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La nuit des parents fut agitée. Celle des enfants aussi qui ne voulaient pas dormir pour mieux profiter de tout. Du cinéma bien sûr et des écouteurs radio, apprécier le repas, demander des boissons, se promener librement dans toutes les allées, faire de nouveaux copains, jouer... enfin tout ce qui était interdit d’habitude.

Les grands-parents rassurèrent Marie et Pierre qui se sentirent l’esprit plus libre.

La mort de Jean laissait ses associés seuls face au travail. Ils devaient accepter ce surcroît dans l’attente d’un remplaçant. « C’est aussi bien » dit Marie « Je veux aller là-bas. Je veux voir. C’est un chemin que je dois faire seule. Ce sont mes premiers pas. Je ne sais pas comment te dire... » « Appelle-moi si tu décides de ne pas rentrer ce soir. Et dis-toi que je t’aime. Que ta vie ce sont tes enfants. Je peux te rejoindre en une heure. J’ai prévenu Daniel, à force de survoler Mafate il le connaît comme sa poche ». « Que veux-tu qu’il m’arrive? »

Elle monte la route vers Petite France. Le ciel est dégagé. Il va faire beau. Elle gare la voiture près du chemin qui conduit à la brèche. Son sac est prêt. Elle peut rester plusieurs jours.

Des touristes la rattrapent. Il faut qu’ils aillent vite. Puisque le guide annonce trois heures ils doivent mettre moins pour le raconter à leurs amis. Ils n’ont sans doute qu’une semaine à consacrer à la Réunion, alors, chaque jour, il faut abattre une bonne ration de kilomètres pour prendre un maximum de photos.

Le passage incessant des hélicoptères est beaucoup plus gênant que ces touristes trop pressés. Ils surgissent des crêtes, plongent dans les ravines, contournent les pitons, stoppent à l’aplomb des points de vue... Ils emportent les grands voyageurs qui « feront » la Réunion en trois ou quatre jours. Ils achèteront aussi des cassettes qu’ils imposeront à leurs parents et amis en arrêtant l’image pour préciser les endroits survolés. Ils auront tout compris dans les moindres détails de la vie des habitants comme de la géologie. Ils seront intéressants pour le club de troisième âge, leur épicière et leur coiffeur. Ils s’en persuadent au moins en attendant de repartir pour une autre aventure hors de leurs pantoufles.

Ils connaissent le monde.

Marie entend la voix de Jean qui se moquait ainsi.

Elle ne voit plus le panorama surprenant. Accélérant la descente elle dépasse les promeneurs déjà fatigués par les marches irrégulières taillées dans le rocher que les torrents ont érodé. En été le chemin est souvent occupé par l’eau qui dévale les pentes. Il faut alors en reconstruire des pans entiers. Cette tâche permet aux Mafatais de gagner un peu d’argent.

Elle arrive à la croix qui signale la brèche. Á gauche l’Ilet des oranges et les Lataniers. Elle continue à droite sur le sentier de Roche Plate.

Elle se rafraîchit au filet d’eau qui descend des falaises et atteint les premières cases fleuries. L’épicerie est signalée. Déjà sept ou huit touristes sont assis sur des chaises. Ces mêmes chaises de plastique bon marché qui ont envahi le monde. Ici, dans ce lieu si éloigné de tout, leur blancheur est encore plus agressive.

Certains jouent avec les chiens, d’autres tentent de parler aux habitants. En période plus calme on aime bien venir à l’épicerie quand on y voit un randonneur. Là c’est beaucoup trop. On se croirait au Mont Saint-Michel en plein mois d’août.

Marie observe.

Reconnaîtra-t-elle ses parents?

Sa soeur doit lui ressembler. Elle est cette moitié qui lui a tellement manqué.

Celle à qui elle aurait confié ses angoisses, ses plaisirs et ses espoirs. Celle qui aurait su l’écouter, la comprendre. Elles auraient communiqué dans le langage secret des jumeaux. Elles se seraient toujours comprises.

Elle n’aurait jamais été seule.

On aurait dû ne pas les distinguer et voilà qu’elle a peur de ne pas la reconnaître. Se reconnaître.

