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MAFATE. Les jumeaux.

Un livre de Jean Claude Champeil

Sur l’île de la Réunion, petit point perdu au milieu de l’océan indien, quelques dizaines d’hommes habitent un cirque auquel on ne peut accéder qu’à pied. En souvenir d’un esclave en fuite, marron comme on dit là-bas, il porte le nom de Mafate. En malgache, Mafate veut dire : « celui qui tue ».

Elle pâlit. Ses mains moites deviennent glacées. Elle s’enfonce dans le fauteuil. Elle ne peut détacher ses yeux de la photographie posée sur le bureau. Ils sourient tous les trois, confiants, heureux. Il y a si longtemps. C’était avant ces mois douloureux qui ont emporté sa mère, avant cette journée. « Venez vite! Votre père a eu un accident! ». « C’est grave? » « Oui. »

Elle ne s’étonne pas tout de suite qu’après un grave accident on l’ait reconduit chez lui. Elle réfléchit en route: pourquoi n’est-il pas à l’hôpital? Elle ralentit.

Á quoi bon se presser?

S’il a été transporté chez lui c’est que... elle n’ose le formuler mais elle en est sûre: il est mort! L’année de ses soixante ans, alors qu’il avait décidé de prendre sa retraite. Jacques attend sous la varangue. En voyant le visage de Marie il comprend qu’elle sait. Elle court vers lui et se jette dans ses bras. « Il n’a pas eu mal. Une voiture l’a fauché alors qu’il venait de s’arrêter pour secourir des blessés. Il est mort sur le coup. » « Tu es sûr qu’il n’a pas souffert? »

Elle n’écoute pas la réponse. Elle doit le voir. Son père repose sur le lit, le visage livide. Comme celui de sa mère que la maladie avait rendu diaphane. Lui, c’est le sang perdu qui fait sa peau si pâle. Des larmes descendent doucement sur les joues de la jeune femme. Elle n’a pas mal. Elle ne pense plus. Elle flotte. Vide. « Ne te laisse pas aller. Viens prendre l’air. »

L’oeil exercé du médecin a vu venir la syncope. « Rentre chez toi. Pense à tes petits. Je veillerai sur lui. Va. Eux seuls sont importants. »

Elle se retrouve sur la route qui monte au Brûlé. Vers la maison où ils passaient les étés. Il y faisait plus frais qu’à Saint-Denis. Il la lui a laissée pour qu’elle profite du calme. Il lui a tout donné. Toujours. Les larmes continuent de couler de son nez, quittent son menton pour tomber sur ses cuisses nues.

En la voyant, Pierre sait qu’un drame est arrivé. Ce ne sont pas les enfants puisqu’ils sont devant la télé. « Jean? » « Il est mort. Ecrasé par une voiture. Il s’occupait des autres comme toujours. Et un salaud l’a tué. »

Elle reste dans un fauteuil pendant que Pierre rejoint les enfants.

Il doit le leur dire. Mais comment? Ils sont si petits. Cinq et sept ans seulement.

Le dessin animé prend toute leur attention.

Il s’assied entre eux deux qui lui donnent leur main. « Maman vient de rentrer. »

Ils ne bougent pas emportés par l’image. « Papy a eu un accident. » « C’est grave? » interroge Sylvie en se tournant vers lui.

Hervé n’a pas réagi, comme s’il n’entendait pas. « Oui. Très grave. »

La fillette court vers sa mère.

Pierre regarde son fils, prêt à répéter la nouvelle. Il découvre les larmes sur les joues de l’enfant.

Il a compris bien sûr. Et les dessins là-bas ne retenaient pas son attention.

Lui aussi va se blottir dans les bras de sa mère. Ils pleurent tous les trois celui qui les aimait tant.

Marie veut passer la nuit dans la maison de son enfance. Elle dort un peu dans sa chambre retrouvée puis, au lever du jour, elle choisit le bureau pour mieux être avec son père. C’est là qu’il aimait à rester. Pour travailler, lire ou rêver.

Son cabinet de médecin. Sa bibliothèque aussi. Personne n’y entrait lorsqu’il s’y retirait.

Elle ne changera rien.

Tant que rien ne sera bouleversé ici il ne sera pas tout à fait mort. Elle y venait pour les conversations sérieuses ou pour des moments privilégiés. Quel père merveilleux! Il lui a tout appris. Á parler comme à marcher, à lire et à nager, à observer aussi et à comprendre. Á conserver toujours son esprit en éveil. A ne rien recevoir comme une vérité tant qu’elle ne l’avait pas passé au crible de son jugement personnel. Réfléchir. Comprendre. S’intéresser aux autres comme il le faisait lui-même. Sa mère l’aimait aussi, mais elle le montrait moins. Très réservée toujours. Elle avait peur d’entrer dans la vie des autres. Ils sont partis tous les deux. Elle se sent désarmée. Elle a tant besoin de lui. Pierre est là qui l’aime et ses petits et son métier... Mais elle se sent seule comme elle ne l’a jamais été. Abandonnée. C’est pourtant dans l’ordre des choses. La mort fait partie de la vie. Mais pas comme ça. Pas si vite. Pas quand tout va si bien. Jacques vient de lui confier le code pour ouvrir le coffre. Elle se souvient de leurs discussions concernant ce secret. Comme c’était la seule chose qu’il lui cachait elle n’avait jamais admis ce qu’elle appelait un manque grave de confiance. Il n’avait pas cédé: « Tu l’ouvriras après ma mort. Je ne suis pas assez courageux. »

C’était devenu un jeu. Elle n’y attachait plus aucune importance.

Elle l’ouvre pour s’occuper l’esprit, sans curiosité particulière. Elle connaissait tout de sa vie. Il ne lui cachait rien.


MAFATE. 1964.

C’est l’année de sa naissance.

Mafate, c’est ce cirque coupé du monde où elle n’est jamais allée. Il le lui a demandé il y a bien longtemps. « S’il te plaît, ne descends jamais là-bas. Pas sans moi. Un jour je te dirai pourquoi. »

Elle l’a écouté. Il ne l’y conduira pas.

Quelques feuillets à l’encre un peu passée glissent de l’enveloppe. « Marie »

C’était donc bien pour elle.

Elle garde les feuilles dans sa main sans oser commencer à les lire: le coffre toujours fermé, l’interdiction d’aller à Mafate, ces pages anciennes portant l’écriture de son père... Elle se sent angoissée.

Oui elle a peur. Et il n’est pas là pour l’aider.

L’envie la prend de tout ranger dans le coffre et de le refermer puis, elle se ressaisit. « Si tu lis cette histoire c’est que je suis parti. Tu ne comprendras pas. Tu vas m’en vouloir beaucoup. Je pourrais te dire que je regrette. Et c’est vrai pour les autres enfants que j’ai volés là-bas. Mais pas pour toi.

Tu as été ma vie.

Tu n’aurais pas été mieux sans ma folie.

Un jour je sais que tu me pardonneras. Tu vas être malheureuse. C’est ta vie. Il faut que tu saches. Que tu acceptes comme ceux qui vivent un divorce ou une infirmité. Voilà. Il faut que je commence.

A la fin de mes études j’ai choisi de partir. Le service militaire m’attendait depuis longtemps. J’ai opté pour la coopération. Avec elle j’ai connu l’Afrique et aussi Madagascar. J’ai soigné comme j’ai pu. J’ai vu mourir beaucoup.

Je ne pouvais rentrer dans l’Europe douillette. J’ai voulu vivre à la Réunion. Dans cette île perdue dont l’histoire étonnante convenait à mon envie de servir. La décolonisation était loin d’être achevée malgré les lois qui en faisaient un département. Il manquait des routes. La plupart des villages étaient sans eau propre et bien sûr sans électricité. Les enfants n’allaient pas tous à l’école. Les médecins étaient rares.

Je remplaçais mes confrères en congé.

J’ai ainsi parcouru tous les écarts de l’île. J’ai marché dans les hauts, j’ai erré dans les cirques. J’ai perdu mes repères en vivant ce présent si différent de mon pays. Rien ne peut excuser ce que je vais te dire mais ces années avaient bousculé mes valeurs. Entre deux remplacements, je m’installai à Mafate. J’y connaissais tout le monde. J’étais pour eux le sorcier bien plus que le médecin. Je donnais des conseils. J’apaisais les querelles. Je ne savais pas s’il valait mieux leur apprendre à lire et le monde ou les laisser en quasi sauvages dans leur cocon protecteur.

Mes vérités s’effilochaient, les leurs sont bien ténues... Je suis devenu fou.

En quelques jours sont nés quatre fois des jumeaux. J’ai convaincu sans mal les familles que c’était un grand malheur et que ces pauvres petits ne sauraient survivre. Il fallait en ôter un pour que l’autre se développe.

On me donna quatre enfants.

Je partis comme un voleur.

J’avais aménagé des nids dans des « bertelles » que je suspendis au bout de deux bâtons. Je grimpai au Maïdo puis descendis à Petite France. Je me fis conduire avec mes quatre paquets jusqu’à Saint-Paul où je me procurai du lait. La « Nénène » qui veillait sur ma case m’aida à soigner les petits.

J’avais fait le projet de confier les bébés à quatre familles françaises - je veux dire de Métropole - qui les élèveraient aussi bien que possible.

J’avais vu venir à Madagascar et en Afrique de ces couples stériles en quête d’un enfant qu’on leur donnait en échange de quelques cadeaux ou qu’ils trouvaient dans des orphelinats misérables.

Le projet qui avait germé dans mon esprit malade était de suivre ces enfants pour comparer leur développement, tant physique qu’intellectuel, avec celui de leur frère ou soeur demeuré à Mafate.

J’ai voulu revenir en arrière quelques jours après l’enlèvement. J’ai retrouvé les familles que j’ai tenté de convaincre de reprendre leurs petits. Ils ont tous refusé. Ayant déclaré la naissance d’un seul enfant ils avaient bien trop peur d’annoncer aux autorités la découverte d’un second. Je proposai de prendre en charge cette démarche mais ils étaient convaincus du risque d’élever des jumeaux. Ils m’assurèrent même que pour protéger leur enfant ils élimineraient l’intrus.

Je dus les emporter encore. Je les confiai à l’organisation que j’avais servie au cours de ces années passées loin de France. Ils partirent de Madagascar où je les menai en cargo pour mieux brouiller les pistes.

Je t’ai dit le plus horrible mais pas le plus difficile.

Je ne laissai là-bas que trois de ces petits. Le quatrième était resté à Saint-Paul d’où je l’emportai à Saint-Denis. Pour bien brouiller les pistes je laissai la maison et aussi ma « Nénène ».

A Saint-Denis je connaissais une jeune orpheline que j’avais rencontrée dans une pharmacie où elle travaillait. Nous étions devenus amis et presque aussitôt amants.

Je lui racontai tout.

Elle voulut venir à Mafate. Je revis les familles pour la dernière fois. Je n’étais plus leur ami. Je n’y suis plus allé.

Tu as bien sûr compris ce qu’il me reste à te dire.

C’est toi que j’ai volée là-bas.

Ta mère t’a déclarée avec un peu de retard, ce qui arrivait souvent alors. Nous nous sommes mariés quelques jours plus tard. Tu étais notre fille. Je ne l’ai jamais regretté.

Nous t’avons rendue heureuse. Beaucoup plus j’en suis sûr que si tu étais restée dans ce trou. Je te dois mon bonheur. Ta mère t’aima tendrement. Elle souhaitait des enfants nés d’elle. Je ne le voulais pas. Tu devais rester seule.

J’ai été plus près de toi qu’aucun père ne l’a jamais été. Qu’importe le sang ou l’hérédité. Je t’ai appris tout ce que je savais. Tu m’as changé par tes remarques et tes critiques, tes sourires et tes douleurs.

Je suis plus fier de toi que de tout ce que j’ai pu faire d’autre.

Et puis il y a eu Pierre et Sylvie et Hervé.

Aurais-je dû me taire?

Comme j’ai hésité! J’ai déchiré tant de pages où je racontais cette histoire. Et je la récrivais. Certain que tu devais savoir. Il s’agit de ta vie. De ce qui t’a faite comme tu es.

Tu vas avoir mal au début. Tu vas me détester. Et tu te retrouveras. Tu me retrouveras aussi. Comment imaginer qu’un jour Sylvie ou Hervé puisse décider de vivre avec un cousin, un oncle ou une tante en ignorant tout?

Tu es forte. Tu n’es plus une enfant. Tu as une famille, un métier, des amis.

Je suis certain qu’un jour tu me choisiras comme père.

Je n’ai jamais cherché à retrouver les trois autres. Tu pourras les situer ainsi que leurs parents. Ta soeur doit te ressembler. Les familles chinoises sont rares à Mafate. Est-ce un engagé qui s’enfuit un jour parce qu’il était trop maltraité? A-t-il refusé de partir à la fin de son contrat? Tu ne le sauras sans doute jamais parce qu’ils racontaient peu leur vie à leurs enfants. Et qu’importe après tout. Ce qui compte c’est ce que nous faisons nous-mêmes et non l’histoire de nos ancêtres. Tu trouveras peut-être une aventure plus étonnante encore que celle que je viens de te raconter. La Réunion est peuplée de ces gens arrachés à l’Afrique, à l’Inde, à la Chine ou à Madagascar. Vendus par leurs frères ou enlevés, rejoignant ici de pauvres Européens chassés par la famine ou bandits en fuite.

Mon intervention n’a modifié que ton histoire personnelle. Ces trente années auraient été très différentes. Tu sauras bientôt ce qu’aurait été ton destin si je n’étais pas venu.

Je ne suis pas fier de moi.

Je n’ai jamais compris ce qui me perturba ainsi. Je me suis repris bien sûr. Mais le désordre était là. J’ai désuni des familles à jamais. Je n’attends ni pardon ni compréhension. Je sais que tu dépasseras tout ça pour vivre ta vie retrouvée. Celle qui n’est qu’à à toi. Celle que tu construis avec ton mari autour de tes enfants.

Ta vie t’appartient.

Personne ne connaît ton histoire. Même pas Jacques qui sait tout de moi. »

Marie range machinalement les feuillets dans l’enveloppe. L’envie de les détruire monte en elle, comme si en brûlant les mots elle effaçait ce qu’elle vient de lire.

Rien ne s’effacera plus. Tout est brisé. Définitivement.

Cette fois ils sont bien morts.

Elle retourne les trois visages contre le bureau.

Elle ne veut plus les voir. Plus se voir. Elle n’est plus personne.

Elle doit savoir d’où elle vient pour se retrouver. « Je rentre chez moi » dit-elle à Jacques qui s’avance. « Je ne serai pas là pour l’incinération. Pierre t’aidera. »

Elle pleure contre l’épaule de l’ami de toujours. « Toi au moins tu ne m’as pas menti. Je te garderai toujours. » « Ressaisis-toi » dit-il sans bien comprendre. « Pense à ton père... » « Ah! Non! S’il te plaît! Ce n’était pas mon père! Il m’avait volée! »


Elle court vers sa voiture et démarre rageusement.

Jacques téléphone à Pierre pour lui dire ce départ et combien Marie est bouleversée.

Quand la voiture entre dans la cour, son mari est sous la varangue. Elle se blottit dans ses bras et reste silencieuse. Elle ne pleure plus. Quelques hoquets rappellent les sanglots qui l’ont secouée tout au long de la route.

« Je ne suis pas sa fille. Ils n’étaient pas mes parents. »

Il caresse son visage sans parler.

« Ça ne te fait rien de ne pas connaître tes beaux-parents, mon hérédité? »

« Je n’ai pas épousé une hérédité. C’est toi que j’ai choisie. Je suis toujours heureux que tu m’aies accepté. Le reste... »Il accompagne cette fin d’un geste montrant le peu d’importance qu’il attache à la question.

« Mais je suis aussi faite de cette histoire. De la vie de ces gens que je ne connais pas. De ces passés, de... »

« Tu sais que non. C’est ton vécu qui compte. Ce que tu as fait. Ce que tu as choisi ou rejeté, construit ou effacé. L’histoire des autres, parents ou cousins, c’est leur affaire. Jusqu’à ce jour elle n’est pour rien dans ta vie. »

« Ce n’est pas vrai. Il faut que je sache. Que je retrouve mes racines. Je vais commencer aujourd’hui. Je te laisse les enfants. J’ai besoin de réfléchir. De savoir où j’en suis. »

« Tu sais que je t’aime et que nous avons besoin de toi. »

« Moi aussi je t’aime. J’ai tellement besoin que tu comprennes... »

Ils restent longtemps l’un contre l’autre, puis Marie se lève: « Je vais marcher un peu. Je rentrerai ce soir. Je vais vers Roche Écrite. Je descendrai vers Dos d’Ane par la Pointe des Chicots. Je serai là pour le dîner. »

« Tu ne veux pas que je vienne? Cathy veillera sur les enfants. »

« Non. S’il te plaît. Je dois faire le point. La marche et le silence m’aideront. »

Son sac est vite prêt.

Pierre la regarde s’éloigner puis retourne à ses visites.

Marie laisse la voiture à l’ombre des cryptomerias. La route ne va pas plus loin. Elle connaît tous les sentiers depuis longtemps. Elle marche vite à l’ombre des grands résineux. Il faut qu’elle se dépense, qu’elle se fatigue. Comme d’habitude, la circulation de son sang, accélérée par l’effort, l’aide à penser mieux. Dès qu’elle est sur un plat ou une courte descente elle se met à trotter. Ça aussi c’est à lui qu’elle le doit. C’est ainsi qu’ils parcouraient les chemins. Heureusement que ce monstre n’est pas son père. Arracher des enfants à leurs parents pour faire une expérience c’est digne des nazis!

La colère l’envahit et lui fait presser le pas. Son souffle devient court. Elle ne pense même plus, répétant à voix de plus en plus haute: « c’est monstrueux! Monstrueux! Monstrueux! » Elle suffoque. Elle s’assied un moment. La paix du sous-bois la pénètre. Elle est dans la forêt des hauts avec son fouillis d’arbustes et de lianes. Elle les connaît tous même si elle a oublié leurs noms.

Des voix l’arrachent à sa quiétude. Elle s’éloigne du sentier. Ne voir personne. Ne pas sentir le regard des autres. Comme s’ils savaient!

Elle reprend son allure et arrive au refuge. Il est fermé. Tout est tranquille. Le groupe qui descendait a dû y passer la nuit.

Elle monte vers Roche Écrite à travers les arbrisseaux. Quittant à nouveau le sentier elle s’approche de la ravine. Le gouffre est à ses pieds. Des centaines de mètres plus bas serpente le ruisseau. Voilà un bout de Mafate. « Mafate se mérite » disent les prospectus. On n’y accède qu’après des heures de marche. Pas de route. Pas de véhicule. Même pas de moto. Seuls les hélicoptères promenant les touristes ou portant les matériaux troublent le silence.

C’est là chez elle.

Elle a souvent vu ces pitons et ces ravines, ces petits lopins cultivés autour des cases en tôle. Elle se souvient du temps où les toits étaient de vétiver ou de palmes.

Elle attend une émotion particulière, un élan,... et c’est le vide. Quand elle préparait son professorat d’éducation physique elle venait ici une ou deux fois par semaine. C’était son entraînement préféré. Elle connaît chaque détail de ce paysage, chacune des pauvres cases là-bas... Et c’est dans l’une d’elles qu’elle est née. Ses parents sont là en bas. Ses frères, ses soeurs et ses neveux.

Les parents de Jean sont morts il y a bien longtemps, sa mère était une jeune sans famille que les parents de Pierre avaient accueillie comme leur fille. Ils sont si loin.

Sur l’un de ces îlets vivent les siens. Chinois bien sûr. Ou peut-être métis. Comme elle avait cru l’être, fille d’une chinoise et d’un européen. « Mon Eurasienne » disait-il. « tu es riche de toutes les histoires, de toutes les cultures, toutes les religions et toutes les découvertes. Le monde t’appartient. Tu es partout chez toi. »

Elle était fière d’être cette métisse.

Elle n’avait pas souffert du racisme que doivent affronter ceux qui sont différents par la couleur ou la langue. Elle était fille de notable et ça dominait tout. Oh! Bien sûr, là-bas, en France, il lui était arrivé de subir les moqueries de quelques crétins parlant de son « rire jaune », ou bien de ses « yeux coincés ». Elle ne relevait pas, sûre d’être belle et plus intelligente qu’eux.

Elle était Mafataise.

Ses ancêtres reposent en Chine ou au Viet Nam. Ses aïeux ont été arrachés à leur famille. Ils ont dû quitter tout ce qu’ils avaient connu. Liés par des contrats, poussés par la famine ils étaient venus pour ne plus repartir. Au lieu de s’installer comme épiciers ou commerçants, ils avaient fui encore jusqu’au fond de cette prison. Enfermés par ces remparts, coupés des autres hommes, ils avaient défriché cette terre abandonnée.

Cette histoire est la sienne. Elle doit les rencontrer. Retrouver la trace de ces déracinés qui l’ont faite ce qu’elle est. Son passé est là-bas. Là-bas elle comprendra.

Marie Juge née Pourchet. Elle reste épouse Juge mais Pourchet ce n’est pas elle. Ces villages corréziens parcourus dans la joie, ces fausses retrouvailles avec un passé connu, tout ça n’était que mensonge. Les vêtements d’une autre qu’elle avait endossés les croyant siens.

Elle est ici chez elle. Cette flore est la sienne. Ce relief tourmenté sorti du vieux volcan taillé par les cyclones, c’est bien là qu’elle est née.

Elle est fille d’ici!

La fraîcheur de cette fin d’après-midi d’août la ramène à la raison. Elle commence à descendre en courant et sautant. L’attention nécessaire au choix de ses foulées interdit de penser. Le plaisir de sentir son corps actif domine tout autre sentiment au long de la descente.

Elle arrive épuisée. Les enfants sont à table. Pierre ne lui dit rien.

Elle embrasse les petits et file se doucher.

Elle les retrouve enfin et se sent bouleversée. Ces trois-là sont sa vie. Bien plus qu’aucun passé.

Elle s’assied à sa place et prend la main de Pierre. « Ça va mieux tu sais. Viens. Je vais tout te dire ».

Habillés chaudement ils sortent sous la varangue. Dans le calme de cette nuit tropicale qui remplace soudain le jour elle dit ce qu’elle a appris. Pierre ne parle pas. Il sait bien que les mots ne suffiraient pas à la réconforter. Plus tard. Quand elle pourra entendre. Ce soir il lui faut une oreille et aussi une main.

Il a questionné Jacques qui ne pouvait pas comprendre. Jean et lui avaient fait leurs études ensemble. Ils ne s’étaient séparés que pour ses années africaines. Après avoir débuté dans un hôpital il avait choisi de rejoindre son ami dans cette île si belle où les médecins étaient rares.

Et il était resté.

Jamais, non, jamais il n’aurait pu penser que Marie ne soit pas sa fille. Ils ont longtemps parlé près du corps de leur ami.

Avant d’être son beau-père, Jean était son ami. Il l’avait rencontré pour un remplacement. Il l’avait accueilli dans sa maison Dionysienne. Marie faisait alors ses études à Montpellier. Lorsqu’il s’était installé dans le sud de l’île il revenait souvent retrouver ses amis.

Marie parle à nouveau: « Je vous aime et j’ai besoin de vous, mais il faut que j’aille vers ma famille. Que je sache d’où je viens. Je verrai moins les enfants, mais ce sera mieux pour tous. Je suis trop possessive. et... pardonne-moi ». « J’avais pris les billets pour que vous partiez demain. Je vous aurais rejoints dans quelques jours. Si tu veux rester un peu, mes parents seront heureux d’accueillir les petits. Ils peuvent voyager seuls. Tu feras tes recherches sans avoir de soucis ».

Elle l’embrasse et ils rejoignent les enfants.

Le matin ils font les derniers achats. Elle ne veut pas revenir à la maison de Saint-Denis. Pierre n’a pas insisté pour qu’elle l’accompagne au crématorium. Une foule considérable assiste dans un profond silence à la dispersion des cendres du Docteur Pourchet. Ils sont nombreux ceux qu’il a aidés. Professionnellement, bien sûr, et souvent au-delà. Chercher un logement, obtenir un secours, procurer un emploi...

Il aurait pu faire carrière en tant qu’homme politique. La plupart des partis l’avaient sollicité. Ses ambitions étaient autres. Les discours l’ennuyaient, les inaugurations et les vins d’honneur aussi.

Il avait voulu faire. Agir. Réfléchir sereinement et mener sa vie à sa guise en toute liberté.

La foule n’attendait rien de cet hommage rendu à un ami qui allait leur manquer comme il manquerait à Jacques et Pierre. Ceux qui les connaissaient bien pensaient que Marie devait être très éprouvée pour être absente. Ils étaient si unis.

Après avoir partagé encore une fois le soleil de l’après-midi dans le lagon de Saint-Gilles où ils avaient joué tous les quatre, Pierre les conduisit à l’aéroport.

Les petits étaient ravis de partir seuls. L’hôtesse qui tentait de les rassurer avait vite été délaissée. L’avion, ils connaissaient. Chaque année ils le prenaient deux fois pour aller en Auvergne chez leurs grands-parents. Cette fois c’était la fête.

Les parents étaient fiers de les voir si sûrs d’eux. Fiers de leur éducation qui les rendait autonomes, et malheureux aussi. Ils les auraient voulus un peu émus quand même à l’idée de les laisser. Ils n’étaient qu’impatients de monter dans l’avion.

Une larme avait coulé sur la joue de Marie. Pierre avait le coeur serré. Voir partir les enfants le jour même où Jean... Et Marie si malheureuse...

 

 


La nuit des parents fut agitée. Celle des enfants aussi qui ne voulaient pas dormir pour mieux profiter de tout. Du cinéma bien sûr et des écouteurs radio, apprécier le repas, demander des boissons, se promener librement dans toutes les allées, faire de nouveaux copains, jouer... enfin tout ce qui était interdit d’habitude.

Les grands-parents rassurèrent Marie et Pierre qui se sentirent l’esprit plus libre.

La mort de Jean laissait ses associés seuls face au travail. Ils devaient accepter ce surcroît dans l’attente d’un remplaçant. « C’est aussi bien » dit Marie « Je veux aller là-bas. Je veux voir. C’est un chemin que je dois faire seule. Ce sont mes premiers pas. Je ne sais pas comment te dire... » « Appelle-moi si tu décides de ne pas rentrer ce soir. Et dis-toi que je t’aime. Que ta vie ce sont tes enfants. Je peux te rejoindre en une heure. J’ai prévenu Daniel, à force de survoler Mafate il le connaît comme sa poche ». « Que veux-tu qu’il m’arrive? »

Elle monte la route vers Petite France. Le ciel est dégagé. Il va faire beau. Elle gare la voiture près du chemin qui conduit à la brèche. Son sac est prêt. Elle peut rester plusieurs jours.

Des touristes la rattrapent. Il faut qu’ils aillent vite. Puisque le guide annonce trois heures ils doivent mettre moins pour le raconter à leurs amis. Ils n’ont sans doute qu’une semaine à consacrer à la Réunion, alors, chaque jour, il faut abattre une bonne ration de kilomètres pour prendre un maximum de photos.

Le passage incessant des hélicoptères est beaucoup plus gênant que ces touristes trop pressés. Ils surgissent des crêtes, plongent dans les ravines, contournent les pitons, stoppent à l’aplomb des points de vue... Ils emportent les grands voyageurs qui « feront » la Réunion en trois ou quatre jours. Ils achèteront aussi des cassettes qu’ils imposeront à leurs parents et amis en arrêtant l’image pour préciser les endroits survolés. Ils auront tout compris dans les moindres détails de la vie des habitants comme de la géologie. Ils seront intéressants pour le club de troisième âge, leur épicière et leur coiffeur. Ils s’en persuadent au moins en attendant de repartir pour une autre aventure hors de leurs pantoufles.

Ils connaissent le monde.

Marie entend la voix de Jean qui se moquait ainsi.

Elle ne voit plus le panorama surprenant. Accélérant la descente elle dépasse les promeneurs déjà fatigués par les marches irrégulières taillées dans le rocher que les torrents ont érodé. En été le chemin est souvent occupé par l’eau qui dévale les pentes. Il faut alors en reconstruire des pans entiers. Cette tâche permet aux Mafatais de gagner un peu d’argent.

Elle arrive à la croix qui signale la brèche. Á gauche l’Ilet des oranges et les Lataniers. Elle continue à droite sur le sentier de Roche Plate.

Elle se rafraîchit au filet d’eau qui descend des falaises et atteint les premières cases fleuries. L’épicerie est signalée. Déjà sept ou huit touristes sont assis sur des chaises. Ces mêmes chaises de plastique bon marché qui ont envahi le monde. Ici, dans ce lieu si éloigné de tout, leur blancheur est encore plus agressive.

Certains jouent avec les chiens, d’autres tentent de parler aux habitants. En période plus calme on aime bien venir à l’épicerie quand on y voit un randonneur. Là c’est beaucoup trop. On se croirait au Mont Saint-Michel en plein mois d’août.

Marie observe.

Reconnaîtra-t-elle ses parents?

Sa soeur doit lui ressembler. Elle est cette moitié qui lui a tellement manqué.

Celle à qui elle aurait confié ses angoisses, ses plaisirs et ses espoirs. Celle qui aurait su l’écouter, la comprendre. Elles auraient communiqué dans le langage secret des jumeaux. Elles se seraient toujours comprises.

Elle n’aurait jamais été seule.

On aurait dû ne pas les distinguer et voilà qu’elle a peur de ne pas la reconnaître. Se reconnaître.

Les Mafatais qu’elle voit sont tous assez petits, un peu bronzés mais pas vraiment noirs. On dirait des Malgaches.

Ils sont encore six cents. Ils ont été le double. Et si sa famille était partie comme tant d’autres ont dû le faire?

Elle mettra le temps qu’il faudra mais elle les retrouvera.

Au départ des touristes elle entre dans le magasin. La petite pièce offre aux regards des boîtes de conserve parmi les sucreries, les bouteilles, les tee-shirts, les crayons et autres souvenirs.

Une toute jeune fille attend derrière le comptoir. Elle répond à peine à son bonjour, sans sourire ni expression particulière d’accueil. Elle ne la suit même pas du regard, absorbée par quelque chose que Marie ne voit pas.

Des enfants entrent en riant et se servent de sucettes. Une petite vieille les rejoint et parle du temps avec la vendeuse, du temps et des marcheurs qu’on voit partout.

Marie comprend le créole même si elle le parle peu. Elle l’a appris avec sa mère et ses camarades. Elle n’a jamais pu adopter une position tranchée entre les pro et les anti créoles. Ils sont nombreux encore à ne parler que ça. Les jeunes l’utilisent de plus en plus comme un refus de l’ouverture et de cette civilisation qui ne les accueille plus, les abandonnant sans travail ni ressource.

Le créole d’ici diffère par certains mots de celui de Saint-Denis. L’accent non plus n’est pas le même.

C’est la première langue qu’elle a entendue, ici, dans un îlet. C’est en créole qu’on a répondu à ses premiers cris.

Elle revient boire son Perrier sur la petite terrasse en ciment. Un chien se couche près d’elle en attendant ses caresses. Les volailles vont et viennent à la recherche des miettes que les marcheurs ont laissé tomber de leurs sandwiches.

Le calme est revenu. On n’entend que les coqs et l’aboiement d’un chien qui veille sur son territoire et le fait savoir au monde.

Autour plus rien ne bouge. Elle se sent apaisée. C’est là qu’elle aurait dû vivre. Loin de la bousculade et du bruit. Dans le recueillement et la tranquillité.

Un grondement l’arrache à ses pensées. C’est un hélicoptère qui plonge de la crête. Le vrombissement se heurte aux pentes qui le renvoient d’une paroi vers l’autre amplifiant les bruits qui ne peuvent s’échapper que vers le ciel.

Encore une poignée de voyeurs qui s’exclament là-haut: « Que c’est beau! Quelle paix! Ah! Le bonheur de vivre loin de tout! »

Quelques minutes leur suffiront pour connaître Mafate. Ils ont entendu le commentaire vantant l’hospitalité des habitants, ces descendants des « marrons » et des petits blancs sans terre tolérés ici par l’Administration après bien des révoltes.

Marie mange une orange et se remet en route pour fuir un groupe qui monte de la ravine.

Elle n’est plus impatiente. Elle a un peu peur. Elle se met à marcher d’un pas rapide pour ne plus penser à l’accueil qui lui sera fait. Elle avance sur un sentier qui s’éloigne des maisons. Elle monte vers la falaise au milieu des éboulis et trouve un abri sous une roche. Les nuages coulant du Gros Morne ont envahi le cirque. Avec eux la fraîcheur de cet hiver austral enveloppe Marie. Elle s’habille chaudement et s’adosse au rocher. Le sommeil la prend et avec lui les rêves. C’est le froid qui la réveille, et la faim. Elle entre dans son duvet puis mange un sandwich.

Il est déjà bien tard. L’après-midi s’achève. Brutalement c’est la nuit. Il n’y a pas ici cette longue hésitation qui du jour à la nuit invente le crépuscule. Les hautes parois accélèrent encore ce phénomène tropical.

Elle n’a ni lampe ni briquet. Il est hors de question qu’elle parte sur le sentier dans le noir. Elle grignote un gâteau et s’arrache à regret à son cocon protecteur pour satisfaire un besoin trop longtemps réprimé. Une petite pluie fine la fait frissonner. Elle retrouve le duvet bien chaud sous l’abri du rocher.

Les bruits s’éteignent, absorbés par la nuit et la pluie. Un chien rappelle de temps en temps au monde qu’il veille.

 

 



Elle n’a plus froid mais se sent prisonnière. Comment sortir si...si quoi? Elle va devoir affronter ses vieilles angoisses. Elle n’a jamais aimé la nuit peuplée de monstres et de sorcières. Les méchants de ses contes l’attendaient dans les coins sombres. Cette peur enfantine a évolué pour devenir le malaise qu’elle domine toujours mal quand la lumière s’en va. Elle n’en parle à personne pour ne pas afficher de faiblesse. Les claustrophobes et autres sujets au vertige sont des victimes d’une affection reconnue alors qu’être mal la nuit c’est avoir peur. Ce qu’elle ressent est un malaise comparable à celui qui l’empêche d’approcher du garde corps en béton interdisant les chutes. Son intelligence lui dit qu’il n’y a pas de risque, mais quelque chose de profond lui fait fuir les serpents, le vide et surtout la nuit. Instinct de survie plus fort que la raison il a résisté à tout.

Elle sait qu’elle n’est pas la seule, surtout sur cette belle île où la nuit est peuplée de tout ce qui peut nuire. Les assassins bien sûr et les jeteurs de sorts et tous les méchants que la lumière effraie.

Les murs où poussent les tessons de bouteilles, les grilles cadenassées la nuit, les chiens dressés pour tuer patrouillant autour des maisons closes sont autant de signaux confirmant l’étendue de cette peur.

Plus rien ne bouge depuis le départ du soleil.

Quelques lumières clignotent et meurent aussitôt. Le peu d’électricité distillé par les panneaux solaires ne saurait être perdu pour égayer la nuit. Chacun est rentré à l’abri de ses tôles laissant le mal rôder dehors. Seuls quelques campeurs n’ayant pu trouver place dans les refuges envahis par les aoûtiens se retrouvent dans leurs tentes ou sous la froide pluie. Ils apprennent ainsi que l’été européen correspond à l’hiver de l’hémisphère sud et que les nuits tropicales peuvent être fraîches quand on est en altitude.

Marie sait qu’elle ne risque rien. Les promeneurs n’ont rien de dangereux. Une brigade de gendarmerie passe les vacances dans le cirque. Mais... C’est autre chose... Au delà de la raison.

Un crissement la fige. Tous ses sens sont en éveil. Ses oreilles bourdonnent. Ses yeux scrutent la nuit. Elle respire à petits coups pour trouver des odeurs.

Elle se force à bouger mais se raidit aussitôt, tendue par l’angoisse.

