heureux. Il aime son métier. Il a une famille. Il a même une histoire. Que serait-il devenu en restant à Mafate? On vérifie souvent que des jumeaux élevés dans un même milieu se ressemblent beaucoup, mènent la même vie, vont au même rythme. Il serait donc un autre Axel. Un oisif alcoolique proche de la vie animale. Il est mieux là. La folie de Jean lui a été profitable. »

« Il aime ce qu’il fait » dit Rémi « je l’ai toujours vu s’enthousiasmer. Il a vécu pour le sport jusqu’au jour où un accident l’a obligé à stopper. Il s’entraînait régulièrement. Il était toujours avec ses copains. Á peine convalescent il s’est jeté dans son métier. Il était éducateur. Il s’occupait d’adolescents en difficulté. Il les ramenait chez lui. Il leur donnait ses vêtements. Il voulait changer la société qui brisait ces enfants. Le théâtre est venu à travers eux. Il a fait un premier stage pour leur apprendre à jouer. Cette nouvelle activité s’est transformée en passion. »

« Le plus Mafatais c’est lui » jette Lina.

« Que dis-tu? »

« Le vrai Mafatais c’est lui. L’homme libre que j’espérais avoir rencontré, celui qui avait rompu ses chaînes et brisé ses barrières, le seul humain débarrassé du tissu de ses habitudes... »

« Il vous a vexée en s’en prenant aux fonctionnaires » dit Rémi. « Il faut lui pardonner. C’est une expression si courante, il ne pensait pas à vous... »

« Non » reprend Lina « il ne s’agit pas de ça. C’est un jeu avec Marie. Nous sommes nées dans un trou entouré de falaises verticales de mille mètres de haut, au milieu d’une petite île perdue dans l’immense océan Indien. Ce cirque a été peuplé par des esclaves en fuite, des petits blancs chassés par la misère, quelques Indiens et Chinois à l’histoire tout aussi difficile. Un certain nombre en sont sortis pour affronter le monde, les autres s’y sont terrés. Pour nous c’est devenu un qualificatif synonyme d’enfermement et d’exclusion. J’avais cru reconnaître en Alioune un démafaté. Comme il est tout le contraire c’est qu’il n’en existe pas. »

« Vous êtes trop excessives. Pensez qu’il affronte chaque jour un nouveau public dans une autre ville. Il vit en nomade. Il rencontre des inconnus... »

« Il a dit lui-même combien ils vivent enfermés sur leur groupe » dit Marie convaincue par son amie « seul comptent le cocon de leur décor et la prison de leur texte. Même la chambre d’hôtel est transformée par les objets familiers qui marquent leur territoire. Chaque geste qu’il fait est voulu par un autre. Chacune de ses inflexions de voix lui a été imposée. Le moindre mouvement de sourcil est une décision du metteur en scène. L’acteur n’est donc qu’un robot créé par un auteur et manipulé par un réalisateur. Et il méprise la vie banale du fonctionnaire ! S’il connaissait la mienne ! »

« Il vous a vexées toutes les deux. »

« Non » dit Lina « sûrement pas vexées mais déçues oui. »

Marie intervient : « je voudrais le voir devant trente adolescents libérés des murs et des autorités du collège qui déboulent sur un terrain de sport. J’ai prévu une séance de lancers mais une collègue d’un autre établissement occupe les aires. Nous nous rabattons donc sur la piste pour des courses.

- Je n’ai pas de chaussures.

- On devait faire des lancers.

Il faut désamorcer la révolte, organiser les groupes de niveau, persuader les fatigués, freiner les impulsifs, et... un vrai travail répétitif de fonctionnaire. »

« Tu es une spécialiste » dit Lina «  moi l’instit. polyvalente je vole du calcul à la géographie et de la musique au hand-ball... Comme Alioune je fais mon cinéma pour intéresser mon public. Sans metteur en scène ni partenaires. Mes spectateurs n’ont pas payé pour écouter sagement et je dois leur faire oublier les violences familiales ou les maux d’estomac. Chacun est unique, chaque moment imprévisible. Je ne suis qu’une fonctionnaire, lui est un artiste créateur. »