Les Mafatais qu’elle voit sont tous assez petits, un peu bronzés mais pas vraiment noirs. On dirait des Malgaches.

Ils sont encore six cents. Ils ont été le double. Et si sa famille était partie comme tant d’autres ont dû le faire?

Elle mettra le temps qu’il faudra mais elle les retrouvera.

Au départ des touristes elle entre dans le magasin. La petite pièce offre aux regards des boîtes de conserve parmi les sucreries, les bouteilles, les tee-shirts, les crayons et autres souvenirs.

Une toute jeune fille attend derrière le comptoir. Elle répond à peine à son bonjour, sans sourire ni expression particulière d’accueil. Elle ne la suit même pas du regard, absorbée par quelque chose que Marie ne voit pas.

Des enfants entrent en riant et se servent de sucettes. Une petite vieille les rejoint et parle du temps avec la vendeuse, du temps et des marcheurs qu’on voit partout.

Marie comprend le créole même si elle le parle peu. Elle l’a appris avec sa mère et ses camarades. Elle n’a jamais pu adopter une position tranchée entre les pro et les anti créoles. Ils sont nombreux encore à ne parler que ça. Les jeunes l’utilisent de plus en plus comme un refus de l’ouverture et de cette civilisation qui ne les accueille plus, les abandonnant sans travail ni ressource.

Le créole d’ici diffère par certains mots de celui de Saint-Denis. L’accent non plus n’est pas le même.

C’est la première langue qu’elle a entendue, ici, dans un îlet. C’est en créole qu’on a répondu à ses premiers cris.

Elle revient boire son Perrier sur la petite terrasse en ciment. Un chien se couche près d’elle en attendant ses caresses. Les volailles vont et viennent à la recherche des miettes que les marcheurs ont laissé tomber de leurs sandwiches.

Le calme est revenu. On n’entend que les coqs et l’aboiement d’un chien qui veille sur son territoire et le fait savoir au monde.

Autour plus rien ne bouge. Elle se sent apaisée. C’est là qu’elle aurait dû vivre. Loin de la bousculade et du bruit. Dans le recueillement et la tranquillité.

Un grondement l’arrache à ses pensées. C’est un hélicoptère qui plonge de la crête. Le vrombissement se heurte aux pentes qui le renvoient d’une paroi vers l’autre amplifiant les bruits qui ne peuvent s’échapper que vers le ciel.

Encore une poignée de voyeurs qui s’exclament là-haut: « Que c’est beau! Quelle paix! Ah! Le bonheur de vivre loin de tout! »

Quelques minutes leur suffiront pour connaître Mafate. Ils ont entendu le commentaire vantant l’hospitalité des habitants, ces descendants des « marrons » et des petits blancs sans terre tolérés ici par l’Administration après bien des révoltes.

Marie mange une orange et se remet en route pour fuir un groupe qui monte de la ravine.

Elle n’est plus impatiente. Elle a un peu peur. Elle se met à marcher d’un pas rapide pour ne plus penser à l’accueil qui lui sera fait. Elle avance sur un sentier qui s’éloigne des maisons. Elle monte vers la falaise au milieu des éboulis et trouve un abri sous une roche. Les nuages coulant du Gros Morne ont envahi le cirque. Avec eux la fraîcheur de cet hiver austral enveloppe Marie. Elle s’habille chaudement et s’adosse au rocher. Le sommeil la prend et avec lui les rêves. C’est le froid qui la réveille, et la faim. Elle entre dans son duvet puis mange un sandwich.

Il est déjà bien tard. L’après-midi s’achève. Brutalement c’est la nuit. Il n’y a pas ici cette longue hésitation qui du jour à la nuit invente le crépuscule. Les hautes parois accélèrent encore ce phénomène tropical.

Elle n’a ni lampe ni briquet. Il est hors de question qu’elle parte sur le sentier dans le noir. Elle grignote un gâteau et s’arrache à regret à son cocon protecteur pour satisfaire un besoin trop longtemps réprimé. Une petite pluie fine la fait frissonner. Elle retrouve le duvet bien chaud sous l’abri du rocher.

Les bruits s’éteignent, absorbés par la nuit et la pluie. Un chien rappelle de temps en temps au monde qu’il veille.