Bookmaker Bet365.com Bonus The best odds.

Ils s’embrassent tendrement quand Pierre entre à son tour:

« Je vous y prends tous les deux ! Je savais bien qu’il y avait quelque chose entre vous. »

« Et oui. » dit Jacques en serrant son bras autour des épaules de Marie « il y a trente ans d’amour. Je l’ai aimée avant toi. Alors que tu étais à la maternelle, là-bas en Auvergne, elle bavait sur mes chemises. »

« Bon. Je reconnais ce droit ancien. Et elle ne s’habillait pas non plus en ce temps-là? »

« J’y vais. Allez rassurer Cathy. Je l’ai un peu bousculée. Elle doit m’en vouloir. Ses habitudes en prennent un coup ... »

« Il n’y a pas que les siennes » dit Pierre en sortant. Il se retourne et ajoute :

« J’ai eu les enfants au téléphone. Nous ne leur manquons pas et tout va pour le mieux. »

C’est vrai qu’elle ne leur a pas parlé depuis qu’ils sont partis. La douche lui fait du bien qui emporte ses doutes avec le sable et le sel. Des serviettes jonchent le sol. L’eau a coulé partout. Il va falloir engager quelqu’un pour assister Cathy en attendant... Et puis non. Ce serait ridicule. Chacun aura sa part de travail comme de loisir. L’éducation ce n’est pas seulement les jeux.

Les enfants sont devant la télé. Luce et Mélanie sont dans la chambre. Marie les entend parler fort. Elle rejoint Pierre et Jacques au salon.

« Alors tu veilles sur notre santé? Cathy nous a dit que tu avais fait ranger les bouteilles. Tu as raison parce que ton mari boit trop. Pour moi qui suis plus raisonnable, un petit verre m’aurait fait du bien. »

Marie s’assied contre Pierre.

« Je vais dormir ici ce soir pour rassurer Cathy. Elle imagine déjà une descente des marrons venus piller la ville. »

« Non. » Dit Jacques. « Tu t’occupes de ton mari. Moi je vais dormir dans la bibliothèque. Ça fait longtemps que j’en rêve. Ton père ne voulait jamais. Il m’imposait toujours une chambre. Personne ne m’attend. Je pourrai peut-être t’assister dans ton oeuvre civilisatrice. J’examinerai au moins les enfants pour savoir si tout va bien. »

« N’en jette plus. Je suis convaincue de mes carences et de ta supériorité. »

« Et oui. C’est un homme. » Dit Pierre en se protégeant des poings de son épouse.

Luce et sa fille entrent alors. Marie les rassure :

« Nous ne nous battons pas. Je lui montre simplement que les femmes peuvent se défendre. »

« Ça dépend des moments » dit Luce tristement. « Avec l’alcool les hommes deviennent méchants. »

Le silence est rompu par Cathy qui crie :

« A table ! »

Quand elle entre tout le monde est assis. Les plaisanteries des deux hommes ne parviennent pas à chasser la gêne qui s’empare des petits et de leur mère. Jacques annonce à Cathy qu’il va coucher là pendant qu’on fait des travaux dans sa maison.

Pierre et Marie s’en vont très tôt, en même temps que Cathy, alors que Jacques explique aux jumeaux un jeu vidéo qui n’intéresse pas les autres.

« J’ai retrouvé une des jumelles » dit Pierre en démarrant. « J’avais appelé un collègue qui intervient dans le cirque. Il connaît une Clain, prénommée Lina. Elle a trente ans. C’est une Yab. Une des rares à s’être sortie de là sans trop de difficultés. J’ai son téléphone et son adresse. Elle habite à Entre Deux où elle est institutrice. »

« J’irai la voir demain matin si elle n’est pas partie en vacances. Jacques a dû te dire qu’il connaît l’organisation à laquelle ont été confiés les trois autres. Un ami s’occupe de les rechercher. Ah! Si je pouvais les réunir! »

« Tu briserais peut-être toutes ces vies. »

« Comment peux-tu dire ça ? »

« Parce que je vois ce qui arrive pour nous. Tu oublies tes enfants, tu te fâches avec Cathy, tu laisses des ivrognes faire la loi chez ton père. Tout ça pour apporter ta vision du bonheur et de la civilisation à une famille qui ne t’a rien demandé. »

Marie saute de la voiture qui vient de s’arrêter. Il la retrouve sanglotant sur le lit.

