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Cette silhouette là-bas vers le Ventoux… C’est elle !

Sa fille !

Marie a chaud.

Elle grelotte et tombe assise sur le muret.

Ses  yeux se brouillent.

Elle ne peut plus respirer.

Son cœur se débat comme s’il voulait voler vers l’arrivante.

Loulou l’a reconnue. Il file dans le pré, se coule sous les barbelés, bondit au-dessus des ronces et traverse les fougères. Il est aux pieds de Sophie. Il lui lèche la main. Il saute et roule dans la poussière. Il tremble et gémit.

La jeune femme pleure en caressant le compagnon de son adolescence. Elle le revoit dans les mains de son père le jour de ses douze ans. Le seul présent. Mais quel cadeau !

Son père !

Elle referme ses doigts sur la poignée de la valise et marche vers la ferme.

Chez elle !

C’est ici chez elle.

De ces deux années passées dans le monde elle ne veut rien garder.

Oh ! Si elle pouvait tout oublier ! Elle va vivre pour celui qui pèse en elle bien plus que le bagage au bout de son bras. Elle lui évitera tout ce qu’elle a souffert. Elle lui apprendra…

« Maman » ! Les deux femmes pleurent en s’étreignant, secouées par les mêmes sanglots. Deux ans. Deux ans sans aucune nouvelle. Comment ont-elles pu ? Tout s’était arrêté après la fuite de Sophie.

« Tu es là ! Tu es pâle. Tu as l’air si fatiguée. Et le bébé ? C’est pour quand ? Et… »

Elle qui ne parle plus depuis deux ans… Sa petite est là. A deux elles seront fortes. Que lui importe de savoir pourquoi le père ne l’accompagne pas. Elle sait que son enfant est malheureuse.

« Je veux rester. Oh ! Maman ! Si tu savais ! Garde-moi. Garde-nous. Je ne veux plus partir. Plus jamais. Les gens sont trop durs. Si tu savais… »

« Plus tard. Nous avons le temps. Tout le temps. Aujourd’hui c’est fête. Viens te reposer. Tu as faim sans doute. Nous avons fait le pain hier. J’avais mis une tarte au four. Entre. »

Rien n’a changé. Tout est net. A sa place.

Marie regarde sa fille savourer la pâtisserie. Sa petite. C’est elle, mais en même temps c’est une inconnue transformée par ces deux années qui ont creusé son visage et voilé ses yeux. Elle est maigre malgré sa grossesse. Sa peau semble transparente.

« Tu aurais pu m’écrire ! » La même phrase en même temps, comme lorsqu’elles étaient ensemble.

« Mais je l’ai fait. Plusieurs fois. Et… » C’est le père qui rencontre souvent le facteur. Il a dû jeter les lettres.

« J’aurais dû m’en douter » reprend Sophie « j’aurais dû écrire à Maryvonne. Et tu n’as rien su. Je croyais que tu m’en voulais d’être partie. Pardonne-moi Maman. J’ai été si malheureuse. »

Elle abandonne sa tête sur les genoux de sa mère. Les larmes coulent doucement sur les deux visages. Elles n’ont pas besoin de parler. Elles se comprennent comme avant. Avant que ce laitier remplaçant n’entre au Mas-del-peuch avec ses plaisanteries et sa voix forte, avec ses compliments et ses mains insolentes. Avant ce que Sophie avait cru être l’amour.

Elle était tellement prête à aimer. Elle avait tant besoin de vivre, d’aller vers le monde, de s’arracher à ce silence.

Elle était partie un soir en ne laissant que ces mots : « je l’aime. Je suis heureuse. Je pars. » Son père n’avait rien dit. Il avait continué comme si rien n’avait changé.

Pierre et Marie s’étaient retrouvés seuls. Le silence s’était abattu sur la maison.