La nuit passe ainsi, coupée de somnolences. La ligne du Gros Morne dessinée sur le ciel lui annonce le jour qui s’impose soudain. Les hauteurs s’illuminent. Le cirque est réveillé par les coqs se claironnant la nouvelle. Des bruits naissent partout. Les chiens aboient leur soulagement, les cabris demandent leur ration, les poules et les canards veulent qu’on les libère.

Un tonnerre soudain brise les derniers rêves: le premier hélicoptère vient d’entamer la ronde.

Marie s’étire et boit deux gorgées d’eau. Elle mange une orange en faisant quelques pas, détendue malgré sa nuit difficile.

Sa première nuit à Mafate.

Ce matin tout va bien.

Elle n’a pas appelé Pierre la veille. Elle doit trouver un téléphone.

Alors qu’elle passe un bras dans la bretelle du sac à dos elle entend un bruit au-dessus d’elle. Elle monte et découvre une « case la misère » comme on dit pour ce qui remplace les paillotes anciennes: quelques tôles fixées sur des rondins. C’est la porte en s’ouvrant qui a raclé la roche.

Pas de chien ni de volaille autour du misérable abri. Un petit homme apparaît marchant cassé en deux. Il ne se retourne pas quand Marie le salue. Elle attend qu’il revienne et lui parle à nouveau. Le vieillard protège ses yeux de la main. Il sent l’aigre et la fumée. Il doit avoir cent ans. « Qui es-tu? » lui demande le vieux. « Marie. Je m’appelle Marie et je me suis perdue. » Elle a parlé en créole en forçant sa voix. « Personne ne vient jamais. Le chemin ne se voit pas. Entre. Je peux te donner de l’eau. »

La jeune femme le suit dans l’abri qu’il traverse pour rejoindre une construction plus petite. Une casserole est posée sur un feu dont elle détourne la fumée qui n’a d’autre issue que la porte. C’est la cuisine.

Marie s’assied entre les deux constructions sur une pierre plate. Le vieux apporte la casserole et deux verres noircis. Il s’assied face à elle et verse le breuvage. Une odeur de café traverse la fumée.

L’homme a les yeux bridés perdus au milieu des rides.

Ces yeux! Ces cheveux encore noirs! Et si... « Je suis une chinoise. Enfin je crois. Et vous? On dirait aussi... » « Oui. C’est ce qu’on disait quand je ressemblais à un homme. » « Vous vivez seul ici? » « Oui. J’ai voulu rester. Je n’ai aucun besoin de ces maisons nouvelles avec leur télévision. C’est ici que je suis né. C’est ici que je vais mourir. » « Vous n’avez pas d’enfant? » « Oh! Si. J’en ai eu beaucoup. Sept ou huit, je ne sais plus. Mon fils est mort quand le grand cyclone a cassé la montagne. Il ne reste que ma fille. » « Quel âge a-t-elle? » « Peut-être bien trente ans. Oui. C’est à peu près ça. » Marie sent son coeur s’affoler. Un vieux chinois! Une fille de trente ans!

Elle se souvient de la lettre: « Ils n’ont pas voulu reprendre les bébés. Ils avaient peur. » Elle doit le brusquer un peu. « Et l’autre fille qui est née en même temps? »

Il la fixe durement: « Comment tu sais ça toi? Tu es une sorcière? Tu es venue me prendre? Tu ne me fais pas peur. Je suis prêt à partir. »

Il la regarde en silence. Longuement. Il se lève et vient s’asseoir près d’elle. « Ce serait toi? Tu es revenue. Tu veux te venger. »

Son père!

Elle a trouvé son père. En fait ce n’est pas un miracle étant donné le petit nombre d’habitants du cirque. « Comment vous appelez-vous? » « Louis. On m’appelle Louis. Tang. Comme la bête. On dit que c’est un nom chinois. Toi, d’où viens-tu? »

Comment lui raconter? « J’ai vécu à Saint-Denis. Et aussi un peu en France. J’ai deux enfants, un garçon de sept ans et une fille de cinq. Je suis professeur et mon mari médecin. Parlez-moi de ma soeur. Est-elle encore ici? » « Oui. Elle habite une maison neuve en bas. Avec tout le confort. Elle a aussi des enfants plus grands que les tiens. Elle est mariée avec un grand cafre qui s’appelle Hoareau. » « Où est votre femme? Ma mère? » « Elle est morte il y a longtemps. Á la naissance d’un garçon. Depuis c’est plus pareil. Ta soeur était déjà partie. Et mon fils a disparu, volé par la montagne. Je suis tout seul. »

Elle est donc née ici. Sous le Maïdo. En face, c’est Roche Écrite et plus loin Saint-Denis.

Pierre! « Où pourrais-je téléphoner? » « Là. Juste en bas. Au gîte. Tu veux que je te suive? » « Non merci. Le chemin est trop difficile. Je vais revenir. Voulez-vous que j’aille à la boutique acheter quelque chose pour midi? » « Non. Il me reste du riz. Aussi des haricots. Si tu veux de la viande... moi je n’en mange pas. »

Elle voudrait l’embrasser. « Je vous laisse mon sac. Je reviens tout de suite. »

Elle court dans le sentier et trouve sans peine le refuge. Des marcheurs sortent déjà pour profiter du petit matin.

 

Le soleil éclaire le rempart Ouest. Les sommets des pics en sont illuminés. Les ombres fuient les gorges les plus profondes. Quelques filets de brume coulent du Gros Morne.

Le gardien du gîte à qui elle s’adresse en créole l’autorise à prendre le téléphone.

Pierre est dans sa voiture. « J’ai appelé Daniel. Il est prêt à m’emmener. J’ai eu du mal à m’endormir. J’attendais ton appel. » « Pardonne-moi. J’étais sur un sentier quand la nuit est venue. Je n’ai pu rejoindre le village. Je suis restée sous un abri. Je n’ai pas dormi beaucoup. Tu sais comme je suis mal dans le noir... Et j’étais seule. » « Tu vois que j’aurais dû venir. Je serai là-bas dans une heure. » « Non. Il faut que tu t’occupes de tes malades. J’ai retrouvé mon père. J’ai passé la nuit sur le sentier qui mène à sa case. Il est vieux et pauvre. C’est là que je suis née. Je vais voir ma soeur tout à l’heure. C’est ... irréel. Je suis heureuse, bouleversée, comme si je vivais un rêve. » « Je vais venir ce soir. Daniel reviendra me chercher le matin. Jacques assurera la nuit. Tu ne seras pas seule. » « Mais je ne suis pas seule. J’ai mon père, ma soeur, mes neveux... Il s’appelle Tang. Il a l’air si vieux. Il est sans doute malade. Il vit près de Roche Plate. Presque sous le Maïdo. J’ai besoin de temps. C’est un chemin que je dois faire seule. Ta présence les effraierait. Nous sommes si différents. Ma soeur s’appelle Hoareau. Je téléphone du gîte qui est tout proche. Je suis en sécurité. Tout est compliqué mais à la fois tellement simple. Il faut que je me retrouve. Je t’appelle bientôt. Je t’aime. J’ai besoin que tu me comprennes. »

Elle remercie le gardien qui est resté tout près. Il a tout entendu bien sûr. Qu’a-t-il bien pu comprendre?

Quand elle sort du refuge le soleil l’éblouit. Il est déjà très chaud. Elle ôte son coupe-vent et un de ses pull-overs. Elle retrouve l’odeur du feu prisonnière de ses vêtements.

C’est ici chez elle!

Au pied de ces falaises elle se sent oppressée. Abritée aussi. C’est comme un immense nid qui emprisonne et protège.

Le vieil homme est assis au soleil. Il a l’air d’apprécier cette chaleur soudaine qui pénètre son corps. Son visage éclairé paraît un peu moins vieux.

Son père!

L’image de Jean passe qu’elle ne veut pas garder. « J’ai parlé à mon mari. Il se préparait à venir. » « Où est-ce qu’il habite? » “Á Saint-Denis. Au Brûlé. » « Saint-Denis j’y suis allé quelquefois quand j’étais capable de monter là-haut. C’est trop de bruit et de gens, de voitures et de maisons. Est-ce qu’il travaille? » « Oui, il est médecin. » Elle le lui a déjà dit. Il ne se souvient pas. « Ah! Bon! C’est un Docteur! Comme celui qui t’a emmenée quand tu étais petite. » « Il m’a élevée. Il est mort renversé par une voiture. Il y a trois jours. C’est là que j’ai appris. Nous étions quatre bébés. Savez-vous d’où venaient les autres? » « Je l’ai su. A quoi ça sert maintenant? Il y a le frère d’Axel. Axel Hoareau. Le mari de ta soeur Luce. C’est le plus grand cafre de Roche Plate et peut-être même de Mafate. Il est grand et fort. S’il était aussi courageux... Mais c’est le rhum qui lui prend sa force. Surtout depuis que le facteur apporte de l’argent à tout le monde. Ils n’ont plus besoin de travailler. C’est pour ça que j’ai arrêté les poules et le cochon. Mais moi je suis vieux. Les jeunes c’est pas pareil. Il faut qu’ils travaillent. Á rester toute la journée comme ça ils n’ont plus de goût à rien. Alors ils boivent. Et ils font des choses pas belles. »

Un silence s’installe

.Marie veut tout savoir mais elle doit ménager le vieil homme qui n’est pas habitué à parler. Ses vêtements sont usés. Son pantalon est même déchiré aux genoux. Il marche pieds nus. Le soleil marque les rides que soulignent quelques poils mal coupés. Sa peau est grise sans qu’on sache si c’est la poussière des jours précédents ou la couleur apportée par les ans. Les fines mains aux articulations de rhumatisant sont terminées par des griffes noires. « Quel âge avez-vous? » « Soixante sept. Mais beaucoup comptent double. Á force de porter des charges sur ma tête, mon dos s’est tout cassé. C’était dur tu sais d’aller chercher l’eau, de cultiver tous les bouts de terre que les gardes nous laissaient. On a toujours été pauvre. C’était dur mais on ne s’ennuyait jamais. »

Son regard se perd vers des souvenirs qu’il veut garder pour lui. Marie a lu leur histoire. Ces années misérables où l’administration hésitait. Pour stopper l’érosion qui conduisait les torrents à envahir le Port en charriant des tonnes de roches et de boues il fallait chasser ceux qui brûlaient la forêt activant l’usure des sols. De durs affrontements opposaient ceux qui ne voulaient pas partir, ne connaissant rien d’autre, à ceux qui devaient les chasser.

On se contente depuis de les laisser hors du temps. Loin de l’eau qui coule pourtant partout. Sans électricité ni téléphone. Pas de route non plus. Depuis peu, ceux qui savent et décident ont fait un autre choix. Grâce à l’hélicoptère les matériaux arrivent. Les cases s’améliorent. On offre des blocs sanitaires. Le téléphone est venu avec les panneaux solaires. La télévision est là aussi avec Dallas et le monde. La continuité culturelle est évidemment difficile à retrouver. Les moyens de consommer ont suivi le R.M I. et les allocations diverses. On gagne à ne rien faire plus que lorsqu’on travaillait. Elle entendait ces discours à Saint-Denis. Ils ne la concernaient pas. Il s’agissait des autres.

Certains de ses élèves vivent dans des familles où l’alcool et l’oisiveté font de terribles ravages. Mais ici c’est sa famille. C’est son père qui lui parle du mari de sa soeur. Sa famille!

Le manque de sommeil, la fatigue de la marche, le froid de cette nuit ajoutés à tous les chocs de ces jours-ci... Elle se sent dans un monde irréel. Dans un état second. Son corps qu’elle connaît si bien pour avoir tiré de lui le maximum au cours de ses études, ce corps lui-même paraît flotter près d’elle.

Le vieil homme dit: « le riz est cuit. Les grains aussi et les brêdes. »

Elle s’assied sur la pierre du matin. Il dépose une assiette pleine dans ses deux mains tendues. Elle a déjà mangé avec ses doigts comme on le faisait « dans le temps longtemps » et comme on le fait encore les jours de fête.

Des petits piments sont posés sur le bord de l’assiette. Elle n’y touche pas sachant comme ils sont forts.

Elle prend soudain conscience qu’elle est en train de manger avec son père un repas qu’il a préparé. Chez lui. Chez elle ?

Elle imagine les gens qui découvrent là-haut dans leurs jumelles ces indigènes mangeant avec leurs doigts. Plus de mille mètres d’à-pic et des décennies d’écart. Elle se sent bien. La nourriture et le soleil l’engourdissent. « Je vais dormir un peu. Tu vas sans doute partir? » « Oh! Non! Si vous le voulez bien je vais rester. » « Ici on n’a jamais chassé personne. On partage le peu qu’on a. Alors c’est comme tu veux. »

Il entre dans la plus grande des cases et Marie s’allonge dans l’herbe.

Une voix hante son rêve et finit par la réveiller. Elle était avec sa mère qui lui souriait... et... non! « Bonjour Madame. »

Marie s’assied clignant ses yeux éblouis.

Une jeune fille est là qui lui sourit: « Je viens voir mon grand-père. Je ne voulais pas vous déranger. »

 

 



Elle se retourne et dit à une femme ronde et sans âge qui arrive en soufflant: « Maman il y a une dame qui dort près de la case. »

Marie est sûre qu’elles se reconnaissent: « Je m’appelle Marie... et ... » non, elle ne peut tout lui dire aussi brutalement. « Moi c’est Luce et ma fille Mélanie. Vous avez vu le vieux? Il ne doit pas être loin. » « Il dort. J’ai mangé avec lui. Il m’a parlé de vous et de vos frères et soeurs. » « Il n’y en a plus aucun. Ils sont morts en naissant ou tout petits. Le seul qui restait dort là-bas sous les pierres. La montagne est tombée. Il est resté dessous. Un jour on y aura droit aussi. »

Son discours commencé en français se termine en créole. C’est en créole que Marie lui répond: « Pourquoi rester ici à risquer votre vie et ne pas partir vers un endroit plus sûr? »

Luce la regarde, étonnée: « Partir pour aller où? C’est ici qu’on est nés. Ici est notre maison et ... » « Maman vous vous ressemblez beaucoup la dame et toi. Vous avez le même visage. » Marie sourit à sa soeur. Bien sûr qu’elles se ressemblent. Comme de vraies jumelles.

Elle s’approche et prend la main de celle dont elle a toujours rêvé. Cette moitié d’elle-même qui serait aussi une autre. « Je suis ta soeur. Ta soeur jumelle. » « Vous êtes folle ! » Dit Luce en arrachant sa main. « Je n’ai pas de jumelle. Vous n’êtes qu’une chinoise. On se ressemble toujours comme dit mon mari. »

Le vieil homme apparaît disant de sa voix sourde: « Elle a raison. C’est ta soeur. Quelques jours après votre naissance un docteur qui vivait ici nous a dit que les jumeaux portaient malheur. Ils risquaient de mourir ensemble. Il fallait en laisser partir un pour que l’autre vive. Ta mère t’a choisie. Il a emporté l’autre. Quelques jours plus tard, quand il est revenu, il voulait que ta soeur reste avec nous. Nous n’avons pas voulu. Ce matin elle était devant la porte. Elle savait. Axel aussi avait un jumeau. Il est parti avec le médecin. »

Le visage de Luce ne s’éclaire pas un instant. Marie ne sourit plus. Elle a encore dans l’oreille la phrase du vieil homme: « Ta mère t’a choisie. »

Elle n’avait pas pensé à cette évidence: quelqu’un avait dû choisir. Et c’était sa mère. Une mère avait pu laisser partir un de ses bébés en gardant l’autre. Elle l’avait rejetée!

Comment est-ce possible?

Si on lui demandait de sacrifier Sylvie pour qu’Hervé puisse vivre ou l’inverse... Oh! Non! Aucune mère ne saurait faire ce choix!

Luce n’y est pour rien. Sa mère seule est en cause.

Elle s’adresse à la jeune fille: « Comment t’appelles-tu? Quel âge as-tu? » « Mélanie. J’ai quatorze ans. » « Tu vas au collège. » « Ici c’est pas facile » dit la mère « il faut aller à Cilaos pour toute la semaine. C’est trop dur. Et puis à quoi ça sert? Il n’y a pas de travail. A seize ans ils reviennent. On en sait bien assez. » « Mais que... » Marie s’interrompt. Elle doit d’abord comprendre. Ecouter sans juger. En quoi sa vision de la vie serait-elle supérieure à elle des autres ? Les pauvres ont fui les bidonvilles pour s’accrocher aux ravines. C’est plutôt mieux qu’avant. Les cases sont aussi fragiles mais elles sont espacées, nichées dans la verdure. Les entassements ont disparu. On a fait des immeubles plus confortables. Bien sûr on voit des corps dans les rues, couchés à même le sol. S.D. comme on devrait dire d’eux, le F. n’ayant aucun sens qui laisserait entendre qu’ils ont une résidence mobile. Tous ces exclus du système survivent dans les villes. Il vaut mieux être à Mafate menant la vie simple des premiers habitants. Luce et Mélanie sont entrées dans la case du père qui dit: « Viens avec nous. » Ils s’assoient pendant que Mélanie s’affaire à la cuisine. Deux bambins arrivent en courant. Ceux-là sont des jumeaux. Avec deux parents jumeaux eux-mêmes, la probabilité s’est trouvée renforcée. « Combien as-tu d’enfants? » « Six. Ces deux-là suivent une fille qui a trois ans de moins que Mélanie. J’en ai perdu un autre entre les deux. Après vient un garçon et encore une fille. Comme je n’en voulais plus ils m’ont opérée. On est enfin tranquille. C’est bien assez difficile de les faire manger et de les habiller. » Les deux gamins regardent l’inconnue. « Il paraît que c’est ma soeur » reprend alors leur mère. Une soeur qui serait partie quand j’étais petite. Elle nous a retrouvés. » « Un médecin nous a pris. Nous étions quatre petits. Tous les quatre des jumeaux dont les frères et sœurs sont restés ici. Votre père en avait un qui est parti aussi. Cet homme m’a élevée. Il vient de mourir en me laissant une lettre. Alors je suis venue. » « Où habitez-vous? » demande Mélanie. « Á Saint-Denis. Au Brûlé. Sur les hauteurs. J’ai deux enfants qui ont sept et cinq ans. Ce sont vos cousins. Leur père est médecin, moi je suis professeur d’éducation physique. »

Luce rompt le silence : « Qu’est-ce que vous voulez faire? Nous on n’y est pour rien. Même le père n’a pas voulu faire de mal. » « Je voulais vous connaître, vous aider si vous le voulez. Cet homme n’était pas vraiment riche mais il a beaucoup travaillé. Il laisse de l’argent ici et en Métropole. Cet argent est à vous autant qu’à moi ou aux autres. C’est à tous qu’il a fait du mal. Tous doivent en profiter. Vous pouvez vivre dans la maison de Saint-Denis. Je vous aiderai. Vous ne manquerez de rien. Il fait moins froid là-bas, le soleil reste plus longtemps. Pour les enfants ce sera mieux de vivre en ville. »

Elle s’adresse au vieil homme qui les écoute à peine: « Vous viendrez avec nous. Ma maison est confortable. Elle est à l’écart des routes. On entend les oiseaux. » « Oh! Non. C’est ici que je veux mourir. Je n’ai besoin de rien. Je ne dépense même pas tout l’argent que le facteur me porte, Luce et ses enfants prennent ce qui reste chaque mois. Ici je connais tout. Si les petits s’en vont ce sera plus dur, mais je reste déjà plusieurs jours sans voir personne. La boutique n’est pas loin. »

Une larme coule sur la joue du vieil homme qui murmure: « Il me reste à mourir, tout seul, comme une bête. Je savais bien que tu te vengerais. »

Marie ne sait plus que dire. Elle doit apprendre à les connaître, ne rien bousculer. Elle ne veut surtout pas leur faire de mal.

 

 


« Où allez-vous coucher? » demande sa soeur. « Je ne sais pas. Le gîte doit être complet. » « Chez nous il n’y a pas de place. Toutes les maisons sont pleines. » « Tu peux rester ici » dit le vieux « il y a un lit. C’est celui où dormait mon fils. » « Merci. Je ne vous dérangerai pas. » « Je suis sourd. Je me couche quand le soleil s’en va et je me lève à son retour. Tu as vu que je n’ai pas l’électricité, même pas de bloc comme les autres maisons. J’étais trop vieux. Je n’en ai pas voulu. » « Veux-tu venir voir Axel et les enfants ? Tu mangeras avec nous. » « Oh! Oui. Je veux bien. Je vais rentrer mon sac et préparer mon lit. »

Elles entrent dans le misérable abri. La roche affleure sous la terre. Un matelas repose dans un coin sur des rondins de bois. Un autre affiche ses taches contre le mur opposé.

Luce le décroche. « C’est là où dormait mon frère. Moi j’étais là-bas. »

Marie déroule son duvet. Elle sera mieux que dehors. Elle va dormir près de son père! Tout va si vite. « Il faut que je descende préparer le repas. Tu viens avec moi? » « Á tout à l’heure » dit Marie au vieil homme. « La porte ne ferme pas. Tu n’auras qu’à la tirer. Je ne t’entendrai pas. Je n’entends que les cyclones ou la chute des rochers quand ils passent trop près. » « Il ne vient pas manger avec nous? » demande Marie à sa soeur. « Non. Il ne vient jamais. Il préfère être seul et manger ce qu’il prépare. Toujours la même chose. »

Ils avancent l’un derrière l’autre sur le sentier qui les conduit vite à la maison. Trois constructions occupent la terrasse cimentée. « Ça c’est le bloc sanitaire. Avec la douche et le w.-c. Ils l’ont mis il y a trois ans. Là c’est la cuisine. »

Marie aperçoit un évier et une sorte de fourneau. « Et là c’est notre case » annonce Luce fièrement en poussant la porte du bâtiment le plus important.

Une table et des chaises en plastique blanc. Une sorte de grand buffet. Un placard. Un lit. Voilà ce que le vieil homme appelle le confort. « Tu as vu, on a la télé! » Les enfants sont assis à même le sol, complètement absorbés par un dessin animé. « Là, c’est la chambre des enfants » dit Luce en poussant une porte. « Chacun dort dans son lit. Deux en bas, deux en haut. Pour le dernier c’est comme un tiroir qu’on sort pour le coucher. Mélanie dort chez la soeur d’Axel qui est seule avec sa fille. Tu ne savais pas qu’on avait tout ça à Mafate. Maintenant on est comme en ville. L’électricité vient des panneaux solaires. Il y en a même un pour chauffer l’eau. Tu vois qu’il ne manque rien. Avec mes allocations et le R.M.I. d’Axel on n’est pas malheureux. »

La porte s’ouvre, poussée par un grand noir qui ne les voit pas. « Poussez-vous les marmailles. C’est l’heure de Coucou c’est nous. » Il prend la télécommande et s’affale sur une chaise. « Axel! C’est Marie. Ma soeur. »

Il ne se retourne pas, fasciné par l’image. « Axel! » « Laisse-moi tranquille! »

Luce prend Marie par la main et vient devant son mari.

Ces yeux injectés de sang, cette peau fatiguée... Bien sûr c’est l’alcool. « Je te dis que c’est ma soeur. Regarde comme on se ressemble. Toi aussi tu as un frère. Il est parti tout petit. » « Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Tu as bu un coup de trop. Tu dis n’importe quoi. »

 

 


Il se penche pour suivre son émission. Dechavanne à Mafate! Même cet humour pesant doit passer à côté de ces gens qui ont vécu tant d’années loin du monde. Quel décalage énorme! Comment peut-on se représenter toutes ces choses inconnues? Une image doit chasser l’autre sans signification particulière. Est-ce très différent au fond d’une vallée auvergnate où l’on découvre le Bronx ou dans un chalet des Alpes à l’heure des défilés de mode? Les élites, ainsi qu’on nomme ceux qui imposent leur pouvoir à la télé comme ailleurs, parachutent leurs goûts qui devraient devenir des valeurs universelles.

Marie ne réfléchit plus et suit Luce à la cuisine pour réchauffer le riz et le cari poulet. « Axel boit quelquefois. Le soir il n’écoute rien. Il lui arrive de crier ou même de taper. Le matin ça va. Quand il travaillait au champ tout allait mieux. Il reste tout le jour avec les autres. On avait moins d’argent mais... Bon, c’est prêt. Ça doit être les informations. Comme elles n’intéressent personne on éteint la télé pour économiser l’électricité. »

Elles reviennent, chacune portant une marmite noire qu’elles posent sur la table.

Ils sont tous là, face à leurs assiettes, silencieux. « Alors c’était vrai. Mélanie vient de me raconter cette histoire. Vous êtes ma belle-soeur. Ça alors c’est drôle. Et j’aurais un frère? »

Marie fait à nouveau le récit des quatre enfants partis. Ils mangent sans s’arrêter. Comme si la nourriture devait manquer bientôt. Peut-être ont-ils connu des moments difficiles...

Seule Mélanie utilise une cuillère, les autres mangent avec leur main.

Le repas s’achève en silence. La télévision les accapare pour un film de guerre où les morts s’écroulent partout. Quelle vision du monde peuvent-ils bien avoir? Font-ils la part du vrai et du faux? Personne n’y parvient d’ailleurs vraiment, alors ici...

Marie enfile un coupe-vent et emprunte une lampe. Elle est si fatiguée que ses yeux lui font mal. Elle monte le sentier aussi vite qu’elle peut. La vieille phobie est là dans cette nuit hostile. Elle se répète que rien ne peut lui arriver, que nul monstre ne rôde, qu’il n’y a pas de bandit... et elle sent des êtres malfaisants partout.

Elle s’abrite derrière un buisson pour satisfaire un besoin urgent. Elle se sent sale. Elle se douchera demain chez Luce.

Elle disparaît dans son duvet. La respiration régulière du vieil homme endormi l’aide à plonger dans un sommeil sans rêve. Elle a encore oublié Pierre. Elle n’a pas téléphoné. Tant pis, ce sera pour demain.

Alors qu’ils déjeunent sur la roche face au Gros Morne qui s’enflamme, Axel surgit: « C’était bien vrai. Je ne voulais pas y croire. Vous ressemblez à Luce mais en beaucoup plus jeune. Dites-moi où est mon frère. Comment s’appelle-t-il? » « Je n’en sais rien. Je le chercherai. Vous le verrez un jour. » « Tu es ma belle-soeur et tu m’apportes un frère. Luce dit que tu veux nous emmener dans une belle maison? » « Oui. Á Saint-Denis. Y es-tu allé? » « Bien sûr. Pendant mon service militaire. J’y avais des copains. Je pourrai les revoir. Les enfants sont en vacances. On peut partir quand tu veux. » « Je vais appeler un ami qui possède des hélicoptères. Luce a-t-elle envie de venir? » « Mais oui. Tout le monde est prêt à partir. »

 

 


Marie va se doucher puis elle appelle Pierre. Elle lui annonce l’arrivée des huit Mafatais. Daniel fera deux voyages. Pierre louera un minibus et avertira Cathy.

Elle retrouve son père et lui annonce le départ. Elle a parlé au gardien du gîte qui a promis de le voir chaque jour. Il téléphonera si quelque chose ne va pas. Bien sûr il sait tout de l’histoire des jumeaux qui a fait le tour de l’îlet et peut-être même du cirque.

Marie demande à son père de lui raconter sa vie. Il dit que les jours étaient toujours les mêmes. Il ne parle que de la disparition de son fils. Il n’en guérira pas. Il ne lui reste que des habitudes de survie au milieu desquelles le passé n’a rien à faire. « Vous souvenez-vous du jour où il a fallu choisir quel bébé devait partir? Pourquoi Luce est-elle restée? Pourquoi suis-je partie? Est-ce le médecin qui décidait? » « Je ne me souviens pas. C’est loin tu sais. Mais c’est ta mère qui a voulu garder Luce. Elle ne pleurait pas. Elle était plus tranquille. Toi tu t’agitais beaucoup. Tu étais plus petite. Il fallait qu’une parte. Pour moi vous étiez pareilles. Je vous voyais très peu. J’étais toujours dehors. On travaillait beaucoup. Les champs étaient bien loin. On a cru ce qu’il nous disait. » « Nous avions quel âge? » « Cinq ou six jours, peut-être une semaine. » « Vous n’aviez pas fait de déclaration à la Mairie? » « En ce temps-là on ne se pressait pas. Quand quelqu’un passait on lui disait les naissances. Quelquefois les petits étaient morts. Ça arrivait souvent. On les enterrait sans rien dire. La vie a bien changé. »

Sa mère a pu la laisser partir parce qu’elle était moins lourde et pleurait plus souvent.

Bien sûr elle a lu des livres et des études sur l’histoire et même l’éthologie. Elle a beau savoir que l’instinct maternel et l’amour du même nom sont inégalement vécus et partagés.

Elle a commencé sa vie par ce refus: abandonnée par sa mère. Elle comprend la crédulité de ces gens abusés. Qu’ils les aient abandonnées ensemble lui ferait moins de mal. L’autre a été choisie pendant qu’on l’abandonnait. Sélection naturelle. Hasard. Il faut garder les plus forts pour la survie de l’espèce.

Mais là il est question d’elle: rejetée par sa mère!

Marie lève la tête pour apercevoir le ciel tout en haut de ces murs immenses qui ferment la prison. Là-haut serait un dieu qui ordonne de telles choses. Elle n’y croyait plus mais sa colère est plus forte que sa peine: « dieu méprisable qui fait souffrir des enfant, si tu existais je te haïrais! » crie-t-elle vers le haut de la falaise.

Elle ne pourrait vivre dans ce trou, elle qui dit si souvent que la supériorité humaine c’est l’adaptation, qu’on peut être heureux n’importe où, veut fuir cet endroit où elle étouffe.

Il faut qu’elle sache encore. Elle revient demander à son père: « Il y avait Luce et Axel. Qui étaient les deux autres? » « J’y ai beaucoup pensé depuis hier. Chez Clain c’est une fille. Celle qu’ils ont gardée n’habite plus ici. Je crois qu’elle fait l’école quelque part sur l’île. Ceux-là ce sont des Yabs. Ils habitaient du côté de la Nouvelle. Le dernier devait venir des Orangers ou de l’îlet à Malheur. Je ne me souviens pas. Chez les Montoussamy ils sont un peu plus noirs, des Malbars sans doute. Voilà. Je t’ai tout dit. Crois-tu que tu fais bien en remuant tout ça? Ils ont chacun leur vie. Ils seront différents. Personne ne sait rien. Tu vas leur apporter le malheur en voulant tout changer comme l’autre l’avait fait en vous emportant. » « Mais je suis si heureuse de vous avoir retrouvés. Maintenant je sais d’où je viens. Je dois réparer le mal qu’il a fait. Nous reviendrons bientôt. Appelez-moi si quelque chose ne va pas. »

Marie descend chez sa soeur sans oser embrasser le vieux. Hier il n’a pris ni Luce ni les petits dans ses bras. Est-ce de la réserve ou de l’indifférence? Il est comme tant de vieux qui ne vivent que pour manger, boire et dormir. Encore vivant ?

Elle part en courant comme si elle l’abandonnait.

Chacun est habillé de neuf. Ils finissent le cari. Marie et Axel partiront avec les petits. Luce les rejoindra avec les trois autres.

Tous sont très émus et courent en tous sens. Soudain ils s’affalent dans l’herbe et personne ne bouge plus.

L’hélicoptère se pose. Daniel prend Marie dans ses bras et lui dit doucement: « Je suis prêt à t’aider autant que tu voudras. Pense quand même à Pierre. Il a l’air malheureux. Ta vie est avec lui et avec vos enfants. Ne les abandonne pas pour une chimère. »

C’est le meilleur ami de Pierre. Ils sont aussi proches que l’étaient Jacques et Jean. Comme si les hommes avaient toujours besoin d’un autre qui leur ressemble sur qui s’appuyer.

Marie aide les enfants à monter puis s’installe.

Daniel leur fait découvrir le cirque comme ils ne l’imaginaient pas. Ils n’en connaissent même pas tous les pitons et les ravines. Leur curiosité ne les a pas conduits très loin.

Pierre est sur l’héliport. Marie se jette dans ses bras séchant vite une larme qu’il a le temps de voir. « Aide-moi. J’ai tant besoin de toi. Je ne sais plus qui je suis ni vraiment ce que je veux. » « Tu sens bon la fumée. Tu t’adonnes au zamal? »

Elle serre la main qui tient la sienne et se sent soudain plus forte. Ils sont deux. Tout va bien.

Axel attend sans parler, moins à l’aise que chez lui. Il se met soudain à houspiller les petits qui pourtant ne font rien.

Marie les présente tous à Pierre et raconte ces deux journées si pleines. Les joies d’abord et la découverte de son abandon par sa mère. « Ta soeur est-elle vraiment ton double? Aurais-je du mal à vous distinguer? » « Tu verras. Nos vies ont été différentes. Elle était mère à seize ans. Elle a travaillé très jeune. Sept maternités changent un corps. Et la faim aussi parfois... Mais nous nous ressemblons. » « Vous connaissez mon frère? » demande Axel à Pierre. « Est-ce qu’il est riche lui aussi? » « Non je ne le connais pas. Il faudrait savoir où il est. J’en ai parlé avec Jacques. Nous avons cherché ensemble pour quelles organisations avait travaillé Jean. Il se souvient très bien d’un voyage à Madagascar et d’enfants pris en charge par l’association pour laquelle il militait. Il a envoyé des courriers. Nous devrons attendre les réponses. »

L’hélicoptère revient déjà. C’est vrai qu’on est très vite dans cet autre monde si différent.

Les enfants se rassemblent. Ils connaissent très bien les hélicoptères alors que les voitures les surprennent en passant sur la route voisine. Ils font partie de leur quotidien. Ils ponctuent leurs journées trop longues en apportant le seul élément de variété.

Les jumeaux ne se quittent plus après cette brève séparation. Ils ont tant à se dire.

Pierre s’avance vers Luce pour porter les paquets. Il embrasse Mélanie et les autres enfants.

Il observe la soeur de Marie. Qu’elle puisse être sa jumelle paraît invraisemblable. Cette femme sans âge et... Comme chez Axel tout à l’heure, l’oeil exercé du médecin a repéré les effets de l’alcool. Il en voit chaque jour les ravages chez les déracinés ayant perdu leurs repères. Ce sont les séquelles de ce que certains appellent une culture et qui n’est qu’un quotidien avec son organisation, son cadre et ses références. Dans ce monde où tout bouge ils ont pris trop de retard. Ce qui faisait leur vie s’est effondré sous eux. Le travail est parti. La consommation est là dont on leur accorde les miettes. La famille elle-même n’a plus de raison d’être. Elle n’est plus le refuge. La sécurité se trouve à la Mairie, à l’O.N.F. ou à la Poste.

En longeant l’océan qui moutonne, ils n’en reviennent pas de voir ces camions, ces motos et tous ces gens partout. Le calme revient avec l’entrée dans le jardin.

Cathy vient vers eux. Elle n’a pas compris qui étaient ces cousins de Mafate. Elle connaît ce cirque comme tous les Réunionnais: depuis le Maïdo. Elle s’est étonnée qu’on puisse vivre dans ce trou, sans magasin ni route. Elle qui ne quitte jamais sa case au fond de son jardin habite Saint-Denis qui est la capitale. C’est une grande ville avec des cinémas, le théâtre et les fêtes. Elle n’y va jamais, pourtant si elle voulait... Enfin sa vie est différente de celle de ces sauvages. C’est la supériorité ordinaire du citadin qui se sent fort de la masse de ceux qui vivent comme lui par rapport aux ruraux coupés du monde.

Les enfants regardent la grande maison. C’est une ancienne case créole avec des murs en bardeaux et un toit de tôle bordé de lambrequins. Toute blanche, elle rayonne dans son bel écrin vert. Ils accompagnent Marie qui leur dit l’utilisation des nombreuses pièces.

Pierre est très surpris. Elle qui aime tellement cette maison et tout ce qu’elle renferme est pourtant prête à l’abandonner à ces gens... c’est une vraie folie!