« J’ai été brutal parce que je suis malheureux. Je n’existe plus pour toi depuis ces découvertes. Je ne sais où tu nous entraînes ni ce que je dois faire. Hervé et Sylvie sont tes enfants. Cathy et Jacques t’aiment. Tu ne peux rejeter ainsi ceux qui t’entourent pour réparer une faute qui ne te concerne pas, si faute il y a. Qu’est-ce que ça aurait changé dans la vie de ta soeur que tu sois restée là-bas ? Tu aurais fait des enfants avec le frère d’Axel ? Vous seriez quatre alcooliques au lieu de deux ? Tu n’y es pour rien. Tu n’as plus rien de commun avec eux. Le sang ? Les chromosomes ? Crois-moi, ça pèse peu à côté de l’éducation. Ce que Jean voulait prouver est une évidence. »

Le sommeil est long à venir qui les prend séparés.

Tôt le matin, Marie appelle Cathy pour lui dire qu’elle ne viendra qu’à midi.

Pierre est déjà parti à son cabinet ou à ses visites.

C’est une voix très douce qui répond lorsqu’elle appelle Entre-Deux:

« Oui ? »

« Je m’appelle Marie Juge. Vous ne me connaissez pas. Je suis professeur d’éducation physique à Saint-Denis. Je souhaiterais vous parler de nos familles. La mienne aussi vient de Mafate. Est-ce que vous pouvez me recevoir ce matin ? »

« Oui. Je serai là. Connaissez-vous Entre Deux? »

« J’y suis allée quelques fois pour monter au Dimitile. »

« C’est la direction que vous devez prendre. Deux kilomètres après avoir traversé le village, deux cents mètres après le panneau de sortie d’Entre Deux, vous verrez une cabine téléphonique dans un virage. Prenez la rue à droite. Descendez encore trente mètres et vous verrez le dix huit, Ravine des Citrons. »

« Merci. Je serai là dans une heure et demie. »

Marie pense à ce que lui a dit Pierre. C’est leur première vraie dispute. Il leur arrive d’avoir des désaccords parce qu’il est un peu pantouflard alors qu’elle voudrait que tout bouge en permanence. Il est venu à la Réunion sur un coup de tête, pour prouver à sa famille qu’il pouvait prendre des décisions seul. Il s’y est installé en adoptant les habitudes de Jean. Depuis, il travaille à l’abri dans cette île qui paraît souvent si petite à Marie. Il ne lui résiste jamais, se laissant entraîner sans manifester son désaccord qu’elle devine parfois.

Il craint bien sûr que sa vie change. C’est pour ça qu’il rejette sa famille. Elle sait qu’elle a raison. Elle doit les aider. Bien sûr elle n’est pas responsable, mais si on n’intervenait que dans les situations où on a provoqué des désordres le monde serait encore bien pire. Elle qui se sent concernée par toutes les catastrophes et apporte son soutien chaque fois qu’il est fait appel à sa générosité ne peut rester indifférente au malheur de ses proches. La formule habituelle de Pierre est : « La priorité n’est pas le somnifère ni même le pansement : c’est la vaccination. Et même, si nécessaire, la recherche du vaccin. Il faut opter pour le long terme et s’attaquer aux causes. La seule charité maintient dans le malheur ceux qu’elle prétend sauver. Elle renforce l’ordre établi en pérennisant les inégalités et les abus. »

Elle a beau jeu de lui dire que si on ne fait rien au Rwanda ou à Madagascar des enfants mourront. Il lui rétorque alors que ceux qu’on sauve aujourd’hui seront tués demain parce que la charité s’essouffle ou part vers d’autres priorités. C’est aux institutions d’agir : l’O.N.U. ou L’U.N.I.C.E.F. L’une enverra des troupes pour que la démocratie s’instaure, l’autre apprendra à lire aux enfants qui sauveront leur pays.

Elle le traite d’égoïste et lui la qualifie d’illuminée. Mais il s’agit des autres et de conversations abstraites. Aujourd’hui c’est sa vie : sa sœur et ses neveux sont une partie d’elle-même. Ils l’aideront à se connaître.