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MAFATE. 1964.

C’est l’année de sa naissance.

Mafate, c’est ce cirque coupé du monde où elle n’est jamais allée. Il le lui a demandé il y a bien longtemps. « S’il te plaît, ne descends jamais là-bas. Pas sans moi. Un jour je te dirai pourquoi. »

Elle l’a écouté. Il ne l’y conduira pas.

Quelques feuillets à l’encre un peu passée glissent de l’enveloppe. « Marie »

C’était donc bien pour elle.

Elle garde les feuilles dans sa main sans oser commencer à les lire: le coffre toujours fermé, l’interdiction d’aller à Mafate, ces pages anciennes portant l’écriture de son père... Elle se sent angoissée.

Oui elle a peur. Et il n’est pas là pour l’aider.

L’envie la prend de tout ranger dans le coffre et de le refermer puis, elle se ressaisit. « Si tu lis cette histoire c’est que je suis parti. Tu ne comprendras pas. Tu vas m’en vouloir beaucoup. Je pourrais te dire que je regrette. Et c’est vrai pour les autres enfants que j’ai volés là-bas. Mais pas pour toi.

Tu as été ma vie.

Tu n’aurais pas été mieux sans ma folie.

Un jour je sais que tu me pardonneras. Tu vas être malheureuse. C’est ta vie. Il faut que tu saches. Que tu acceptes comme ceux qui vivent un divorce ou une infirmité. Voilà. Il faut que je commence.

A la fin de mes études j’ai choisi de partir. Le service militaire m’attendait depuis longtemps. J’ai opté pour la coopération. Avec elle j’ai connu l’Afrique et aussi Madagascar. J’ai soigné comme j’ai pu. J’ai vu mourir beaucoup.

Je ne pouvais rentrer dans l’Europe douillette. J’ai voulu vivre à la Réunion. Dans cette île perdue dont l’histoire étonnante convenait à mon envie de servir. La décolonisation était loin d’être achevée malgré les lois qui en faisaient un département. Il manquait des routes. La plupart des villages étaient sans eau propre et bien sûr sans électricité. Les enfants n’allaient pas tous à l’école. Les médecins étaient rares.

Je remplaçais mes confrères en congé.

J’ai ainsi parcouru tous les écarts de l’île. J’ai marché dans les hauts, j’ai erré dans les cirques. J’ai perdu mes repères en vivant ce présent si différent de mon pays. Rien ne peut excuser ce que je vais te dire mais ces années avaient bousculé mes valeurs. Entre deux remplacements, je m’installai à Mafate. J’y connaissais tout le monde. J’étais pour eux le sorcier bien plus que le médecin. Je donnais des conseils. J’apaisais les querelles. Je ne savais pas s’il valait mieux leur apprendre à lire et le monde ou les laisser en quasi sauvages dans leur cocon protecteur.

Mes vérités s’effilochaient, les leurs sont bien ténues... Je suis devenu fou.

En quelques jours sont nés quatre fois des jumeaux. J’ai convaincu sans mal les familles que c’était un grand malheur et que ces pauvres petits ne sauraient survivre. Il fallait en ôter un pour que l’autre se développe.

On me donna quatre enfants.

Je partis comme un voleur.

J’avais aménagé des nids dans des « bertelles » que je suspendis au bout de deux bâtons. Je grimpai au Maïdo puis descendis à Petite France. Je me fis conduire avec mes quatre paquets jusqu’à Saint-Paul où je me procurai du lait. La « Nénène » qui veillait sur ma case m’aida à soigner les petits.

J’avais fait le projet de confier les bébés à quatre familles françaises - je veux dire de Métropole - qui les élèveraient aussi bien que possible.

J’avais vu venir à Madagascar et en Afrique de ces couples stériles en quête d’un enfant qu’on leur donnait en échange de quelques cadeaux ou qu’ils trouvaient dans des orphelinats misérables.

Le projet qui avait germé dans mon esprit malade était de suivre ces enfants pour comparer leur développement, tant physique qu’intellectuel, avec celui de leur frère ou soeur demeuré à Mafate.