Chacun choisit sa chambre. Les lits sont faits. Mélanie va garder avec elle le plus jeune de ses frères. Les jumeaux seront ensemble et les deux filles occuperont la dernière pièce. Cathy les suit partout, grondant les petits: « Ne touche pas ces jouets, ils sont à Hervé et Sylvie. Attention au tapis... » Marie l’embrasse et lui dit doucement : « Ils sont ici chez eux. C’est toute ma famille. Tout ici leur appartient. Leur bonheur m’importe plus que tous ces meubles bourgeois et ces vieux souvenirs. Laisse les découvrir. Aide-les s’il te plaît. Aime-les comme moi. »

Les petits courent dans le jardin. Les grandes observent depuis le portail ceux qui passent et les immeubles du bout de la rue. Elles sont allées à Cilaos et même une fois à Saint-Louis, mais c’était en touristes et non pour y vivre. Les adultes sont assis dans le salon de tamarin des hauts. Ces meubles, dont on dit qu’ils représentent la culture créole, Luce et Axel les découvrent. Leur culture à eux c’étaient les sièges en bois brut ou la pierre du volcan. C’est maintenant le plastique. Ce salon vient d’une adaptation du mobilier que les immigrants avaient laissé chez eux. Le bois n’est même plus d’ici.

Tous quatre sont mal à l’aise. Marie fait des projets : « Nous irons acheter des vêtements pour vous tous. Je vous montrerai les beaux endroits de l’île. Nous irons au volcan et à Gillot. Vous serez bien ici. Les enfants vivront mieux. »

Cathy demande si elle apporte les bouteilles ou si on passe à table.

C’est Pierre qui répond : « Nous avons un peu faim. J’appelle les enfants. » Chacun s’assoit à la place désignée par Marie. Elle n’a pas osé envoyer les petits se laver les mains. Les parents n’y sont pas allés non plus. Cathy n’a rien épargné : chacun a deux assiettes et deux couteaux, fourchettes ou cuillères. Ils regardent ces verres et serviettes prenant conscience qu’un monde les sépare qui est aussi haut que les remparts du cirque. Cathy dépose les plats. Elle s’est surpassée. Elle voulait faire plaisir à sa « petite » comme elle appelle toujours Marie. Le cari Ti-jac est là ainsi que les bichiques. Elle sert les enfants, Marie s’occupe des adultes. Elle explique aux petits comment il faut s’y prendre, quel couvert on doit utiliser, avec quoi mélanger. Les grands tentent de suivre. Le repas de fête devient une rude épreuve. Les sourires reviennent avec les grains accompagnant le riz. Ça ils connaissent. Le plus terrible reste à venir : Cathy a préparé le cari des riches et dépose sur la table un superbe plat de langoustes. Les enfants s’émerveillent devant ces gros camarons. Marie décortique les crustacés et donne à chacun une queue sortie de sa gaine.

Luce et Axel ont bu du vin blanc puis du rouge que Cathy sert comme d’habitude. Pierre a eu beau dire : « Laissez, je m’occuperai du vin », elle a continué à emplir les verres.

 

 


Axel parle fort. L’alcool l’a libéré : « Demain j’irai voir les copains du régiment. Quand ils vont savoir que le sauvage de Mafate va vivre à Saint-Denis dans une grande maison ça va leur faire bien drôle. »

Ils passent dans le petit salon où les enfants se couchent pour regarder l’histoire de Bambi. Pierre et Axel ne trouvent rien à se dire. L’un voudrait bien être ailleurs pendant que l’autre résiste de plus en plus difficilement au sommeil.

Marie a entraîné Luce qui l’aide à desservir. Elle découvre le lave-vaisselle et tous les appareils qu’elle avait aperçus dans les feuilletons américains. Marie explique à quoi sert chacun des objets. Sa soeur ne l’écoute plus, dépassée depuis longtemps.

Ils regardent la fin du dessin animé avec les enfants. Cathy s’en est allée. Elle rangera demain. Marie a dit à Luce où habite la vieille femme et tout ce qu’elle est pour eux. « Je l’ai toujours connue. Elle est ici depuis le début. Mes parents... enfin ceux qui m’ont élevée, étaient jeunes mariés. Depuis ce moment-là elle habite la petite maison. Tu peux tout lui demander. Elle saura m’appeler si vous avez besoin de moi. Je voulais rester mais Pierre veut que je rentre. Je serai là demain matin. »

Elle rappelle à tous le fonctionnement des divers éléments de la salle de bains et rejoint Pierre.

Ils roulent sans parler, comme si c’était trop de choses qu’ils devaient se dire. Trop de questions. Trop de nouveautés. Trop de problèmes. « Demain est un autre jour » disent-ils ensemble. De se retrouver dans cette vieille formule que l’un ou l’autre disait les mauvais jours les réunit dans un rire fou qui se poursuit encore à leur arrivée.

Marie plonge dans son bain pendant que Pierre se douche. Elle porte depuis trois jours les mêmes vêtements couverts de poussière et imprégnés des odeurs de cette aventure. Lorsqu’elle retrouve Pierre, ils se laissent emporter dans une étreinte pleine de passion mais aussi d’inquiétude.

Ils sont debout très tôt et déjeunent ensemble. « Comment crois-tu qu’ont dormi tes sauvages? » « Je ne sais pas. Ils viennent d’un autre monde, c’est vrai. Quand j’étais là-bas je ne le sentais pas. Il est plus facile de s’adapter à une vie simple que pour eux de venir dans nos complications. C’est ma soeur! Je ne peux pas la laisser vivre là-bas. Ses enfants devront rejoindre ce monde qui sera différent du leur. Je ne peux m’en désintéresser. C’est comme si Hervé abandonnait Sylvie. C’est ma soeur. »

Pierre ne dit rien. Elle doit trouver seule sa vérité. Il l’aidera. Il ne peut décider pour elle. Il la connaît trop pour ignorer qu’elle ira au bout de ce qu’elle a entrepris.

 

 


Marie retrouve Luce assise sous la varangue. Les enfants sont tranquilles. « Axel est parti. Il rentrera plus tard. Il boit souvent. » « C’est parce qu’il s’ennuyait. Ici ça ira mieux. Nous allons faire un tour dans les magasins. Il faut vous équiper pour la plage et acheter des vêtements pour la ville. »

Ils montent tous dans le minibus de location qu’elle a décidé de garder.

Dans le grand magasin ils ne se quittent pas. Ils se serrent en silence les uns contre les autres. Tout les étonne. Ils ne donnent aucun avis et Marie choisit pour tous. Les sacs s’emplissent de pull-overs, de shorts, de maillots, de chaussures... Une véritable aubaine pour le commerçant qui les accompagne jusqu’au véhicule.

Axel n’est pas rentré.

Cathy signale à Marie la disparition de la bouteille de rhum. « Ils sont chez eux. Ils peuvent boire, manger, casser même ou déchirer. Tout leur appartient autant qu’à moi. » « Peux-tu me dire qui ils sont et d’où vient cette soeur? Ta mère l’aurait eue avant son mariage? » « Non. C’est le contraire. Mes parents m’ont... adoptée. Mon père m’avait trouvée. Il m’a laissé une lettre où il me disait tout et... voilà. Je suis allée les chercher. C’est ma famille : mes neveux, mes nièces, ma soeur. J’ai même laissé à Mafate un homme qui est mon père. Le vrai. » « Tu ne peux pas dire ça. Ton vrai père c’est Monsieur Jean. Il t’a tout donné. Il a vécu pour toi. L’autre t’a abandonnée... » « Tu ne sais pas de quoi tu parles. Tais-toi! »

Consciente de la dureté de son ton elle prend la vieille femme dans ses bras et dit : « Pardonne-moi. Aide-moi. » « Je ferai ce que je pourrai. Mais ce sont des sauvages. Si tu avais vu les chambres. Et la salle de bains. Ils n’ont rien de commun avec toi. » « Ils apprendront. Tu verras. Les enfants s’adaptent vite. » « Eux peut-être. Mais leurs parents? Que pourras-tu faire pour ce grand cafre qui boit? Et cette soeur qui passe son temps assise à ne rien faire? Ils ne te ressemblent pas. » « Il faut leur laisser le temps. Je vais m’en occuper. »

 

Marie aprend aux enfants à utiliser le magnétoscope et la télécommande. C’est tout de suite Mélanie qui impose ses choix. « Luce, tu veux m’aider à mettre le couvert? » Elle montre à sa soeur où se placent fourchettes et couteaux. Elle lui dit à nouveau à quoi servent les appareils ménagers. Luce suit gentiment sans poser la moindre question, comme si rien ne l’intéressait.

Pierre ne vient pas déjeuner, retenu par son travail. Axel n’est toujours pas rentré. Luce n’a pas l’air inquiète. Les enfants ont du mal à s’arracher à la télévision. Le trésor amassé par Jean pour ses petits-enfants les ravit : ce choix de cassettes suscite déjà des conflits entre grands et petits.

Marie doit insister pour les conduire à la salle de bains. « Regarde, nos mains sont propres. On n’a pas touché la terre. » « Vous avez touché la voiture, les murs, les vêtements, tout ce que d’autres avaient sali. Les microbes sont partout, même dans l’air. Il faut se laver souvent. Je vous achèterai des brosses pour vos dents. »

Ils rient avec leur mère de ces craintes bizarres. Comme leurs mains sont propres ils s’en servent encore de temps en temps pour conduire le riz à leur bouche. A la fin du repas il faut encore se laver les mains et se brosser les dents.

Chacun met son maillot pour aller à la plage. Le minibus longe à nouveau la mer par la route de la corniche. Marie explique à quoi servent les filets métalliques collés à la falaise. « Si on en avait mis à Mafate mon frère n’aurait pas été tué par les rochers » dit Luce.

La houle projette de l’eau sur la voiture, effrayant les enfants qui s’agitent beaucoup. Ils montrent les camions, les constructions du Port, un gros bateau au large et toutes ces voitures qui roulent à une vitesse folle. Ils observent les gens dans les embouteillages entre Saint-Paul et La Saline. Marie choisit l’extrémité de la plage qui termine le lagon près de la pointe de Trois Bassins où il y aura moins de monde. Elle n’a pas besoin de recommander la prudence. Seuls les jumeaux acceptent de mettre les pieds dans l’eau. Les autres refusent de s’avancer. Elle les fait asseoir sur la bordure de sable humide où la vague vient les toucher. Ils poussent des cris et s’enfuient sur le sable sec. Même Luce a roulé pour s’éloigner de l’eau. Marie regarde ce corps qui devrait ressembler au sien. Des jumelles! Des vraies certainement. Pierre la reprendrait en disant qu’il n’y en a pas de fausses. Il les appellerait homozygotes. Toutes deux nées d’un même oeuf qui s’était partagé. Leurs yeux ont la même couleur et leurs cheveux aussi. Leurs oreilles sont identiques ainsi que leur dentition, même si Luce a perdu quelques molaires en raison de la mauvaise nourriture et des maternités. Pierre qui l’a observée a noté ces nombreux éléments gémellaires. C’est la vie qui a modelé leurs corps. Une meilleure alimentation et les années d’entraînement de la prof de gym ont affiné Marie pendant que les naissances et l’inactivité arrondissaient Luce.

En observant sa soeur et les enfants, Marie voit que la douche n’a pas effacé toutes les traces anciennes. Comment leur dire qu’ils sont sales et que c’est dangereux? Comme à ses petits sixièmes à la rentrée elle fait faire à ses neveux un train qui se promène sur la plage et finit par marcher dans l’eau. Au bout d’une demi-heure les petits n’ont plus peur. Le soleil d’août est moins chaud que celui de l’été, mais ils sont habitués à l’altitude et à des eaux plus fraîches dans leurs ruisseaux de montagne. Ils cherchent des coquillages et courent dans le sable. Luce et Mélanie restent allongées sur les serviettes observant les autres baigneurs, touristes pour la plupart. Les jumeaux ricanent en se montrant deux jeunes femmes à la poitrine nue. Ces choses ne se font pas en dehors de la case où la promiscuité dévoile souvent plus. Lorsque c’est l’heure du retour ils essuient un peu du sable collé et se précipitent vers le minibus.

Des sifflements et des plaisanteries les accueillent à la descente du véhicule. Axel est là, assis sous la varangue avec deux individus à l’allure de clochards.


« J’ai trouvé mes amis. Je les ai invités à boire un coup. »

Personne ne répond. Marie s’enroule dans une serviette pour éviter les regards des ivrognes et entraîne les enfants à la douche. Comme Luce ne les a pas suivis elle en profite pour frictionner ses neveux avec le shampooing et le savon. Les douches et les bains auront vite raison des traces de crasse. Il sera plus difficile de délivrer Axel de ses habitudes.

Cathy n’est pas dans la cuisine. Marie, un peu inquiète, la découvre dans sa maison.

« Tu as vu ces ivrognes! Ils sont entrés partout. Ils ont pris les bouteilles et ils buvaient au goulot, assis dans le salon. Je les ai mis dehors. J’ai dû les menacer d’appeler la police. Ton beau-frère a pris peur mais les autres lui disaient qu’il ne risquait rien et qu’il devait me renvoyer. Ah! Si ton père était là! Tu ne te rends pas compte des risques que tu cours. »

« Ils vont changer tu sais. Ils vivaient dans un autre monde. Aide-moi. C’est ma famille. J’aurais dû être comme eux. Nous devons leur apporter ce que nous connaissons, tout leur apprendre. »

« J’ai fermé le bureau de ton père. Je ne voulais pas qu’ils fouillent partout. »

« Tu as bien fait. Ce soir je resterai là. Tout ira bien. »

Luce est assise au milieu des hommes, toujours en maillot de bain. Elle a simplement posé une serviette sur ses épaules pour se protéger du froid.

« Il a pris mon argent » dit-elle à Marie « il ne me reste plus rien pour les enfants. »

« Combien avais-tu ? »

« Peut-être mille francs, peut-être pas tout à fait. »

« Viens. » Elle lui remet une liasse de billets que Luce n’ose pas prendre.

« Ça va te manquer. »

« Ne te fais pas de souci. J’en ai encore. »

Cathy arrive en criant: « Ils partent avec les bouteilles et des vêtements de ton père. Appelle la police. »

« Calme-toi. Ce n’est rien. S’il n’y a plus rien à boire ils ne seront plus tentés. Quant aux vêtements j’aurais dû les donner aux pauvres. S’ils sont venus se servir c’est du travail en moins. »

« Mais tu deviens... Il faudra qu’ils brûlent la maison pour que tu comprennes ! »

« Ça suffit! Tais-toi! Va préparer le repas! »

La vieille femme part en pleurant. On ne lui a jamais parlé sur un tel ton au cours de ces années. Elle murmure : « C’est un bien grand malheur qui est venu avec ces gens. »

Marie va s’habiller au moment où Jacques entre. Elle l’embrasse en riant alors qu’elle sent monter ses larmes. « Tu bronzes la nuit ou c’est une nouvelle mode vestimentaire? Le roulé de serviette va faire fureur dans les villas cet hiver. » Elle ne veut rien lui dire pour ne pas ajouter à ses soucis. Il est préoccupé par l’avenir de son fils unique menant une vie de bohème. Il n’en parle jamais pour ne pas importuner les autres, lui qui est toujours prêt à aider.

« As-tu des nouvelles des bébés disparus? »

« Pas encore. C’est un vieil ami qui préside maintenant « les enfants de la terre » avec qui nous avions travaillé ton père et moi. Il m’a promis de faire les recherches. Nous avons eu beaucoup de plaisir à évoquer des souvenirs de jeunesse. Et toi? Comment se passe l’éducation des Mafatais? »

« Ils découvrent le monde : les magasins, les routes, la mer, la douche, les serviettes et les couteaux. C’est le magnétoscope qui leur pose le moins de problème. »

« C’est que la motivation seule compte dans les apprentissages. Es-tu sûre d’avoir raison en leur apportant notre vie? La leur n’a-t-elle pas des valeurs aussi fortes? »

« Je ne me suis pas posé cette question. Tout est allé si vite. Mais si tu savais où ils vivent, sans aucun confort ni hygiène... »

« Je sais. Depuis près de trente ans j’entre dans des cases la misère plus souvent que dans des villas. J’ai vu ce que cachent les murs et ce que masquent à peine les tôles. J’ai aussi appris que le bonheur n’est pas forcément dans les belles résidences et les grosses voitures. J’ai vu l’alcool faire des ravages et l’oisiveté liée à la promiscuité apporter l’inceste et la violence. Mais l’amour s’y rencontre aussi qui manque en d’autres lieux. Je suis incapable de dire : Il faut! Il ne faut pas! Ce que je sais pour l’avoir souvent vu c’est que les ruptures apportent des traumatismes là où les habitudes sont fortes et le mode de vie étroit.

En fait je ne sais rien. Si tu crois avoir raison je t’aiderai. Autant que je pourrai. »

 

 


Ils s’embrassent tendrement quand Pierre entre à son tour:

« Je vous y prends tous les deux ! Je savais bien qu’il y avait quelque chose entre vous. »

« Et oui. » dit Jacques en serrant son bras autour des épaules de Marie « il y a trente ans d’amour. Je l’ai aimée avant toi. Alors que tu étais à la maternelle, là-bas en Auvergne, elle bavait sur mes chemises. »

« Bon. Je reconnais ce droit ancien. Et elle ne s’habillait pas non plus en ce temps-là? »

« J’y vais. Allez rassurer Cathy. Je l’ai un peu bousculée. Elle doit m’en vouloir. Ses habitudes en prennent un coup ... »

« Il n’y a pas que les siennes » dit Pierre en sortant. Il se retourne et ajoute :

« J’ai eu les enfants au téléphone. Nous ne leur manquons pas et tout va pour le mieux. »

C’est vrai qu’elle ne leur a pas parlé depuis qu’ils sont partis. La douche lui fait du bien qui emporte ses doutes avec le sable et le sel. Des serviettes jonchent le sol. L’eau a coulé partout. Il va falloir engager quelqu’un pour assister Cathy en attendant... Et puis non. Ce serait ridicule. Chacun aura sa part de travail comme de loisir. L’éducation ce n’est pas seulement les jeux.

Les enfants sont devant la télé. Luce et Mélanie sont dans la chambre. Marie les entend parler fort. Elle rejoint Pierre et Jacques au salon.

« Alors tu veilles sur notre santé? Cathy nous a dit que tu avais fait ranger les bouteilles. Tu as raison parce que ton mari boit trop. Pour moi qui suis plus raisonnable, un petit verre m’aurait fait du bien. »

Marie s’assied contre Pierre.

« Je vais dormir ici ce soir pour rassurer Cathy. Elle imagine déjà une descente des marrons venus piller la ville. »

« Non. » Dit Jacques. « Tu t’occupes de ton mari. Moi je vais dormir dans la bibliothèque. Ça fait longtemps que j’en rêve. Ton père ne voulait jamais. Il m’imposait toujours une chambre. Personne ne m’attend. Je pourrai peut-être t’assister dans ton oeuvre civilisatrice. J’examinerai au moins les enfants pour savoir si tout va bien. »

« N’en jette plus. Je suis convaincue de mes carences et de ta supériorité. »

« Et oui. C’est un homme. » Dit Pierre en se protégeant des poings de son épouse.

Luce et sa fille entrent alors. Marie les rassure :

« Nous ne nous battons pas. Je lui montre simplement que les femmes peuvent se défendre. »

« Ça dépend des moments » dit Luce tristement. « Avec l’alcool les hommes deviennent méchants. »

Le silence est rompu par Cathy qui crie :

« A table ! »

Quand elle entre tout le monde est assis. Les plaisanteries des deux hommes ne parviennent pas à chasser la gêne qui s’empare des petits et de leur mère. Jacques annonce à Cathy qu’il va coucher là pendant qu’on fait des travaux dans sa maison.

Pierre et Marie s’en vont très tôt, en même temps que Cathy, alors que Jacques explique aux jumeaux un jeu vidéo qui n’intéresse pas les autres.

« J’ai retrouvé une des jumelles » dit Pierre en démarrant. « J’avais appelé un collègue qui intervient dans le cirque. Il connaît une Clain, prénommée Lina. Elle a trente ans. C’est une Yab. Une des rares à s’être sortie de là sans trop de difficultés. J’ai son téléphone et son adresse. Elle habite à Entre Deux où elle est institutrice. »

« J’irai la voir demain matin si elle n’est pas partie en vacances. Jacques a dû te dire qu’il connaît l’organisation à laquelle ont été confiés les trois autres. Un ami s’occupe de les rechercher. Ah! Si je pouvais les réunir! »

« Tu briserais peut-être toutes ces vies. »

« Comment peux-tu dire ça ? »

« Parce que je vois ce qui arrive pour nous. Tu oublies tes enfants, tu te fâches avec Cathy, tu laisses des ivrognes faire la loi chez ton père. Tout ça pour apporter ta vision du bonheur et de la civilisation à une famille qui ne t’a rien demandé. »

Marie saute de la voiture qui vient de s’arrêter. Il la retrouve sanglotant sur le lit.

« J’ai été brutal parce que je suis malheureux. Je n’existe plus pour toi depuis ces découvertes. Je ne sais où tu nous entraînes ni ce que je dois faire. Hervé et Sylvie sont tes enfants. Cathy et Jacques t’aiment. Tu ne peux rejeter ainsi ceux qui t’entourent pour réparer une faute qui ne te concerne pas, si faute il y a. Qu’est-ce que ça aurait changé dans la vie de ta soeur que tu sois restée là-bas ? Tu aurais fait des enfants avec le frère d’Axel ? Vous seriez quatre alcooliques au lieu de deux ? Tu n’y es pour rien. Tu n’as plus rien de commun avec eux. Le sang ? Les chromosomes ? Crois-moi, ça pèse peu à côté de l’éducation. Ce que Jean voulait prouver est une évidence. »

Le sommeil est long à venir qui les prend séparés.

Tôt le matin, Marie appelle Cathy pour lui dire qu’elle ne viendra qu’à midi.

Pierre est déjà parti à son cabinet ou à ses visites.

C’est une voix très douce qui répond lorsqu’elle appelle Entre-Deux:

« Oui ? »

« Je m’appelle Marie Juge. Vous ne me connaissez pas. Je suis professeur d’éducation physique à Saint-Denis. Je souhaiterais vous parler de nos familles. La mienne aussi vient de Mafate. Est-ce que vous pouvez me recevoir ce matin ? »

« Oui. Je serai là. Connaissez-vous Entre Deux? »

« J’y suis allée quelques fois pour monter au Dimitile. »

« C’est la direction que vous devez prendre. Deux kilomètres après avoir traversé le village, deux cents mètres après le panneau de sortie d’Entre Deux, vous verrez une cabine téléphonique dans un virage. Prenez la rue à droite. Descendez encore trente mètres et vous verrez le dix huit, Ravine des Citrons. »

« Merci. Je serai là dans une heure et demie. »

Marie pense à ce que lui a dit Pierre. C’est leur première vraie dispute. Il leur arrive d’avoir des désaccords parce qu’il est un peu pantouflard alors qu’elle voudrait que tout bouge en permanence. Il est venu à la Réunion sur un coup de tête, pour prouver à sa famille qu’il pouvait prendre des décisions seul. Il s’y est installé en adoptant les habitudes de Jean. Depuis, il travaille à l’abri dans cette île qui paraît souvent si petite à Marie. Il ne lui résiste jamais, se laissant entraîner sans manifester son désaccord qu’elle devine parfois.

Il craint bien sûr que sa vie change. C’est pour ça qu’il rejette sa famille. Elle sait qu’elle a raison. Elle doit les aider. Bien sûr elle n’est pas responsable, mais si on n’intervenait que dans les situations où on a provoqué des désordres le monde serait encore bien pire. Elle qui se sent concernée par toutes les catastrophes et apporte son soutien chaque fois qu’il est fait appel à sa générosité ne peut rester indifférente au malheur de ses proches. La formule habituelle de Pierre est : « La priorité n’est pas le somnifère ni même le pansement : c’est la vaccination. Et même, si nécessaire, la recherche du vaccin. Il faut opter pour le long terme et s’attaquer aux causes. La seule charité maintient dans le malheur ceux qu’elle prétend sauver. Elle renforce l’ordre établi en pérennisant les inégalités et les abus. »

Elle a beau jeu de lui dire que si on ne fait rien au Rwanda ou à Madagascar des enfants mourront. Il lui rétorque alors que ceux qu’on sauve aujourd’hui seront tués demain parce que la charité s’essouffle ou part vers d’autres priorités. C’est aux institutions d’agir : l’O.N.U. ou L’U.N.I.C.E.F. L’une enverra des troupes pour que la démocratie s’instaure, l’autre apprendra à lire aux enfants qui sauveront leur pays.

Elle le traite d’égoïste et lui la qualifie d’illuminée. Mais il s’agit des autres et de conversations abstraites. Aujourd’hui c’est sa vie : sa sœur et ses neveux sont une partie d’elle-même. Ils l’aideront à se connaître.

 

 



Plongée dans ses réflexions elle ne voit même pas le superbe paysage en ce matin d’hiver. Depuis l’Étang Salé les montagnes s’offrent à ses yeux avec les sommets pointus des hauts de Cilaos. Plus loin le volcan s’élance fièrement dans une trouée des nuages. Elle emprunte le petit échangeur qui lui fait quitter la quatre voies. D’un seul coup c’est le calme. Elle traverse le Bras de la Plaine sur le pont métallique et grimpe les lacets qui lui font dominer les gorges de la rivière de Cilaos où les cyclones entraînent les rochers. Ils creusent un peu plus chaque année ces blessures monumentales en emportant jusqu’à l’océan ce que la tornade arrache aux ravines et aux pentes.

Elle arrive sur la première crête. Le Dimitile dresse ses sommets infranchissables. La route butera bientôt contre les pentes abruptes. Les champs et les jardins occupent le moindre replat. Le coquet village, soudain découvert, offre ses cases anciennes, le plus souvent restaurées. C’est comme une réserve où l’histoire se serait arrêtée au milieu du siècle dernier. Les habitants sont blancs pour la plupart. Blanc comme on sait l’être ici, avec un peu de sang malgache, africain et indien. Mais blanc comme ces petits propriétaires chassés par les plus gros lors de l’arrivée de la canne à sucre. Comme ils ne pouvaient travailler au côté des anciens esclaves, ils sont partis sur les hauts, repoussant les marrons. Les magasins sont Chinois bien sûr ou Z’arabes.

Marie se sent bien. Cet endroit est si beau. Elle suit sans peine la route indiquée pour s’arrêter bientôt devant la grande maison de béton au toit en terrasse.

Elle est bâtie au bord de la falaise, face au volcan qui domine le Tampon. Au fond on aperçoit Saint-Pierre et l’océan tout bleu. Les pentes du Dimitile entraînent jusqu’au ciel leurs forêts toujours vertes.

Seuls les coqs et les chiens ponctuent le silence de cette matinée.

Une jeune femme vient vers elle, une blanche des hauts, une Yab puisque c’est ainsi qu’on les appelle.

« Quelle chance vous avez d’habiter un aussi bel endroit ! »

« Certains le trouvent trop calme, loin de tout. »

« Si le tout dont ils parlent n’est pas là tant pis pour eux ! »

Lina sourit un peu plus franchement. Elles se sont comprises. Elle si réservée se sent en confiance. Cette femme lui plaît.

« Je m’appelle Marie Juge. J’ai à vous dire une longue histoire qui vous concerne aussi. »

« Entrez. »

La grande pièce permet de voir le volcan, l’océan et le Dimitile. Un salon pays en occupe une partie, l’autre est réservée à une grande table couverte de dentelle. La maison pourrait être à Toulouse ou Montpellier, mais l’intérieur s’affirme créole.

Elles s’assoient dans les fauteuils de bois et Marie commence:

« Je suis née comme vous, quelques jours avant ou après, dans le cirque de Mafate. Comme une épidémie, quatre familles ont reçu des jumeaux. Deux paires de garçons et deux de filles. Un jeune médecin qui vivait alors là-bas a eu la folle idée d’en emporter un de chaque paire pour étudier les effets du milieu et ceux de l’hérédité sur le développement d’un être humain. Il a raconté à ces familles crédules qu’un malheur arriverait s’ils gardaient leurs deux petits. Il a été si convaincant que quelques jours plus tard, la raison revenue, il n’a pu les persuader de reprendre leurs enfants. Il en a confié trois à une institution métropolitaine. Il m’a gardée, moi qui était la quatrième. Il vient de mourir en me laissant une lettre qui m’apprenait tout ça. J’ai retrouvé ma soeur. Elle s’appelle Luce Tang. Elle est mariée avec Axel Hoareau. Il est lui aussi un des quatre jumeaux. Vous avez, vous aussi, une soeur. »

« C’est complètement fou ! Ma mère ne m’a jamais rien dit. Pourquoi devrais-je vous croire ? Qu’attendez-vous de moi ? Montrez-moi vos papiers. »

 

 



Marie prend dans son sac la carte d’identité et les photos de Pierre, Jean et des enfants.

« Vous pouvez appeler mon mari. Il est médecin. Il vous confirmera ce que je viens de dire. Il travaillait avec celui qui nous a séparées de nos jumelles. Lui, bien sûr, ne savait rien. C’est un de ses confrères qui intervient à Mafate qui lui a dit où vous étiez. Quel intérêt pourrais-je avoir à inventer une histoire aussi folle ? »

« Je ne sais pas. C’est tellement incroyable. Où est donc ma soeur ? »

« Je ne sais pas encore. Un ami de celui qui a provoqué tout ça a retrouvé la trace de l’organisation qui s’est chargée des enfants. Nous attendons le résultat des recherches. Peut-être ne les retrouverons-nous jamais. »

« Alors pourquoi m’avoir dit ?... »

« Parce que je suis perdue. J’ai besoin de quelqu’un qui puisse comprendre... Dites-vous que cette histoire est pire pour moi. Votre mère vous a gardée en donnant votre soeur. Pourquoi vous ? Pourquoi elle ? Moi je suis celle qu’on a jetée ! J’ai rêvé toute ma vie d’une amie qui serait comme une soeur, qui comprendrait mes peines, qui partagerait mes joies. Cette soeur existait, jumelle même... »

Un long silence les laisse plongées dans ces réflexions où les souvenirs sont chassés par les rêves, où les images s’effacent et les espoirs apparaissent.

Marie appuie son front contre la fenêtre qui fait face au volcan et laisse couler ses larmes. Un bras l’entoure pendant qu’un mouchoir sèche son visage.

Elles restent longtemps enlacées, tout au bonheur de sentir qu’elles partagent la même émotion.

« Comment ça s’est passé avec Luce ? As-tu retrouvé tes parents ? »

« Ma mère est morte. Mon père est vieux et ne veut plus rien. Ma soeur est tellement différente. Elle a eu six enfants. Il lui en reste cinq. Son mari boit. Elle aussi peut-être. Je les ai emmenés à Saint-Denis. Je leur offre ce que je peux. Mon mari dit que j’ai tort. L’ami de mon père le pense aussi. Ma vieille Nénène est malheureuse... »

« J’ai connu Axel et Luce. J’habitais La Nouvelle. Mes parents ont quitté le cirque lorsque j’avais dix ans. La vie était trop dure. J’étais heureuse là-bas. Comme jamais depuis. Tout le monde était pauvre donc personne ne l’était vraiment. Ce sont les différences qui apportent la honte et l’envie. Nos cases étaient misérables mais nous n’avions pas faim ni froid. J’aimais l’école. Oh ! Oui. J’étais heureuse. J’avais deux frères plus âgés qui travaillaient avec mon père dans les champs de maïs et de lentilles. Ils allaient à la pêche. Ils ramenaient du bois. Tout nous manquait mais nous ne le savions pas. Un jour on nous emmena à Saint-Pierre dans un grand bidonville. Mon père s’est mis à boire. Mes frères sont partis. Ma mère ne bougeait plus. Moi j’allais à l’école. Je voulais m’en sortir. Je voulais l’emmener. J’ai obtenu des bourses et j’ai eu ma première paye. Mon père a été tué par une voiture. Comme il était ivre on nous a dit que c’était sa faute. Je n’avais pas d’amis : comment aurais-je pu les amener chez moi ? Ce que j’ai enduré !... Oh ! Il a bien fait celui qui a évité ça à ma soeur ! Nous aurions été deux mais le malheur ne se partage pas et la misère est toujours aussi lourde. Elle n’a pu être que mieux. Nulle part n’existent des conditions pires que celles qui m’ont été faites. »

 

 


Cette fois c’est Marie qui essuie les yeux de Lina et lui caresse les joues.

« Et ta mère ? »

« Elle est morte au moment où j’ai commencé à travailler. Je voulais tellement l’arracher à tout ça ! Cette maison était pour elle. C’est aussi ma revanche. Je me moque des voyages et des voitures, mais je ne vivrai plus jamais dans un taudis ! »

« Tes frères sont-ils revenus ? »

« Ils sont partis faire leur service militaire en France et n’ont plus jamais donné de nouvelles. Ils ont préféré fuir. Je ne sais pas. Je les ai attendus. Je suis restée seule. Je lis. Viens voir. »

Elle fait visiter à Marie le reste de la grande maison : une cuisine moderne parfaitement équipée, deux chambres, une belle salle de bains, et le bureau ouvrant sur le Dimitile. Cette montagne qui ressemble tellement aux pitons de son enfance. Deux murs sont entièrement couverts de livres.

« J’en achète tous les mois au moins une dizaine. Quelquefois plus quand je suis en vacances. J’ai besoin de les voir, les toucher, me dire qu’ils sont à moi. Je suis collectionneuse tout autant que lectrice. Ils m’ont tant manqué quand j’étais adolescente. »

« Tu ne retournes pas à Mafate ? »

« Jamais ! C’étaient les jours heureux mais aussi ma prison. C’est comme un mausolée où reposerait ma jeunesse. Je n’y reviendrai jamais. »

« Ici c’est un peu pareil. »

« C’est vrai. De ce côté. Je dois lever les yeux pour trouver le ciel tout en haut de la montagne. C’est comme Mafate. Mais si je vais dans le salon tout change. C’est l’océan et la ville. Je peux rester des heures à regarder la mer moi qui ne suis jamais partie et ne voyagerai jamais. Il me suffit de rêver. Le monde réel me fait trop peur. Je suis une vieille fille racornie pour toujours. »

Marie la prend dans ses bras :

« Ça c’est le passé ma belle ! Tout va changer si tu veux bien de moi comme amie. Prends ton sac et de quoi te changer. Je t’emmène chez moi. »

« Mais je ne peux pas. Ton mari... Il faut que je réfléchisse... Tu as des choses à faire... »

« Tu as tout dit ? Alors va faire ton sac. Je ne te laisserai pas. Je suis trop heureuse de t’avoir découverte. »

« Ma maison ? »

« Comment fais-tu quand tu pars ? Tu as bien des voisins ? »

« Je les vois si peu. Je ne suis jamais partie. »

« Et bien fermons les volets. Il ne peut rien arriver dans ce bout du monde Tu vas laisser mon téléphone à tes voisines qui t’appelleront si quelque chose arrive. »

Dans la voiture elles chantent des chansons enfantines mêlées à des ségas, des blues et des rocks. Leurs yeux se rencontrent souvent et elles confondent leurs rires.

 

 



Marie s’arrête au cabinet de Pierre. Comme la secrétaire lui dit qu’il n’a pas de malade elle entraîne Lina. Pierre est emporté dans une danse folle :

« Pardonne-moi pour tout. Je t’aime. C’est Lina. Encore une Mafataise. Celle-là va te plaire. Il faudra que je vous surveille. C’est mon amie. Elle va rester chez nous quelque temps. Elle m’aidera. »

Pierre tend la main à Lina :

« Vous avez vu, elle est folle. Dire que c’est ma femme. La mère de mes enfants. »

Lina sourit, sentant qu’elle est acceptée.

« Allez » dit-il « Je vous emmène au restaurant. Appelle Cathy. Elle fera face. Après toutes ces années de paix elle a besoin d’être un peu secouée. »

Ils s’installent à la terrasse d’un petit bar sur le Barrachois. C’est Lina qui a dit :

« Je me sens plus à l’aise là que dans un restaurant chic. »

Quand ils arrivent à la villa tout le monde les attend : les jumeaux ont disparu. Partis se promener en fin de matinée ils ne sont pas rentrés.

