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Elles vont ensemble chez le vieux Tang. Il les regarde arriver, grimpant lentement le sentier abrupt. Marie dit :

« C’est mon amie, Lina Clain. Elle est née à la Nouvelle. »

« Ah ! C’est toi » Dit le vieux. «  J’ai connu tes parents ». Il enchaîne : « le quatrième jumeau s’appelait Fontaine. Il vivait à l’îlet à Malheur. Est-ce que vous allez remmener Luce et Axel ? »

« Non. Ils vont rester. »

Le visage du vieillard s’éclaire pendant qu’une larme fait briller ses yeux.

« Tu les as ramenés. Je croyais que tu les avais pris pour nous punir. Ils sont là. Je verrai les petits. Sois bénie.

Il rentre dans sa case dont il tire la porte.

Lina entraîne Marie sous le choc de ce brusque départ de son père.

« Viens. Daniel nous attend. C’est le mois d’août, il doit avoir de nombreux clients qui l’attendent. »

Quand l’hélicoptère décolle, Marie laisse échapper :

« Il m’abandonne encore. Tu as vu comme il a refermé sa porte ? Je n’existe pas pour lui. Je n’étais qu’une menace. Celle qui lui prenait ses enfants. Je ne suis pas sa fille, je suis un danger. »

« Il est vieux tu sais. Ses mafates à lui sont figés. Il a consacré sa vie à mettre en place ses défenses. Tout ce qui change est menaçant. Tu arrives tel un cyclone dans cette tranquillité alors que ta vie est ailleurs... »

« Ni Luce ni Mélanie ne sont venues nous dire au revoir. Même les petits n’étaient plus près de l’hélicoptère... »

« Elles avaient à ranger ce qu’elles ont rapporté, raconter ces événements à leurs voisins et amis. Les enfants sont tout au plaisir de retrouver leur territoire. Tu verras comme ils seront heureux quand tu reviendras. »

« Je voulais tout partager... »

« Les vacances ne sont pas finies. L’aventure, notre aventure non plus. Sois patiente. J’ai besoin de toi pour retrouver ma soeur. Demain nous serons à Paris. Tu dois prendre un peu de recul. »

Elles rejoignent Pierre et Jacques pour le déjeuner à Saint-Denis. Cathy a retrouvé le sourire.

« Jacques est prêt à s’installer ici » dit Pierre.

« Oh ! Oui ! C’est une très bonne idée. Cathy ne sera pas seule et la maison vivra. Tu seras aussi bien que dans ton appartement. Tu veux bien Jacques? »

Elle se précipite pour l’embrasser.

« Tu te rends compte de ma chance ? Le jardin, la bibliothèque... »

« Et ma cuisine » dit Cathy.

« Je paierai un loyer » reprend Jacques « Je serai plus tranquille. Il faut que tout soit en ordre. De toute façon je vais louer mon appartement pour qu’il ne s’abîme pas et serve à quelqu’un. »

« Voilà une belle chaîne » dit Marie. « Comme ça je veux bien ton argent. Pas pour moi bien sûr. Nous avons déjà tout. Je le donnerai à Luce. Chaque mois elle aura un supplément. »

« C’est beaucoup pour eux » dit Lina.

Marie conduit Lina à sa maison d’Entre Deux. Elles préparent le sac comme deux collégiennes pour leur premier voyage. « Aide-moi » a dit Lina. «  Fera-t-il froid là-bas? Mes tenues conviendront-elles? » « Il fera plus chaud qu’ici. Tu verras que les gens s’habillent de toutes les manières. Et toi tu es blanche. Personne ne te remarquera. Moi, la Chinoise, j’étonnerai souvent. » « Ils sont si racistes que ça? »

« Tu verras. Tu pourras observer les réactions à mon égard. » Lina ferme sa maison sans regret.