Marie s’était dissoute dans les livres. Vivant par procuration. Au début elle restait sous le tilleul pour voir la route. Ou derrière la fenêtre de sa chambre quand il faisait mauvais. Pendant ces deux années d’hibernation elle n’avait pas quitté le Mas-del-peuch. Pierre allait à Champs deux fois par mois. Il rapportait ce qu’elle avait noté. Et des livres. Un grand carton de livres à chaque voyage. Des livres d’occasion en vrac. Des romans roses et des revues scientifiques, des biographies, des essais, des contes pour enfants, des hebdomadaires de mode, de psychologie et d’histoire. Marie disparaissait dans les mots. Elle parcourait le monde. Ces mondes se complétaient ou s’opposaient.

Toutes ses vies étaient les siennes. La sienne n’existait plus. Sophie le comprend en voyant les piles de livres et revues. Elle voudrait lui dire que la vie c’est autre chose Que le monde est pire et plus beau. Que les gens sont drôles et monstrueux. Que… Elle ne dit rien. Leurs mains se sont retrouvées. Leurs respirations suivent le même rythme. Elles sont ensemble. Apaisées.

Le chien gît sur l’herbe, la tête posée sur les pieds de sa maîtresse. Il ne bouge même pas quand son maître arrive.

« Tu es seule ? Tu repars bientôt ? »

Sophie, écrasée par cette indifférence, n’a pas eu le temps d’esquisser un geste. Pierre s’éloigne vers l’étable.

Elle a compris qu’il n’était pas dur. Il est seul. Désespérément seul. Comme il a dû souffrir !

Le monde qui l’a blessée, elle, c’est celui de la ville. Redoutable bien sûr, mais en paix. Lui, quittant sa femme, ses montagnes et ses bois, il a rencontré la guerre. On l’avait arraché à sa vie pour l’envoyer là-bas, au-delà de la mer. Ce qu’il a vu, ce qu’il a fait, il ne l’a jamais dit à personne. Il n’a plus rien dit. Il avait perdu le rire et la joie. Depuis, il n’a rencontré les hommes que par nécessité. Plus personne n’est entré au Mas-del-peuch sauf le médecin, rarement, et le vétérinaire. Sophie comprend cette cassure. Elle a eu le temps d’y penser sous les coups et les insultes. La vie calme des gens simples de Saint-Mary n’immunise pas contre la brutalité du monde. Ils se brisent contre la violence, l’égoïsme et l’indifférence. Elle sait qu’elle ne pourra pas lui parler.

Ses découvertes et ses souffrances sont pour elle. Pour elle seule. A chacun son fardeau. Elle aura son enfant. Elle lui apprendra tout. Il saura se défendre. Elle lui dira ce qu’il faut connaître. Il sera fort. Il n’aura pas peur du monde. Elle le fera invulnérable.

Pierre revient pour le repas qu’ils prennent en silence. En se levant il dit : quand est-ce que tu repars ? »

« Je ne repars pas. Je reste avec vous. »

La main sur la poignée, il s’arrête un instant et affirme : « tu n’as rien à faire ici. Ton enfant non plus. Vous devez aller retrouver le père ». Le bruit lourd des pas sur les pierres de la cour résonne longuement.

Marie prend la main de sa fille : « ne t’inquiète pas. Vous êtes chez vous. Personne ne peut vous chasser. Viens te coucher. »

La jeune femme retrouve sa chambre comme elle l’a laissée deux ans plus tôt. Elle comprend ce qu’ont été ces deux années pour sa mère. Elle se jette dans les bras de cette femme sans âge. « Je t’aime Maman. J’ai besoin de toi. Tu m’aideras à l’élever. Il faudra qu’il soit fort. Je t’aime Maman. »

Marie va se coucher. Pour la première fois depuis longtemps elle s’endort aussitôt. Vivante.

A son réveil le soleil est déjà haut. Elle s’en veut d’avoir dormi si longtemps. Elle n’a plus besoin de ces morceaux de mort maintenant. Elle va vivre avec son enfant. Ses enfants !