Marie laisse Lina avec les deux petits et emmène Luce, Mélanie et Julie. Quatre paires d’yeux seront plus efficaces. Elle déclare au commissariat la disparition des enfants, consciente de la difficulté pour les policiers de les retrouver sans photographie.

Elles roulent dans les rues proches élargissant peu à peu leur zone de recherche.

« Les voilà ! » Dit Mélanie, croyant apercevoir l’un des enfants à l’angle d’une rue. De faux espoirs en erreurs répétées l’angoisse peu à peu s’empare de chacune. Ils étaient coutumiers des escapades mais les dangers, ici, sont tout autres que dans le cirque. A chaque heure elles appellent Cathy, espérant l’entendre annoncer leur retour. Mélanie et Julie longent le bord de l’océan pendant que Marie les suit en voiture.

Rien.

Marie appelle Pierre pour que lui aussi regarde au cours de ses visites.

C’est finalement Jacques qui ramène les jumeaux. Il les a rencontrés dans le jardin de l’État alors qu’il se détendait entre deux visites. Ils étaient fatigués mais tranquilles en ce lieu de calme au milieu des arbres et des oiseaux. Ils ont vu beaucoup de nouveautés, joué avec des enfants, bu de l’eau à des robinets trouvés au hasard. Ils sont simplement affamés et promettent de ne plus s’en aller.

En bonne institutrice habituée aux enfants, Lina prépare un papier pour chacun où figure le numéro de téléphone ainsi que leur adresse. Elle procède de cette manière quand elle emmène ses élèves en promenade.

Tous ont besoin de repos.

Lina et Luce échangent des souvenirs qui permettent à Marie de comprendre un peu leur enfance.

Axel n’est toujours pas là. Il doit boire l’argent qu’il a emporté. Luce n’a pas l’air plus inquiète que lors de la disparition des petits. Elle semble ne s’intéresser à rien.

Lina dit à Marie ce que sont les journées pour tous ceux qui se lèvent en n’ayant rien qui les motive : « Avant ils travaillaient. C’était dur de cultiver ce qui devait les nourrir, s’occuper des volailles, aller chercher le bois, réparer la maison, préparer les repas... Ils étaient toujours occupés. Avec les aides, l’ennui est arrivé et le sentiment d’inutilité. Ils sont incapables de profiter de ce temps libre après une vie de contraintes. »

Pierre qui vient d’arriver se mêle à la conversation :

« Ce n’est pas le revenu minimum d’insertion, pas plus que les contrats emploi solidarité qui sont les responsables. Ce sont ceux qui décident. Lorsque le Premier Ministre parle de réduire le chômage, chacun de ses ministres pond une circulaire. Dans les départements les directeurs des services entament une course à la promotion en faisant preuve de zèle. Ils invitent les élus et les associations à fournir des listes de bénéficiaires et la machine est en route. Ici personne ne contrôle rien et la société réunionnaise s’écroule dans l’alcool et l’ennui. »

« Que veux-tu que l’on fasse ? Qu’on supprime les aides ? Ces malheureux vont mourir de faim » dit Marie.

« Ce que je souhaite c’est que chacun fasse son travail. Que les services compétents vérifient chaque cas, contrôlent les formations qui deviendront obligatoires, veillent à ce que des travaux soient offerts à ces gens que l’on paie. Une réelle insertion sera programmée permettant à chacun de trouver sa place. »

« C’est vrai » dit Lina « Il y aurait tant à faire. S’ils participaient à des tâches d’intérêt collectif ils retrouveraient une place dans la société. Leurs enfants les reconnaîtraient, les familles retrouveraient l’équilibre... »

« Alors pourquoi ne le fait-on pas ? » s’indigne Marie.

 

 


« Par paresse. Par incapacité. Pourtant comme l’île serait belle si les milliers de C.E.S. étaient organisés en groupes de travail. Il en est parmi eux qui sont tout à fait capables de recevoir des formations qui leur permettraient d’encadrer les autres. Il y aurait partout des fleurs qui viendraient des friches communales enfin mises en valeur. Ils construiraient des aires de jeu. Ils créeraient des espaces de promenade. Ils aideraient les vieux. Ils deviendraient indispensables, et, la confiance revenue, certains seraient des entrepreneurs. Les élus et les chefs de services départementaux pourraient se regarder sans honte dans leur miroir : ils auraient rempli leur mission. »

Mélanie qui entre en courant interrompt cette envolée. Sa chemise est déchirée. Elle pleure et court vers sa chambre. « Tu ne vas pas la voir ? » demande Marie à sa soeur. « Que veux-tu que je fasse ? » répond Luce.

Marie rejoint la jeune fille et la prend dans ses bras.

« Dis-moi ce qui t’est arrivé  »

« J’étais partie faire un tour. J’ai rencontré des garçons avec qui j’ai parlé. Ils m’ont invitée à les suivre pour écouter de la musique. On a un peu dansé et bu une ou deux bières et puis ils se sont mis à me toucher partout. Un des plus vieux m’a emmenée dans une pièce sombre et... » elle s’arrête et sanglote.

« Tu veux dire qu’il t’a... Luce ! Pierre ! Venez vite. La petite a été violée par des voyous. Il faut aller à l’hôpital et prévenir la police. »

« Tu vois bien qu’elle n’a rien » dit sa soeur « elle n’est pas blessée. Elle a juste eu peur. »

« Je te dis qu’ils l’ont violée. Imagine... Sa vie est brisée... »

« Elle est déjà enceinte depuis trois ou quatre mois. » Dit la mère de sa voix morne.

Marie s’affaisse sur le lit.

« Et tu ne disais rien ? que sera sa vie maintenant ? »

« J’avais quinze ans quand elle est née. Chez nous c’est comme ça depuis toujours. Elle se mariera. Elle aura d’autres petits. Elle touchera les aides. La vie c’est comme ça. »

« Va te laver » dit Pierre à la jeune fille. « Si tu veux Jacques t’examinera. »

« Est-il trop tard pour une I.V.G.? » demande Marie.

« Ce qui arrive là est mon quotidien » dit Pierre. « Tu le sais aussi. Tu vois toutes ces adolescentes quitter le collège pour mettre des enfants au monde. Elles perçoivent une allocation qui leur permet de quitter le toit familial. »

« Qui est le père ? » demande Marie à Luce.

« C’est sans doute le voisin. Il est séparé de sa femme. A moins que... Va savoir. Est-ce qu’elle le sait ? »

Lina entraîne Marie vers la bibliothèque pendant que Pierre part pour ses dernières visites.

«  J’avais donc des œillères qui m’empêchaient de voir ce monde ? »

« On ne sait pas ces choses hors de la famille » dit Lina. « C’est à cause de ce que disait ton mari : de tous ces hommes oisifs, de ces familles qui n’en sont plus où la violence est fréquente. Ce n’est pas nouveau tu sais. C’est l’histoire de l’île. Souviens-toi qu’à peine cent ans avant notre naissance les esclaves vivaient sur les plantations dans des conditions d’exploitation totale. Dès le début de cette colonie les hommes étaient si nombreux que les fillettes avaient à peine le temps de devenir pubères avant d’être mariées. La civilisation qui a mis tant de siècles à s’installer en France n’est ici qu’une construction récente. »

« Mais c’est ma nièce ! Sa mère qui trouve tout ça normal est ma soeur ! Ici c’est ma maison! »

« Ton père savait tout ça quand il t’a emportée. Sans lui tu aurais, toi aussi, dû vivre ainsi. »

« Tu as bien résisté à tout ça et... »

« Crois-tu ?Jje te raconterai un jour mon adolescence. Tu verras. Mais ce n’est pas non plus l’enfer. Pas plus que leurs cases ne sont des taudis. Il faut quitter tes lunettes européennes. Garde tes valeurs que je partage totalement, mais n’essaie pas de les appliquer partout. »

« C’est le même sang qui coule dans mes veines. Leur histoire est la mienne. »

« Non. Ton histoire est unique. Regarde cette journée que nous venons de vivre. Nous avons le même âge, nous faisons le même métier, nous parlons la même langue... crois-tu que nous l’ayons ressentie de la même manière ?

Ce qui m’a marquée c’est la rencontre avec toi. Ma vie en est déjà transformée. Pour toi c’est la recherche des enfants et le viol de Mélanie. »

« Et Luce? Qu’en retiendra-t-elle ? »

« Notre histoire est ce que nous la faisons. L’exotisme d’un passé que d’autres ont pu vivre en Ile-de-France sous Louis XVIII, à Madagascar, en Chine ou en Inde à la même époque est aussi peu important dans ta vie ou la mienne que ce qui se passe en ce moment dans une famille japonaise ou cubaine. Tu ne peux pas comprendre ce que ressent Luce, pas plus que ce qu’éprouve Mélanie. Si tu veux je te ferai lire Cyrulnik dans « Les nourritures affectives ». Il faut apprendre à se décentrer de sa propre pensée en admettant qu’il n’y a pas qu’une seule manière d’être humain. »

Lina parcourt des yeux les livres qui emplissent la bibliothèque de Jean et dit en riant:

« Si tu me perds un jour: je serai ici. Je pourrais y rester des semaines. Comment veux-tu qu’un homme qui a lu tous ces livres n’ait pas des différences énormes avec Axel ou le vieux Tang de Mafate ? »

Cathy appelle depuis la salle à manger : « Á table ! »

Mélanie porte une robe neuve et s’est maquillée. Elle joue avec ses frères. On jurerait que rien n’est arrivé. Marie la prend dans ses bras et demande :

« As-tu besoin de quelque chose ? Veux-tu aller à l’hôpital ? »

Elle la regarde avec étonnement :

« J’ai faim. C’est ma faute. Je ferai attention une autre fois. »

Lina sourit à Cathy à qui Marie la présente. La vieille femme l’embrasse et dit : « Aidez-moi à la rendre raisonnable. Elle a toujours été trop gâtée. Maintenant elle dépasse les bornes. Même monsieur Pierre lui laisse faire tout ce qu’elle veut. Je ne sais pas où ça va nous mener. »

« C’est mon amie à moi » dit Marie « C’est moi qu’elle aidera contre tes abus d’autorité. »

Jacques et Pierre arrivent et tous apprécient le repas préparé par Cathy. Luce l’a aidée à éplucher les légumes. Elle obéit à la vieille femme qui l’a adoptée. Elles s’occupent de la vaisselle pendant que les enfants sont devant la télé. Jacques emmène les deux jeunes femmes et Pierre au bureau.

« J’ai une nouvelle dont je ne sais si elle est bonne ou mauvaise. Mon ami a retrouvé les archives. Les trois bébés ont été confiés à des familles dont il m’a faxé les noms et les adresses en me rappelant que tout est secret. C’est très inhabituel et sans doute illégal. Je te demanderai d’être très prudente Marie avant d’intervenir. Ils sont adultes bien sûr, mais l’annonce qu’on n’est pas l’enfant de ceux qui nous ont élevés peut faire des dégâts à tous les âges. » Pierre ajoute:

« Ils ont pu changer de ville et même de pays et seront difficiles à retrouver. »

« Je dois aller au bout » dit Marie. « Je ne leur dirai peut-être rien mais je dois les retrouver. Parmi ces enfants il y a la soeur de Lina. Qu’en dis-tu ? »

« Je ne sais pas » dit la jeune femme, les yeux soudain pleins de larmes. « C’est ma soeur bien sûr, mais si peu. Un biologiste pourrait aisément le prouver, mais pour un psychologue serions-nous vraiment soeurs? Quand je vois Marie et Luce j’avoue que j’ai un peu peur. Je ne veux pas assumer le malheur des autres. J’espère que ma part de souffrance est derrière moi. Avoir trouvé Marie suffit à mon bonheur. Je n’en espérais pas tant. »

Marie s’empare déjà du Minitel.

« Nous pouvons au moins savoir s’ils vivent au même endroit. »

« Á condition qu’ils aient le téléphone » dit Pierre « et qu’ils ne soient pas en liste rouge. »

Lina la rejoint et voit apparaître sur l’écran le nom de ceux qui ont adopté sa soeur. L’adresse est la même. Ils sont agriculteurs dans le Cantal.

Elle se sent faiblir. Les deux médecins l’entourent et c’est en souriant qu’elle rouvre les yeux :

« Les secours sont bien organisés à la Réunion. Deux médecins pour une simple défaillance ! » Dit Marie qui lui tient la main. « Il faudra que je les aie à l’œil si à la première occasion ils se jettent sur toi. »

« Merci. Ce n’est rien. Trop d’émotion pour une sauvage. Je suis tellement habituée à ce que rien ne vienne changer le cours de mes journées. Avouez que ça fait beaucoup. »

Jacques reste seul pendant que les jeunes femmes invitent les enfants à se coucher. Luce est déjà dans sa chambre et Cathy partie chez elle.

Les deux amies roulent en silence derrière la voiture de Pierre. Marie fait à Lina les honneurs de sa maison des hauts pendant que Pierre va se coucher.

« Là aussi il y a une bibliothèque. Moins fournie que celle de Saint-Denis mais tu y trouveras quand même de quoi t’occuper quand je t’ennuierai. »

 

 


Marie a du mal à se remettre de l’agression dont Mélanie a été victime.

« Il y a peut-être plusieurs façons d’être humain mais de tels actes n’existent même pas chez les animaux. »

« Crois-tu que l’amour préside à toutes les rencontres dans la harde où seul le vieux cerf a le droit d’assurer la descendance jusqu’au jour où un plus fort s’impose ? Il en est ainsi chez de nombreux mammifères. Mais si nous laissons les animaux et parlons des humains nous découvrons que pendant longtemps on a marié des enfants, entre eux ou avec des vieux. La polygamie permet encore à de riches vieillards d’acheter des adolescentes. Ont-ils tort ? Est-ce bien ? Quels sont les critères qui permettent un jugement universel ? C’est l’éducation et l’habitude qui permettent de supporter ces coutumes ou de les recevoir comme des agressions insurmontables. On appelle ça une culture pour employer un mot fourre tout. »

« Mais enfin on est en France ! Á la fin du vingtième siècle ! J’avais vingt deux ans quand je me suis mariée. Et j’étais vierge ! Bien sûr d’autres m’avaient attirée que j’avais embrassés. J’avais ressenti cette violente envie de faire l’amour mais j’avais su résister. Cette part de mon corps m’obéit comme les autres. N’est-ce pas cette aptitude à dominer nos pulsions instinctives qui fait de nous des humains ? »

« Á chacun sa vérité. C’est la tienne. Tu vis dans un monde protégé où les valeurs chrétiennes s’imposent. Tu habitais une vaste villa où chacun avait sa chambre. Tu jouais avec des amis éduqués comme toi. Pense à ce qui peut se passer lorsqu’on est huit dans une seule pièce. Quand le domaine du voisin est à portée de bras. Quand la salle de jeux est la rue et les toilettes un buisson. Quand les seuls vêtements sont un short ou une jupe. Quand l’alcool et le zamal brouillent les esprits. Quand l’oisiveté érode le temps. Quand l’avenir est mort dès avant la naissance. Il n’y a plus de repère. Plus d’âge. Plus d’interdit. Exactement comme chez les rats où la surpopulation génère des conflits et supprime des tabous aussi forts que l’inceste. Chez ces animaux l’ordre revient dès que chacun retrouve un espace suffisant. Chez l’homme c’est plus difficile parce qu’il a une mémoire. »

« Tu as dû beaucoup souffrir. » « Un bidonville ce n’est pas seulement la faim et la pauvreté. C’est le bruit, les odeurs, l’insécurité permanente, la loi du plus fort... Je devais être propre et bien vêtue pour aller au collège et au lycée. Il me fallait pourtant traverser des zones dangereuses. Ce qu’a subi Mélanie je l’ai connu aussi. Plus qu’une salissure morale je ressentais la violence physique. J’ai dû choisir un protecteur pour échapper aux autres. L’amour n’y avait aucune place. Il s’agissait de survivre. Voilà pourquoi ma vie sentimentale est détruite pour toujours. Mais tu ne peux pas comprendre. Les mots ne disent rien. Avec tes références ce pauvre monde est le bagne, la perversité totale. Ce n’était que la violence ordinaire. Brute. »

Marie n’ose plus parler. De telles horreurs ont pu se passer près d’elle. Certaines de ses camarades de collège et de lycée vivaient peut-être cet enfer alors que ses amies et elle ne parlaient que de mode et de flirts. Elle pleure doucement. C’est Lina qui la réconforte.

« On ne souffre pas mille fois plus d’un bras emporté que d’une coupure au bout d’un doigt. Dans un monde difficile on a aussi des joies. J’avais l’amour de ma mère et mes succès scolaires. Certains problèmes de ta vie protégée prenaient une importance énorme et t’atteignaient durement. Ils ne peuvent être comparés aux miens. Tout dépend du milieu de référence. Seule compte la façon dont on ressent ce qui nous arrive. »

« Je ne peux donc pas comprendre. »

« Comprendre si. Á ta manière. On ne peut jamais se mettre à la place d’un autre qui vit différemment. »

« Mais l’amour, le sexe, nous sommes toutes des femmes ! »

« Bien sûr. Avec notre vécu, nos références, nos coutumes. Dans certaines civilisations les relations sexuelles font partie des initiations normales comme l’activité physique ou le langage. Le nouveau-né peut appartenir à l’oncle ou au grand-père, le géniteur n’ayant pas d’existence. La violence sexuelle disparaît puisqu’il n’y a pas de frustration. Ailleurs on excise les fillettes avec l’accord de leur mère et on peut leur coudre le sexe jusqu’au mariage. Partout ce sont des femmes. Elles aiment.... »

« Et tu parles de civilisation ! » « Les mots on la valeur des références qu’ils portent. Je peux dire habitudes collectives au lieu de culture ou civilisation. Mais ce n’est pas parce que nos armes et nos banques sont plus fortes que les coutumes des pays développés économiquement doivent avoir une valeur universelle. »

« On peut au moins être d’accord pour exclure la violence et la douleur. »

« Bien sûr. Toutes les violences. Celle de l’excision et du viol et aussi celle que ton milieu a imposé à ton corps pendant toutes ces années de ta jeunesse frustrée. Chacun doit apprécier selon ses propres critères. »

« On ne peut pas laisser une enfant de quatorze ans devenir mère ! Sa vie sera brisée. Elle n’aura plus d’avenir. »

« Chez nous. Pas à Mafate ni au Sahara. La famille prend en charge l’arrivant et pas seulement la mère comme ici. La vie continue comme avant. C’est naturel. »

« J’ai l’impression d’avoir vécu sous une cloche de verre pendant trente ans. Ce que j’ai entrepris bouleverse la vie des autres mais je n’en sortirai pas indemne. »

« Tu es forte. Tu garderas des certitudes. Elles seront un peu changées. Tu reconnaîtras aux autres le droit de penser autrement. »

« Je le disais pourtant. Je militais même dans des organisations qui professaient ce respect des différences. C’était très théorique, sans vraiment comprendre. Je viens de faire un grand voyage. Je vais peut-être devenir adulte. »

« Reste quand même enthousiaste et soucieuse d’aider, sinon je n’ai plus qu’à rentrer chez moi. »

« N’y compte pas ! Je te garde. Va dormir dans ta chambre de célibataire. Moi je vais dans les bras de l’homme que j’aime et qui ne saura même pas combien je suis transformée. »

« Vous ne parlez donc pas ? Avec sa profession il voit tous les jours ce que j’ai tenté de te dire. »

« Il a dû m’en parler. Je n’étais pas capable de comprendre. Je répondais police, assistante sociale,...comme pour mes élèves... Comment aurais-je pu?... Merci Lina. Dors bien. J’aurai besoin de toi si tu veux bien m’aider. »

« Tu es l’amie que je ne croyais pas connaître. Je serai ta vieille soeur dans la connaissance des hommes et toi tu m’apprendras le monde qui m’effraie. »

Elles s’embrassent tendrement.

 

 


Pierre passe doucement du sommeil à l’amour et se rendort sans savoir combien Marie est en train de changer.

Axel n’est pas rentré. Ils partent tous pour un pique-nique au volcan.

Mélanie s’est faite belle. Les enfants emportent leurs jeux qui les occupent plus que les paysages.

Du Pas de Bellecombe Marie leur montre le Piton des Neiges et le Grand Bénard. Ils ont vécu à leur pied depuis leur naissance.

Luce reste près du minibus avec les petits pendant que les autres entament la descente qui va les conduire au cratère d’où ils entreprendront l’ascension du dernier sommet. Ce sont de vrais cabris. Marie les suit sans peine mais ils doivent attendre Lina moins entraînée.

Les nuages arrivent quelques minutes après eux.

Les enfants courent et gambadent. Ils ne regardent rien préférant jeter des cailloux plutôt qu’écouter des explications. Leur créole n’inclut pas tous ces mots propres au volcanisme.

Marie s’inquiète en raison du manque de visibilité en les voyant bondir dans les éboulis tranchants.

« Laisse-les faire. Ils ont l’habitude. Ils sont livrés à eux-mêmes depuis leurs premiers pas dans des sentiers abrupts. Ils savent lire les sols et poser leurs pieds sur les rochers les plus stables. Ils sont plus à l’aise que moi bien sûr, mais aussi que toi. Ici ils sont chez eux, c’est leur vrai domaine. Ils peuvent s’égarer à Saint-Denis, mais sûrement pas sur le volcan."

Lorsqu’elles arrivent au véhicule, les autres sont déjà en train de dévorer les provisions. Luce a gardé leur part. Les enfants jouent malgré le froid et la longue randonnée. Ils ont oublié les jeux électroniques. C’est Luce qui semble la plus fatiguée alors qu’elle n’a pas quitté le minibus.

Le retour est très calme. Ils s’assoupissent tous.

Dès les hauts du Tampon la route sort des nuages. L’océan offre son impeccable arrondi brillant sous le soleil.

Comme d’habitude Luce ne dit rien. C’est Marie qui doit envoyer les enfants à la douche. Ensemble elles aident Cathy : Luce est aide cuisinière, Lina et Marie lingères.

Jacques et Pierre s’étonnent en entrant de l’harmonie qui règne. Ils s’installent au salon et lorsqu’elles les rejoignent Jacques dit :

« Enfin la vraie vie retrouvée. Comme chez nos anciens, les hommes se reposent près du feu au retour de la chasse pendant que les femmes s’activent à préparer le repas. » « Faut pas rêver vieil homme » dit Marie. « Les femmes sont épuisées par leur terrible journée dans les intempéries. Elles vont choisir un fauteuil et les guerriers si forts leur serviront à boire. Viens avec nous Cathy, tu n’es pas en retard. Fais-toi donc servir de temps en temps par ces esclavagistes. »

Chacun raconte sa journée.

Pierre demande à Luce si elle ne voudrait pas qu’on fasse rechercher Axel.

« Je veux rentrer » dit-elle. « Si on reste ici je ne le verrai plus. Avec l’argent il boira toujours. »

Marie s’assied près d’elle :

« C’est comme tu voudras. Je peux vous raccompagner demain. »

Le visage de Luce s’éclaire :

« Oh! Oui. Demain. Nous irons chez nous. Ici je ne peux pas vivre et les enfants non plus. On est peut-être pauvres mais là-bas on est mieux. »

Elle appelle les enfants pour leur dire la nouvelle.

« Nous n’aurons plus de magnétoscope. La télé ne marchera que quelques heures. »

« Ne vous inquiétez pas » dit Marie. « Je vous donnerai un magnétoscope et des cassettes. Nous installerons d’autres panneaux solaires pour que l’électricité ne vous manque plus. Vous aurez tout ce que vous voudrez. »

Le repas est animé. Les mains oublient souvent les fourchettes.

Marie, Pierre et Lina remontent très tôt vers leur maison du Brûlé, laissant le minibus puisqu’ils ont deux voitures et que Lina ne souhaite pas conduire. Elle se plonge dans un livre pendant que Pierre et Marie appellent leurs enfants. Les petits sont intarissables. Ils racontent à leurs parents tout ce qu’ils font.

« Ils ne s’ennuient pas » dit leur grand-mère «  mais ne comptez pas sur moi pour les garder un an. Ça nous fait du bien d’être bousculés un peu, mais ils nous laissent peu de temps de repos. »

« Ils ne dorment pas bien ? » s’inquiète Pierre.

« Oh ! Si. Au moins douze heures par nuit. »

« Alors ça vous laisse le temps de récupérer. Les vieux ont besoin d’activité Nous vous les enverrons à toutes les vacances. »

« Vous seriez bien trop malheureux. Tout se passe très bien. Nous ne regrettons pas de les avoir pour nous tous seuls. »

Il est plus de minuit quand le téléphone les arrache au sommeil. Pierre pense à un malade qui aurait trouvé son numéro personnel. C’est Cathy, affolée :

« Venez vite ! Ils sont deux ou trois bandits. J’ai appelé la police. Ils ont frappé Monsieur Jacques. »

Ils partent tous les trois.

« C’est la première fois qu’on s’en prend à la maison. Il est vraiment très rare que les voleurs s’attaquent aux lieux habités » s’étonne Pierre.

« Et si c’était la bande des ivrognes qui suivent Axel. Pourvu que Jacques... Et Luce... Et les petits.... J’ai rendu malheureux ceux que je voulais aider. Il faut qu’ils aillent vivre chez eux. Je ne comprends jamais rien. Heureusement que tu es là » dit Marie en se tournant vers Lina. »

Le téléphone sonne à nouveau.

« C’est Jacques » dit Marie qui a pris le combiné.

« Vous êtes dans la voiture ? Tout le monde va bien. Ce sont juste deux ivrognes venus avec Axel. Ils ont profité du moment où il gisait ivre mort sous la varangue pour fouiller la maison. Surpris de me voir apparaître, l’un d’eux m’a donné un coup, mais c’était par peur beaucoup plus que pour me faire mal. Mon petit nez fragile a laissé couler un peu de sang. Cathy en a conclu qu’on m’avait égorgé. Les policiers ont embarqué Axel et l’un de mes agresseurs. C’est fini. Vous auriez pu rester au lit. »

« Pardon. Tout est de ma faute. Pardonne-moi, nous arrivons. »

Ils sont encore tous au salon. Un policier les interroge.

Marie se précipite vers Jacques :

« Ils t’ont fait du mal et c’est de ma faute. »

« Je ne suis pas si fragile ni douillet. Dans ma carrière de rugbyman j’ai pris des coups bien pires et c’était en m’amusant. Tu me prêteras tes lunettes de soleil pour cacher l’oeil qui va virer au vert et au jaune. »

Pierre palpe le nez de son ami.

« Il n’y a rien de cassé. Ou tu encaisses bien ou il n’a pas frappé fort. »

« C’est ce que j’ai dit à l’inspecteur. Il a eu peur et ne voulait pas m’agresser. Si Cathy ne s’était pas affolée je n’aurais dérangé personne. L’un d’eux s’était sauvé. L’autre s’excusait en pleurant. »

« Axel n’a rien fait. » Dit Luce en s’approchant.

« Il ne risquait pas » dit le policier. « Il était en plein coma éthylique. Il ira mieux demain. Puis-je vous poser quelques questions ? Je ne comprends pas très bien vos liens de famille avec ces gens. »

Ils avaient mis au point une version plausible en descendant du Brûlé. Luce serait la cousine de Marie, retrouvée récemment. Il valait mieux éviter de reconstituer l’histoire véritable. Les conséquences pourraient en effet être graves. Y compris sur le plan financier.

« Cette dame dit qu’elle est votre soeur. »

« Oui » dit Marie. « C’est ainsi que nous nous appelons. En fait c’est ma cousine. Je croyais ma mère orpheline et je les ai découverts à la mort de mon père. Ils habitent Mafate. J’ai invité toute la famille. »

« Ah ! Bon. C’est plus clair. Elle me parlait d’enfant perdu. Mon créole n’est pas parfait. Ce serait bien si en France tous les citoyens parlaient la même langue. Je suis breton. Là-bas, à part quelques vieux, tout le monde parle français. Ici ils veulent les allocations familiales, les retraites et les aides diverses, mais en restant créoles, c’est-à-dire différents. Pareils quand ça les arrange, mais pour mieux rejeter les z’oreils, on garde son patois. »

« C’est un peu plus compliqué que ça » dit Pierre. « S’ils avaient les moyens de travailler et voyager, ils parleraient français. Les sociétés qui se replient sont bien les plus fragiles, ce sont celles qu’on rejette et qui ne peuvent alors s’intégrer. »

« On leur paie des écoles, mais ils préfèrent vivre comme autrefois à ne rien faire d’autre que boire du rhum. Je suis sûr que les enfants qu’on emprisonne dans ce langage, alors que le monde s’ouvre, seront handicapés irrémédiablement. Si vous portez plainte ils auront affaire au juge, sinon ça s’arrêtera là. Les ivrognes auront une amende et c’est tout. »

Luce dit en pleurant :

« Il faut délivrer Axel. Il n’a rien fait. Il faut qu’on aille chez nous. C’est trop difficile ici. »

Marie envoie les enfants au lit et rejoint sa soeur.

« Nous partirons demain. C’est sûr. Nous irons chercher Axel et nous prendrons l’hélicoptère.

L’haleine de Luce sent le rhum. Elle a dû boire après leur départ. Elle buvait à Mafate. Elle boit encore ici. Rien n’a changé si ce n’est qu’elle est malheureuse.

Après avoir reconduit Cathy, Marie retrouve Lina.

« Je fais le malheur de tous ceux que j’aime. Il faut pourtant que j’aille au bout. Que je les voie. Mais je ne dirai rien aux autres. Je me contenterai d’aider ceux qui en auront besoin. »

« Tu oublies que l’un d’eux est ma soeur ! Je te suivrai. Tu ne peux pas dire que tu apportes le malheur : Axel buvait déjà, Mélanie était enceinte. Tu n’y as rien changé. Il est si difficile de faire son propre bonheur, alors celui des autres... Gagner au loto apporte de l’argent, rarement le bonheur. Les bouleversements apportés par un changement brutal de situation provoquent le plus souvent des ruptures. C’est l’occasion de bilans, de prises de conscience, de tentatives de nouveaux départs. On préfère ne pas en parler. Pour que la poule rapporte toujours ses oeufs d’or il faut que les gogos continuent de payer les jeux de hasard. Pour s’acheter un avenir meilleur. On voit mal le directeur de la Française des jeux couler son entreprise en lançant une étude sur les désastres causés par les gains. »

« Tu joues au loto ? »

« Non. Mais je l’ai fait. Et je vois autour de moi des pauvres gens se priver de manger pour jouer. La Réunion c’est le département au plus fort taux de chômage et c’est celui qui joue le plus. Comme si les gouvernants avaient cherché une idée pour prendre l’argent des pauvres et les enfoncer encore plus dans la misère. »

Cette conversation éloigne un temps Marie de ses problèmes.

 

 


Elles vont ensemble chez le vieux Tang. Il les regarde arriver, grimpant lentement le sentier abrupt. Marie dit :

« C’est mon amie, Lina Clain. Elle est née à la Nouvelle. »

« Ah ! C’est toi » Dit le vieux. «  J’ai connu tes parents ». Il enchaîne : « le quatrième jumeau s’appelait Fontaine. Il vivait à l’îlet à Malheur. Est-ce que vous allez remmener Luce et Axel ? »

« Non. Ils vont rester. »

Le visage du vieillard s’éclaire pendant qu’une larme fait briller ses yeux.

« Tu les as ramenés. Je croyais que tu les avais pris pour nous punir. Ils sont là. Je verrai les petits. Sois bénie.

Il rentre dans sa case dont il tire la porte.

Lina entraîne Marie sous le choc de ce brusque départ de son père.

« Viens. Daniel nous attend. C’est le mois d’août, il doit avoir de nombreux clients qui l’attendent. »

Quand l’hélicoptère décolle, Marie laisse échapper :

« Il m’abandonne encore. Tu as vu comme il a refermé sa porte ? Je n’existe pas pour lui. Je n’étais qu’une menace. Celle qui lui prenait ses enfants. Je ne suis pas sa fille, je suis un danger. »

« Il est vieux tu sais. Ses mafates à lui sont figés. Il a consacré sa vie à mettre en place ses défenses. Tout ce qui change est menaçant. Tu arrives tel un cyclone dans cette tranquillité alors que ta vie est ailleurs... »

« Ni Luce ni Mélanie ne sont venues nous dire au revoir. Même les petits n’étaient plus près de l’hélicoptère... »

« Elles avaient à ranger ce qu’elles ont rapporté, raconter ces événements à leurs voisins et amis. Les enfants sont tout au plaisir de retrouver leur territoire. Tu verras comme ils seront heureux quand tu reviendras. »

« Je voulais tout partager... »

« Les vacances ne sont pas finies. L’aventure, notre aventure non plus. Sois patiente. J’ai besoin de toi pour retrouver ma soeur. Demain nous serons à Paris. Tu dois prendre un peu de recul. »

Elles rejoignent Pierre et Jacques pour le déjeuner à Saint-Denis. Cathy a retrouvé le sourire.

« Jacques est prêt à s’installer ici » dit Pierre.

« Oh ! Oui ! C’est une très bonne idée. Cathy ne sera pas seule et la maison vivra. Tu seras aussi bien que dans ton appartement. Tu veux bien Jacques? »

Elle se précipite pour l’embrasser.

« Tu te rends compte de ma chance ? Le jardin, la bibliothèque... »

« Et ma cuisine » dit Cathy.

« Je paierai un loyer » reprend Jacques « Je serai plus tranquille. Il faut que tout soit en ordre. De toute façon je vais louer mon appartement pour qu’il ne s’abîme pas et serve à quelqu’un. »

« Voilà une belle chaîne » dit Marie. « Comme ça je veux bien ton argent. Pas pour moi bien sûr. Nous avons déjà tout. Je le donnerai à Luce. Chaque mois elle aura un supplément. »

« C’est beaucoup pour eux » dit Lina.

Marie conduit Lina à sa maison d’Entre Deux. Elles préparent le sac comme deux collégiennes pour leur premier voyage. « Aide-moi » a dit Lina. «  Fera-t-il froid là-bas? Mes tenues conviendront-elles? » « Il fera plus chaud qu’ici. Tu verras que les gens s’habillent de toutes les manières. Et toi tu es blanche. Personne ne te remarquera. Moi, la Chinoise, j’étonnerai souvent. » « Ils sont si racistes que ça? »

« Tu verras. Tu pourras observer les réactions à mon égard. » Lina ferme sa maison sans regret.

« Tu vois » dit-elle à son amie « je laisse mon deuxième mafate. Le premier je l’avais subi sans savoir, celui-là j’avais voulu le fermer pour me couper du monde. Grâce à toi... » « Souviens-toi d’Axel et Mélanie. Nous partons peut-être vers des moments difficiles. » « Ça ne fait rien. Tu es là. Je suis prête à vivre. » L’aéroport est empli de touristes. Les rouges dont le nez pèle croisent les pâles qui arrivent. Les premiers ont « fait » la Réunion en six jours. Les seconds, fatigués par le long voyage, vont et viennent avec leurs bagages trop lourds. Ils photographient l’avion et les montagnes. Ils emmagasinent déjà les souvenirs à raconter. Marie se moque d’eux. Lina les défend : « Je suis aussi étonnée qu’eux de tout ce que je vois. Si tu n’étais pas là je serais angoissée. » « C’est vrai » dit Pierre « l’habitude rend les choses faciles et enlève le relief et l’intérêt. Marie voyage depuis son enfance. L’avion est aussi banal pour elle que le bus ou le train pour d’autres. » « Enfant, je ne connaissais que mon cirque et la marche était mon seul moyen de déplacement. Longtemps j’ai eu peur des voitures. J’en conduis une et je ne suis pas encore très rassurée » avoue Lina. Les bagages enregistrés, ils montent s’asseoir au bar. Jacques les a rejoints. Il remet deux paquets à Marie : « C’est pour les enfants. » « Tu les gâtes toujours. Crois-tu que leurs grands-parents ne leur ont pas déjà offert tout ce qu’ils peuvent désirer? » « Ça me donne l’illusion qu’ils sont un peu les miens. » « Mais ils sont à toi. Tu sais combien ils t’aiment. » Dit Marie en l’embrassant. Elle reprend : « Nous irons voir Vincent. Je t’appellerai pour te donner de ses nouvelles. » « Je préfère ne rien savoir. Tu ne le trouveras pas. » Il s’adresse à Lina : « Vincent est mon fils. Il a été un enfant agréable et un adolescent sans problème. Il était trop fragile pour affronter Paris. Il s’est mis à boire et se droguer. Á voler même. Sa mère n’a pu le supporter. Pour qu’il ne soit pas à la rue, je paie chaque mois un hôtel où il peut trouver une chambre et des repas. Il dépensait tout ce que je lui donnais en drogue et en alcool. Depuis plus d’un an il a quitté l’hôtel. J’ai reçu une seule lettre où il me demandait de ne pas me faire de souci. Depuis je n’ai plus rien. Mais je ne suis pas venu pour vous attrister. Partez vite pour que Pierre soit enfin libre de m’accompagner. Avec toutes ces filles ravissantes qui débarquent nous pourrons occuper nos soirées. » « J’ai demandé à Cathy de vous surveiller tous les deux. Enfin surtout Pierre, parce que toi, ce serait bien que tu en rencontres une. Mais ne prends pas d’engagement sans que je l’aie vue. Je veux donner mon avis. » Ils se quittent au moment où on appelle les voyageurs en salle d’embarquement.