« Tu vois » dit-elle à son amie « je laisse mon deuxième mafate. Le premier je l’avais subi sans savoir, celui-là j’avais voulu le fermer pour me couper du monde. Grâce à toi... » « Souviens-toi d’Axel et Mélanie. Nous partons peut-être vers des moments difficiles. » « Ça ne fait rien. Tu es là. Je suis prête à vivre. » L’aéroport est empli de touristes. Les rouges dont le nez pèle croisent les pâles qui arrivent. Les premiers ont « fait » la Réunion en six jours. Les seconds, fatigués par le long voyage, vont et viennent avec leurs bagages trop lourds. Ils photographient l’avion et les montagnes. Ils emmagasinent déjà les souvenirs à raconter. Marie se moque d’eux. Lina les défend : « Je suis aussi étonnée qu’eux de tout ce que je vois. Si tu n’étais pas là je serais angoissée. » « C’est vrai » dit Pierre « l’habitude rend les choses faciles et enlève le relief et l’intérêt. Marie voyage depuis son enfance. L’avion est aussi banal pour elle que le bus ou le train pour d’autres. » « Enfant, je ne connaissais que mon cirque et la marche était mon seul moyen de déplacement. Longtemps j’ai eu peur des voitures. J’en conduis une et je ne suis pas encore très rassurée » avoue Lina. Les bagages enregistrés, ils montent s’asseoir au bar. Jacques les a rejoints. Il remet deux paquets à Marie : « C’est pour les enfants. » « Tu les gâtes toujours. Crois-tu que leurs grands-parents ne leur ont pas déjà offert tout ce qu’ils peuvent désirer? » « Ça me donne l’illusion qu’ils sont un peu les miens. » « Mais ils sont à toi. Tu sais combien ils t’aiment. » Dit Marie en l’embrassant. Elle reprend : « Nous irons voir Vincent. Je t’appellerai pour te donner de ses nouvelles. » « Je préfère ne rien savoir. Tu ne le trouveras pas. » Il s’adresse à Lina : « Vincent est mon fils. Il a été un enfant agréable et un adolescent sans problème. Il était trop fragile pour affronter Paris. Il s’est mis à boire et se droguer. Á voler même. Sa mère n’a pu le supporter. Pour qu’il ne soit pas à la rue, je paie chaque mois un hôtel où il peut trouver une chambre et des repas. Il dépensait tout ce que je lui donnais en drogue et en alcool. Depuis plus d’un an il a quitté l’hôtel. J’ai reçu une seule lettre où il me demandait de ne pas me faire de souci. Depuis je n’ai plus rien. Mais je ne suis pas venu pour vous attrister. Partez vite pour que Pierre soit enfin libre de m’accompagner. Avec toutes ces filles ravissantes qui débarquent nous pourrons occuper nos soirées. » « J’ai demandé à Cathy de vous surveiller tous les deux. Enfin surtout Pierre, parce que toi, ce serait bien que tu en rencontres une. Mais ne prends pas d’engagement sans que je l’aie vue. Je veux donner mon avis. » Ils se quittent au moment où on appelle les voyageurs en salle d’embarquement.

Lina s’intéresse à l’avion et aux gens. Elle est un peu oppressée sans savoir si c’est la peur de voler ou ce premier départ qui la perturbe. Elle est trop énervée pour dormir comme Marie. Elle ne veut rien manquer de ce qui se passe. « C’est si beau! » Dit-elle à son amie lorsque l’avion survole l’Italie, puis les Alpes et des villes qu’elle ne peut nommer. Le père de Pierre les attend à l’aéroport. Il sait que sa belle fille vient faire un stage d’une dizaine de jours avec une amie. Très vite ils arrivent à la maison entourée d’un jardin. Sylvie saute dans les bras de sa mère. Hervé est aussi ému que sa soeur mais il veut jouer les grands. C’est la première fois qu’ils ont quitté leur mère. « Laissez-la respirer », dit l’élégante sexagénaire qui embrasse Lina. « On jurerait qu’ils étaient malheureux et pleuraient tous les jours. » Les enfants veulent dire tout ce qu’ils ont vu et fait. Ils montrent les jouets et les souvenirs. Un tourbillon les emporte tous pendant une demi-heure. « La voiture est à votre disposition » dit le grand-père. « Nous gardons la grande pour nous promener tous les quatre, mais vous verrez que la R.5 de Mamy est en parfait état. » « Quand commence le stage? » demande la grand-mère « Vous avez bien quelques jours à passer avec nous? » « Nous devons être présentes demain soir. Nous partirons en début d’après-midi. Il nous faut plusieurs heures pour nous rendre à Vichy. » La journée passe vite. Ils emmènent Lina découvrir les hauts lieux que tous les touristes se doivent d’apercevoir. Les deux jeunes femmes tombent de sommeil et se couchent en même temps que les enfants. La matinée se passe en câlins et confidences puis les petits partent les premiers en compagnie du grand-père pour la visite d’un zoo. Ils sont si impatients qu’ils sont déjà dans la voiture sans avoir pris le temps d’embrasser leur mère: « Allez Papy, on y va! » Lina réconforte Marie : « Tu sais, j’ai souvent vu les enfants dont je m’occupais en colonie de vacances sembler se désintéresser de leurs parents venus les voir. C’est un excellent signe de la bonne qualité de la relation familiale. Ils se savent aimés. Ceux qui s’accrochent et pleurent en voyant les parents s’éloigner sont souvent les mal aimés : trop ou pas assez. Tes petits sont heureux, c’est pour ça qu’ils te quittent facilement. » Marie a le coeur un peu gros de les laisser encore, mais c’est une ouverture indispensable. Ils ont toujours tout partagé avec elle. Lina plaisante : « écoute l’institutrice te faire part de ses lectures et de ses observations. Plus un enfant découvre de situations nouvelles et plus il s’ouvre. Papa et Maman c’est bien, c’est indispensable, leur amour est aussi essentiel que l’air et l’eau, mais il faut des apports extérieurs. D’autres références le construisent solidement. Le petit d’homme doit très tôt s’évader du cocon protecteur. Les grands-parents sont cette première chance. » Elle rit : « j’ai l’air de tout savoir moi qui ne serai jamais mère. J’énonce des vérités alors que tu en sais beaucoup plus que moi. » « Détrompe-toi. Ma formation m’a amenée à bien connaître le corps humain et ses limites mais pour ce qui est de la psychologie de l’enfant, ça laissait à désirer. Et encore je suis prof de gym, nous avons eu l’occasion de parler pédagogie, mais mes collègues matheux ou historiens ne connaissent que leur spécialité. Je sais qu’Hervé et Sylvie ne sont pas malheureux et que je vais les retrouver bientôt. Mais… Allez, pensons plutôt à ce qui nous attend. » « Oh! J’y pense. Tellement que mon estomac est douloureux. » « Pour ça j’ai un bon truc: chante avec moi. » Elles vont ainsi, heureuses et si proches. Elles ont dépassé Clermont et montent dans la montagne. Les prairies sont éclairées par le soleil qui descend. C’est l’heure où là-bas, dans leur île lointaine, il se prépare à plonger soudain dans l’océan.


