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Elle s’allonge sur le lit et se plonge dans un livre dont le titre lui a plu : « Tamata et l’alliance » de Bernard Moitessier, le vieux navigateur qui vient de mourir. Elle se laisse entraîner sur les océans et les mers.

Il est dix-huit heures quand Lina la réveille. Le livre repose ouvert sur sa poitrine.

« Je vais me doucher. Je ne supporte plus ces odeurs. »

Elle revient enveloppée dans un drap de bain, s’assied devant la fenêtre que le soleil éclaire et commence à parler:

« Je ne sais plus où j’en suis ni qui est cette femme. Je vais essayer de tout te dire. Ça me permettra d’ordonner un peu le tout. Ce sont les chiens qui m’ont reçue. J’ai attendu en vain qu’on vienne me délivrer. Je me suis enfin risquée à sortir. Personne n’était dans la maison fermée. J’entendais un moteur dans le bâtiment voisin. J’y ai trouvé Louise avec ses deux enfants. Elle m’a fait un signe et continué son travail. Elle fixait sous les pis des vaches un pot qui portait des ventouses. Chacune d’elle aspirait le lait d’une tétine et l’envoyait dans une cuve. Les enfants laissaient venir les veaux qu’elle appelait. Chacun buvait le lait restant dans le pis maternel. Quelques-uns couraient à travers l’étable en glissant sur le sol couvert d’urine et de bouse. Je ne sais pas combien tout cela a duré mais ça m’a paru très long. Louise a enfin libéré le troupeau que les enfants ont conduit vers le pâturage. Elle m’a emmenée dans la cuisine qui communique avec l’étable. C’est, paraît-il, un énorme avantage au moment des vêlages puisque ça permet de ne pas sortir au froid et aux intempéries, l’inconvénient étant l’arrivée des odeurs et des mouches. Après avoir quitté ses bottes et s’être lavé les mains sommairement elle s’est mise à la préparation du repas. Il n’y a pas qu’à Mafate que l’hygiène laisse à désirer. Sortir d’un tel travail et ne pas se doucher et se changer me surprend. Elle m’a interrogée sur mon enfance. Mais comment lui dire Mafate? Comment faire comprendre ce qu’est un bidonville sous les tropiques à quelqu’un qui ne connaît qu’un hameau cantalien? Sais-tu qu’elle est raciste? Elle n’aime pas les Noirs et encore moins les Arabes. Les Chinois ça va encore parce qu’ils sont propres. Elle disait ça en sortant de son étable, dans cette maison sombre emplie de mouches! Elle n’a jamais vu ni noir ni Maghrébin mais elle sait qu’ils sont sots, voleurs et sales : on le lui a dit! J’ai failli lui parler du peuplement de Bourbon qui fait d’elle une descendante des esclaves et des esclavagistes ainsi que ses frères et cousins de toutes couleurs. Elle ne parle que d’argent. C’est sa seule référence. Agrandir encore et toujours ses terres, acheter du bétail et des machines... Comme je lui demandais pourquoi elle s’étonna:

« Mais c’est naturel! Tout le monde fait ça ! »

C’est une merveilleuse raison, tu ne trouves pas? Travailler pour accroître sa propriété et ainsi pouvoir travailler plus pour... c’est sans fin et toujours plus dur. On peut un jour mourir en étant un gros propriétaire. Elle voulait savoir ce que je possédais, ce que m’avaient laissé nos parents. Je ne suis pas sûre de l’avoir convaincue de leur pauvreté. Elle espérait sans doute un héritage. Comme je lui parlais de son intérieur elle me dit:

« Ici ce n’est pas la ville. Nous préférons acheter un tracteur plutôt qu’un salon ou une chambre de luxe. Mes parents vivaient comme ça, mes enfants y sont bien. »

Ils revenaient justement de leur corvée matinale. Je demandai s’ils ne partaient pas en colonie de vacances ou chez des amis.

« Que veux-tu qu’ils aillent faire? Ici ils ont le bon air. La télévision leur apprend des choses. Et puis on a besoin d’eux pour les foins et les bêtes. Je n’ai pas de famille et la soeur de René a six enfants. »

Voilà nos conversations et notre journée. La surprise passée, je crois qu’elle n’avait rien à me dire. Nous avons mangé en silence. J’avais acheté un gâteau qu’ils n’ont pas aimé. Les livres que j’ai donnés aux enfants ne les ont pas intéressés. Nous avons visité la propriété. C’est vrai que le point de vue est admirable. Nous sommes allées au sommet du suc de Rond. Elle ne connaissait pas les noms des villages et des rivières qu’on voit de là-haut. Elle m’a simplement affirmé que, par temps clair et avec des jumelles, on voyait les Pyrénées.

Nous avons aussi peu à nous dire que Luce et toi.

Son Mafate est au flanc d’un piton d’où elle ne voit pas le monde. Elle est emprisonnée par ses remparts encore plus hauts que ceux qui m’enfermaient. Condamnée aux travaux forcés par son éducation elle ne peut plus rien remettre en question.

Avoir plus.

Agrandir ses terres.

Voilà sa raison de vivre.