J’ai voulu revenir en arrière quelques jours après l’enlèvement. J’ai retrouvé les familles que j’ai tenté de convaincre de reprendre leurs petits. Ils ont tous refusé. Ayant déclaré la naissance d’un seul enfant ils avaient bien trop peur d’annoncer aux autorités la découverte d’un second. Je proposai de prendre en charge cette démarche mais ils étaient convaincus du risque d’élever des jumeaux. Ils m’assurèrent même que pour protéger leur enfant ils élimineraient l’intrus.

Je dus les emporter encore. Je les confiai à l’organisation que j’avais servie au cours de ces années passées loin de France. Ils partirent de Madagascar où je les menai en cargo pour mieux brouiller les pistes.

Je t’ai dit le plus horrible mais pas le plus difficile.

Je ne laissai là-bas que trois de ces petits. Le quatrième était resté à Saint-Paul d’où je l’emportai à Saint-Denis. Pour bien brouiller les pistes je laissai la maison et aussi ma « Nénène ».

A Saint-Denis je connaissais une jeune orpheline que j’avais rencontrée dans une pharmacie où elle travaillait. Nous étions devenus amis et presque aussitôt amants.

Je lui racontai tout.

Elle voulut venir à Mafate. Je revis les familles pour la dernière fois. Je n’étais plus leur ami. Je n’y suis plus allé.

Tu as bien sûr compris ce qu’il me reste à te dire.

C’est toi que j’ai volée là-bas.

Ta mère t’a déclarée avec un peu de retard, ce qui arrivait souvent alors. Nous nous sommes mariés quelques jours plus tard. Tu étais notre fille. Je ne l’ai jamais regretté.

Nous t’avons rendue heureuse. Beaucoup plus j’en suis sûr que si tu étais restée dans ce trou. Je te dois mon bonheur. Ta mère t’aima tendrement. Elle souhaitait des enfants nés d’elle. Je ne le voulais pas. Tu devais rester seule.

J’ai été plus près de toi qu’aucun père ne l’a jamais été. Qu’importe le sang ou l’hérédité. Je t’ai appris tout ce que je savais. Tu m’as changé par tes remarques et tes critiques, tes sourires et tes douleurs.

Je suis plus fier de toi que de tout ce que j’ai pu faire d’autre.

Et puis il y a eu Pierre et Sylvie et Hervé.

Aurais-je dû me taire?

Comme j’ai hésité! J’ai déchiré tant de pages où je racontais cette histoire. Et je la récrivais. Certain que tu devais savoir. Il s’agit de ta vie. De ce qui t’a faite comme tu es.

Tu vas avoir mal au début. Tu vas me détester. Et tu te retrouveras. Tu me retrouveras aussi. Comment imaginer qu’un jour Sylvie ou Hervé puisse décider de vivre avec un cousin, un oncle ou une tante en ignorant tout?

Tu es forte. Tu n’es plus une enfant. Tu as une famille, un métier, des amis.

Je suis certain qu’un jour tu me choisiras comme père.

Je n’ai jamais cherché à retrouver les trois autres. Tu pourras les situer ainsi que leurs parents. Ta soeur doit te ressembler. Les familles chinoises sont rares à Mafate. Est-ce un engagé qui s’enfuit un jour parce qu’il était trop maltraité? A-t-il refusé de partir à la fin de son contrat? Tu ne le sauras sans doute jamais parce qu’ils racontaient peu leur vie à leurs enfants. Et qu’importe après tout. Ce qui compte c’est ce que nous faisons nous-mêmes et non l’histoire de nos ancêtres. Tu trouveras peut-être une aventure plus étonnante encore que celle que je viens de te raconter. La Réunion est peuplée de ces gens arrachés à l’Afrique, à l’Inde, à la Chine ou à Madagascar. Vendus par leurs frères ou enlevés, rejoignant ici de pauvres Européens chassés par la famine ou bandits en fuite.

Mon intervention n’a modifié que ton histoire personnelle. Ces trente années auraient été très différentes. Tu sauras bientôt ce qu’aurait été ton destin si je n’étais pas venu.

Je ne suis pas fier de moi.