« Les journées sont d’une incroyable longueur. » S’étonne Lina.

« Et nous sommes fin août. Si nous étions en juin ! C’est vrai que chez nous les nuits sont toujours longues. »

Marie se plaignant d’être fatiguée, Lina prend le volant. Elle est contente de s’occuper pour ne pas penser. Son amie se souvient de sa descente vers Mafate alors qu’elle allait retrouver sa famille. « Nous quitterons bientôt l’autoroute. Nous serons sur une petite départementale. »

Elles traversent des pâturages où les troupeaux blancs ou fauves les regardent passer.

« Grâce à toi je découvre cette région superbe. Je devrais être dans mon salon. Il ferait nuit. Je n’aurais que les aboiements des chiens pour accompagner ma lecture. J’allumerais la télé pour voir vivre le monde. Comment peut-on apprécier ce qu’on n’a jamais vu?

Comment comprendre si on n’a pas de référence? Tu m’apportes la vie! »

« J’espère que tu n’auras pas à le regretter. Je ne voudrais pas faire entrer des difficultés dans ton monde tranquille. Oh ! Regarde ! Ce doit être là-bas. Le village sous le piton. »

Une vieille femme qui passe en suivant son troupeau confirme que c’est bien Lusclade, au pied du suc de Rond. La Réparation est plus haut, dominant la vallée.

Elles décident que c’est Marie qui parlera. Elles seront des touristes à la recherche d’un endroit où passer la nuit. Lina préfère ne plus conduire. Elle est trop bouleversée.

Des chiens viennent vers elles à travers le pâturage, précédant une femme qui les rappelle sans succès.

L’arrivante regarde Lina et s’appuie sur la clôture.

« Nous cherchons un endroit où nous pourrions dormir. Est-ce qu’il y aurait un gîte ou des chambres d’hôtes? » Demande Marie.

La femme ne répond pas.

Elles se sont reconnues.

« Qui êtes-vous? Pourquoi...? »

« Nous nous ressemblons beaucoup. J’ai l’impression que tu es moi... Nous venons de très loin. Nous... »

« J’avais donc une soeur! Mes parents m’avaient dit qu’ils ne savaient pas d’où je venais. Et vous voilà... »

Lina la prend dans ses bras malgré le barbelé qui les sépare.

« Je m’appelle Lina. Et toi? »

« Louise. Louise Agat. Avant je m’appelais Louise Charles, du nom de ceux qui m’ont adoptée. D’où viens-tu? Comment m’as-tu trouvée? Avons-nous encore de la famille? Parle-moi des parents. »

« Nos parents sont morts. Nos frères sont partis sans donner de nouvelles depuis plus de dix ans. Ils en ont presque quarante. Nous sommes nées à la Réunion. »

« Á la Réunion? Je croyais qu’il n’y avait que des noirs. Je ne sais même pas où c’est. »

« Maman. Le téléphone » dit la voix d’une fillette.

« C’est ma fille Sophie. J’ai aussi un garçon: Hervé. Finissez d’arriver. On va parler de tout ça. »

Marie entre la première dans la vieille maison adossée au rocher. Les poules et les canards s’enfuient devant les chiens qui recommencent à aboyer. Lina évite les bouses laissées par le troupeau jusque devant la porte. L’odeur du fumier lui soulève le coeur. Les deux enfants regardent cette femme qui ressemble tant à leur mère et aussi cette chinoise qui descend de l’automobile.