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MAFATE. Les jumeaux.

Un livre de Jean Claude Champeil

Sur l’île de la Réunion, petit point perdu au milieu de l’océan indien, quelques dizaines d’hommes habitent un cirque auquel on ne peut accéder qu’à pied. En souvenir d’un esclave en fuite, marron comme on dit là-bas, il porte le nom de Mafate. En malgache, Mafate veut dire : « celui qui tue ».

Elle pâlit. Ses mains moites deviennent glacées. Elle s’enfonce dans le fauteuil. Elle ne peut détacher ses yeux de la photographie posée sur le bureau. Ils sourient tous les trois, confiants, heureux. Il y a si longtemps. C’était avant ces mois douloureux qui ont emporté sa mère, avant cette journée. « Venez vite! Votre père a eu un accident! ». « C’est grave? » « Oui. »

Elle ne s’étonne pas tout de suite qu’après un grave accident on l’ait reconduit chez lui. Elle réfléchit en route: pourquoi n’est-il pas à l’hôpital? Elle ralentit.

Á quoi bon se presser?

S’il a été transporté chez lui c’est que... elle n’ose le formuler mais elle en est sûre: il est mort! L’année de ses soixante ans, alors qu’il avait décidé de prendre sa retraite. Jacques attend sous la varangue. En voyant le visage de Marie il comprend qu’elle sait. Elle court vers lui et se jette dans ses bras. « Il n’a pas eu mal. Une voiture l’a fauché alors qu’il venait de s’arrêter pour secourir des blessés. Il est mort sur le coup. » « Tu es sûr qu’il n’a pas souffert? »

Elle n’écoute pas la réponse. Elle doit le voir. Son père repose sur le lit, le visage livide. Comme celui de sa mère que la maladie avait rendu diaphane. Lui, c’est le sang perdu qui fait sa peau si pâle. Des larmes descendent doucement sur les joues de la jeune femme. Elle n’a pas mal. Elle ne pense plus. Elle flotte. Vide. « Ne te laisse pas aller. Viens prendre l’air. »

L’oeil exercé du médecin a vu venir la syncope. « Rentre chez toi. Pense à tes petits. Je veillerai sur lui. Va. Eux seuls sont importants. »

Elle se retrouve sur la route qui monte au Brûlé. Vers la maison où ils passaient les étés. Il y faisait plus frais qu’à Saint-Denis. Il la lui a laissée pour qu’elle profite du calme. Il lui a tout donné. Toujours. Les larmes continuent de couler de son nez, quittent son menton pour tomber sur ses cuisses nues.

En la voyant, Pierre sait qu’un drame est arrivé. Ce ne sont pas les enfants puisqu’ils sont devant la télé. « Jean? » « Il est mort. Ecrasé par une voiture. Il s’occupait des autres comme toujours. Et un salaud l’a tué. »

Elle reste dans un fauteuil pendant que Pierre rejoint les enfants.

Il doit le leur dire. Mais comment? Ils sont si petits. Cinq et sept ans seulement.

Le dessin animé prend toute leur attention.

Il s’assied entre eux deux qui lui donnent leur main. « Maman vient de rentrer. »

Ils ne bougent pas emportés par l’image. « Papy a eu un accident. » « C’est grave? » interroge Sylvie en se tournant vers lui.

Hervé n’a pas réagi, comme s’il n’entendait pas. « Oui. Très grave. »

La fillette court vers sa mère.

Pierre regarde son fils, prêt à répéter la nouvelle. Il découvre les larmes sur les joues de l’enfant.

Il a compris bien sûr. Et les dessins là-bas ne retenaient pas son attention.

Lui aussi va se blottir dans les bras de sa mère. Ils pleurent tous les trois celui qui les aimait tant.

Marie veut passer la nuit dans la maison de son enfance. Elle dort un peu dans sa chambre retrouvée puis, au lever du jour, elle choisit le bureau pour mieux être avec son père. C’est là qu’il aimait à rester. Pour travailler, lire ou rêver.

Son cabinet de médecin. Sa bibliothèque aussi. Personne n’y entrait lorsqu’il s’y retirait.

Elle ne changera rien.

Tant que rien ne sera bouleversé ici il ne sera pas tout à fait mort. Elle y venait pour les conversations sérieuses ou pour des moments privilégiés. Quel père merveilleux! Il lui a tout appris. Á parler comme à marcher, à lire et à nager, à observer aussi et à comprendre. Á conserver toujours son esprit en éveil. A ne rien recevoir comme une vérité tant qu’elle ne l’avait pas passé au crible de son jugement personnel. Réfléchir. Comprendre. S’intéresser aux autres comme il le faisait lui-même. Sa mère l’aimait aussi, mais elle le montrait moins. Très réservée toujours. Elle avait peur d’entrer dans la vie des autres. Ils sont partis tous les deux. Elle se sent désarmée. Elle a tant besoin de lui. Pierre est là qui l’aime et ses petits et son métier... Mais elle se sent seule comme elle ne l’a jamais été. Abandonnée. C’est pourtant dans l’ordre des choses. La mort fait partie de la vie. Mais pas comme ça. Pas si vite. Pas quand tout va si bien. Jacques vient de lui confier le code pour ouvrir le coffre. Elle se souvient de leurs discussions concernant ce secret. Comme c’était la seule chose qu’il lui cachait elle n’avait jamais admis ce qu’elle appelait un manque grave de confiance. Il n’avait pas cédé: « Tu l’ouvriras après ma mort. Je ne suis pas assez courageux. »

C’était devenu un jeu. Elle n’y attachait plus aucune importance.

Elle l’ouvre pour s’occuper l’esprit, sans curiosité particulière. Elle connaissait tout de sa vie. Il ne lui cachait rien.