Lina s’intéresse à l’avion et aux gens. Elle est un peu oppressée sans savoir si c’est la peur de voler ou ce premier départ qui la perturbe. Elle est trop énervée pour dormir comme Marie. Elle ne veut rien manquer de ce qui se passe. « C’est si beau! » Dit-elle à son amie lorsque l’avion survole l’Italie, puis les Alpes et des villes qu’elle ne peut nommer. Le père de Pierre les attend à l’aéroport. Il sait que sa belle fille vient faire un stage d’une dizaine de jours avec une amie. Très vite ils arrivent à la maison entourée d’un jardin. Sylvie saute dans les bras de sa mère. Hervé est aussi ému que sa soeur mais il veut jouer les grands. C’est la première fois qu’ils ont quitté leur mère. « Laissez-la respirer », dit l’élégante sexagénaire qui embrasse Lina. « On jurerait qu’ils étaient malheureux et pleuraient tous les jours. » Les enfants veulent dire tout ce qu’ils ont vu et fait. Ils montrent les jouets et les souvenirs. Un tourbillon les emporte tous pendant une demi-heure. « La voiture est à votre disposition » dit le grand-père. « Nous gardons la grande pour nous promener tous les quatre, mais vous verrez que la R.5 de Mamy est en parfait état. » « Quand commence le stage? » demande la grand-mère « Vous avez bien quelques jours à passer avec nous? » « Nous devons être présentes demain soir. Nous partirons en début d’après-midi. Il nous faut plusieurs heures pour nous rendre à Vichy. » La journée passe vite. Ils emmènent Lina découvrir les hauts lieux que tous les touristes se doivent d’apercevoir. Les deux jeunes femmes tombent de sommeil et se couchent en même temps que les enfants. La matinée se passe en câlins et confidences puis les petits partent les premiers en compagnie du grand-père pour la visite d’un zoo. Ils sont si impatients qu’ils sont déjà dans la voiture sans avoir pris le temps d’embrasser leur mère: « Allez Papy, on y va! » Lina réconforte Marie : « Tu sais, j’ai souvent vu les enfants dont je m’occupais en colonie de vacances sembler se désintéresser de leurs parents venus les voir. C’est un excellent signe de la bonne qualité de la relation familiale. Ils se savent aimés. Ceux qui s’accrochent et pleurent en voyant les parents s’éloigner sont souvent les mal aimés : trop ou pas assez. Tes petits sont heureux, c’est pour ça qu’ils te quittent facilement. » Marie a le coeur un peu gros de les laisser encore, mais c’est une ouverture indispensable. Ils ont toujours tout partagé avec elle. Lina plaisante : « écoute l’institutrice te faire part de ses lectures et de ses observations. Plus un enfant découvre de situations nouvelles et plus il s’ouvre. Papa et Maman c’est bien, c’est indispensable, leur amour est aussi essentiel que l’air et l’eau, mais il faut des apports extérieurs. D’autres références le construisent solidement. Le petit d’homme doit très tôt s’évader du cocon protecteur. Les grands-parents sont cette première chance. » Elle rit : « j’ai l’air de tout savoir moi qui ne serai jamais mère. J’énonce des vérités alors que tu en sais beaucoup plus que moi. » « Détrompe-toi. Ma formation m’a amenée à bien connaître le corps humain et ses limites mais pour ce qui est de la psychologie de l’enfant, ça laissait à désirer. Et encore je suis prof de gym, nous avons eu l’occasion de parler pédagogie, mais mes collègues matheux ou historiens ne connaissent que leur spécialité. Je sais qu’Hervé et Sylvie ne sont pas malheureux et que je vais les retrouver bientôt. Mais… Allez, pensons plutôt à ce qui nous attend. » « Oh! J’y pense. Tellement que mon estomac est douloureux. » « Pour ça j’ai un bon truc: chante avec moi. » Elles vont ainsi, heureuses et si proches. Elles ont dépassé Clermont et montent dans la montagne. Les prairies sont éclairées par le soleil qui descend. C’est l’heure où là-bas, dans leur île lointaine, il se prépare à plonger soudain dans l’océan.


« Les journées sont d’une incroyable longueur. » S’étonne Lina.

« Et nous sommes fin août. Si nous étions en juin ! C’est vrai que chez nous les nuits sont toujours longues. »

Marie se plaignant d’être fatiguée, Lina prend le volant. Elle est contente de s’occuper pour ne pas penser. Son amie se souvient de sa descente vers Mafate alors qu’elle allait retrouver sa famille. « Nous quitterons bientôt l’autoroute. Nous serons sur une petite départementale. »

Elles traversent des pâturages où les troupeaux blancs ou fauves les regardent passer.

« Grâce à toi je découvre cette région superbe. Je devrais être dans mon salon. Il ferait nuit. Je n’aurais que les aboiements des chiens pour accompagner ma lecture. J’allumerais la télé pour voir vivre le monde. Comment peut-on apprécier ce qu’on n’a jamais vu?

Comment comprendre si on n’a pas de référence? Tu m’apportes la vie! »

« J’espère que tu n’auras pas à le regretter. Je ne voudrais pas faire entrer des difficultés dans ton monde tranquille. Oh ! Regarde ! Ce doit être là-bas. Le village sous le piton. »

Une vieille femme qui passe en suivant son troupeau confirme que c’est bien Lusclade, au pied du suc de Rond. La Réparation est plus haut, dominant la vallée.

Elles décident que c’est Marie qui parlera. Elles seront des touristes à la recherche d’un endroit où passer la nuit. Lina préfère ne plus conduire. Elle est trop bouleversée.

Des chiens viennent vers elles à travers le pâturage, précédant une femme qui les rappelle sans succès.

L’arrivante regarde Lina et s’appuie sur la clôture.

« Nous cherchons un endroit où nous pourrions dormir. Est-ce qu’il y aurait un gîte ou des chambres d’hôtes? » Demande Marie.

La femme ne répond pas.

Elles se sont reconnues.

« Qui êtes-vous? Pourquoi...? »

« Nous nous ressemblons beaucoup. J’ai l’impression que tu es moi... Nous venons de très loin. Nous... »

« J’avais donc une soeur! Mes parents m’avaient dit qu’ils ne savaient pas d’où je venais. Et vous voilà... »

Lina la prend dans ses bras malgré le barbelé qui les sépare.

« Je m’appelle Lina. Et toi? »

« Louise. Louise Agat. Avant je m’appelais Louise Charles, du nom de ceux qui m’ont adoptée. D’où viens-tu? Comment m’as-tu trouvée? Avons-nous encore de la famille? Parle-moi des parents. »

« Nos parents sont morts. Nos frères sont partis sans donner de nouvelles depuis plus de dix ans. Ils en ont presque quarante. Nous sommes nées à la Réunion. »

« Á la Réunion? Je croyais qu’il n’y avait que des noirs. Je ne sais même pas où c’est. »

« Maman. Le téléphone » dit la voix d’une fillette.

« C’est ma fille Sophie. J’ai aussi un garçon: Hervé. Finissez d’arriver. On va parler de tout ça. »

Marie entre la première dans la vieille maison adossée au rocher. Les poules et les canards s’enfuient devant les chiens qui recommencent à aboyer. Lina évite les bouses laissées par le troupeau jusque devant la porte. L’odeur du fumier lui soulève le coeur. Les deux enfants regardent cette femme qui ressemble tant à leur mère et aussi cette chinoise qui descend de l’automobile.

 

 


Un homme saute d’un tracteur et s’arrête, la main prolongeant le béret pour faire face au soleil.

« Elle s’appelle Lina. C’est ma soeur. Voilà Hervé et Sophie. Celui-là là-bas c’est mon mari, René ».

« Elle est bien bonne ! » dit l’homme en s’approchant « je vais avoir deux femmes! »

Il embrasse Lina et s’écrie: « celle-là sent meilleur et elle a la peau plus douce. »

« Sûr » dit Louise vexée « Elle ne vient pas de traire. Allez entrez. Je vais me changer. »

Les arrivantes découvrent une pièce sombre, presque aussi noire que les cuisines de Mafate. Un tube de néon tente d’éclairer une grande table flanquée de bancs de bois. La gazinière, le réfrigérateur et la télévision ne parviennent pas à moderniser cet intérieur d’un autre temps. Une grosse cuisinière trônant dans la cheminée dégage une chaleur trop forte pour une soirée d’été.

« Asseyez-vous » dit René. « Hervé donne des verres. Alors vous êtes ma belle-soeur! Ça c’est une surprise. J’espère que vous n’allez pas réclamer une partie de la ferme. Mais je suis bête, c’est Louise qui a été adoptée, pas vous. Et d’où vous arrivez? De Chine comme votre copine? »

Louise qui répond en rentrant dans la pièce:

« De la Réunion. C’est là-bas que je suis née. Hervé va chercher le livre de géographie. Celui où il y a des cartes. »

Le gamin revient portant un atlas ancien ainsi qu’un petit globe qui sert de lampe de chevet.

Lina montre où est son île.

Elle présente alors Marie:

« Marie est mon amie. Elle vient de là-bas aussi. »

« Il y a des Chinois sur cette île? » Demande René en emplissant les verres de muscat. « Ça c’est bon pour les femmes. Moi je préfère le Ricard. »

« Oui, il y a des Chinois » dit Lina « et aussi des Malgaches et des Indiens, et des Blancs et des Noirs, et beaucoup de Métis. Tout le monde l’est un peu, nous aussi sans doute. »

« Quoi? Tu veux dire que Louise a du sang de nègre dans les veines? Et mes enfants aussi? Ah! Ça elle est bien bonne! J’ai épousé une mal blanchie. »

« Excusez-le. Il dit n’importe quoi. Surtout le soir. »

« C’est pas moi qui le dis, c’est ta soeur. Métisse elle a dit. Ça veut bien dire mélangés? Tu te rends compte que mes enfants auraient pu naître gris ou rayés? »

Il part d’un grand éclat de rire en se versant un autre verre d’alcool.

Louise reprend : « on n’a pas de place pour vous garder. Je vais demander à ma belle-mère... »

« Merci » dit Marie « nous avons retenu une chambre à Saint-Flour. Nous devons y être avant la nuit. »

« Ah! Non. Vous mangez avec nous. Vous pouvez aller leur dire que vous arriverez plus tard. Il ne faut qu’une demi-heure. Je garde Lina. Nous vous attendrons. Il faut qu’on se raconte... »

« Je ne veux pas te laisser aller seule. » Dit Lina à son amie.

« Reste. Vous avez tellement à vous dire. Je vais revenir bientôt. »

Près de la voiture, Marie demande:

 

 


«Tu es heureuse ?» Je ne sais pas. C’est tellement de choses. Et cette saleté. Cet ivrogne.... »

« J’ai Axel à Mafate, tu as René ici. Malgré la distance on trouve des points communs. Profite bien de tout. Ils auraient pu ne pas nous recevoir. Á tout de suite. »

« Sois prudente. Je te dirai tout à l’heure… »

Marie roule lentement en regardant le soleil disparaître derrière le Plomb du Cantal. Elle est habituée à voir le soleil levant dessiner les contours aigus de ses montagnes ; ici, ce sont les couleurs chaudes du couchant qui parent un vieux volcan. Elle est heureuse que cette rencontre ait été aussi facile et en même temps inquiète pour Lina que ces gens soient si peu ouverts. Elle la sent mal à l’aise et craint pour son amie si sensible bien des désillusions. La Mafataise est tellement plus fine et cultivée que ces métropolitains hors de la civilisation. Comment peuvent-ils rester dans cette cuisine qui ressemble à une grotte préhistorique? Elle sent encore ces odeurs de bouse et autres déjections animales qui règnent dans toute l’habitation. Et cet homme qui est un rustre et un ivrogne. Même les enfants paraissent bien trop calmes.

Saint-Flour lui plaît tout de suite. Cette vieille ville posée sur une coulée de lave a de l’allure. Elle pense à son île neuve et sans histoire. Les vieilles maisons l’ont toujours attirée.

On lui propose une chambre à deux lits dans le premier hôtel où elle entre. Le soleil rougit encore le ciel quand elle va retrouver Lina.

La voix pâteuse d’Agat l’accueille :

« On a cru que vous achetiez l’hôtel ou que vous aviez rencontré un autre Chinois. Avec ces touristes on voit de tout. J’ai faim. Heureusement que j’ai bu un peu, ça m’a permis d’attendre. »

Lina semble détendue. Les enfants regardent la télévision, comme ses neveux à Mafate et sans doute Hervé et Sylvie. Ses deux petits lui ont raconté le zoo tout à l’heure au téléphone. Chacun voulait décrire ses animaux préférés. Ils ont la chance de voir le monde et d’agir alors que les neveux de Lina n’ont que la télévision pour voir le monde.

Agat sert du vin et continue à boire. Il s’éteint peu à peu, ne trouvant plus la force de débiter ses plaisanteries stupides. Le silence s’installe. Les enfants partent se coucher. Lina aide sa soeur à débarrasser la table.

« On se lève tôt pour traire et s’occuper des bêtes» dit Louise, sans doute pour excuser son mari qui ronfle sur la table ou peut-être les inviter à partir? Marie annonce :

« L’hôtel ferme à minuit. Nous avons juste le temps. »

« Revenez demain » dit Louise « René sera à Massiac pour une réunion syndicale. Je vous montrerai la propriété et les bêtes. Nous aurons le temps de parler. »

Leur départ ne réveille pas l’ivrogne. Dès qu’elles sont dans la voiture, Lina dépose un baiser sur la joue de Marie : « Merci. J’ai retrouvé ma soeur grâce à toi. Nous sommes tellement semblables malgré toutes ces années! » Elle raconte l’enfance de Louise adoptée par deux paysans âgés qui rêvaient d’avoir quelqu’un qui leur succède et veille sur eux. La femme surtout voulait un enfant. Elle l’a aimée. Trop peut-être. Louise n’a jamais été autorisée à s’éloigner. Á près de soixante ans sa mère a passé le permis de conduire pour la mener au collège chaque jour. Elle ne supportait pas l’idée de la laisser en pension. Un cousin parisien qui avait permis cette adoption apportait un peu d’ouverture dans sa vie, mais il est mort alors que la petite n’avait pas huit ans. Il lui laissait une maison et pas mal d’argent.

La maison est louée. L’argent a permis d’agrandir l’exploitation et d’acheter des machines.

« On ne dirait pas qu’ils sont riches en voyant où ils vivent. » Dit Marie.

« Ils préfèrent investir dans leur exploitation. Louise a toujours vécu là. Elle m’a dit ses journées de travail continu. C’est elle qui doit traire deux fois par jour et rejoindre son mari dans les champs. Elle s’occupe des volailles, nourrit les cochons et les lapins, prépare les repas, entretient son intérieur, veille sur les enfants... Comment veux-tu qu’elle trouve le temps de briquer son intérieur ou cuisiner des petits plats? C’est la même vie pour toutes les femmes de la campagne ici. »

« On est loin de la vie des créoles. Est-ce seulement le climat qui fait cette différence? As-tu pu lui parler de toi et de vos parents? »

« Un peu. Je lui ai dit combien nous étions pauvres. J’ai décrit Mafate et ses remparts. Je crois qu’elle avait besoin de parler, elle vit si loin de tout. L’hiver est difficile ici, ils sont parfois bloqués plusieurs jours par la neige. Je ne sais pas si elle est heureuse. Elle n’a pas le temps d’y penser. Quand je vois le calme de ma vie entre mes livres et les quelques heures que je passe à l’école... Je n’imaginais pas que c’était ça la France. »

Elle continue à parler depuis son lit, mais Marie s’est endormie.

Le soleil les réveille alors que la ville dort encore. Elles errent dans les rues. Les magasins sont encore fermés.

« Comme notre île est jeune! » dit Lina au pied de la cathédrale. « Toutes ces maisons étaient là des siècles avant qu’un homme ait découvert notre volcan. Ces pierres noires sont belles mais un peu tristes. »

« C’est le même basalte que chez nous, mais c’est vrai que ces maisons sombres encastrées les unes dans les autres n’apportent pas la joie. Et encore il fait soleil et c’est l’été. L’hiver ce doit être lugubre. »

« Notre océan est beau, comme les fleurs présentes toute l’année, mais ce n’est pas mal ici non plus, juste un peu trop froid pour des créoles. »

Lorsqu’elles reviennent à l’hôtel, Marie tend la clé de la voiture à Lina:

« Vas-y seule, c’est mieux. »

« Mais tu vas t’ennuyer. Viens. »

« Je me reposerai. J’en ai besoin après toutes ces émotions. Je verrai la ville s’animer. Je me promènerai. Vous serez mieux seules pour parler. »

« Je ne rentrerai pas tard. Je te raconterai. »

Dès l’ouverture de la Poste, Marie va consulter le Bottin.

Diouf. Ils sont nombreux à Paris. Le jumeau perdu habite-t-il Paris? Tant pis.

Elle doit essayer. Elle relève les adresses et retourne à l’hôtel.

Elle teste son histoire sur un premier interlocuteur.

« Bonjour Madame. Je travaille pour la télévision. »

« Nous on n’a besoin de rien. »

«  Ne quittez pas s’il vous plaît. Il s’agit d’un jeu. Vous pouvez gagner un cadeau. »

« Ah! Bon. Qu’est-ce qu’il faut faire? »

« Nous cherchons les anciens élèves d’une école. Parmi eux, un ancien élève qui aurait maintenant trente ans... »

« Ce n’est pas ici. Mon fils a quatorze ans. »

« Connaîtriez-vous quelqu’un s’appelant Diouf qui aurait cet âge-là? »

« Non, je ne connais pas. Alors qu’est-ce que j’ai gagné? »

« Vous recevrez un courrier qui vous informera. Au revoir Madame. »

Elle appelle plusieurs fois sans succès. C’est vrai qu’on est en août. Bien des gens sont en vacances. Elle ne comprend pas un de ses interlocuteurs qui, apparemment, ne parle qu’arabe. Elle poursuit ses recherches jusqu’à onze heures et décide d’aller se promener. Marcher lui fait du bien. Elle achète des pommes qu’elle mange au bord de la petite rivière coulant au pied de la falaise. Á quatorze heures elle revient à la Poste. Les Sakri sont moins nombreux que les Diouf. Elle relève les adresses et les numéros de téléphone et reprend ses appels. Á la troisième tentative un homme lui répond:

« Mon fils Keba a eu trente ans. »

« Pouvez-vous me dire où je peux le joindre? »

« Oui. Bien sûr. Mais il faut lui écrire. Il est en Algérie. Ah! Si vous pouviez le faire revenir!

« Pourquoi? Il est emprisonné? »

« Il a voulu faire son service militaire là-bas. Il disait qu’il n’était pas Français puisqu’on le traitait souvent de bougnoule. Il voulait être Algérien. Pour qu’il revienne il lui faut un travail. »

Marie note tous les renseignements que lui donne son correspondant à qui elle promet de le rencontrer bientôt et de l’aider. Ce n’est peut-être pas celui qu’elle cherche. Il faut qu’elle parle au père et qu’elle obtienne des précisions.

 

 


Elle s’allonge sur le lit et se plonge dans un livre dont le titre lui a plu : « Tamata et l’alliance » de Bernard Moitessier, le vieux navigateur qui vient de mourir. Elle se laisse entraîner sur les océans et les mers.

Il est dix-huit heures quand Lina la réveille. Le livre repose ouvert sur sa poitrine.

« Je vais me doucher. Je ne supporte plus ces odeurs. »

Elle revient enveloppée dans un drap de bain, s’assied devant la fenêtre que le soleil éclaire et commence à parler:

« Je ne sais plus où j’en suis ni qui est cette femme. Je vais essayer de tout te dire. Ça me permettra d’ordonner un peu le tout. Ce sont les chiens qui m’ont reçue. J’ai attendu en vain qu’on vienne me délivrer. Je me suis enfin risquée à sortir. Personne n’était dans la maison fermée. J’entendais un moteur dans le bâtiment voisin. J’y ai trouvé Louise avec ses deux enfants. Elle m’a fait un signe et continué son travail. Elle fixait sous les pis des vaches un pot qui portait des ventouses. Chacune d’elle aspirait le lait d’une tétine et l’envoyait dans une cuve. Les enfants laissaient venir les veaux qu’elle appelait. Chacun buvait le lait restant dans le pis maternel. Quelques-uns couraient à travers l’étable en glissant sur le sol couvert d’urine et de bouse. Je ne sais pas combien tout cela a duré mais ça m’a paru très long. Louise a enfin libéré le troupeau que les enfants ont conduit vers le pâturage. Elle m’a emmenée dans la cuisine qui communique avec l’étable. C’est, paraît-il, un énorme avantage au moment des vêlages puisque ça permet de ne pas sortir au froid et aux intempéries, l’inconvénient étant l’arrivée des odeurs et des mouches. Après avoir quitté ses bottes et s’être lavé les mains sommairement elle s’est mise à la préparation du repas. Il n’y a pas qu’à Mafate que l’hygiène laisse à désirer. Sortir d’un tel travail et ne pas se doucher et se changer me surprend. Elle m’a interrogée sur mon enfance. Mais comment lui dire Mafate? Comment faire comprendre ce qu’est un bidonville sous les tropiques à quelqu’un qui ne connaît qu’un hameau cantalien? Sais-tu qu’elle est raciste? Elle n’aime pas les Noirs et encore moins les Arabes. Les Chinois ça va encore parce qu’ils sont propres. Elle disait ça en sortant de son étable, dans cette maison sombre emplie de mouches! Elle n’a jamais vu ni noir ni Maghrébin mais elle sait qu’ils sont sots, voleurs et sales : on le lui a dit! J’ai failli lui parler du peuplement de Bourbon qui fait d’elle une descendante des esclaves et des esclavagistes ainsi que ses frères et cousins de toutes couleurs. Elle ne parle que d’argent. C’est sa seule référence. Agrandir encore et toujours ses terres, acheter du bétail et des machines... Comme je lui demandais pourquoi elle s’étonna:

« Mais c’est naturel! Tout le monde fait ça ! »

C’est une merveilleuse raison, tu ne trouves pas? Travailler pour accroître sa propriété et ainsi pouvoir travailler plus pour... c’est sans fin et toujours plus dur. On peut un jour mourir en étant un gros propriétaire. Elle voulait savoir ce que je possédais, ce que m’avaient laissé nos parents. Je ne suis pas sûre de l’avoir convaincue de leur pauvreté. Elle espérait sans doute un héritage. Comme je lui parlais de son intérieur elle me dit:

« Ici ce n’est pas la ville. Nous préférons acheter un tracteur plutôt qu’un salon ou une chambre de luxe. Mes parents vivaient comme ça, mes enfants y sont bien. »

Ils revenaient justement de leur corvée matinale. Je demandai s’ils ne partaient pas en colonie de vacances ou chez des amis.

« Que veux-tu qu’ils aillent faire? Ici ils ont le bon air. La télévision leur apprend des choses. Et puis on a besoin d’eux pour les foins et les bêtes. Je n’ai pas de famille et la soeur de René a six enfants. »

Voilà nos conversations et notre journée. La surprise passée, je crois qu’elle n’avait rien à me dire. Nous avons mangé en silence. J’avais acheté un gâteau qu’ils n’ont pas aimé. Les livres que j’ai donnés aux enfants ne les ont pas intéressés. Nous avons visité la propriété. C’est vrai que le point de vue est admirable. Nous sommes allées au sommet du suc de Rond. Elle ne connaissait pas les noms des villages et des rivières qu’on voit de là-haut. Elle m’a simplement affirmé que, par temps clair et avec des jumelles, on voyait les Pyrénées.

Nous avons aussi peu à nous dire que Luce et toi.

Son Mafate est au flanc d’un piton d’où elle ne voit pas le monde. Elle est emprisonnée par ses remparts encore plus hauts que ceux qui m’enfermaient. Condamnée aux travaux forcés par son éducation elle ne peut plus rien remettre en question.

Avoir plus.

Agrandir ses terres.

Voilà sa raison de vivre.

Je suis partie au moment où elle se préparait à traire à nouveau. Comme tous les jours.

Son mari ne rentrerait que tard le soir.

Je lui ai demandé de venir avec les enfants. J’ai parlé de ma maison, de l’océan, de l’avion.

« Elle n’a trouvé à répondre que: ça doit être bien cher. Comme je lui disais que je prendrai en charge tous les frais elle m’a dit: qui fera le travail? On trouve des remplaçants en cas de maladie mais ils ne connaissent pas les bêtes et ça se passe toujours mal. Pour nous il n’y a jamais de vacances. On voyagera plus tard. Á la retraite. Pour l’instant il faut travailler. Nous nous sommes embrassées en nous séparant comme deux étrangères. Je n’ai rien de commun avec cette femme. Nous nous ressemblons, c’est tout. »

« Tu es triste? »

« Même pas. Je suis un peu déçue quand même : j’étais seule et comme par miracle je découvre une sœur ; ma jumelle qui plus est. Mais ses valeurs sont étrangères aux miennes. Me voilà aussi seule qu’avant. »

« Et! Ne me rejette pas si vite ! Je suis là moi ! »

Lina se lève et prend Marie dans ses bras.

« Heureusement que tu es là. Nous nous comprenons. Je ne serai plus seule. Raconte-moi cette journée touristique si épuisante qu’elle t’a jetée sur ton lit. As-tu vu de beaux hommes qui t’ont fait oublier Pierre? »

Elles décident de partir à la découverte de cette région qui leur rappelle leur île. Elles veulent voir ce viaduc construit par Eiffel. Elles embarquent sur la vedette qui parcourt les gorges de la Truyère et vont jusqu’au cirque de Mallet au-dessus du vieux village englouti. Ces deux jeunes femmes seules intéressent quelques touristes à la recherche de compagnie galante qui se font renvoyer sans ménagement. Toutes deux passent une nuit calme à l’hôtel du Viaduc et repartent vers Paris. Il leur faut la journée entière pour rallier la capitale tellement elles profitent de tous les endroits qui leur sont signalés pour découvrir un site ou un monument. Elles choisissent un petit hôtel pour ne pas avoir d’explications à donner aux beaux-parents de Marie sur le stage raccourci. Curieusement cet hôtel est tenu par un Auvergnat qui décrit avec enthousiasme sa région dès qu’il apprend qu’elles en viennent. Un va et vient nocturne important leur laisse entendre que cet hôtel d’apparence familiale sur le Boulevard Beaumarchais doit offrir ses chambres à des prostituées par sa porte arrière. Lina se lance dans une violente diatribe sur l’esclavage toujours admis de ces pauvres femmes soumises aux volontés d’hommes qui les avilissent. Elle se rend compte que Marie s’est endormie et ne tarde pas à faire de même. Tôt le matin elles rendent visite à Monsieur Sakri. C’est un vieil homme. Il occupe un appartement modeste dans un petit immeuble de Clichy.« Si vous pouviez aider Keba à revenir! Cela fait onze ans qu’il est parti là-bas. Il n’avait pas vingt ans. Il disait que c’était son pays et que la France n’avait pas su nous recevoir. Je suis harki. Je me suis battu contre les rebelles avec l’armée française, comme je l’avais fait dix ans plus tôt pour libérer l’Europe des Nazis. Je ne pouvais pas faire autrement. Qui avait raison? Quand on voit ce qu’ils font de mon pays, tous ces assassins et ces profiteurs, on n’aurait pas dû partir. Keba avait honte. Il disait qu’il était un fils de traître. Il a choisi d’aller là-bas alors qu’il parlait à peine l’arabe. Il a fait trois ans d’armée. Il m’a un peu écrit au début. Il a cherché du travail. Il a pris tout ce qu’on lui proposait, mais il y a tellement de chômeurs... Il a réussi à rentrer comme touriste. Touriste dans son pays! Là où vit son père! Il aurait fallu qu’il trouve du travail pour avoir une carte de séjour. Il a dû repartir. Depuis il attend. Je vais mourir sans le revoir.

« Est-ce vraiment votre fils? » Demande Marie.Le vieil homme les regarde.

« Bien sûr que c’est mon fils. Tout est en règle. On l’a déclaré à la Mairie. ».

Il s’inquiète soudain : « Mais qui êtes-vous? » « Nous avons été abandonnées il y a trente ans, juste après notre naissance » dit Lina doucement. « Nous savons qu’un garçon, lui aussi, avait été confié par ses parents à une association. Nous aurions aimé le revoir... »

L’homme ouvre un tiroir et en tire une lettre:

« Est-ce que vous m’aiderez à le faire revenir? »

« Oui. » Répondent-elles ensemble.

« Il ne risque rien de plus grave que ce qu’il subit en ce moment. Je vais tout vous dire. J’avais connu là-bas, en Algérie, un jeune médecin qui faisait son service militaire. Nous sommes rentrés en France en même temps à la fin de la guerre. Il m’a aidé. Au début on était dans des camps. J’avais dû partir en laissant ma femme et mes cinq enfants. Et...

 

 


Il se tait. Ses yeux se brouillent. La main qui tient la lettre se met à trembler.

« Ils les ont tués. Je l’ai appris plus tard. J’ai voulu repartir pour les venger. Une femme! Des enfants! Ils n’avaient fait de mal à personne. Les terroristes voulaient se venger de moi, effacer mon sang de cette terre. J’ai tenté de mourir. Le Docteur Rémi m’a aidé. Ma femme aussi. Celle-là m’avait suivi. Elle était plus jeune que l’autre, mais elle ne pouvait pas avoir d’enfant. Un jour le docteur est venu en portant un bébé. Il nous a dit: « si vous voulez cet enfant, il est à vous. Il n’a pas un mois. Vous pouvez le déclarer comme s’il était né ici. Je témoignerai s’il le faut ». Voilà comment Keba m’a sauvé la vie. C’est ce que je dis dans cette lettre qu’il aura un jour. Ma femme me l’a fait promettre avant de mourir. Elle n’a pas pu résister à son départ. Elle l’a aimé comme aucune vraie mère n’aurait pu le faire. Pour moi il était autant que les cinq autres. Il a fallu qu’il parte! S’il vous plaît! Aidez-moi à le faire revenir. Il est si malheureux. Je veux le voir une fois encore. »

« Nous allons tout tenter » dit Marie « nous reviendrons vous voir demain. »

Elles emportent l’adresse de Keba et un numéro de téléphone où on peut lui laisser des messages.

« C’est bien lui » dit Lina « il faut le ramener. Nous devons trouver une solution. Il est français. »

« Ce docteur Rémi doit pouvoir nous aider. Nous aurions dû demander à Monsieur Sakri où nous pouvons le joindre. »

« Téléphonons-lui. »

Elles décident de se rendre chez le docteur Rémi Kaufman.

Docteur Kaufman - Consultations de seize à dix-huit heures - indique la plaque


« Nous pouvons l’interroger par téléphone » dit Lina.

« Non. Il faut le rencontrer par surprise. Il ne pourra pas nous éconduire. Nous verrons bien s’il ment. »

« Pourquoi le ferait-il? »

« Il était sans doute l’ami de celui qui nous a enlevés, celui qui m’a toujours menti. »

Elles marchent dans Paris en échafaudant les projets les plus fous pour libérer Keba.

Á dix-sept heures elles entrent dans la salle d’attente où patientent trois personnes.

La clientèle assez mêlée fait plutôt partie de ce qu’elles appellent en chuchotant: les Français moyens. La salle d’attente est propre mais sans recherche. La lecture offerte est assez récente pour attester de l’intérêt porté à ceux qui perdent leur temps ici.

C’est le médecin qui vient chercher ses patients. A chacun de ses passages il regarde ces deux femmes qu’il ne connaît pas.

Au moment où il leur dit d’entrer, elles insistent pour laisser passer une dame d’un certain âge accompagnant un enfant:

« Nous avons le temps. Nous pouvons bavarder un peu. Le petit s’impatiente... »


« C’est à vous mesdames... » dit le médecin en s’adressant à ses dernières clientes « Je ne sais qui est la première... »

« Nous sommes ensemble » dit Marie.

Il les invite à s’asseoir.

« De quoi s’agit-il? »

« Nous venons de la Réunion. J’ai été élevée par le docteur Jean Pourchet. »

« Jean! Il est... Pardonnez-moi. Jacques et lui... Vous connaissez Jacques bien sûr. Jacques et lui étaient mes meilleurs amis. Nous avons fait nos études ensemble. Nous étions inséparables. Deux années de cette sale guerre nous ont volé une partie de notre enthousiasme. Ils ont dû vous en parler. »

« Non. Jamais. Ils n’en parlaient pas. »

« Vous n’êtes pas venues pour entendre mes histoires d’ancien combattant. Je suppose aussi que vous n’êtes pas malades. Vous auriez dû me téléphoner. Je vous aurais reçues chez moi. J’ai fini mes consultations. Nous pouvons y aller. »

« S’il vous plaît, restons ici. Nous avons besoin de quelques renseignements.

Nous avons rencontré ce matin Monsieur Sakri. Il nous a dit que vous lui aviez confié Keba. Nous devons en savoir plus pour l’aider.

« Je ne sais pas d’où il vient. C’est si loin... »

« Ne vous donnez pas la peine de mentir. Nous savons d’où il vient. »

« Et bien pas moi. Et mentir n’est pas ma spécialité. Je m’autorise à ne pas toujours dire ce que je sais, mais mentir, non. Jamais. »

« Excusez-moi. Je ne voulais pas vous blesser. Je suis si mal à l’aise que j’en deviens agressive. Je vais vous dire ce que nous savons. Á la mort de mon père, enfin de Jean, j’ai trouvé une lettre dans son coffre. Il me disait que j’étais l’un des quatre enfants - tous jumeaux - qu’il avait un jour enlevés à leurs familles. Il avait prétexté le danger qu’il y avait à les laisser ensemble. Nous sommes nés à Mafate. C’est un cirque sans route ni chemin où vivaient alors des gens coupés du monde. Lina est l’une de ceux qui sont restés. Nous venons de rencontrer sa soeur Louise. Keba est l’un des quatre. Le dernier est un Noir. Un cafre comme on dit chez nous. Jean avait décidé de me garder. J’étais la Chinoise. C’était peut-être parce qu’il connaissait alors une Chinoise qu’il a épousée ensuite et que j’ai toujours cru être ma mère. Il semble que vous soyez celui qui l’a aidé à placer les autres. »

L’homme s’est enfoncé dans son fauteuil. « Comment aurais-je pu?...Il m’avait dit que les petits venaient de Madagascar… qu’ils étaient des orphelins en danger... nous avions créé une sorte de service pour les pays en difficulté... Médecins sans frontières avant l’heure… nous intervenions de ci de là, sans organisation. Nous étions enthousiastes et maladroits. Jacques était-il au courant? »

« Non. Il ne le sait toujours pas. Je lui ai simplement appris que je n’étais pas la fille de Jean et que j’avais retrouvé ma famille. »

Lina intervient:

« Nous voulons aider Keba. Pour l’instant c’est la seule chose qui compte. Ensuite nous chercherons le quatrième. »

« C’est facile. Il s’appelle Alioune. Alioune Diouf. Son père, infirmier d’origine camerounaise travaillait avec nous. Quand il a vu arriver les bébés il a voulu garder le plus sombre. Il lui a donné son nom. Personne n’en sait rien. Il a été élevé comme leurs deux autres enfants. Ils en sont très fiers. Il a été un bon sportif. Il est maintenant acteur professionnel. Croyez-vous que la vérité leur apportera autre chose que du malheur? »

« Nous ne lui dirons rien s’il est heureux ainsi. » Dit Lina.