« Bon! Ça va. » Dit Rémi. « Vous avez assassiné ce pauvre garçon. Je suis bien sûr d’accord avec vous même si je nuance un peu plus mon jugement. Pensez à l’acteur de cinéma qu’on filme dix ou vingt fois dans la même scène. Un monteur choisira les bons morceaux du puzzle qu’il assemblera dans son laboratoire. Cet acteur-là n’est qu’une pâte à modeler façonnée pour les besoins de l’industrie du cinéma. Mais l’acteur de théâtre vit chaque jour une situation différente devant un public qui le conduit à s’adapter.»

« Est-ce que je dois exécuter le musicien? » demande Marie en riant « qu’il soit chanteur ou pianiste il doit répéter inlassablement pour atteindre la perfection qu’il reproduira sans le moindre changement. »

« Si on pense que les techniques modernes permettent de modifier les sons et qu’un disque est constitué comme un film, de collage de fragments choisis, il ne reste alors plus rien. » Dit Rémi.

« Il reste les danseurs » dit Lina « je veux aussi parler d’eux : dans un corps de ballet chacun doit se fondre comme les poissons dans leur banc ou les oies dans leur formation en vol. »

« Heureusement vous voilà chez vous mesdames» dit le médecin en riant « est-ce que je vous vois demain? Nous pourrons poursuivre ce sévère étiquetage mafatesque des activités programmées. »

« Je rejoins mes enfants. Nous allons repartir. Nous t’appellerons avant de nous envoler. Il faut aider La »

Le matin elles retournent chez le vieux Sakri. Il les accueille avec joie.

« Soyez les bienvenues. Vous allez sauver mon fils. Je vous remercie. Il a bien assez souffert. Moi je ne suis pas à plaindre. Je n’ai pas toujours fait les bons choix mais il faut le sauver. »

« Le docteur Rémi s’en occupe avec nous » dit Lina « il va le faire revenir. Nous lui trouverons du travail. Je vous assure qu’il ne partira plus. »

« Je le lui ai dit » reprend le vieil homme « mais il ne me croit plus. Je lui ai si souvent annoncé la fin de son cauchemar. Je lui ai envoyé la lettre. J’ai voulu qu’il sache que je ne suis pas son père. J’aurais dû le lui dire plus tôt. Il ne serait pas parti puisque mon honneur ne le concernait pas. J’ai pensé à tout ça depuis votre passage. Je lui ai donné plus d’amour et de temps qu’à tous mes autres petits qu’ils ont tués là-bas. Ils étaient de ma chair et n’ont reçu de moi qu’un toit et de la nourriture. La m’a rendu la vie. J’ai travaillé pour lui. Je l’ai regardé grandir. Je souffrais de ses maladies. Je riais de ses joies. N’ayant besoin de rien pour moi je lui donnais tout. Il a pratiqué tous les sports. Il a vu tous les spectacles. Sa chambre est pleine de livres. Je voulais son bonheur et je l’ai laissé se perdre. Un vrai père aurait su le défendre mieux que moi. C’est mon fils. Aidez-le. »

Elles regardent avec lui les photos de l’enfant et de l’adolescent. C’est vrai qu’il a l’air d’un Malbar pour leurs yeux de créoles habituées à vivre avec eux.

« Il est beau » dit Sakri « qu’il soit Indien ou Kabyle importe peu, pour les blancs, du moment qu’on voit une différence, on est un Bougnoule. »

« Depuis le temps qu’on fait des guerres et du commerce on a tous des chances d’être métis » dit Lina.

Une photo montre le jeune homme dans la rue avec une femme que Sakri présente comme sa mère.

« C’est quand il est venu et qu’il croyait rester. Elle était si heureuse de l’avoir retrouvé. Son deuxième départ l’a tuée. Rien ne l’intéressait. Il était l’enfant qu’elle n’avait pas eu ». Il ajoute : « vous pouvez garder cette photo Je l’ai fait agrandir. » L’agrandissement posé sur le buffet rend la mère et le fils un peu plus flous mais on voit bien le sourire qu’ils échangent.