Pourvu que… Sophie a l’air si fatiguée.

Son bol l’attend dans la cuisine vide. Deux autres sèchent dans l’égouttoir.

Elle entend des voix sous le tilleul. Pierre et Sophie sont là. Elle dit ces deux années. Son compagnon buvait. Tous les jours. Le peu d’argent qu’ils avaient il le buvait. Souvent il était violent. Elle devait supporter aussi les compagnons de beuverie qu’il lui imposait. Très vite les commerçants ont refusé tout crédit. Parfois il allait mieux. La vie était alors presque belle. Il lui achetait une robe. Il l’emmenait danser. Elle se reprenait à rêver. Et tout recommençait. Très jeune il avait été abandonné par sa famille. Son enfance avait été dure.

Sophie parle d’une voix plate. De temps en temps son père dit : « c’est fini. On s’occupera du petit. Ne pense plus à ce que j’ai dit hier. »

Marie va déjeuner. Ce choc redonnera peut-être vie à Pierre. Il était si gai avant. Toujours prêt à aider les autres. Il avait été élu le plus jeune conseiller municipal de Saint-Mary. Il aimait danser. Il s’intéressait aux nouvelles machines. Il avait dessiné le plan de tout ce qu’il fallait changer dans la maison. Et il était parti pour la guerre en Algérie. Ses lettres disaient la vie des paysans et la beauté des paysages. Comme il était devenu sergent, il envoyait un peu d’argent à sa jeune épouse. Les courriers s’étaient espacés et raccourcis. Il ne parlait plus que du temps et des repas.

A son retour il dormait mal. Trempé de sueur, il bondissait au milieu de la chambre en hurlant. Quand elle tentait de le calmer par des mots tendres et des caresses il partait pour ne rentrer qu’au matin.

Les cauchemars s’espacèrent peu à peu mais le rire ne revint pas. Les projets non plus. La naissance de Sophie ne changea rien. Il travaillait en se refusant à acheter une quelconque machine. Les aménagements ne furent pas faits. Les amis ne vinrent plus. Même la famille cessa de les visiter. Aucun fournisseur n’emprunta plus la route du Mas-del-peuch. Seul, le laitier venait chaque matin vider les bidons. Jusqu’au lendemain du départ de Sophie. Ce jour-là, le camion repartit sans le lait que Pierre avait versé dans le fossé.

Ils ne dit rien. Marie non plus. Qu’importait l’argent perdu. Les veaux tétèrent abondamment. Il continua de jeter ce qu’il devait traire pour que les vaches ne soient pas malades. Quelques jours plus tard, deux camions déchargèrent une vingtaine de Salers et embarquèrent toutes les laitières et leurs veaux.

Plus personne n’avait à venir au Mas-del-peuch. Les clôtures barrèrent le chemin vite envahi par les herbes. Il n’y avait plus d’accès à la maison. Les touristes, pas plus que les chasseurs ne se hasardèrent sur la colline. Dès son retour d’Algérie il avait informé qu’il ne voulait plus voir un fusil sur ses terres et qu’au premier coup de feu, se considérant comme attaqué, il tirerait à son tour. Les chasseurs décidèrent courageusement… de transformer toute la zone en réserve.

Au centre du massif cantalien, particulièrement difficile d’accès, les cinquante hectares de prairies, de pâturages et de forêt de la propriété du Mas-del-peuch, n’accueillirent plus que les cerfs et les chevreuils, les sangliers et les lièvres. Le facteur déposait le courrier dans la boîte accrochée à un arbre, à deux cents mètres de la maison.

Pierre attelait son cheval deux fois par semaine et partait à Champs. Il rapportait le nécessaire pour eux et pour les animaux. Chaque trimestre, Marie l’accompagnait pour conduire les bêtes à vendre à la foire. Ils ramenaient parfois un jeune taureau qui remplacerait l’ancien.