« Je vous présenterai comme des filles d’ami et je lui dirai que vous voulez créer une troupe théâtrale. Il ne vous lâchera plus tellement il est désireux de faire partager sa passion. Je découvre que je peux être un menteur, mais seulement pour de petites choses et pour protéger les autres. »

« Et Keba? » Demande Lina.

« J’ai tout essayé. Je suis allé le voir là-bas. C’est une forte tête qui n’accepte pas de se taire. Il doit toujours affronter ce qui lui semble injuste: les abus de pouvoir, les islamistes, la corruption... Dans ce pays sa vie est vraiment difficile. Mais je réussirai à le ramener ».

Il se lève et propose : « si vous êtes libres ce soir je vous invite. Après le repas nous irons voir Alioune et sa troupe. »

Il entraîne les jeunes femmes et leur présente un Paris qu’elles ne soupçonnaient pas. Elles lui disent leur vie.

Marie découvre un Jean qu’elle ignorait. Rémi lui dit leur volonté de sauver le monde et leur désespoir après le drame algérien. Le geste fou prend un autre sens. Il ne s’agissait plus d’une expérience

« Il voulait sans doute prouver combien les hommes se ressemblent et que leur couleur, pas plus que leur hérédité ou l’histoire de leurs ancêtres n’a d’importance. » dit Kaufman « seule compte leur vie, ce qu’ils apprennent de leurs proches, ce qu’ils font ou subissent. Chaque culture est unique. Chaque individu a sa vie propre.

Jean vivait hors du monde. Il voulait sûrement aussi aider ces enfants à vivre mieux. Cet acte est celui d’un fou ou d’un désespéré. Il voulait témoigner pour que cessent les guerres et les affrontements ethniques. Il pensait apporter la preuve que chaque homme n’appartient qu’à lui-même.

Il a tellement dû regretter cette folie. »

Marie pleure en l’écoutant. Elle retrouve son père. Elle dit son enfance débordant d’amour. Rémi vient de lui rendre l’image de ce père qu’elle a tant admiré.

« Il ne t’a pas donné la vie comme disent ceux qui se sentent propriétaires d’un petit homme venu un jour par hasard de la rencontre d’un spermatozoïde oublié et d’un ovule distrait. C’était un homme généreux. Il a dû t’apporter l’esprit critique et la soif d’indépendance qu’il aurait voulus pour tous les hommes. »

« Mais ma mère n’était pas non plus ma vraie mère. Celle qui m’a mise au monde a choisi de garder ma soeur et de m’abandonner moi. Pourquoi? Toi qui as tant vu de naissances de bébés dis-moi pourquoi? Pourquoi moi? Pourquoi elle? J’ai besoin de comprendre. Pourquoi la louve ou la renarde transportant ses petits vers une cachette plus sûre va d’abord prendre celui-là plutôt qu’un autre? Choisit-elle le plus faible? Emporte-t-elle le plus fort qui a plus de chances de vivre? Agit-elle au hasard?

L’amour maternel est-il une invention sans fondement?

Ma mère m’a aimée. Est-ce qu’on peut aimer plus? Je ne saurai jamais ce qu’est l’amour d’une vraie mère. »

« Il y en a autant de formes d’amour maternel que de mères et d’enfants. Une femme se comportera différemment avec son premier et avec les suivants. Les enfants forment leurs parents. Le premier fait mère une jeune fille qui se transformera encore en élevant le deuxième, ce qui lui permettra de construire autrement le troisième. Elle aura changé d’environnement et d’amis. Elle aura vieilli. J’en vois tant que leurs enfants gênent pour conduire leur vie de femme comme elles disent. Je pense alors à Keba et Alioune qui ont reçu tant d’amour de ces femmes qui n’étaient pas leurs mères. Elles ont eu peur pour eux. Elles en ont été fières. Qu’aurait changé la grossesse? Bien sûr nous ne le saurons jamais. »

« Tu as eu tellement de chance. » Dit Lina. « Tu as reçu tout ce qu’un enfant peut désirer. Beaucoup plus que moi, que Luce ou Axel. Tu dois accepter ta vie et reconnaître comme parents ceux qui t’ont voulue et aimée comme d’autres reconnaissent un enfant. »

« Merci. » Dit Marie en les embrassant tous les deux. « J’aiderai Luce et les petits comme les autres. Je le leur dois pour Jean. Allons au théâtre maintenant. »

Elles disent à Rémi comment vit le jumeau d’Alioune. Ils conviennent de ne pas en parler.

« Te rends-tu compte » demande Lina « de la chance qu’il a eue? Artiste! Un homme sans mafate. Un créateur. Chaque jour dans une autre ville. Chaque soirée différente. Il ne connaît ni habitudes ni remparts. Voilà un métier d’homme libre! »

La salle se remplit lentement.

Les trois coups sont frappés. Le rideau en s’ouvrant découvre une cuisine. Une voix forte en coulisse précède un grand noir qui bondit en scène le torse nu et luisant.

Elles l’auraient reconnu même si Rémi n’avait chuchoté: « C’est Alioune ».

Il ressemble moins à Axel que Louise ne reflète Lina, mais il est sûr qu’ils sont frères.

Plus intéressées par l’acteur que par l’intrigue ou les autres personnages elles ne le quittent pas des yeux. Il a le rôle principal. Son rire, sa taille, sa manière d’être et de se déplacer attirent les regards et laissent ses partenaires en retrait.

Après deux rappels tous trois rejoignent les acteurs dans les loges.

« Tiens! Toubib! Tu es revenu ! Il fallait que tu t’ennuies. Tu as vu? Deux rappels! Et nous sommes jeudi. C’est pas le meilleur jour.

Je crois que je m’améliore. Dis-moi que tu m’as trouvé meilleur? Je sens mieux mon personnage.

Nous partons en tournée. Quand nous aurons joué la pièce une centaine de fois nous approcherons la perfection. Tu reviendras nous voir. Tu pourras comparer... »

« Stop! » Crie Rémi. « Repose un peu ta voix et regarde qui je t’amène. »

« Crois-tu que je ne les avais pas vues? Tu sais quel plaisir tu me fais en venant me voir jouer, mais là! Chapeau! Doc tu es formidable. Mesdemoiselles je regrette de ne pouvoir vous faire asseoir. Je suis à vous dans cinq minutes. Le temps d’enlever tout ce noir qui assombrit ma peau. » Il part d’un grand rire qui fait trembler les vitres.

« Celle-là c’est Marie. » Dit Rémi qui profite du moment où il reprend son souffle. « Et celle-là Lina. » Elles font aussi du théâtre. Mais en amateur. Elles sont à Paris pour voir des spectacles. J’ai bien connu le père de Marie lorsque nous partagions notre folle jeunesse avec ton père.

« Le sort vous a gâtées. » Dit Alioune. « Vous rencontrez tout de suite les meilleurs. Ne cherchez pas ailleurs. Je vous apprendrai tout. Une fois de plus l’Afrique donnera son savoir à l’Asie et à l’Europe. »

Il pousse à nouveau son grand rire.

« Oui. Je suis raciste. Je ne classe les gens qu’en fonction de la couleur de leur peau. Viennent ensuite la taille et le poids. Je suis sûr d’être parmi les hommes les plus importants: je suis sombre, plutôt grand et de plus en plus lourd. Voilà. Je suis à vous jusqu’à demain soir pour la reprise du spectacle. Parce que le théâtre passe avant tout. Je suis tout à lui. En dehors des séances j’offre mon corps à mes admiratrices. »

Il les embrasse fougueusement et les entraîne dans un labyrinthe étroit et sombre qui les mène à la sortie des artistes. Ils retrouvent la troupe dans un café voisin où Alioune présente:

« Mes nouvelles fiancées et mon médecin personnel que vous connaissez déjà. Voici Lina et Marie. Des artistes encore amateurs qui vont progresser à notre contact et devenir meilleures que les autres professionnels qui tentent de se produire ailleurs. »

Hors de la scène il est encore plus le leader du groupe. Il déclenche les rires et obtient les silences. Il est conteur autant qu’animateur.

Chacun lui rappelle une farce, une salle, un hôtel. Et il raconte leurs aventures aux quatre coins de la France. Il est la référence et le coeur de la troupe.

Lina et Marie profitent des premiers départs pour s’échapper après avoir promis d’être au théâtre le lendemain après-midi.

« Comment le trouvez-vous? » Demande Rémi en se laissant tomber sur le siège de sa voiture « plutôt bien dans sa peau et heureux de vivre n’est-ce pas? Pour un pauvre petit abandonné c’est plutôt réussi non? »

« Si tu connaissais son jumeau » dit Marie « tu saurais à quel point tu dis vrai. Pour lui et moi, la folie de mon père a été profitable. Pour Louise aussi peut-être. Il reste à sauver La »

« Dès demain je reprends mes démarches. Avouez que notre Africain est extraordinaire. S’il apprenait d’où il vient il perdrait une part de lui-même. Il ne faut pas l’abîmer. Dormez bien et à demain. »

« Je suis épuisée. » Dit Lina en s’effondrant sur son lit. « Te rends-tu compte que j’ai vu autant de gens et de lieux nouveaux au cours de ces quelques jours que pendant tout le reste de ma vie? »

« Et ce n’est pas fini ma belle » répond Marie depuis la douche « nous ne sommes pas au bout de nos recherches. »

« C’est assez pour ce soir. Je suis si heureuse d’avoir trouvé un milieu dégagé des habitudes. Ces gens qui vont de ville en ville pour qui chaque jour est nouveau ont réussi à ôter les barrières. Leur mafate c’est le monde. La vie d’artiste est la plus riche et la plus ouverte. »

« Je vais dormir. Si tu veux bien continuer à rêver à voix basse, ma nuit sera parfaite. Tu peux aussi fermer les yeux. Demain nous les retrouverons. »

Malgré leur décision de s’attarder au lit, elles sont très tôt dans les rues, ne voulant rien perdre de ces journées parisiennes.

On prend Marie pour une Japonaise. Elles entendent souvent des plaisanteries douteuses sur ses yeux bridés et son teint. Lina est choquée. Sur leur île on plaisante les « Lorsque » ou les « Malbars » mais dans tous les groupes et tous les lieux on se rencontre et on partage ensemble les divers moments de la vie sans heurt.

Elles se rendent au théâtre où la troupe répète une dernière fois. Dès demain commence leur errance.

Alioune les conduit à sa loge:

« Regardez les préparatifs, vous apprendrez bien plus derrière le décor. D’abord le maquillage qui doit être parfait parce qu’il a été conçu pour mon personnage mais aussi parce que la moindre nouveauté perturberait mes partenaires. Nous avons un métier fait de rigueur et de discipline. La facilité vient après. Loin derrière le travail. »

Le metteur en scène précise encore des gestes, des attitudes et des intonations. Elles découvrent que les mimiques improvisées, les déplacements spontanés sont en fait minutieusement orchestrés. Tout est prévu pour obtenir un effet, s’enchaîner avec un geste, introduire une réplique. C’est une mécanique de précision où tout doit être réglé à la seconde. Les acteurs exécutent ce qui leur est demandé, corrigeant, précisant, recommençant encore.

« Vous voyez quelle somme de travail impose ce métier. » Dit Alioune. « J’ai retrouvé là le rituel de ma culture africaine. Mes racines et mon histoire me permettent d’aller plus loin que mes amis européens. Le sens des danses camerounaises m’est apparu la première fois où mon père nous a conduits là-bas, mes frères et moi. J’ai regardé longuement avant d’oser participer. Chaque peinture a sa raison d’être, chaque mouvement a un sens. Á chacun de mes voyages j’apprenais un peu plus. C’est ce qui me permet d’exprimer mieux que d’autres ce que je veux transmettre. Cette histoire de mon peuple, si bien ancrée en moi au fil des générations, m’a permis d’être l’acteur que je suis devenu. Mon besoin de communiquer, le rythme de mes déplacements, jusqu’à mes mimiques, tout ça je le dois à l’Afrique.

Ici chaque chose a sa place. Ma malle est toujours rigoureusement rangée. Jamais je ne mettrai ma trousse à maquillage à la place de mon peignoir ou de mon porte-bonheur. Les artistes sont toujours superstitieux, mais moi, l’Africain, je suis encore plus attaché aux signes et aux codes. »

« Mais les salles sont différentes, les loges ne sont jamais les mêmes, le public réagit toujours autrement. » Dit Marie.

« C’est pour ça que nous devons recréer notre cadre. Chaque objet reprend sa place. Nous ne voyons pas la scène puisque nous sommes dans notre décor. La salle est dans la pénombre, masquée par les projecteurs. Quant au public il réagit en fonction de notre jeu. Il est obligé de suivre. On ne rit pas n’importe où, on ne pleure pas sans raison. »

La troupe se regroupe dans le bar où Rémi les rejoint. Chacun retrouve sa place. Alioune les entraîne dans ses récits et ses rires. Marie et Lina sont acceptées. La famille du spectacle se referme pour affronter le monde.

« Nous allons rentrer tôt. Il faut prendre le rythme » dit Alioune. « Nous nous couchons sans tarder après le repas suivant notre spectacle. Nous devons repartir dans la matinée pour rejoindre la ville qui nous attend. C’est ainsi pendant deux mois. Après quoi nous mettrons au point une nouvelle pièce. C’est ma vie. C’est formidable. Aucun métier n’est plus beau. Communier avec ses partenaires, faire passer nos émotions au public, ne jamais être au même endroit... On est loin de la vie terne du fonctionnaire. Je vous souhaite de réussir. Nous nous retrouverons peut-être le temps d’une tournée. » Ils s’embrassent. Les deux amies le regardent partir. Alors que Rémi les raccompagne, c’est Marie qui parle la première:

« Il est heureux. Il aime son métier. Il a une famille. Il a même une histoire. Que serait-il devenu en restant à Mafate? On vérifie souvent que des jumeaux élevés dans un même milieu se ressemblent beaucoup, mènent la même vie, vont au même rythme. Il serait donc un autre Axel. Un oisif alcoolique proche de la vie animale. Il est mieux là. La folie de Jean lui a été profitable. »

« Il aime ce qu’il fait » dit Rémi « je l’ai toujours vu s’enthousiasmer. Il a vécu pour le sport jusqu’au jour où un accident l’a obligé à stopper. Il s’entraînait régulièrement. Il était toujours avec ses copains. Á peine convalescent il s’est jeté dans son métier. Il était éducateur. Il s’occupait d’adolescents en difficulté. Il les ramenait chez lui. Il leur donnait ses vêtements. Il voulait changer la société qui brisait ces enfants. Le théâtre est venu à travers eux. Il a fait un premier stage pour leur apprendre à jouer. Cette nouvelle activité s’est transformée en passion. »

« Le plus Mafatais c’est lui » jette Lina.

« Que dis-tu? »

« Le vrai Mafatais c’est lui. L’homme libre que j’espérais avoir rencontré, celui qui avait rompu ses chaînes et brisé ses barrières, le seul humain débarrassé du tissu de ses habitudes... »

« Il vous a vexée en s’en prenant aux fonctionnaires » dit Rémi. « Il faut lui pardonner. C’est une expression si courante, il ne pensait pas à vous... »

« Non » reprend Lina « il ne s’agit pas de ça. C’est un jeu avec Marie. Nous sommes nées dans un trou entouré de falaises verticales de mille mètres de haut, au milieu d’une petite île perdue dans l’immense océan Indien. Ce cirque a été peuplé par des esclaves en fuite, des petits blancs chassés par la misère, quelques Indiens et Chinois à l’histoire tout aussi difficile. Un certain nombre en sont sortis pour affronter le monde, les autres s’y sont terrés. Pour nous c’est devenu un qualificatif synonyme d’enfermement et d’exclusion. J’avais cru reconnaître en Alioune un démafaté. Comme il est tout le contraire c’est qu’il n’en existe pas. »

« Vous êtes trop excessives. Pensez qu’il affronte chaque jour un nouveau public dans une autre ville. Il vit en nomade. Il rencontre des inconnus... »

« Il a dit lui-même combien ils vivent enfermés sur leur groupe » dit Marie convaincue par son amie « seul comptent le cocon de leur décor et la prison de leur texte. Même la chambre d’hôtel est transformée par les objets familiers qui marquent leur territoire. Chaque geste qu’il fait est voulu par un autre. Chacune de ses inflexions de voix lui a été imposée. Le moindre mouvement de sourcil est une décision du metteur en scène. L’acteur n’est donc qu’un robot créé par un auteur et manipulé par un réalisateur. Et il méprise la vie banale du fonctionnaire ! S’il connaissait la mienne ! »

« Il vous a vexées toutes les deux. »

« Non » dit Lina « sûrement pas vexées mais déçues oui. »

Marie intervient : « je voudrais le voir devant trente adolescents libérés des murs et des autorités du collège qui déboulent sur un terrain de sport. J’ai prévu une séance de lancers mais une collègue d’un autre établissement occupe les aires. Nous nous rabattons donc sur la piste pour des courses.

- Je n’ai pas de chaussures.

- On devait faire des lancers.

Il faut désamorcer la révolte, organiser les groupes de niveau, persuader les fatigués, freiner les impulsifs, et... un vrai travail répétitif de fonctionnaire. »

« Tu es une spécialiste » dit Lina «  moi l’instit. polyvalente je vole du calcul à la géographie et de la musique au hand-ball... Comme Alioune je fais mon cinéma pour intéresser mon public. Sans metteur en scène ni partenaires. Mes spectateurs n’ont pas payé pour écouter sagement et je dois leur faire oublier les violences familiales ou les maux d’estomac. Chacun est unique, chaque moment imprévisible. Je ne suis qu’une fonctionnaire, lui est un artiste créateur. »

« Bon! Ça va. » Dit Rémi. « Vous avez assassiné ce pauvre garçon. Je suis bien sûr d’accord avec vous même si je nuance un peu plus mon jugement. Pensez à l’acteur de cinéma qu’on filme dix ou vingt fois dans la même scène. Un monteur choisira les bons morceaux du puzzle qu’il assemblera dans son laboratoire. Cet acteur-là n’est qu’une pâte à modeler façonnée pour les besoins de l’industrie du cinéma. Mais l’acteur de théâtre vit chaque jour une situation différente devant un public qui le conduit à s’adapter.»

« Est-ce que je dois exécuter le musicien? » demande Marie en riant « qu’il soit chanteur ou pianiste il doit répéter inlassablement pour atteindre la perfection qu’il reproduira sans le moindre changement. »

« Si on pense que les techniques modernes permettent de modifier les sons et qu’un disque est constitué comme un film, de collage de fragments choisis, il ne reste alors plus rien. » Dit Rémi.

« Il reste les danseurs » dit Lina « je veux aussi parler d’eux : dans un corps de ballet chacun doit se fondre comme les poissons dans leur banc ou les oies dans leur formation en vol. »

« Heureusement vous voilà chez vous mesdames» dit le médecin en riant « est-ce que je vous vois demain? Nous pourrons poursuivre ce sévère étiquetage mafatesque des activités programmées. »

« Je rejoins mes enfants. Nous allons repartir. Nous t’appellerons avant de nous envoler. Il faut aider La »

Le matin elles retournent chez le vieux Sakri. Il les accueille avec joie.

« Soyez les bienvenues. Vous allez sauver mon fils. Je vous remercie. Il a bien assez souffert. Moi je ne suis pas à plaindre. Je n’ai pas toujours fait les bons choix mais il faut le sauver. »

« Le docteur Rémi s’en occupe avec nous » dit Lina « il va le faire revenir. Nous lui trouverons du travail. Je vous assure qu’il ne partira plus. »

« Je le lui ai dit » reprend le vieil homme « mais il ne me croit plus. Je lui ai si souvent annoncé la fin de son cauchemar. Je lui ai envoyé la lettre. J’ai voulu qu’il sache que je ne suis pas son père. J’aurais dû le lui dire plus tôt. Il ne serait pas parti puisque mon honneur ne le concernait pas. J’ai pensé à tout ça depuis votre passage. Je lui ai donné plus d’amour et de temps qu’à tous mes autres petits qu’ils ont tués là-bas. Ils étaient de ma chair et n’ont reçu de moi qu’un toit et de la nourriture. La m’a rendu la vie. J’ai travaillé pour lui. Je l’ai regardé grandir. Je souffrais de ses maladies. Je riais de ses joies. N’ayant besoin de rien pour moi je lui donnais tout. Il a pratiqué tous les sports. Il a vu tous les spectacles. Sa chambre est pleine de livres. Je voulais son bonheur et je l’ai laissé se perdre. Un vrai père aurait su le défendre mieux que moi. C’est mon fils. Aidez-le. »

Elles regardent avec lui les photos de l’enfant et de l’adolescent. C’est vrai qu’il a l’air d’un Malbar pour leurs yeux de créoles habituées à vivre avec eux.

« Il est beau » dit Sakri « qu’il soit Indien ou Kabyle importe peu, pour les blancs, du moment qu’on voit une différence, on est un Bougnoule. »

« Depuis le temps qu’on fait des guerres et du commerce on a tous des chances d’être métis » dit Lina.

Une photo montre le jeune homme dans la rue avec une femme que Sakri présente comme sa mère.

« C’est quand il est venu et qu’il croyait rester. Elle était si heureuse de l’avoir retrouvé. Son deuxième départ l’a tuée. Rien ne l’intéressait. Il était l’enfant qu’elle n’avait pas eu ». Il ajoute : « vous pouvez garder cette photo Je l’ai fait agrandir. » L’agrandissement posé sur le buffet rend la mère et le fils un peu plus flous mais on voit bien le sourire qu’ils échangent.

 

 


Lina met la photo dans sa poche. Elles emmènent le vieil homme dans un restaurant voisin. Beaucoup de Maghrébins circulent dans la rue.

« J’aurais dû l’emmener dans une ville de province » dit Sakri « il aurait vécu avec des gens différents. Ici ils ont tous la même culture comme on dit. Il y a des Marocains, des Algériens, des Saoudiens, des sunnites et des chiites, mais aussi des athées, des commerçants, des ouvriers, des oisifs, des jeunes, des vieux, des bien portants et des malades, toutes sortes d’êtres humains avec leurs différences. Mais, pour l’extérieur, nous sommes simplement des Arabes. »

« On n’ose plus prononcer le mot race depuis que les scientifiques ont démontré que ce terme n’avait pas de sens » dit Lina « alors on parle de communauté ou d’identité culturelle. Ce sont les nouveaux termes employés par les racistes. »

« Qu’y a-t-il de commun entre un riche chirurgien athée et un ouvrier islamiste? » interroge Marie « il est certain que le premier est plus proche de ses confrères que du pauvre né dans le même pays que lui. Des deux on dit « c’est un Musulman ». Comme si ce terme résumait tout.

J’avais du mal à me prononcer pour ou contre ceux qui revendiquent l’identité culturelle réunionnaise, j’en vois ici les dangers. C’est une manipulation qui vise à rassembler des gens ayant des habitudes communes pour mieux exclure ceux qui sont nés ailleurs. Au lieu de leur donner les moyens de s’ouvrir et d’aller vers les autres on les enferme et on les appauvrit. L’identité culturelle ne peut s’appliquer qu’en réduisant les éléments qui la constituent de façon à les rendre communs. Il reste la cuisine ou quelques rythmes. Et encore, les habitudes culinaires sont tellement variées et la musique si différente d’une personne à l’autre...

Chacun est unique avec son identité culturelle propre. Il ne reste que l’accident qui fait naître ici ou là. La bête n’est pas morte. Ceux qui la renforcent sous la nouvelle forme de cette pseudo identité se laissent entraîner par les manipulateurs. Tu vois Lina, tu dis apprendre beaucoup de ce voyage, mais tu n’es pas la seule. »

Les deux jeunes femmes embrassent le vieil homme qu’elles rendent à sa solitude, lui promettant encore de ramener La Elles vont rejoindre les enfants de Marie. Les deux petits sautent dans les bras de leur mère. « Ils étaient impatients de te revoir » dit la grand-mère « ils ont profité de tout mais demandaient de plus en plus souvent leur maman. Ce séjour leur aura fait du bien. Á nous aussi qui avons retrouvé un rythme plus intense. »

« Je les aurais bien gardés un peu plus » dit le grand-père.

« Bien sûr » dit sa femme « tu ne les retrouvais que pour les repas et les promenades ». Elle se tourne vers Marie : « tu peux nous les confier à nouveau, ils sont très gentils. »

« Ils vont grandir» dit Marie. « Ils seront plus sages et plus autonomes. Ils auront besoin de vous pour connaître tout ce qu’ils ne peuvent voir sur notre île. »

Les enfants sont intarissables. Chacun veut être le premier à dire tout ce qu’ils ont découvert et qu’elle doit partager. Comme elle ne peut écouter les deux à la fois, ils passent de ses genoux à ceux de Lina qu’ils ont adoptée.

Rémi est à l’aéroport. Marie le présente à ses beaux-parents qui l’accaparent aussitôt. Il dit à Lina: « La a votre adresse. Il vous écrira. Je pense le faire revenir bientôt. Aidez Marie à revenir vers son père. Jean était quelqu’un de bien. Il l’a sans doute trop aimée si cet adverbe a un sens quand il s’agit d’amour. Il aurait dû lui parler plus tôt, mais c’était difficile... »

Pierre et Jacques attendent à Gillot. Tous les six se serrent dans la voiture. Marie peut raconter à son mari les temps forts du voyage pendant que les enfants jouent à l’arrière avec Jacques et Lina.

Cathy a préparé un repas de fête. Les enfants vont vite se coucher pour une sieste inhabituelle qu’ils acceptent sans rechigner.

Les deux jeunes femmes parlent de Rémi, de Louise et du vieux Sakri. Elles se moquent d’Alioune et content les malheurs de Keba. Jacques a été informé par Pierre de l’histoire des jumeaux.

« Je suis un peu déçue.» dit Lina « retrouver une soeur si semblable et... je ne sais pas ce que j’aurais voulu... »

« Elles se ressemblent beaucoup » confirme Marie « ce sont bien deux jumelles homozygotes comme vous dites. Tellement pareilles et tellement différentes. Elles ont sans doute des traits de caractère communs et des capacités semblables mais leur éducation dans des mondes si éloignés les a atténués. »

« Je suis heureuse de savoir qu’elle existe et vraiment peinée de n’avoir rien à lui dire. Nos valeurs sont si différentes. Elle ne rêve que de terrains agrandis et de profit. Seul compte le travail. Elle n’a pas de temps à donner à ses enfants. Entre l’oisiveté de Mafate et la frénésie productrice il doit bien exister une autre forme de vie? » murmure Lina.

« Elle viendra vous voir » dit Jacques « vous apprendrez à vous connaître. »

« Elle ne veut pas venir. Elle n’a pas le temps. Le travail l’en empêche. Je lui écrirai. J’essaierai d’obtenir qu’elle m’envoie les enfants. Ils sont aussi coupés du monde que je l’étais à leur âge. Peut-être même plus parce qu’ils n’ont pas de camarades avec qui jouer. »

« Et le père? » demande Pierre à son épouse.

« C’est un ivrogne sale et grossier. Ils vivent dans un intérieur comme les montrent les livres d’histoire traitant du Moyen Áge, avec une télé et un réfrigérateur en plus. L’étable est équipée pour la traite et l’enlèvement automatique du fumier. Le tracteur est du dernier modèle pour produire encore plus. Louise ne m’a parlé que de rendement laitier ou de capacité d’ensilage. C’est comme s’ils ne pensaient pas, comme s’ils ne s’étaient jamais aimés, comme si leurs enfants n’étaient que de futurs ouvriers qui les aideraient bientôt. Ils sont esclaves de leur terre. Une éducation peut enchaîner aussi bien que des fers. Ses convictions religieuses sont proches des croyances d’ici : quelques saints protecteurs, un malin dangereux et d’autres superstitions. On retrouve l’absence de culture des pauvres paysans déportés sur notre île il y a deux ou trois siècles. »

« C’est vrai » dit Jacques « qu’il est assez facile de relever une identité entre des gens ou des communautés peu évolués. Leurs coutumes et pratiques sont assez simples pour être rapprochées. Moins on a de connaissances et plus on est aisément classé. La culture commune aux Mafatais se détermine mieux que celle des New Yorkais. Pour que le racisme s’y retrouve il ne faut pas trop de critères. Les politiciens et les chercheurs de racines ne retiennent que quelques valeurs et de rares habitudes qu’ils nomment coutumes. Ils sont trop heureux de classer ces groupes de même « identité culturelle ». Il ne s’agit que de séparer les gens pour mieux les contrôler en les opposant. »

« Je crois entendre Rémi et Jean » dit Marie oubliant qu’elle tenait les mêmes propos peu avant son retour « vous êtes bien les défenseurs des mêmes idées fixes. »

« Nous nous étions choisis. La guerre nous a encore rapprochés. Nous avons fait le même métier... »

« Il sera intéressant de faire une étude à partir des jumeaux » dit Pierre « elle prouverait sans doute combien les différences sont apportées par l’éducation et l’histoire individuelle. N’importe quel enfant, quelles que soient sa couleur et la vie de ses ancêtres, sera plus proche de ceux qui l’entourent et vivent de la même manière que des membres de sa famille restés dans un autre monde. Chacun restant unique et incomparable pour l’essentiel. »

« Ce fut la folie de Jean » rappelle Jacques « il faudrait briser des vies et salir sa mémoire en rendant cette histoire publique. Et nous apporterions une preuve que seuls prendraient en compte les gens déjà informés. Dans une période troublée rien ne peut s’opposer à des nationalistes offrant un « Nous » comme prothèse aux « Moi » fragilisés par les difficultés d’insertion. Á cause d’eux naissent les sectes et les retours vers les racines. »

« Je comprends mieux ce qui animait mon père » dit Marie « et Pierre devient fou lui aussi qui propose de poursuivre cette expérience. J’ai choisi un malade qui ressemble à l’homme qui m’a élevée. »

 

 


Elle embrasse son mari pour atténuer la portée de ses mots.

« Nous ferons ce bilan tous ensemble» dit Lina « je veux dire tous les quatre avec ceux qui savent: Louise, La, Axel et Luce. »

« Heureusement que vous ne me comptez pas » dit Cathy « je ne comprends rien à vos histoires. Si vous voulez dire qu’il y a des braves gens partout et aussi des méchants nous n’avons pas besoin de vos études. Moi qui ne suis qu’une bête je sais bien que la couleur de la peau ne garantit pas plus la gentillesse que l’âge ne rend les imbéciles intelligents. Chacun conduit sa vie comme il l’entend du moment qu’il ne fait de tort à personne. »

Ils applaudissent cette formule sensée. Alors que Lina dit : « je vais rentrer chez moi avec le car. C’est bientôt la fin des vacances. Il serait temps que je prépare mon travail. »

« Tu vas prendre ma voiture. Nous viendrons avec Pierre et les enfants demain ou après-demain. Tu n’auras plus qu’à nous préparer un repas créole » dit Marie.

La vie reprend son cours avec les habitudes retrouvées et les urgences qui empêchent de penser.

Quand Marie et Pierre arrivent chez Lina avec les enfants tout est prêt depuis longtemps. « C’est la première fois que je reçois » dit Lina « j’étais tellement coupée du monde que personne n’entrait dans ma maison. »

« Attention les enfants! » dit Marie « ne dérangez rien. Vous êtes chez la fée Solitude. »

« Ne l’écoutez pas. Vous êtes ici chez vous. J’ai emprunté des jeux à mon école. Amusez-vous. Et vous les grands, maintenant que vous avez fini la visite, venez tester mon bar. Là aussi il faudra m’aider. »

« On dirait un musée créole » s’extasie Pierre « ça manque un peu de désordre pour avoir l’air vivant mais les enfants vont y remédier. Vous avez un intérieur superbe... »

« S’il vous plaît tous les deux, arrêtez les formules. Lina voici mon mari. Pierre, voici Lina l’amie dont je rêvais. Avec mes deux petits vous êtes ce que j’ai de plus cher au monde. Alors tutoyez vous, et... voilà qu’elle va pleurer celle-là. Arrête ou je m’y mets aussi. Jean m’a enlevé ma soeur quand j’étais un bébé. Il m’en donne une autre à sa mort. Elle m’attendait ici comme la Belle au Bois Dormant. Il lui reste à trouver le beau Prince qui la réveillera vraiment. »

« Ça, je n’y pense plus depuis longtemps. J’ai du mal à réaliser tout ce qui s’est passé. Ces journées en France... Louise là-bas... vous chez moi... merci Marie. Merci pour tout. »

« Si nous buvions pour fêter toutes ces choses émouvantes » dit Pierre « je n’ai rien apporté. Je refuse cette convention gênante des cadeaux avec rendu, ni plus coûteux pour ne pas vexer, ni trop banal pour ne pas mépriser... Tu as parlé de bar. »

« Jusqu’à hier je n’avais rien à offrir. Voilà du whisky, du porto, du champagne, du vin blanc, du vin rouge... Mais je n’y connais rien. Il faudra me conseiller pour ça aussi. J’ai choisi en fonction de la couleur des étiquettes ou de la forme des bouteilles. Je pense qu’il doit y avoir d’autres méthodes. »

« C’est comme pour les livres » répond Pierre « chacun devrait s’en tenir à ce qu’il aime. Oser affirmer que tel vin est supérieur à tel autre c’est aussi imbécile que la critique d’art. -Ce livre est sublime! Cette musique est nulle! Ce tableau ne vaut rien!- On paie des gens pour imposer leurs goûts personnels au troupeau qui se doit de les suivre. Et certains boivent toute leur vie des vins qu’ils n’aiment pas, écoutent des chanteurs qui leur déplaisent, achètent des toiles qu’ils ne peuvent regarder, alors que des créateurs restent méconnus et perdent le goût de leur activité parce que ceux qui se disent l’élite décrètent le Vrai et le Beau. Pour les vins c’est pareil. J’ai souvent fait des dégustations à l’aveugle pour vérifier que les prix et les renommées ne correspondent pas souvent au goût de la majorité. Choisis toi-même. Demande à tes amis ce qu’ils préfèrent. Moi j’aime découvrir. Les vins comme les gens. Il en existe tant de petits qui surpassent ceux que l’on appelle grands. Une étiquette ne garantit pas plus le plaisir qu’on aura à boire un vin qu’une décoration ou un titre ne font la valeur d’un homme. Pour les boissons c’est une garantie de contrôle. Pour les médailles c’est l’annonce de la vanité de celui qui les porte. Il a besoin d’afficher une valeur qu’il n’est pas sûr d’avoir vraiment. Le plus souvent elles masquent un vide... Le rire de Marie l’interrompt:

« Je l’entends rarement s’emballer ainsi. Ma chère Lina, je crois que Pierre se sent bien chez toi. »

« Bon. J’ai trop parlé. »

« Certainement pas » dit vivement Lina « tu dis ce que tu veux. J’ai tellement besoin de conseils, d’avis, ou simplement d’entendre quelqu’un s’exprimer librement. »

La soirée passe vite entre les échanges de souvenirs, les plaisanteries et les jeux des enfants.

Ce n’est qu’au moment de partir que Marie tire une lettre de sa poche:

« J’allais l’oublier. C’est une lettre de Keba. Est-ce que tu veux bien lui répondre? Je suis un peu bousculée en ce moment. »

Lina ferme le portail et les volets. Elle n’accepte toujours pas la nuit. Son enfance l’a trop persuadée des risques encourus par ceux qui affrontent l’obscurité. Elle ne craint plus le retour des morts vengeurs ni des esprits violents mais il lui reste les angoisses des traversées du bidonville et ses violences, les cris des voisins et tout ce que l’obscurité favorise. Elle a besoin de son monde clos. Comme d’habitude elle vérifie toutes les ouvertures avant d’aller se coucher.