Je n’ai jamais compris ce qui me perturba ainsi. Je me suis repris bien sûr. Mais le désordre était là. J’ai désuni des familles à jamais. Je n’attends ni pardon ni compréhension. Je sais que tu dépasseras tout ça pour vivre ta vie retrouvée. Celle qui n’est qu’à à toi. Celle que tu construis avec ton mari autour de tes enfants.

Ta vie t’appartient.

Personne ne connaît ton histoire. Même pas Jacques qui sait tout de moi. »

Marie range machinalement les feuillets dans l’enveloppe. L’envie de les détruire monte en elle, comme si en brûlant les mots elle effaçait ce qu’elle vient de lire.

Rien ne s’effacera plus. Tout est brisé. Définitivement.

Cette fois ils sont bien morts.

Elle retourne les trois visages contre le bureau.

Elle ne veut plus les voir. Plus se voir. Elle n’est plus personne.

Elle doit savoir d’où elle vient pour se retrouver. « Je rentre chez moi » dit-elle à Jacques qui s’avance. « Je ne serai pas là pour l’incinération. Pierre t’aidera. »

Elle pleure contre l’épaule de l’ami de toujours. « Toi au moins tu ne m’as pas menti. Je te garderai toujours. » « Ressaisis-toi » dit-il sans bien comprendre. « Pense à ton père... » « Ah! Non! S’il te plaît! Ce n’était pas mon père! Il m’avait volée! »


Elle court vers sa voiture et démarre rageusement.

Jacques téléphone à Pierre pour lui dire ce départ et combien Marie est bouleversée.

Quand la voiture entre dans la cour, son mari est sous la varangue. Elle se blottit dans ses bras et reste silencieuse. Elle ne pleure plus. Quelques hoquets rappellent les sanglots qui l’ont secouée tout au long de la route.

« Je ne suis pas sa fille. Ils n’étaient pas mes parents. »

Il caresse son visage sans parler.

« Ça ne te fait rien de ne pas connaître tes beaux-parents, mon hérédité? »

« Je n’ai pas épousé une hérédité. C’est toi que j’ai choisie. Je suis toujours heureux que tu m’aies accepté. Le reste... »Il accompagne cette fin d’un geste montrant le peu d’importance qu’il attache à la question.

« Mais je suis aussi faite de cette histoire. De la vie de ces gens que je ne connais pas. De ces passés, de... »

« Tu sais que non. C’est ton vécu qui compte. Ce que tu as fait. Ce que tu as choisi ou rejeté, construit ou effacé. L’histoire des autres, parents ou cousins, c’est leur affaire. Jusqu’à ce jour elle n’est pour rien dans ta vie. »

« Ce n’est pas vrai. Il faut que je sache. Que je retrouve mes racines. Je vais commencer aujourd’hui. Je te laisse les enfants. J’ai besoin de réfléchir. De savoir où j’en suis. »

« Tu sais que je t’aime et que nous avons besoin de toi. »

« Moi aussi je t’aime. J’ai tellement besoin que tu comprennes... »

Ils restent longtemps l’un contre l’autre, puis Marie se lève: « Je vais marcher un peu. Je rentrerai ce soir. Je vais vers Roche Écrite. Je descendrai vers Dos d’Ane par la Pointe des Chicots. Je serai là pour le dîner. »

« Tu ne veux pas que je vienne? Cathy veillera sur les enfants. »

« Non. S’il te plaît. Je dois faire le point. La marche et le silence m’aideront. »

Son sac est vite prêt.

Pierre la regarde s’éloigner puis retourne à ses visites.

Marie laisse la voiture à l’ombre des cryptomerias. La route ne va pas plus loin. Elle connaît tous les sentiers depuis longtemps. Elle marche vite à l’ombre des grands résineux. Il faut qu’elle se dépense, qu’elle se fatigue. Comme d’habitude, la circulation de son sang, accélérée par l’effort, l’aide à penser mieux. Dès qu’elle est sur un plat ou une courte descente elle se met à trotter. Ça aussi c’est à lui qu’elle le doit. C’est ainsi qu’ils parcouraient les chemins. Heureusement que ce monstre n’est pas son père. Arracher des enfants à leurs parents pour faire une expérience c’est digne des nazis!