Je suis partie au moment où elle se préparait à traire à nouveau. Comme tous les jours.

Son mari ne rentrerait que tard le soir.

Je lui ai demandé de venir avec les enfants. J’ai parlé de ma maison, de l’océan, de l’avion.

« Elle n’a trouvé à répondre que: ça doit être bien cher. Comme je lui disais que je prendrai en charge tous les frais elle m’a dit: qui fera le travail? On trouve des remplaçants en cas de maladie mais ils ne connaissent pas les bêtes et ça se passe toujours mal. Pour nous il n’y a jamais de vacances. On voyagera plus tard. Á la retraite. Pour l’instant il faut travailler. Nous nous sommes embrassées en nous séparant comme deux étrangères. Je n’ai rien de commun avec cette femme. Nous nous ressemblons, c’est tout. »

« Tu es triste? »

« Même pas. Je suis un peu déçue quand même : j’étais seule et comme par miracle je découvre une sœur ; ma jumelle qui plus est. Mais ses valeurs sont étrangères aux miennes. Me voilà aussi seule qu’avant. »

« Et! Ne me rejette pas si vite ! Je suis là moi ! »

Lina se lève et prend Marie dans ses bras.

« Heureusement que tu es là. Nous nous comprenons. Je ne serai plus seule. Raconte-moi cette journée touristique si épuisante qu’elle t’a jetée sur ton lit. As-tu vu de beaux hommes qui t’ont fait oublier Pierre? »

Elles décident de partir à la découverte de cette région qui leur rappelle leur île. Elles veulent voir ce viaduc construit par Eiffel. Elles embarquent sur la vedette qui parcourt les gorges de la Truyère et vont jusqu’au cirque de Mallet au-dessus du vieux village englouti. Ces deux jeunes femmes seules intéressent quelques touristes à la recherche de compagnie galante qui se font renvoyer sans ménagement. Toutes deux passent une nuit calme à l’hôtel du Viaduc et repartent vers Paris. Il leur faut la journée entière pour rallier la capitale tellement elles profitent de tous les endroits qui leur sont signalés pour découvrir un site ou un monument. Elles choisissent un petit hôtel pour ne pas avoir d’explications à donner aux beaux-parents de Marie sur le stage raccourci. Curieusement cet hôtel est tenu par un Auvergnat qui décrit avec enthousiasme sa région dès qu’il apprend qu’elles en viennent. Un va et vient nocturne important leur laisse entendre que cet hôtel d’apparence familiale sur le Boulevard Beaumarchais doit offrir ses chambres à des prostituées par sa porte arrière. Lina se lance dans une violente diatribe sur l’esclavage toujours admis de ces pauvres femmes soumises aux volontés d’hommes qui les avilissent. Elle se rend compte que Marie s’est endormie et ne tarde pas à faire de même. Tôt le matin elles rendent visite à Monsieur Sakri. C’est un vieil homme. Il occupe un appartement modeste dans un petit immeuble de Clichy.« Si vous pouviez aider Keba à revenir! Cela fait onze ans qu’il est parti là-bas. Il n’avait pas vingt ans. Il disait que c’était son pays et que la France n’avait pas su nous recevoir. Je suis harki. Je me suis battu contre les rebelles avec l’armée française, comme je l’avais fait dix ans plus tôt pour libérer l’Europe des Nazis. Je ne pouvais pas faire autrement. Qui avait raison? Quand on voit ce qu’ils font de mon pays, tous ces assassins et ces profiteurs, on n’aurait pas dû partir. Keba avait honte. Il disait qu’il était un fils de traître. Il a choisi d’aller là-bas alors qu’il parlait à peine l’arabe. Il a fait trois ans d’armée. Il m’a un peu écrit au début. Il a cherché du travail. Il a pris tout ce qu’on lui proposait, mais il y a tellement de chômeurs... Il a réussi à rentrer comme touriste. Touriste dans son pays! Là où vit son père! Il aurait fallu qu’il trouve du travail pour avoir une carte de séjour. Il a dû repartir. Depuis il attend. Je vais mourir sans le revoir.

« Est-ce vraiment votre fils? » Demande Marie.Le vieil homme les regarde.

« Bien sûr que c’est mon fils. Tout est en règle. On l’a déclaré à la Mairie. ».

Il s’inquiète soudain : « Mais qui êtes-vous? » « Nous avons été abandonnées il y a trente ans, juste après notre naissance » dit Lina doucement. « Nous savons qu’un garçon, lui aussi, avait été confié par ses parents à une association. Nous aurions aimé le revoir... »

L’homme ouvre un tiroir et en tire une lettre:

« Est-ce que vous m’aiderez à le faire revenir? »

« Oui. » Répondent-elles ensemble.

« Il ne risque rien de plus grave que ce qu’il subit en ce moment. Je vais tout vous dire. J’avais connu là-bas, en Algérie, un jeune médecin qui faisait son service militaire. Nous sommes rentrés en France en même temps à la fin de la guerre. Il m’a aidé. Au début on était dans des camps. J’avais dû partir en laissant ma femme et mes cinq enfants. Et...