Elle prolonge les plaisirs de cette soirée. Elle n’est plus seule. On s’intéresse à elle. On écoute ce qu’elle dit. On parcourt des dizaines de kilomètres pour passer quelques heures avec elle. Elle prend conscience qu’elle serre dans sa main la lettre de Keba.

Mesdames,

Vous pourriez me fournir un emploi? Vous m’aideriez à partir? Je suis prêt à tout faire et compétent dans beaucoup d’activités. Ce que je ne sais pas faire je l’apprendrai. L’animation était mon travail avant de quitter la France. L’armée m’a au moins fait prendre conscience de mes capacités physiques et aucun métier manuel ne me rebute. Je sais utiliser une machine à écrire et conduire un camion. Mes apprentissages ont été si variés que je tiens ma place sur n’importe quel chantier, qu’il s’agisse de bâtir une maison ou d’ouvrir une route. J’ai vendangé, labouré, soigné du bétail. Il m’est arrivé de seconder un cuisinier et de servir dans un bar.

Aucune tâche ne me rebutera.

Vous êtes, mesdames, mon dernier espoir de vivre.

Je me préparais à expédier cette lettre quand j’ai reçu de mon père les informations concernant ma naissance.

L’une de vous serait-elle ma soeur?

C’est tellement étonnant de penser que je ne suis pas le fils de ceux que j’ai toujours cru être mes parents. Mon père - je ne vois pas ce qui m’empêcherait de l’appeler ainsi - mon père n’aurait pu inventer cette histoire que Rémi m’a confirmée.

Je serais donc indien? Moi qui ne ressemblais à personne : trop sombre pour les Blancs, même pour des Kabyles, comme le vilain petit canard je venais donc d’ailleurs.

Je ne sais si cette nouvelle sera bonne ou mauvaise. Seule compte pour moi l’impérieuse nécessité de partir.

Je saurai vous remercier si vous voulez bien m’aider.

Keba Sakri.

Lina relit le texte, s’attardant sur certains passages, revenant sur des mots.

Comme il a dû souffrir pour appeler ainsi au secours. Quelle vie difficile laissent apparaître tous ces métiers.

Elle va s’installer à son bureau et commence à écrire.

Keba,

Je ne suis pas votre soeur. Marie ne l’est pas non plus. Vous avez un frère qui s’appelle Sully. Je l’ai connu quand nous étions enfants. Il habitait l’îlet à Malheur. Je ne sais si vous savez ce qu’est un îlet à la Réunion ? C’est un petit espace cultivable accroché à une pente ou au sommet d’un piton. Celui-là devrait son nom à la fin d’une poursuite qui vit des chasseurs de « marrons », c’est à dire d’esclaves en fuite, massacrer un groupe entier. Plusieurs personnes y habitent encore.

Á la Réunion, depuis trois cents ans, vivent des gens venus d’un peu partout. Autour de l’ancien volcan, trois cirques ont été créés par des effondrements. L’îlet à Malheur est dans celui qui s’appelle Mafate. Aucune route n’y mène.

Vous êtes né là, tout comme Marie et moi. Quatre paires de jumeaux aussitôt séparés. Un de chacune des paires est resté sur place, l’autre étant adopté. Pour que votre père décide de vous l’apprendre il faut qu’il vous aime beaucoup.

Nous l’avons rencontré. Il a tellement souffert. Il se sent responsable de tout ce que vous endurez.

J’ai tant de choses à vous dire que je ne sais comment ordonner tout ça. N’hésitez pas à me questionner.

Je suis institutrice. Mes parents sont décédés. J’ai deux frères plus âgés que je n’ai pas vus depuis plus de vingt ans. Je vis seule. Je vous écrirai autant que vous le voudrez en attendant votre venue.

 

 

 


C’est le téléphone qui l’arrache à ses rêves.

« Alors comment trouves-tu sa lettre? Jacques et Pierre cherchent un travail pour La Ils pensent que ce sera difficile avec l’importance du chômage. Pour une femme nous aurions pu dire qu’elle gardait les enfants... Nous verrons bien.

Nous avons beaucoup parlé de mon père. Je ne le juge plus. Ces journées m’ont appris tant de choses! Il a tant fait pour moi!

Il m’a sauvée de cette vie que je n’aurais pas supportée ou qui m’aurait abrutie comme Luce. »

Lina dit doucement : « je suis tellement heureuse que tu sois apaisée. Ton père a fait tout ce qui était possible pour te rendre heureuse.

J’ai répondu à La Je me suis endormie tard et c’est ton appel qui m’a réveillée. Je te lis mon texte. Arrête-moi si tu veux modifier quelque chose. »

Marie écoute en silence.

« Je n’ai rien à corriger ni ajouter. Tu peux tout lui dire puisqu’il connaît l’essentiel. »

« Personne ne doit savoir pour ton père. Il ne faut plus en parler ni surtout l’écrire. »

« Pierre me le dit aussi. Il pense qu’un procès pourrait être fait par l’un ou l’autre. »

« Je ne pensais pas à ça. Après toutes ces années... et il est mort. Non. Je crois que nous devons garder cette histoire pour nous. Il y a déjà Luce, Axel, Rémi et nous quatre. Ça fait beaucoup. Tu penses que je peux expédier ce texte décousu? »

« Bien sûr. Tiens-moi au courant. Avec les enfants et la rentrée je n’ai pas le temps de m’en occuper. »

« Moi je peux le faire. Je te dirai les nouvelles. »

« Je retourne bientôt à Mafate. J’emmènerai les enfants. Je vais faire installer d’autres panneaux solaires chez Luce. Je bous d’impatience à l’idée de les retrouver et en même temps j’ai peur. »

« Si tu as besoin de moi je peux venir. Mais... »

« Je sais. Je n’hésiterai pas à t’appeler. Daniel restera avec moi. Ses journées sont plus calmes. Je t’embrasse et nous t’attendons tous. Ta chambre est toujours prête. Tu sais que nous t’aimons. Les enfants parlent souvent de toi. Tu fais partie de la famille. »

« Dès que la rentrée sera passée je viendrai vous raconter. La prof m’aidera à régler mes problèmes. »

« Arrête de te moquer. Viens. Pour le reste nous mettrons nos difficultés en commun. Tu sais que j’ai besoin de te voir souvent.»

Les journées passent vite et le travail ronge le temps libre de Lina.

Sylvie entre au C.P. Ce premier vrai contact avec le monde des grands la rend si heureuse qu’elle accapare les temps communs pour raconter ce qui lui arrive.

Jacques et Pierre ont trouvé un associé qui va leur permettre de retrouver un rythme normal.

Quand Marie revient de Mafate, Lina est à l’héliport. Les deux petits se jettent sur elle pour lui raconter cette journée. « Nous avons des cousins. Ils vivent comme des sauvages. Leur grand-père habite dans une cabane en tôle avec des caisses pour s’asseoir et un lit de planches » dit Hervé.

« Sa cuisine est toute noire. Il prépare ses repas sur un feu qui fume » ajoute Sylvie.

« On y est allé en hélicoptère. C’est génial. On a tourné autour des pitons. On est resté au-dessus du trou de fer. »

« Maman a dit qu’on y reviendrait à pied. Tu nous suivras. »

« Et voilà. Tu sais tout. » Dit Marie en embrassant son amie.


Pierre et Jacques viennent d’arriver. Ils écoutent le récit de ces retrouvailles.

« Les enfants sont venus voir ce que je leur apportais. Axel n’était pas là. Mélanie non plus. Ils ont certainement entendu l’hélicoptère et j’avais averti Luce. C’est donc qu’ils ne souhaitaient pas me rencontrer. Luce sentait un peu le rhum. Comme si elle avait voulu prendre des forces avant de me revoir. Nous avons regardé l’électricien installer les panneaux. Nous n’avions rien à nous dire. Hervé et Sylvie ont vu leur grand-père. Il s’est très peu intéressé à eux. Comme convenu je leur ai dit que nous étions chez des cousins. »

Marie embrasse son mari en le rassurant : « Ne te fais pas de souci. Quoi qu’il arrive nous déciderons ensemble. Ma folie est passée. Si la voix du sang existe, ni mon père ni mes enfants ne l’ont entendue. Les petits n’ont pas voulu accepter les gâteaux et le café qu’il leur proposait. De son côté il ne leur a posé aucune question. »

« Ils vivent dans des mondes différents » dit Jacques « ils n’ont pas grand-chose à s’apporter. Plus tard, peut-être... Mais à quoi cela pourrait-il leur servir? Cette histoire ne peut que les perturber lorsqu’ils chercheront cet équilibre que nous avons tous tant de mal à trouver. »

« Sylvie a fait une remarque amusante en partant : -Ils parlent comme des bébés.- Hervé a ajouté : -exactement comme toi quand tu étais petite. On te comprenait mal. Il a conclu : « Ils apprendront à parler français comme les enfants qui arrivent à l’école ».

« Si certains de mes collègues très attachés au créole t’entendaient » dit Lina «  ils seraient furieux. Pour eux c’est une langue qu’il faudrait rendre officielle. »

« Le plus petit commun dénominateur » dit Marie « c’est bien ainsi que vous dites, vous les instits, à propos de je ne sais quoi en arithmétique. C’est le français apporté par les premiers immigrants illettrés, simplifié pour que les Africains et les Malgaches d’abord, les Chinois et les Indiens ensuite puissent communiquer. Une langue bien sûr. Pour les choses courantes. Dès qu’il s’agit d’échanger des connaissances on est contraint d’ajouter des mots pris ailleurs. »

« Ce conflit n’en est pas un » dit Jacques « chacun peut choisir de communiquer comme il l’entend. Je comprends le créole. Lorsque je m’adresse à un malade dans sa langue familière il se sent rassuré. »

« Oui » dit Pierre « pour les adultes c’est sans importance, mais c’est grave pour les enfants. Ils ont besoin de s’ouvrir. Le monde ne les attend pas. Leur insularité est déjà un lourd handicap. Si on y ajoute la barrière d’une langue parlée par une petite communauté ils ne s’en sortiront pas. Partout les patois disparaissent pour faire place aux langues de communication étendue. »

« Tu as raison, je l’ai vécu » dit Lina « arriver à l’école sans parler français, retourner chaque soir vers les siens qui ne parlent que créole, ça rend les apprentissages très compliqués. Il faut du temps et beaucoup de répétitions pour qu’un enfant maîtrise les subtilités d’une langue. S’il ne l’utilise qu’à l’école il ne peut y parvenir. »

« Ce qui est en question » dit Jacques « ce sont les difficultés économiques. Pourquoi pousser les enfants à apprendre puisqu’ils seront chômeurs? Quels modèles leur offre-t-on pour les inciter à aller vers le monde? Tous se referment sur le cocon faussement protecteur. Les coupables ce sont les élus et autres responsables, bien installés dans la société, qui poussent les pauvres dans un retour vers les racines. »

« C’est la première fois » dit Marie « que je vérifie le problème posé par la non pratique du français. Je comprends ce que mes élèves chuchotent, mais Sylvie et Hervé n’ont pu communiquer avec leur grand-père, pas plus qu’avec leurs jeunes cousins. Ne serait-il pas temps que tous parlent une langue qui leur permette de se comprendre? »

« Des utopistes avaient créé l’Espéranto » rappelle Jacques « et il est mort. »

« Cette langue universelle existe » affirme Pierre « c’est l’anglais. Ou plutôt l’américain. Ce ne sont pas les idéalistes qui l’ont imposée mais les économistes. Ils ont les arguments majeurs. »

La conversation se poursuit toute la soirée sur ce sujet et sur bien d’autres.


De son retour à Entre Deux Lina trouve une lettre de Keba

Lina,

Je pensais que plus rien ne pourrait m’étonner après ces années, mais l’histoire que vous me racontez est vraiment extraordinaire. En plus elle me concerne. Qui peut être assez méchant pour arracher des enfants à leur famille? C’est complètement fou! Etes-vous sûre que tout ça est vrai?

Comment aurais-je vécu si j’étais resté là-bas?

Le plus important reste quand même le quotidien difficile et, peut-être, grâce à vous, la possibilité de rêver d’avenir. Comme disait Piaf :-Je me fous du passé-.

Avez-vous connu la pauvreté? Je veux dire la vraie. Celle qui fait chercher de quoi manger. Celle qui fait coucher dans la rue. Celle qui rend enragé. Je ne vous le souhaite pas. C’est ce qui m’est réservé entre deux périodes fastes où je trouve un petit boulot ou une affaire.

Ce pays est si beau! J’ai tellement voulu y venir pour retrouver mes racines! Maintenant que je sais d’où je viens c’est vraiment drôle, non?

Je ne rêve plus que de le fuir. Je n’étais pas Français. Je ne suis pas Algérien. Je veux vivre. Qu’importe ma nationalité! Qu’importe le drapeau! Qu’importe la langue! Je n’ai besoin que de liberté.

Peut-être n’y en a-t-il nulle part.

Rémi m’a appelé. Je vais sans doute partir. Il faut que je trouve un travail. Vous m’avez redonné l’espoir. Je me croyais condamné à mourir ici.

Tout redevient possible.

Merci.

Keba

Lina appelle Marie pour lui lire la lettre. Le répondeur enregistre son message.

Elle commence sa réponse en levant souvent les yeux sur le Dimitile au-dessus du bougainvillier

Keba,

Votre vie doit être abominable.

Nous vous trouverons un travail ou tout au moins une déclaration d’emploi qui permettra le versement de cotisations et l’obtention des documents légaux. J’en fais mon affaire.

Vous avez sans doute besoin d’argent. Indiquez-moi comment vous le faire parvenir.

Si vous étiez resté ici vous auriez probablement connu la pauvreté qui fut la mienne pendant tant d’années. J’ai passé mon enfance à Mafate avec mes parents et mes frères. Nous avions tout ce qu’il nous fallait, c’est-à-dire de quoi manger, nous habiller et nous chauffer. Nous habitions une case en bois recouverte de feuillages. Des bat-flanc nous servaient de lits.

Tous nos voisins vivaient de la même manière ce qui fait que nous n’étions pas malheureux. Je voyais sur les livres, à l’école, les grandes maisons de pierre et tout le confort moderne, mais c’était sur une autre planète, celle d’où venait l’instituteur. Ma mère et moi nous étions dispensées des gros travaux. Avec nos cabris et nos volailles, nos légumes, les poissons et les fruits, nous étions plus favorisés que d’autres familles plus nombreuses qui manquaient de travailleurs. Je ne connaissais rien d’autre. Je n’avais jamais quitté Mafate. Le monde se terminait là où les remparts rencontraient le ciel. Parfois quelques z’oreils passaient près de chez nous. Ils soufflaient et trébuchaient sur nos sentiers chargés d’énormes sacs à dos. Ils parlaient une langue qu’on m’enseignait à l’école.

Voilà comment vous auriez vécu. Sans sortir ni parler autre chose que le créole. Vous avez eu la chance de grandir à Paris. Le monde s’est ouvert à vous.

Je vis toujours en sauvage. En dehors de Marie que je viens de rencontrer et dont je suis très proche je ne parle qu’à mes collègues et à quelques commerçants. Comme on parle dans ces cas-là : du temps et des enfants. C’est tout. Cette solitude risque de me rendre trop curieuse, ne m’en veuillez pas trop.

Á bientôt de vous lire ou de vous recevoir.

Lina.

Elle s’installe aussitôt à son bureau pour répondre.

Keba,

Je suis bien sûr d’accord pour le tutoiement. Tu verras qu’ici on a du mal à dire vous.

S’il te plaît cesse de me remercier. Je n’ai encore rien fait. Si un jour tu crois que je t’aide il faudra te dire que c’est par égoïsme. Pour me rendre utile ou pour avoir une meilleure image de moi. Je te ferai lire « L’éloge de la fuite » de Laborit. Il explique ça très bien. Je suis tellement d’accord avec ce qu’il a écrit que je reste accrochée à mes murs. Je m’enfuis par les livres. Aimes-tu lire toi aussi?

Tes relations avec ton père m’ont remis en mémoire une phrase d’un autre auteur qui m’apporte beaucoup, c’est Cyrulnik dans Les nourritures affectives: « Un enfant n’a jamais les parents dont il rêve. Seuls les enfants sans parents ont des parents de rêve. »

Je ne voudrais pas que tu me croies pédante, si je fais des citations d’écrivains c’est que je ne fréquente personne et ne peux donc pas rapporter des paroles d’amis que je n’ai pas.

Je t’ai parlé de mes premières années, celles qui furent les plus heureuses. Á onze ou douze ans un enfant est construit. L’adulte qu’il deviendra a déjà sa charpente. Et pourtant...

On vivait pauvrement ici il y a vingt ans et pour beaucoup rien n’a changé. Un tiers de la population est sans emploi. Une habitation sur dix est un abri en tôle. Il y a vingt ans, sous un vague prétexte de lutte contre l’érosion et de reboisement, l’office des forêts qui gère Mafate a décidé d’en chasser les habitants. Les terres appartiennent en effet à l’Etat par une curieuse aberration historique qui donna aux premiers habitants des portions de terre « du battant des lames au sommet des montagnes ». Les héritiers de certains propriétaires laissent depuis des terrains en friche alors que les descendants des esclaves , des engagés et des pauvres blancs ne parviennent pas à acquérir les terres que leurs familles occupent depuis des générations. Pour en rester à Mafate, les récoltes furent détruites et les violences diverses eurent raison de certains. Mes frères sont partis. Mes parents ont abandonné leur case. J’ai vécu dans un bidonville fait de cabanes construites avec des matériaux de récupération qu’il fallait rebâtir après chaque cyclone. Sans eau ni électricité. Sans nos cabris, notre jardin et nos poules. Au milieu des autres et de la violence présente partout. Jour et nuit. Et le bruit. Et les odeurs. Comment te dire?...

Nous recevions des aides pour nous empêcher de mourir.

Là j’étais pauvre.

Mon père s’est mis à boire jusqu’à ce que l’alcool le tue.

J’ai travaillé pour m’échapper. Et j’ai subi tant de choses insupportables. Les études étaient la seule évasion possible. Rien n’aurait pu m’empêcher d’apprendre.

Quand j’ai eu mon premier salaire ma mère s’est laissé mourir. Comme si elle n’avait tenu que pour me conduire jusque-là.

Depuis je suis seule.

J’ai une maison en béton pleine de beaux meubles.

Tu es le seul avec Marie à qui j’ai dit tout ça. Qui peut savoir ce que nous avons ressenti? Á quoi bon d’ailleurs? Rien ne peut plus s’effacer. Maintenant, grâce à Marie, j’ai envie de bouger, d’aller vers les autres. Il ne faudra pas m’en vouloir si je suis maladroite. Maintenant tu sais pourquoi.

En relisant ta lettre je retrouve tes questions.

Je suis française comme tous les gens d’ici, qu’ils viennent de France ou d’Afrique, d’Inde ou de Chine. Nous avons les mêmes peurs des revenants et des requins, la même langue adaptée par ces déracinés qui ont perdu leurs coutumes et leurs repères.

Tous les groupes s’acceptent. L’histoire a fait que parmi les plus pauvres on trouve des blancs chassés par la culture de la canne vers les terres les plus inhospitalières alors que les autres dominent l’administration et l’agriculture. Les Chinois tiennent tous les commerces d’alimentation, de la boutique au supermarché. Les Malbars et les z’Arabes ont la haute main sur les commerces d’ameublement, d’automobiles et d’électroménager. Les Métis et les Cafres sont fonctionnaires. Cet équilibre permet à chacun de vérifier qu’aucun groupe n’est seul en haut ni en bas de la société réunionnaise. Même les religions se sont métissées pendant que les superstitions s’échangeaient.

On se marie plus facilement entre Chinois et entre Malbars mais la cohabitation se fait sans difficulté. Au moins jusqu’à maintenant où les recherches de racines commencent à faire apparaître un communautarisme qui risque de nous faire ressembler un jour aux Mauriciens, nos plus proches voisins.

Nous sommes Français. Nul ne souhaite autre chose parce que l’île ne peut vivre seule. La première ressource étant de loin l’argent qui vient de Métropole pour la Fonction Publique et les aides diverses. C’est, en quelque sorte, la revanche des esclaves qui exploitent maintenant les descendants de leurs exploiteurs.

Tu verras, combien c’est beau! Comme ton île est belle !

Nous t’attendons. Au début tu seras officiellement jardinier chez Marie ou... pourquoi pas chez moi?

Á bientôt.

Lina.

La vie de Lina s’organise de plus en plus autour du courrier qui vient régulièrement d’Algérie.

Marie décide de revenir à Roche Plate. A pied cette fois-ci pour avoir le temps de penser.

Le jour se lève quand elle quitte sa voiture. Les premiers nuages glissent déjà dans le cirque et voilent la paroi qui lui fait face.

Elle avance tranquillement. L’émotion de son premier « retour » est effacée. Elle ne va plus retrouver sa famille.

Jean est son père. Il l’a aimée. Il l’a guidée. Ils ont partagé tant de moments heureux. Sa mère aussi l’a aimée. Aujourd’hui elle n’a plus besoin de se raccrocher aux gens du cirque dont elle ne sait s’ils sont ses proches ou des étrangers. Tant de choses les séparent.

Elle a beaucoup observé les adolescents qui lui sont confiés au long de ce mois de rentrée. Certains ne parlent que créole entre eux, sécurisés par cette langue de leur enfance ou trop peu à l’aise dans le maniement du français. Elle leur fait raconter leurs loisirs, leur passé. Elle les amène aussi à confier leurs rêves d’avenir. Plusieurs adolescentes lui ont dit:

« Je veux avoir un enfant, comme ça je partirai de chez mes parents. »

« De quoi vivras-tu? »

« Oh! Des allocations. Mon copain aura le R.M.I. On aura une case et une voiture. »

« Comment sera ta maison? »

« On la construira près de celle de mes parents. On l’arrangera au fur et à mesure. »

« Comment occuperas-tu tes journées? »

« Je préparerai les repas. Je m’occuperai de mon bébé. J’aurai la télé. »

Elle aurait pu être ainsi. Elle aurait dû avoir cette vie. Elle élèverait cinq ou six enfants. elle...

« Merci Papa » s’entend-elle dire à voix haute.

Elle veillera sur Luce et le vieux Tang. Elle a si souvent eu envie de participer à des actions humanitaires. Elle envoyait des chèques en regrettant de ne pas s’investir plus. Elle soutiendra ceux qu’elle ne parvient pas à considérer vraiment comme sa famille. Elle a beaucoup parlé avec Pierre. Chacun a repris son rythme. Entre le travail et les enfants ils essaient de garder du temps pour échanger. Ils sont proches et indépendants. Leurs inquiétudes, leurs pensées, leurs impressions qu’ils partageaient au début trouvent moins de place dans leurs journées.

Elle a tenté de lui dire ses hésitations. Elle aurait aimé qu’il lui donne son avis, qu’il l’aide à voir plus clair... Peut-être pense-t-il qu’elle doit se déterminer seule. Comprendre ce qu’elle veut. C’est si difficile de trouver les moments favorables pour les échanges. Un enfant l’appelle, ou c’est une visite inattendue, ou le téléphone... La vie banale d’un couple pris dans ses habitudes et ses urgences reprend peu à peu.

Heureusement il y a Lina. Á elle, elle confie tout. C’est l’amie dont elle rêvait depuis toujours.


Son sac est empli de réchauds, de lampes et de catalogues qui pèsent de plus en plus lourd. Elle ne veut pas décider ce qui leur est nécessaire. Ils doivent y réfléchir. Choisir.

Les cinq mille francs du loyer de l’appartement seront divisés en trois parts : une qu’elle remettra à Luce, l’autre pour l’équipement de la maison et la troisième qu’elle placera afin de constituer un capital pour leur avenir.

Les premiers chiens l’annoncent. Les jumeaux sont venus l’attendre et l’aident à porter son sac. Ils l’ont vue depuis longtemps. Tous ici savent quand des touristes se promènent. On les voit de loin dans les parties découvertes des sentiers.

Luce est assise devant sa porte. Elle se lève pour se laisser embrasser. Axel arrive peu après.

Ils la regardent vider son sac sur la table. Elle explique à quoi servent les objets qu’ils ne connaissent pas. Les enfants emportent leur butin.

Marie attend la sortie d’Axel pour donner l’enveloppe contenant les billets à Luce :

« Tous les mois tu recevras cette somme. Tu seras seule à le savoir et tu en feras ce que tu voudras. » Elle prend soin d’insister sur ce –tu- pour lui faire comprendre que cet argent est à elle. Tant pis si elle bouscule des équilibres. Elle espère ainsi limiter les beuveries.

Mélanie feuillette avec sa mère le catalogue pour décider des achats d’équipement. Elles se laissent attirer par des appareils ménagers trop gourmands en électricité et par des meubles excentriques. Dès que Marie donne un avis elles l’acceptent sans discuter. Aussi promptes à la soumission qu’à l’enthousiasme.

Marie va voir son père. Elle ne le trouve pas. Julie, qui l’a accompagnée lui dit :

« Il va revenir. Il n’est jamais loin. »

Elle explique à la fillette le fonctionnement du réchaud et de la lampe à gaz pour qu’elle puisse aider son grand-père. Ce sera plus pratique et moins dangereux que le feu de bois qui noircit les vêtements et emplit les poumons.

Axel n’est pas revenu. Luce est assise au même endroit qu’à l’arrivée de Marie. Les nuages ont envahi le cirque. On ne voit qu’à quelques dizaines de mètres. Aux questions concernant la scolarité des enfants elle n’obtient que des oui et des non.

Au moment où elle annonce son départ, Luce se lève et la remercie.

La montée est agréable. Depuis qu’elle a recommencé à bouger avec ses élèves la forme est revenue.

Arrivée au Maïdo elle décide d’aller voir Lina.

« Comme je suis heureuse! Où as-tu les enfants? »

« Sylvie est chez Cathy. Hervé a voulu aller au centre de loisirs. Leur père ira les chercher. J’ai tout mon temps. Mais si je comprends bien tu es déçue que je sois seule. »

Lina l’embrasse à nouveau :

« Tu sens bien que je suis toujours déçue quand je te rencontre. »

Sans que leurs mains ne se quittent elles s’assoient sur la banquette.

« J’arrive de Mafate. J’ai apporté des appareils à gaz, une radio pour les enfants et de nouvelles cassettes pour la télé. J’ai tenté de faire choisir Luce et Mélanie sur un catalogue de meubles et d’électroménager, et... »

« Et elles ne savaient que prendre. Du moins rien que tu juges utile. »

« C’est exactement ça. »

« Comment veux-tu qu’il en soit autrement? Je ne saurai jamais ce qu’on appelle la culture, mais si la consommation en fait partie comme je le pense, disons qu’elles n’ont pas encore acquis cette culture-là. Faut-il les aider à avancer plus vite? »

« Comment puis-je savoir ce qui leur manque ? »

« Rien d’indispensable puisqu’elles vivent ainsi depuis toujours. Ce qui leur manque est un superflu que tu réussiras vite à rendre nécessaire bien sûr et même indispensable. Le veux-tu vraiment? Après il leur manquera un autre objet important, et un autre... Comme tout le monde dans notre société évoluée. »

« Alors je ne devrais rien faire? »

« Je ne sais pas. Je me pose la même question chaque soir en quittant ma classe. Je fais tout ce que je peux pour amener chaque enfant à comprendre, à apprendre plus. En retournant chez moi je vois tous ces hommes, jeunes et vieux, assis près de la boutique où ils achètent leurs piles plates, oisifs et silencieux. Ils vont retrouver leur case où les femmes regardent la télévision depuis le matin. C’est l’avenir promis à mes élèves. A quoi bon étudier? Je me rappelle le Mafate de mon enfance et... je ne sais plus. »

« Ne me dis pas que tu regrettes la vie de Luce! »

« Non. Moi j’ai pu sauter le pas professionnellement. Mais comment peuvent vivre les pauvres, illettrés, face à la consommation envahissante et au miroir de la télé? Il leur reste le zamal et l’alcool. »

« Mais la civilisation avance avec les connaissances. Les valeurs essentielles s’imposent. »

« C’est quoi la civilisation? Un nouveau modèle de voiture? Un réfrigérateur qui délivre des glaçons automatiquement? Les valeurs universellement proposées sont celles des feuilletons américains. Les sectes s’affrontent en proposant jéhovah, chiva, mahomet, jésus, la scientologie... L’hospice remplace la famille auprès des anciens. Nous sommes condamnés à suivre mais j’ai du mal à croire que nous progressions. »

« Mes certitudes ont aussi perdu de leur vigueur ces derniers temps. J’ai envie, d’une certaine façon, de poursuivre le projet fou de Jean. Lorsque La sera là nous pourrons vérifier les différences existant entre chacun de nous et son frère ou sa soeur. Nous aurons des éléments de réponse à notre conversation d’aujourd’hui. »

« Il ne sera pas très difficile de relever des différences, mais comment ferons-nous pour mesurer leur valeur? Les vaches de Louise se compareront à mes livres. Ma maison à ses terres. Ses enfants à ma solitude. »

« Je ne prétends pas que la Vérité apparaîtra, mais nous en tirerons des éléments d’appréciation de ce qui fait une vie. Nous nous connaîtrons mieux nous-mêmes. Je viens de voir Mélanie et Julie. Que va devenir le bébé de cette adolescente? Doit-on laisser Julie suivre le même chemin? »

« Qui peut répondre? Si j’adopte un point de vue différent du tien c’est pour alimenter notre réflexion et non pour m’opposer à toi. Mélanie va percevoir une allocation à la naissance de son enfant. Elle entrera dans le monde des grands. On l’aidera à construire sa case. Elle aura des aventures comme nous disons, ce qui, après tout, n’est qu’une manière de vivre sa sexualité librement. »

« Et Julie va pouvoir commencer. Á douze ans! Je croyais que tu avais vécu cette période avec horreur? »

« C’était différent. Contre mon choix d’avenir. Contre ma volonté. Si ces moments n’étaient pas restés stériles ma vie se serait brisée. J’en serais morte. Je voyais des camarades vivant heureuses avec le copain de leur choix. C’était le seul élément de bonheur de leur vie. »

« Il faudrait laisser les adolescents, et pourquoi pas les enfants, se jeter dans une sexualité sans contrôle? C’est de la folie et tu le sais. »

« Oui. Présenté comme ça. Mais une sexualité brimée est-elle épanouissante? Tu peux répondre en te souvenant de ton adolescence et tes années de vie adulte dans l’abstinence. »

« D’accord, ce n’était pas toujours facile. Mais qu’est-ce que le sexe sans amour? Avec la peur de gâcher sa vie? »

« Faire des enfants est devenu chez nous gâcher sa vie! Parce que ce qui compte c’est réussir professionnellement. Gagner de l’argent... Et qui te dit que Mélanie ne connaît pas l’amour? Personne n’a de réponse pour les autres. Est-il plus terrible de vivre une relation sexuelle dans la curiosité et la tendresse de la pré-adolescence que de subir une excision dans son enfance? Où est le traumatisme? Où est la violence? »

« Je ne devrais donc rien faire pour protéger Julie? »

« Je ne sais pas. Il faut sans doute parler avec elle, l’aider à se connaître, l’amener à choisir en comprenant la portée de ses actes... Faire pour elle ce que nous voudrions que l’on fasse pour nous. »

« Merci ma mère. »

Elles rient ensemble et vont à la fenêtre admirer le soleil qui plonge dans l’océan.

 

 



Lina demande alors doucement :

« Quand un enfant devient-il un être humain? Quand peut-il avoir un avis sur ce qui engage son avenir? Qui peut affirmer à sa place ce qui est bon pour lui? Comment lui apprendre la responsabilité en le contraignant? Peut-on développer son esprit critique et son libre arbitre en lui imposant les vérités qui sont les nôtres? »

« Je vais réfléchir à tout ça et je t’envoie ma copie pour la fin de la semaine. Non. J’ai besoin de plus de temps. Disons pour la fin de ma vie. »

Elles marchent enlacées jusqu’à la voiture de Marie

Lina retrouve son bureau et décide d’écrire à Keba. Elle n’a pas montré les lettres à son amie. Comme si Keba lui appartenait, à elle seule. Marie a déjà tellement à faire. Keba,

Je viens d’avoir une longue conversation avec Marie sur ce que devrait être une « bonne » éducation ainsi que sur les bienfaits et les méfaits de la civilisation.

En comparant nos vies à celles de nos jumeaux nous aurons peut-être des éléments de réponse. Qui pourra décider de ce qui est mieux ou moins bien?

Il est temps que tu arrives pour que nous puissions parler de ces choses et de bien d’autres. Je sais que tes priorités sont ailleurs. Et beaucoup plus importantes.

Je me suis renseignée : rien ne s’opposera à ce que tu sois déclaré comme jardinier. Il suffit de cotiser auprès des organismes sociaux pour un nombre d’heures suffisant. Je t’envoie une attestation d’emploi.

Le lendemain, au retour de l’école, elle trouve une lettre.

Lina,

Je t’écris pour la dernière fois.

Grâce à toi j’ai retrouvé l’envie de vivre. Je pars pour le Zaïre. Il est facile de voyager vers l’Afrique. Avec l’argent que m’a envoyé mon père je pourrais faire un tour du monde (en classe économique bien sûr.)

Au Zaïre je trouverai des membres de l’organisation de Rémi qui m’aideront à rejoindre la Réunion.

Dans quelques jours je débarquerai sur ton île. Tu m’as parlé d’un vieux volcan et je viens d’apprendre qu’il se réveillait régulièrement. As-tu peur de m’effrayer ou bien y en a-t-il plusieurs? Rien ne pourra plus m’arrêter. Le Réunionnais qui m’a dit tout ça m’a aussi parlé du Dodo. Il m’a décrit Mafate. Il paraît que les documents touristiques annoncent: « Mafate se mérite. » Je l’aurai bien mérité après toutes ces années de misère morale et physique, ces combats et ces échecs, ces... Bon. Tout ça c’est du passé. Je pars. Je me rappelle le premier départ. Celui qui m’a conduit dans ce guêpier. Quelle inconscience! J’étais majeur. Je pouvais décider seul du sens que je donnerais à ma vie... Et je ne connaissais rien.

Peut-on laisser un gamin gâcher ainsi sa vie? J’ai pourtant revendiqué l’autonomie et la liberté pour les adolescents. Enfin, c’est le passé.

Je ne t’ai pas envoyé de photo. Je porterai un écriteau à mon cou : « chien perdu » pour que tu me reconnaisses.

Je n’ai pas de souvenir très net de ma première naissance, mais je suis sûr que je n’oublierai pas celle-là.

Je veux vivre!

Á bientôt et pas merci puisque tu le dis, mais...

Je suis heureux.

Keba.

Sa lettre ne partira donc pas. Curieusement le même sujet les a intéressés tous les trois : l’adolescence et son besoin d’indépendance. Ils semblent conclure différemment, mais ils auront le temps d’en parler.

Elle va être utile. Sa vie aura un sens autre que l’alignement de journées et l’empilement de lectures. Ces journées vides qui lui paraissent courtes le soir et si longues le matin. Aucun relief ne les marque dans sa mémoire et nul espoir ne les accélère.

Elle rejoint Marie et ils déjeunent tous chez Jacques. Cathy refuse les compliments en disant qu’elle perd la main.

« Monsieur Jacques ne mange rien. J’oublie toutes mes recettes. Plus de sauce, plus de viande, rien que de la salade et des brêdes. C’est pas la peine d’avoir une cuisinière. »

« Tu as raison » dit Marie « c’est difficilement mangeable. La prochaine fois je m’occuperai du repas. »

Ils rient en entendant la vieille nénaine s’écrier :

« Le peu que tu sais c’est moi qui te l’ai appris. Si tu entres dans ma cuisine ce sera pour faire ce que je te dirai. »

Á la fin du repas Jacques annonce :

« Keba est à Paris. Rémi m’a appelé. C’était plus simple d’organiser ainsi le voyage. Il avait un bon motif pour être autorisé à rentrer : son père est malade. Il a fait une congestion cérébrale. Le pronostic est très pessimiste. Ils se seront quand même revus. Il reste à régler son accueil ici. »

« Préoccupée par mes Mafatais j’ai manqué de temps » regrette Marie.