La colère l’envahit et lui fait presser le pas. Son souffle devient court. Elle ne pense même plus, répétant à voix de plus en plus haute: « c’est monstrueux! Monstrueux! Monstrueux! » Elle suffoque. Elle s’assied un moment. La paix du sous-bois la pénètre. Elle est dans la forêt des hauts avec son fouillis d’arbustes et de lianes. Elle les connaît tous même si elle a oublié leurs noms.

Des voix l’arrachent à sa quiétude. Elle s’éloigne du sentier. Ne voir personne. Ne pas sentir le regard des autres. Comme s’ils savaient!

Elle reprend son allure et arrive au refuge. Il est fermé. Tout est tranquille. Le groupe qui descendait a dû y passer la nuit.

Elle monte vers Roche Écrite à travers les arbrisseaux. Quittant à nouveau le sentier elle s’approche de la ravine. Le gouffre est à ses pieds. Des centaines de mètres plus bas serpente le ruisseau. Voilà un bout de Mafate. « Mafate se mérite » disent les prospectus. On n’y accède qu’après des heures de marche. Pas de route. Pas de véhicule. Même pas de moto. Seuls les hélicoptères promenant les touristes ou portant les matériaux troublent le silence.

C’est là chez elle.

Elle a souvent vu ces pitons et ces ravines, ces petits lopins cultivés autour des cases en tôle. Elle se souvient du temps où les toits étaient de vétiver ou de palmes.

Elle attend une émotion particulière, un élan,... et c’est le vide. Quand elle préparait son professorat d’éducation physique elle venait ici une ou deux fois par semaine. C’était son entraînement préféré. Elle connaît chaque détail de ce paysage, chacune des pauvres cases là-bas... Et c’est dans l’une d’elles qu’elle est née. Ses parents sont là en bas. Ses frères, ses soeurs et ses neveux.

Les parents de Jean sont morts il y a bien longtemps, sa mère était une jeune sans famille que les parents de Pierre avaient accueillie comme leur fille. Ils sont si loin.

Sur l’un de ces îlets vivent les siens. Chinois bien sûr. Ou peut-être métis. Comme elle avait cru l’être, fille d’une chinoise et d’un européen. « Mon Eurasienne » disait-il. « tu es riche de toutes les histoires, de toutes les cultures, toutes les religions et toutes les découvertes. Le monde t’appartient. Tu es partout chez toi. »

Elle était fière d’être cette métisse.

Elle n’avait pas souffert du racisme que doivent affronter ceux qui sont différents par la couleur ou la langue. Elle était fille de notable et ça dominait tout. Oh! Bien sûr, là-bas, en France, il lui était arrivé de subir les moqueries de quelques crétins parlant de son « rire jaune », ou bien de ses « yeux coincés ». Elle ne relevait pas, sûre d’être belle et plus intelligente qu’eux.

Elle était Mafataise.

Ses ancêtres reposent en Chine ou au Viet Nam. Ses aïeux ont été arrachés à leur famille. Ils ont dû quitter tout ce qu’ils avaient connu. Liés par des contrats, poussés par la famine ils étaient venus pour ne plus repartir. Au lieu de s’installer comme épiciers ou commerçants, ils avaient fui encore jusqu’au fond de cette prison. Enfermés par ces remparts, coupés des autres hommes, ils avaient défriché cette terre abandonnée.

Cette histoire est la sienne. Elle doit les rencontrer. Retrouver la trace de ces déracinés qui l’ont faite ce qu’elle est. Son passé est là-bas. Là-bas elle comprendra.

Marie Juge née Pourchet. Elle reste épouse Juge mais Pourchet ce n’est pas elle. Ces villages corréziens parcourus dans la joie, ces fausses retrouvailles avec un passé connu, tout ça n’était que mensonge. Les vêtements d’une autre qu’elle avait endossés les croyant siens.

Elle est ici chez elle. Cette flore est la sienne. Ce relief tourmenté sorti du vieux volcan taillé par les cyclones, c’est bien là qu’elle est née.

Elle est fille d’ici!

