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« Par paresse. Par incapacité. Pourtant comme l’île serait belle si les milliers de C.E.S. étaient organisés en groupes de travail. Il en est parmi eux qui sont tout à fait capables de recevoir des formations qui leur permettraient d’encadrer les autres. Il y aurait partout des fleurs qui viendraient des friches communales enfin mises en valeur. Ils construiraient des aires de jeu. Ils créeraient des espaces de promenade. Ils aideraient les vieux. Ils deviendraient indispensables, et, la confiance revenue, certains seraient des entrepreneurs. Les élus et les chefs de services départementaux pourraient se regarder sans honte dans leur miroir : ils auraient rempli leur mission. »

Mélanie qui entre en courant interrompt cette envolée. Sa chemise est déchirée. Elle pleure et court vers sa chambre. « Tu ne vas pas la voir ? » demande Marie à sa soeur. « Que veux-tu que je fasse ? » répond Luce.

Marie rejoint la jeune fille et la prend dans ses bras.

« Dis-moi ce qui t’est arrivé  »

« J’étais partie faire un tour. J’ai rencontré des garçons avec qui j’ai parlé. Ils m’ont invitée à les suivre pour écouter de la musique. On a un peu dansé et bu une ou deux bières et puis ils se sont mis à me toucher partout. Un des plus vieux m’a emmenée dans une pièce sombre et... » elle s’arrête et sanglote.

« Tu veux dire qu’il t’a... Luce ! Pierre ! Venez vite. La petite a été violée par des voyous. Il faut aller à l’hôpital et prévenir la police. »

« Tu vois bien qu’elle n’a rien » dit sa soeur « elle n’est pas blessée. Elle a juste eu peur. »

« Je te dis qu’ils l’ont violée. Imagine... Sa vie est brisée... »

« Elle est déjà enceinte depuis trois ou quatre mois. » Dit la mère de sa voix morne.

Marie s’affaisse sur le lit.

« Et tu ne disais rien ? que sera sa vie maintenant ? »

« J’avais quinze ans quand elle est née. Chez nous c’est comme ça depuis toujours. Elle se mariera. Elle aura d’autres petits. Elle touchera les aides. La vie c’est comme ça. »

« Va te laver » dit Pierre à la jeune fille. « Si tu veux Jacques t’examinera. »

« Est-il trop tard pour une I.V.G.? » demande Marie.

« Ce qui arrive là est mon quotidien » dit Pierre. « Tu le sais aussi. Tu vois toutes ces adolescentes quitter le collège pour mettre des enfants au monde. Elles perçoivent une allocation qui leur permet de quitter le toit familial. »

« Qui est le père ? » demande Marie à Luce.

« C’est sans doute le voisin. Il est séparé de sa femme. A moins que... Va savoir. Est-ce qu’elle le sait ? »

Lina entraîne Marie vers la bibliothèque pendant que Pierre part pour ses dernières visites.

«  J’avais donc des œillères qui m’empêchaient de voir ce monde ? »

« On ne sait pas ces choses hors de la famille » dit Lina. « C’est à cause de ce que disait ton mari : de tous ces hommes oisifs, de ces familles qui n’en sont plus où la violence est fréquente. Ce n’est pas nouveau tu sais. C’est l’histoire de l’île. Souviens-toi qu’à peine cent ans avant notre naissance les esclaves vivaient sur les plantations dans des conditions d’exploitation totale. Dès le début de cette colonie les hommes étaient si nombreux que les fillettes avaient à peine le temps de devenir pubères avant d’être mariées. La civilisation qui a mis tant de siècles à s’installer en France n’est ici qu’une construction récente. »

« Mais c’est ma nièce ! Sa mère qui trouve tout ça normal est ma soeur ! Ici c’est ma maison! »

« Ton père savait tout ça quand il t’a emportée. Sans lui tu aurais, toi aussi, dû vivre ainsi. »

« Tu as bien résisté à tout ça et... »

« Crois-tu ?Jje te raconterai un jour mon adolescence. Tu verras. Mais ce n’est pas non plus l’enfer. Pas plus que leurs cases ne sont des taudis. Il faut quitter tes lunettes européennes. Garde tes valeurs que je partage totalement, mais n’essaie pas de les appliquer partout. »

« C’est le même sang qui coule dans mes veines. Leur histoire est la mienne. »

« Non. Ton histoire est unique. Regarde cette journée que nous venons de vivre. Nous avons le même âge, nous faisons le même métier, nous parlons la même langue... crois-tu que nous l’ayons ressentie de la même manière ?