La fraîcheur de cette fin d’après-midi d’août la ramène à la raison. Elle commence à descendre en courant et sautant. L’attention nécessaire au choix de ses foulées interdit de penser. Le plaisir de sentir son corps actif domine tout autre sentiment au long de la descente.

Elle arrive épuisée. Les enfants sont à table. Pierre ne lui dit rien.

Elle embrasse les petits et file se doucher.

Elle les retrouve enfin et se sent bouleversée. Ces trois-là sont sa vie. Bien plus qu’aucun passé.

Elle s’assied à sa place et prend la main de Pierre. « Ça va mieux tu sais. Viens. Je vais tout te dire ».

Habillés chaudement ils sortent sous la varangue. Dans le calme de cette nuit tropicale qui remplace soudain le jour elle dit ce qu’elle a appris. Pierre ne parle pas. Il sait bien que les mots ne suffiraient pas à la réconforter. Plus tard. Quand elle pourra entendre. Ce soir il lui faut une oreille et aussi une main.

Il a questionné Jacques qui ne pouvait pas comprendre. Jean et lui avaient fait leurs études ensemble. Ils ne s’étaient séparés que pour ses années africaines. Après avoir débuté dans un hôpital il avait choisi de rejoindre son ami dans cette île si belle où les médecins étaient rares.

Et il était resté.

Jamais, non, jamais il n’aurait pu penser que Marie ne soit pas sa fille. Ils ont longtemps parlé près du corps de leur ami.

Avant d’être son beau-père, Jean était son ami. Il l’avait rencontré pour un remplacement. Il l’avait accueilli dans sa maison Dionysienne. Marie faisait alors ses études à Montpellier. Lorsqu’il s’était installé dans le sud de l’île il revenait souvent retrouver ses amis.

Marie parle à nouveau: « Je vous aime et j’ai besoin de vous, mais il faut que j’aille vers ma famille. Que je sache d’où je viens. Je verrai moins les enfants, mais ce sera mieux pour tous. Je suis trop possessive. et... pardonne-moi ». « J’avais pris les billets pour que vous partiez demain. Je vous aurais rejoints dans quelques jours. Si tu veux rester un peu, mes parents seront heureux d’accueillir les petits. Ils peuvent voyager seuls. Tu feras tes recherches sans avoir de soucis ».

Elle l’embrasse et ils rejoignent les enfants.

Le matin ils font les derniers achats. Elle ne veut pas revenir à la maison de Saint-Denis. Pierre n’a pas insisté pour qu’elle l’accompagne au crématorium. Une foule considérable assiste dans un profond silence à la dispersion des cendres du Docteur Pourchet. Ils sont nombreux ceux qu’il a aidés. Professionnellement, bien sûr, et souvent au-delà. Chercher un logement, obtenir un secours, procurer un emploi...

Il aurait pu faire carrière en tant qu’homme politique. La plupart des partis l’avaient sollicité. Ses ambitions étaient autres. Les discours l’ennuyaient, les inaugurations et les vins d’honneur aussi.

Il avait voulu faire. Agir. Réfléchir sereinement et mener sa vie à sa guise en toute liberté.

La foule n’attendait rien de cet hommage rendu à un ami qui allait leur manquer comme il manquerait à Jacques et Pierre. Ceux qui les connaissaient bien pensaient que Marie devait être très éprouvée pour être absente. Ils étaient si unis.

Après avoir partagé encore une fois le soleil de l’après-midi dans le lagon de Saint-Gilles où ils avaient joué tous les quatre, Pierre les conduisit à l’aéroport.

Les petits étaient ravis de partir seuls. L’hôtesse qui tentait de les rassurer avait vite été délaissée. L’avion, ils connaissaient. Chaque année ils le prenaient deux fois pour aller en Auvergne chez leurs grands-parents. Cette fois c’était la fête.

Les parents étaient fiers de les voir si sûrs d’eux. Fiers de leur éducation qui les rendait autonomes, et malheureux aussi. Ils les auraient voulus un peu émus quand même à l’idée de les laisser. Ils n’étaient qu’impatients de monter dans l’avion.

Une larme avait coulé sur la joue de Marie. Pierre avait le coeur serré. Voir partir les enfants le jour même où Jean... Et Marie si malheureuse...