Ce qui m’a marquée c’est la rencontre avec toi. Ma vie en est déjà transformée. Pour toi c’est la recherche des enfants et le viol de Mélanie. »

« Et Luce? Qu’en retiendra-t-elle ? »

« Notre histoire est ce que nous la faisons. L’exotisme d’un passé que d’autres ont pu vivre en Ile-de-France sous Louis XVIII, à Madagascar, en Chine ou en Inde à la même époque est aussi peu important dans ta vie ou la mienne que ce qui se passe en ce moment dans une famille japonaise ou cubaine. Tu ne peux pas comprendre ce que ressent Luce, pas plus que ce qu’éprouve Mélanie. Si tu veux je te ferai lire Cyrulnik dans « Les nourritures affectives ». Il faut apprendre à se décentrer de sa propre pensée en admettant qu’il n’y a pas qu’une seule manière d’être humain. »

Lina parcourt des yeux les livres qui emplissent la bibliothèque de Jean et dit en riant:

« Si tu me perds un jour: je serai ici. Je pourrais y rester des semaines. Comment veux-tu qu’un homme qui a lu tous ces livres n’ait pas des différences énormes avec Axel ou le vieux Tang de Mafate ? »

Cathy appelle depuis la salle à manger : « Á table ! »

Mélanie porte une robe neuve et s’est maquillée. Elle joue avec ses frères. On jurerait que rien n’est arrivé. Marie la prend dans ses bras et demande :

« As-tu besoin de quelque chose ? Veux-tu aller à l’hôpital ? »

Elle la regarde avec étonnement :

« J’ai faim. C’est ma faute. Je ferai attention une autre fois. »

Lina sourit à Cathy à qui Marie la présente. La vieille femme l’embrasse et dit : « Aidez-moi à la rendre raisonnable. Elle a toujours été trop gâtée. Maintenant elle dépasse les bornes. Même monsieur Pierre lui laisse faire tout ce qu’elle veut. Je ne sais pas où ça va nous mener. »

« C’est mon amie à moi » dit Marie « C’est moi qu’elle aidera contre tes abus d’autorité. »

Jacques et Pierre arrivent et tous apprécient le repas préparé par Cathy. Luce l’a aidée à éplucher les légumes. Elle obéit à la vieille femme qui l’a adoptée. Elles s’occupent de la vaisselle pendant que les enfants sont devant la télé. Jacques emmène les deux jeunes femmes et Pierre au bureau.

« J’ai une nouvelle dont je ne sais si elle est bonne ou mauvaise. Mon ami a retrouvé les archives. Les trois bébés ont été confiés à des familles dont il m’a faxé les noms et les adresses en me rappelant que tout est secret. C’est très inhabituel et sans doute illégal. Je te demanderai d’être très prudente Marie avant d’intervenir. Ils sont adultes bien sûr, mais l’annonce qu’on n’est pas l’enfant de ceux qui nous ont élevés peut faire des dégâts à tous les âges. » Pierre ajoute:

« Ils ont pu changer de ville et même de pays et seront difficiles à retrouver. »

« Je dois aller au bout » dit Marie. « Je ne leur dirai peut-être rien mais je dois les retrouver. Parmi ces enfants il y a la soeur de Lina. Qu’en dis-tu ? »

« Je ne sais pas » dit la jeune femme, les yeux soudain pleins de larmes. « C’est ma soeur bien sûr, mais si peu. Un biologiste pourrait aisément le prouver, mais pour un psychologue serions-nous vraiment soeurs? Quand je vois Marie et Luce j’avoue que j’ai un peu peur. Je ne veux pas assumer le malheur des autres. J’espère que ma part de souffrance est derrière moi. Avoir trouvé Marie suffit à mon bonheur. Je n’en espérais pas tant. »

Marie s’empare déjà du Minitel.

« Nous pouvons au moins savoir s’ils vivent au même endroit. »

« Á condition qu’ils aient le téléphone » dit Pierre « et qu’ils ne soient pas en liste rouge. »

Lina la rejoint et voit apparaître sur l’écran le nom de ceux qui ont adopté sa soeur. L’adresse est la même. Ils sont agriculteurs dans le Cantal.

Elle se sent faiblir. Les deux médecins l’entourent et c’est en souriant qu’elle rouvre les yeux :

« Les secours sont bien organisés à la Réunion. Deux médecins pour une simple défaillance ! » Dit Marie qui lui tient la main. « Il faudra que je les aie à l’œil si à la première occasion ils se jettent sur toi. »

« Merci. Ce n’est rien. Trop d’émotion pour une sauvage. Je suis tellement habituée à ce que rien ne vienne changer le cours de mes journées. Avouez que ça fait beaucoup. »

Jacques reste seul pendant que les jeunes femmes invitent les enfants à se coucher. Luce est déjà dans sa chambre et Cathy partie chez elle.

Les deux amies roulent en silence derrière la voiture de Pierre. Marie fait à Lina les honneurs de sa maison des hauts pendant que Pierre va se coucher.

« Là aussi il y a une bibliothèque. Moins fournie que celle de Saint-Denis mais tu y trouveras quand même de quoi t’occuper quand je t’ennuierai. »