« Tout est en ordre» la rassure Lina « j’ai tous les documents nécessaires. Il est enregistré comme mon jardinier. »

« Mais il faut un salaire... » Intervient Jacques.

« Il n’est pas nécessaire de travailler à temps complet. Quand on connaît le montant scandaleusement bas du S.M.I.C., je n’aurai pas de mal à prendre en charge cette dépense. »

« Il faut aussi compter les charges sociales » dit Pierre.

« Je les ai prévues. »

« Il faudra le loger » ajoute Jacques.

« Ma maison est bien trop grande. Faites-moi confiance. Je suis inutile depuis si longtemps. Marie s’occupe de ses enfants, de son mari, de Luce, de Mélanie, des jumeaux... Moi je l’aiderai lui. Il trouvera vite un travail. »

« Tu sais que nous sommes là » dit Marie « nous pourrions appeler Monsieur Sakri ».

Ils se retrouvent tous autour du téléphone dont Marie a réglé l’amplificateur.

« Monsieur Sakri? »

« Non. Son fils. Mon père est hospitalisé. Je vais le rejoindre. Qui?... »

« C’est Marie à la Réunion. Nous sommes tous les quatre, c’est-à-dire Lina, Pierre mon mari et Jacques l’ami de Rémi. »

« J’allais vous appeler. Mon père va mourir. Dites à Lina... »

« Elle vous entend. Nous vous entendons tous. Est-ce qu’il souffre? Est-il conscient? »

« Il ne parle pas. Je sais qu’il comprend. Je reste avec lui. Je vous appellerai. »

« Bonjour. C’est Lina. Si vous... si tu as besoin de moi tu n’hésites pas. »

« Merci. Non, pas merci » dit-il dans un rire « je t’appellerai. Dans l’immédiat je n’ai besoin de rien. Mon père m’a laissé de l’argent. Rémi veut aussi m’aider. Je vais à l’hôpital. Je t’appellerai bientôt.


Pierre et Jacques partent pour leurs visites. Marie rejoint son collège pour l’U.N.S.S. Lina se retrouve avec les enfants qui ont décidé d’aller à la piscine. Elle qui sait à peine nager s’étonne de l’aisance des deux petits. Ils plongent et nagent sous l’eau, enchaînant papillon et pirouettes. Cette eau dans laquelle ils ont passé tant d’heures est leur élément tout autant que la terre. Ils savent aussi monter à cheval, ils jouent au tennis, pratiquent la danse et le judo... Même le ski leur est enseigné au cours des hivers passés en métropole. Lina pense à sa vie à leur âge. Qu’auront-ils à découvrir? Peut-on saturer des enfants? Non. Ils choisiront. En attendant ils développent toutes leurs potentialités.

Elles en parlent avec Marie qui les rejoint.

« C’est éreintant de surveiller mes diables. »

« Je ne les surveille pas. Je partage leurs jeux. »

« Quel dommage que tu sois si loin. Tu pourrais jouer avec eux autant que tu voudrais. Ce serait bien qu’ils lâchent un peu leur mère. Te rends-tu compte qu’ils apprennent tout avec moi? Heureusement ils vont en classe. Si j’étais aussi leur institutrice ils fuiraient la maison. »

« Profites-en bien. Tu as tellement de chance. »

« Merci de tes conseils grand-mère. Dis, j’ai pensé à La depuis le repas. Es-tu sûre de ne pas courir de risques? Nous ne le connaissons pas. »

« Moi si, depuis que nous nous écrivons. »

« Mais il sera chez toi. Si... »

« Si quoi? Je ne suis plus une enfant. J’ai passé neuf ans dans un bidonville! Cet apprentissage-là vaut tous les autres. J’ai besoin que quelque chose anime ma vie. J’allais doucement vers la vieillesse. Grâce à tes petits j’ai dix ans aujourd’hui. Pour eux je suis une camarade de jeux. Il faut que je fasse des progrès en natation pour les suivre. »

« Si tu veux je peux t’apprendre... »

« Non merci professeur. Ils m’ont épuisée. Je vous laisse. Je préfère être chez moi pour le cas où Keba appellerait. »

« Et voilà que tu nous abandonnes pour un étranger. »


Lina reprend sa lettre interrompue.

Je suis si heureuse de ton retour en France et très triste que ce soit dans de telles circonstances.

J’ai trouvé ta voix familière comme si je l’avais toujours entendue.

Je te joins les documents nécessaires pour ton séjour, mais tu n’en as peut-être plus besoin. La maladie de ton père est sans doute un cas de force majeure qui t’autorise à rester en France.

Tu vas revoir tes amis et ton quartier. Tu vas peut-être préférer rester à Paris. Malgré tout je veux que tu saches que nous t’attendons et c’est avec une grande joie que je te verrai venir.

En relisant ta lettre je vois que je n’ai pas répondu aux questions sur le volcan. Il est très important dans l’histoire, dans la vie et dans l’imaginaire de notre île. Ses éruptions sont fréquentes mais sans danger sauf pour les inconscients qui plantent leur case dans l’enclos. Il est très surveillé. Il agrandit régulièrement l’île parce que certaines de ses coulées atteignent l’océan. Quelques fumerolles signalent ordinairement son sommeil. Je ne l’ai jamais vu en action, peut-être par manque de curiosité, à moins que ce ne soit par peur. Dès qu’il se manifeste c’est la ruée sur les routes et dans les airs.

J’ai plusieurs livres sur ses éruptions ainsi que sur les cyclones qui sont, eux, bien plus dévastateurs et visitent notre région tous les ans avec des vents très violents. Ce sont surtout les pluies qui causent des dégâts. Il peut en effet tomber en vingt quatre heures sur les sommets la quantité d’eau reçue en un an en France en un lieu bien arrosé comme le Massif Central.

Notre Eden vanté de tous temps par les voyageurs a quand même quelques mauvais côtés. J’imagine combien il doit être pénible pour toi de retrouver ton père alors qu’il est très malade. Je souhaite qu’il se rétablisse vite et je te rappelle que tu es attendu dans l’île du bout du monde.

Ton amie Lina.

Une lettre de Keba arrive le lendemain de l’envoi de celle de Lina.

Lina,

Je viens encore vers toi.

En Algérie je me sentais si mal que j’avais rompu tous mes liens, perdu tous mes amis. Onze ans c’est long. T’écrire me réconfortait.

Je suis rentré et... j’ai encore besoin de retrouver tes lettres.

Mon père va mal. Les médecins ne parlent pas très clairement mais ils ne sont pas optimistes.

Depuis mon retour je n’ai vu aucun changement dans son état. Il est immobile dans son lit. Seuls ses yeux sont vivants. Je lui dis ce que je n’aurais pas osé lui dire s’il était valide: que je l’aime et qu’il a été un bon père. Que je regrette de les avoir laissés. Je lui parle de son pays. C’est beau l’Algérie. Il y a les plages pour touristes et les montagnes enneigées l’hiver. Les villages qui se fondent avec les rochers qui ont permis de les bâtir ne se découvrent qu’au moment où on les atteint. Les ruines de l’occupation romaine sont présentes souvent, et le désert immense, les oasis...

J’en retrouve la beauté pour la rappeler à mon père.

Mon père! Bien sûr je l’appelle Papa. Je vois ses yeux briller. Une larme glisse de temps en temps sur sa joue alors que je tiens sa main froide en lui parlant des beaux jours de mon enfance. Depuis que je sais ils reviennent dans ma mémoire. Je dois tant à cet homme. Ils ont vécu pour moi.

Une infirmière m’a donné le moyen de communiquer avec lui : pour oui il ferme les yeux une fois et deux fois pour non. Je peux l’interroger. Il se fatigue vite mais ne l’avoue jamais.

Chaque fois que ses yeux se ferment je pense que c’est la fin.

J’ai retrouvé ma chambre comme je l’avais laissée. Il a préparé tous les documents me donnant l’appartement et l’argent qu’il possède. Ils étaient sur mon lit. Il a dû sentir son attaque arriver.

Comment un pauvre ouvrier a-t-il pu devenir propriétaire? Bien sûr il n’y a que trois pièces et c’est un quartier populaire, mais enfin c’est Paris. Il me laisse plus de cent mille francs. Il devait vivre de bien peu. Il m’a écrit une longue lettre où il raconte son enfance et sa vie d’avant. Il explique ses choix et les circonstances qui l’ont poussé. C’était un homme bon même s’il a commis des actes horribles au cours des guerres.

J’en ai tant vu se comporter de façon inhumaine sans justification, pour un intérêt dérisoire ou simplement pour nuire... Lui il obéissait et croyait servir son pays. Comme il l’a toujours fait. Il a d’abord obéi à son père, un riche agriculteur tout puissant. Á l’armée où tout était simple puisqu’on pensait pour lui.

La France était sa patrie, la Marseillaise son hymne.

Ses chefs savaient pourquoi il devait tuer. Il n’imaginait pas qu’il puisse refuser.

Qui est le plus coupable, le bourreau ou le procureur, les jurés ou les électeurs? Tous sont responsables de la mort du condamné. Il en allait de même pour cette guerre acceptée par les citoyens, encadrée par les militaires professionnels, et vécue par des jeunes soldats qui en sont revenus meurtris.

Mon père n’a jamais nui à quiconque délibérément ou pour son intérêt personnel. Il était un bon ouvrier obéissant au contremaître. Et un très bon voisin dont personne n’a jamais eu à se plaindre. Il a perdu ses enfants et ses terres, tout ce qui faisait sa vie puisque c’est à cause de cette guerre que je suis parti aussi. Ceux qui l’avaient déclenchée ont conservé leurs postes privilégiés ou sont morts de vieillesse dans la considération générale.

Les gens du quartier me parlent de lui comme d’un brave homme serviable et discret.

Je me retrouve seul dans cet appartement de mon enfance heureuse. Là où l’adolescent souffrait des reproches qu’on lui faisait sur son père. Il n’a fait que subir cette guerre imbécile, ne le sont-elles d’ailleurs pas toutes qui défendent toujours les intérêts des nantis?

Mes nuits sont toujours troublées des peurs connues là-bas. Á chacun de mes réveils il me faut un moment pour retrouver la paix. Il a dû, lui aussi, faire longtemps des cauchemars. Je vous inflige mes états d’âme, à vous, pardon, à toi que je connais si peu. J’ai pourtant appris à me taire, mais il faut croire que je ne suis pas si fort que je le pensais. Mes amis sont partis ou installés dans une vie où je n’ai plus de place. Je retrouve les vieux qui ont le temps de parler et les bruits de la rue. Semblables et différents. Comme si j’étais le seul à avoir changé. Ce n’est plus ma maison, ni ma ville, ni ma rue. Je ne suis plus d’ici. Je suis de nulle part. Etre de quelque part c’est affirmer un droit qu’on peut opposer aux autres. Droit du sol et de l’histoire. Du sang de ses ancêtres. D’une succession de hasards dans lesquels on n’a aucune part. Raison d’exclure ceux qui voudraient venir. « C’est mon bol » dit l’enfant déjà propriétaire. « J’ai tiré parce qu’il était dans mon jardin » dit le beauf sûr de son bon droit. « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » hurlent les xénophobes rassemblés. Je serai de là où je vivrai. Où seront ceux que j’aime. Je n’écrivais jamais. Je ne parlais pas de moi. Et à toi je dis tout. Toi que je ne connais pas. Je suis comme en transit. Entre une vie subie et celle que je veux construire. Ce ne sera pas dans cette ville. Je rêve de calme et de paix. Écris-moi s’il te plaît.

Keba.

Lina garde longtemps la lettre dans ses mains. Elle ne voit plus l’océan. Elle n’entend pas les oiseaux.

La paix ! Elle l’a depuis si longtemps avec sa vie ralentie. Elle restait enfermée dans sa maison, derrière son portail. Elle ne voulait rejeter personne, simplement se protéger, ne plus avoir à subir les présences hostiles.

Elle comprend bien sûr ce qu’il dit même si elle vit comme ceux qu’il méprise.

Avec Marie déjà elle a évolué. Elle est prête maintenant à aller plus loin encore.

Ce dimanche elle part de bonne heure sur le sentier de la Jument. Elle a besoin de fatigue. De celle que donne l’effort physique. Elle ne voit ni les fleurs ni l’océan. Elle monte aussi vite que sa respiration le lui permet. Elle reste plus d’un heure en haut du Dimitile laissant ses yeux courir sur Cilaos perdu à ses pieds, au fond du trou.

Sur la route là-bas les voitures avancent en file continue. C’est dimanche. Il faut sortir. Ceux du nord vont au sud. Ceux des hauts vont sur les plages croisant la longue file des gens des villes qui montent. C’est la grande transhumance hebdomadaire. On emporte un pique-nique semblable à un banquet. On s’installe sur le sable ou sur l’herbe au plus près de sa voiture. On écoute la musique de l’autoradio. On voyage. Comme le font les autres, ceux qui ont de l’espace et qu’on voit à la télé. Ce sont toujours les mêmes lieux revisités cent fois dans ce territoire exigu. C’est aussi monotone que le reste de la semaine.

Et puis il faut rentrer les uns derrière les autres parce que la nuit est trop dangereuse avec ses esprits et ses monstres. On va retrouver l’écran magique pour partager la vie du reste du monde

Lina est épuisée lorsqu’elle retrouve sa maison.

Après une longue douche elle reprend sa lettre

Keba,

Je viens de parcourir, seule comme toujours, le sentier de la Jument. Je ne sais pas pourquoi il porte ce drôle de nom. Partir de six cents mètres pour monter à deux mille c’est beaucoup trop pour la non sportive que je suis. Heureusement mon enfance m’avait appris l’effort physique et le plaisir qui suit. J’ai pensé à ta vie. Á ton père.

Nous pourrons en parler longuement dans ces lieux que je voudrais te faire découvrir et peut-être aimer. Ce que tu as vécu est si différent de ce que j’ai pu connaître.

L’obéissance qui a pu conduire ton père et beaucoup d’autres à commettre des actes qu’ils n’auraient jamais faits seuls a été vérifiée par des chercheurs américains. Ils avaient engagé un acteur qui servirait de soi-disant cobaye. Ils expliquèrent aux étudiants qu’ils allaient participer à une expérience de mesure de résistance à la douleur. Ils les installèrent devant une sorte de roue portant les mentions -léger - douloureux - dangereux -. Ils leur expliquèrent ensuite qu’ils auraient à suivre les instructions données par un chercheur. Ils rappelèrent à chacun qu’une certaine intensité d’électricité reçue pouvait causer des traumatismes graves et qu’ils devraient veiller à bien suivre les ordres.

Alors que la pseudo victime paraissait souffrir de plus en plus, la plupart des étudiants n’hésitèrent pas à tourner la roue jusque dans la zone dangereuse.

Tout un dressage par l’obéissance, à la maison, à l’école, au lycée, confortée par l’éducation religieuse conduit à cette soumission. Puisque le chef le dit on doit s’exécuter.

C’est vrai qu’il vaut mieux éviter de mettre les hommes en situation de conflit si on ne veut pas retrouver les camps de concentration, la torture de la guerre d’Algérie, le génocide cambodgien ou l’horreur rwandaise. Les assassins sont des victimes manipulées par ceux qui se retrouvent dans les salles de conférence ou les palais présidentiels.

Ceux-là savent ce qu’ils font.

Je voulais te donner du courage et voilà où j’en suis.

Je ne chante pas du matin au soir mais je suis plutôt sereine. Habituellement du moins.

J’aime que tu me parles librement. La distance facilite les confidences. Moi qui ne parle à personne, si ce n’est à Marie, je te livre mes réflexions les plus personnelles.

Marie et moi avons transformé Mafate en un nom commun pour les enfermements acceptés ou subis. Chacun a ses mafates. Moi encore plus que bien d’autres. Je ne connais le monde que par mes livres et la télévision.

Toi tu le traverses et l’affrontes. Des huit jumeaux tu es le plus démafaté. Le plus libre.

Veux-tu que je cherche ton frère? Il doit toujours être à l’îlet à Malheur.

Le soleil est couché. Je vais reposer mon pauvre corps de paresseuse.

Á bientôt. J’attends toujours tes lettres avec impatience.

Ton amie Lina.


Le téléphone arrache Lina à son premier sommeil. C’est sûrement une erreur. Á moins que Marie...

« Oui. »

« Bonsoir. C’est Keba. Si je te dérange je peux rappeler plus tard. »

« Tu ne me déranges pas. Comment va ton père? »

« Son état n’évolue pas. J’ai l’impression qu’il se fatigue de plus en plus vite. J’ai trouvé ta lettre au retour de l’hôpital. J’avais marché longtemps dans Paris. J’ai vu partout des gens pressés et des voitures conduites rageusement.

J’ai eu envie de t’entendre. Je suis resté un moment devant le téléphone sans oser faire ton numéro et je me suis décidé. Est-ce la même heure chez toi qu’ici? »

« Il y a deux heures de différence l’hiver et trois l’été. »

« Alors il est dix-neuf heures ou... »

« Vingt- trois. »

« Tu devais être couchée. Pardonne-moi. »

« Je ne manque pas de sommeil. Un petit bouleversement ne peut que me faire du bien. Je suis heureuse de t’entendre. Le courrier est si lent... »

« Merci. Je choisirai une heure plus favorable si tu veux bien que je te rappelle. »

« Bien sûr que je le souhaite. Pense que la communication est trois fois plus coûteuse à certains moments. As-tu pu t’occuper de ta carte de séjour? »

« J’ai déposé mon dossier. Il ne semblait pas y avoir de problème. Je suis encore un touriste, mais je serai bientôt ton jardinier. »

« C’est parce qu’il fallait une profession pour établir la demande, mais... »

« C’est très bien. Je ne suis pas d’une grande compétence mais j’apprendrai. J’ai travaillé la terre comme manoeuvre, ce sera plus agréable de voir pousser des fleurs et des légumes. Mais je chercherai un emploi pour être le moins possible à votre charge. »

« Tu ne seras pas obligé de t’occuper de ma cour. Je veux dire de mon jardin. Ici on l’appelle comme ça. Il n’y pousse que de l’herbe et quelques arbres. »

« Je compte bien jardiner. J’ai déjà emprunté des livres à la bibliothèque et je m’y plonge régulièrement. Les vergers et les potagers n’auront bientôt plus de secret pour moi. »

« Souviens-toi que nous sommes sous les tropiques. Tout pousse mais il doit y avoir quelques différences avec les zones tempérées. »

« Je m’adapterai. Je m’adapte toujours. Il me tarde de commencer. Même si je sais que mon départ suivra la mort de mon père. S’il ne doit pas aller mieux je préfère que ça ne dure pas. Cette survie n’a aucun sens.

Je vais te rendre à ton sommeil. »

« Je ne suis pas pressée mais les unités défilent vite. Je suis heureuse de t’avoir entendu. Peux-tu m’envoyer une photo pour que je te reconnaisse quand tu viendras? »

« Dès demain. Es-tu blonde? Rousse? Je ne vois pas vraiment sur ta photo. »

« Un peu rousse comme le sont certains Yabs. Je t’ai dit qu’on appelait ainsi les petits blancs, ces paysans pauvres chassés par les gros propriétaires? Rousse avec les cheveux presque crépus. On trouve ici tous les mélanges imaginables, même des noirs aux cheveux roux. Je me souviens de ton frère. Il était Malbar. Il avait les traits fins sous des cheveux noirs et lisses. »

« C’est tout à fait ça. De peau presque noire. Tu verras bientôt. Je te rends à tes rêves. Et... pas merci, mais sache que tu as un ami sur qui tu pourras toujours compter. »

« Bonsoir Keba. Á bientôt. »

Lina retrouve son lit et ferme ses yeux emplis de larmes. Un ami. Elle a déjà

Marie, presque une soeur, et maintenant Keba. Elle doit tout à ce jeune médecin qui avait eu cette idée folle. Sans lui elle aurait eu Louise et... Il faudra qu’elle l’appelle demain.

Elle continue à travailler en étant souvent interrompue par ses rêves. Elle trouve à peine le temps de lire. La lettre est là.

Mon amie Lina,

Tu ne peux pas savoir le bonheur que j’éprouve en écrivant ces mots: -Mon amie-. Après... Bon je ne vais pas recommencer.

J’écris cette lettre après avoir raccroché le téléphone. Je t’ai tirée du lit. Je prétends me mettre à ton service et je commence en t’empêchant de dormir.

Je situais à peu près la Réunion, mais sans plus. Quelque part au milieu de l’océan. Indien comme moi. Car je suis indien après avoir été arabe. Et je suis né français. Je reste moi. Je le deviens chaque jour un peu plus. Sans étiquette familiale ni raciale. Ce qui me fait c’est ce que je vis, ce que j’apprends, ce que je réalise et non ma couleur ou l’histoire de lointains ancêtres. Je vais trouver quelques livres pour savoir ce qu’on cultive dans ton île tropicale. Et connaître son climat et un peu de son histoire.

Je ferai une photo en allant à l’hôpital. Tu vas me trouver maigre, mais ça commence à aller mieux. Les pauvres parisiens pour qui on invente des régimes amaigrissants devraient s’expatrier en Afrique. Ils y trouveraient la ligne de leurs rêves ainsi que de vraies raisons de s’inquiéter.

Je ne vais pas recommencer mes élucubrations humanitaires.

Á bientôt.

Ton ami Keba


Marie a invité Lina pour le week-end. Avant de partir elle appelle Louise.

« Louise? C’est Lina. »

« Je suis Hervé. Vous voulez que j’appelle ma mère? »

« Ne la dérange pas. Où est-elle? »

« J’entends les vaches qui sortent, elle a fini de traire. Je les conduis au pré. Elle va venir. »

Il est déjà parti. Les minutes s’écoulent. Des minutes à dix francs. Elle ne peut pas raccrocher.

Elle entend les cloches des vaches et les aboiements des chiens. Elle revoit la cour pavée recouverte de bouses. « Allô ! »

« C’est Lina. Ta soeur. »

« Qu’est-ce qui arrive? »

« Je voulais te parler, savoir si vous alliez bien. Que tu me dises si la rentrée s’était bien passée. Crois-tu que l’instituteur des enfants voudrait faire correspondre ses élèves avec les miens? »

« Sûrement pas. Ils n’ont pas à connaître cette histoire. Je suis d’ici. La fille de mes parents. Personne ne saura rien. Les cousins seraient capables de réclamer l’héritage. On n’en parlera jamais. Plus tard on verra. Si tu n’as pas d’enfant ce serait bête de laisser perdre... Les petits viendront te voir. »

Lina comprend. Ils ont eu le temps de réfléchir : cette soeur a peut-être de l’argent… un jour… l’héritage...

« Je les verrai avec plaisir même si je ne comprends pas ce qu’il faut cacher. »

« Les gens d’ici sont jaloux. Certains t’ont vue. Je leur ai dit que tu étais une cousine, à cause de la ressemblance. C’était pas facile. On se connaît trop bien. On est tous apparentés depuis que le monde est monde. Il faut que je prépare le repas. Au revoir. »

Lina n’a même pas le temps de répondre avant la fin de la communication.

Sa soeur! Elle est loin dans l’espace mais plus encore affectivement. Le même sang. Les mêmes cellules. Identiques physiquement mais pour le reste...Qu’ont-elles de commun? Tout ce qu’elles ont vu, appris, subi ou fait les a rendues différentes. Autant qu’Axel l’est d’Alioune ou Luce de Marie.

Qu’est-ce qui rapproche les humains ou les rend différents?

L’expérience de Jean n’apporte aucune réponse.

Il faut l’invention des patries, des drapeaux, des religions, des chapelles et des partis pour réunir les gens en les opposant aux autres groupes. Il reste à les persuader qu’ailleurs on est différent. Qu’ici sont les meilleurs. Ceux que dieu ou le chef a choisis...

Ça marche tellement bien qu’on peut alors tuer les autres. Le petit cerveau de l’homme des cavernes a été programmé pour ces xénophobies et cette vie de groupe. Ensemble on chassait les mammouths et ceux des autres cavernes par la même occasion. Ils étaient des concurrents. On suivait le chef comme l’a fait le vieux Sakri. La bête est toujours là.

C’est ce que Lina dit à Marie, Jacques et Pierre. Ils écoutent les nouvelles et c’est Jacques qui répond:

« Vous avez raison mais on rencontre partout des hommes qui ont dépassé cette bête. Ils s’éloignent du drapeau, rejettent les gourous, apprennent à penser seuls... On en rencontre en Afrique et aux États-Unis, en Amérique du sud et au fond de la Chine. Ceux-là sont devenus des hommes. Ils entraînent l’espèce qui s’accroche encore à ses chapelles protectrices. Avec eux l’Humanité progresse en vomissant les tyrans, en respectant chaque individu. Différent du voisin mais au fond si semblable. Capable de s’adapter. De comprendre... »

« D’aimer » dit Marie en riant « on se croirait à la messe. Enfin telle que je l’imagine puisque je n’y vais jamais. C’est pour prouver tout ça qu’un jeune médecin a pu un jour arracher des bébés à leurs familles. Même si arracher n’est pas le mot le plus juste dans la mesure où personne ne s’opposait à ces départs. »

« Nous attendons Keba » dit Pierre « c’est le plus important. Et donc il ira chez Lina. Si ces dames l’ont décidé nous n’avons plus rien à dire. »

« Tu dis ce que tu veux » reprend Jacques « moi je trouve que c’est parfait. Je tiens à garder mes yeux c’est pourquoi je ne trouve rien à redire aux décisions de ces deux fortes femmes. »

« Passons à table » dit Marie en riant. Elle enlace Lina et l’entraîne en dansant.

Ils décident d’aller à la plage ensemble, laissant la garde au remplaçant de Jean. Marie veut les emmener à la Pointe au Sel. C’est un endroit qu’elle affectionne. On peut même y nager en eau douce quand la mer n’est pas forte et laisse la source alimenter le trou creusé dans la lave noire. Les jours où la houle déverse ses cascades par-dessus les rochers il n’est plus question de se baigner mais le spectacle est alors d’une rare beauté.

Cathy les rappelle quand les voitures commencent à rouler:

« Mademoiselle Lina! Le téléphone! »

Ce doit être Keba. Elle court.

« Oui. C’est Lina. »

« Bonjour. C’est Keba. Mon père vient de mourir. Les tubes et les machines n’y pouvaient plus rien. Il était prêt à partir. Hier il a pu écrire de sa main retrouvée: -Heureux. Mon fils.-

Je ne lui ai pas demandé s’il fallait comprendre -je suis heureux- ou -sois heureux-. Qu’importe! Ses derniers mots ont été pour moi. Il parlait de bonheur.

Il a fermé ses yeux et ne les a plus rouverts.

Comme il le souhaitait, je conduirai son corps au crématorium. C’est pour après-demain.

Tout est en ordre.

Je suis prêt à venir. »

« Je t’attends. Nous t’attendons. Dès que tu le voudras. Un avion part chaque jour et bien souvent plusieurs. Je serai à l’aéroport. »

« Mais tu travailles. »

« Pierre me fera un certificat médical. »

« Je partirai mardi soir. J’arriverai mercredi. Tu n’auras rien à demander. Je suis impatient. Paris n’est plus ma ville. J’ai besoin de calme, de campagne... Je rêve de cette île que je commence à bien connaître au travers de mes lectures.

Partir est une joie. Un renouveau. Tout est neuf. On n’existe plus pour personne. Les étiquettes s’envolent. Nos yeux autant que ceux des autres sont libérés des certitudes comme des évidences. Il faut tout réapprendre. Et trouver un nouveau nous. Un peu différent chaque fois même si le fond reste le même. On y perd la poussière ainsi que les habitudes.

Mon père vient à peine de mourir et voilà que je m’enthousiasme... »

« Il voulait qu’il en soit ainsi. Il t’avait retrouvé. Tu as le droit de vivre. »

« Á dans trois jours.

Fais mes amitiés à Marie, aux enfants, à Pierre et à Jacques, à tous ceux que tu aimes. »

Lina court vers la voiture où les enfants s’impatientent déjà. Elle annonce l’arrivée de Keba.

 

 


Elle montre la photo qu’elle a reçue.

« On veut voir. » Crient les enfants.

« Il n’a pas vraiment l’air d’un Algérien » dit Pierre « il a dû en surprendre certains. »

« Oui » dit Marie « il est d’ici, c’est sûr. Il aura intérêt à apprendre le créole. Les gens s’adresseront à lui comme à un Réunionnais. C’est un vrai Malbar. Et beau en plus. »

« Ne te gêne pas » dit Pierre « devant tes enfants en plus. Qui est le plus beau? » demande-t-il aux petits.

« C’est Papa. » Dit sa fille en lui caressant la joue.

« Heureusement que tu es là. »

Ils chantent en suivant la route du littoral où la falaise laisse parfois tomber ses rochers sur les voitures qui passent.

Comme il n’y a pas de houle ils se baignent dans l’anse minuscule. Hervé saute depuis les rochers avec son père. Lina se sent en sécurité entre Marie et les petits.

« Tu passeras me prendre mercredi ou tu viens coucher mardi soir? » demande Marie « je vais demander à Cathy de préparer un vrai repas créole. J’ai un peu peur de te laisser avec cet inconnu. Nous ne savons rien de ces années.... »

« Je suis grande tu sais. Il faut que je casse mes mafates moi aussi. »

Lina rejoint Sylvie qui lance des cailloux dans les vagues. Elles font des ricochets.

Marie se joint à elles en embrassant Lina:

« Ne m’en veux pas. Si j’ai peur pour toi c’est parce que je t’aime. »

« Je le sais .Mais j’aime que tu me le dises. Tout ira bien. »

Elles rejoignent les hommes qui vont d’un souffleur à l’autre faisant fuir les poissons grimpeurs et les crabes. Quand le soleil illumine l’océan face à eux, Pierre dit:

« Il va falloir rentrer. La nuit sera bientôt là. »

« Je veux rester avec Lina. » Dit Hervé.

« Moi aussi. » Crie sa soeur aussitôt.

Il faut qu’elle leur promette de les garder quelques jours aux prochaines vacances pour qu’ils se calment enfin. Elle est tellement heureuse d’être ainsi adoptée. Elle, la solitaire, a trouvé une famille. Mardi à midi Keba appelle : « J’arriverai à sept heures. Je laisse mes clés au notaire qui se charge de la vente. Je n’ai que ma valise. »

« Je serai à l’aéroport avec Marie. Nous déjeunerons chez Jacques. Dans la maison où Marie a passé son enfance. Nous partirons chez moi après. »

« Comme vous voudrez. Je vous devrai tellement à tous... Tout ce que vous faîtes pour l’étranger... Je saurai m’en souvenir. »

« Tu ne nous devras jamais rien. Nous sommes heureuses que tu nous permettes d’être utiles. »

« Vous n’allez quand même pas me remercier de perturber vos vies? »

« Nous en reparlerons. Je vais travailler. A demain. »

Elle profite de ce dernier soir de solitude. Rien ne sera plus comme avant. Elle ne rentrera plus seule. Ses habitudes vont exploser. Un pas qui ne sera pas le sien parcourra la maison qui perdra son silence. Ses fauteuils vont enfin être utiles. Elle pourra parler de ses livres et des émissions télé. Elle l’écoutera dire sa vie. Les portes seront ouvertes quand elle reviendra de l’école. Elle est impatiente en même temps qu’effrayée.

Elle dit tout ça à Marie qui vient de l’appeler.

Le sommeil ne vient pas. Lina parcourt des lignes vides de tout sens. Elle attend.

Sa vie va enfin changer. Pour combien de temps ?

Il fait à peine jour quand la voiture de Lina entre dans le jardin de la maison de Saint Denis.

Cathy s’affaire déjà alors que Jacques déjeune sous la varangue.

La jeune femme accepte le café malgré son énervement.

Dès que la voiture de Marie arrive elle court la rejoindre:

« Si l’avion était en avance... «

« C’est souvent le cas des charters, mais puisqu’il vient sur un vol d’Air France... »

« Il vaut mieux que nous l’attendions plutôt que de lui laisser croire... Il vient de perdre son père... Il arrive là où il est né... Il ne nous connaît pas... »

Marie sourit et pose sa main sur le bras de son amie. Elle comprend combien cette arrivée bouleverse la vie si bien rangée de Lina. Elle n’a pas des enfants et un mari pour équilibrer ces événements forts. Que sortira-t-il de ce qu’elle a mis en route?

Elles ont une demi-heure à attendre. Elles montent sur la terrasse. Le vent souffle légèrement. Les vagues rident à peine l’océan. Les pentes vertes se dressent là tout près derrière la petite plaine. Salazie et Mafate...

« Mafate... »Disent-elles en même temps. Un rire un peu nerveux les rapproche. C’est Lina qui reprend: « Mafate. Keba les a tous laissés pour venir. »

« Mafate me voilà. Dira-t-il en descendant. Te souviens-tu d’Alioune? L’artiste débarrassé de tous les mafates. Et puis la vérité de ses journées si semblables. Ses manies. Cette répétition méticuleuse d’événements toujours reproduits. Des mafates plein ses malles et ses valises...

Attendons un peu. Il sera peut-être en djellaba et voudra t’entraîner dans un intégrisme total... »

Elles observent les passagers qui descendent la passerelle et Lina dit soudain:

« Le voilà. Il est plus grand que je le pensais. Comme il est maigre! »

« Tu vois tout ça d’ici? Et la couleur de ses yeux peut-être ou l’heure indiquée par sa montre? »

Elles reviennent dans le hall pendant que les passagers attendent leurs bagages de l’autre côté de la vitre.

Il les a vues et leur adresse un grand sourire.

« Mais c’est vrai qu’il est beau » dit Marie « attention. Un sourire peut cacher des imperfections et des dangers. »

Lina ne l’entend pas. Elle ne quitte pas l’arrivant des yeux.

Il est un des premiers à trouver son sac. Marie observe son amie. L’émotion de Lina la touche. Une image traverse son esprit: les oies de Lorenz. Elle se souvient de l’histoire de ce chercheur, on dirait maintenant un éthologue, qui avait montré que les oies sont programmées pour suivre le premier animal qu’elles voient quand elles ouvrent les yeux. Dans la vie sauvage c’est tout naturellement leur père ou leur mère qui les couve, dans la vie moderne il en va tout autrement. Chacun a pu voir des canetons suivant une poule comme si elle était leur mère. On a vu des oisons s’attacher aux pas d’un chien. Les oies de Lorenz ont toujours cru être nées des jambes du savant. Elles le suivaient donc partout.

Lina, sortant de sa longue léthargie, s’éveille à la vie. Elle est prête à aimer.

Marie s’en veut de juger ainsi son amie. Elle se reproche d’être jalouse à l’idée de la perdre et prend la main tendue par Keba au-dessus de la barrière.

« Ah! Non. Je veux vous embrasser. Au point où j’en suis des perturbations apportées dans vos vies... Et puis nous aurions dû aller à l’école ensemble et courir les sentiers et les ravines. »

Ils parlent du voyage, du temps, des montagnes et de l’océan, de la chaleur... chacun, au delà des mots observe et se sent proche.

« C’est beau chez vous. On se croirait dans la tour de Babel » dit Keba « des noirs, des jaunes, des blancs, des mélanges de toutes sortes... »

« Et même des rouges. » Dit Marie alors qu’ils croisent un groupe de touristes que le soleil a transformés en homards cuits.

« C’est chez toi » dit Lina « regarde, ils sont nombreux à te ressembler. »

« Plus qu’en Algérie. Je finirai par croire à votre histoire. Dans l’avion, mes voisins, Indiens eux aussi, me parlaient en créole. Ils ne croyaient pas que je venais ici pour la première fois. »

« On ne dit pas Indiens, on dit Malbars » corrige Marie « Malbars pour les Tamouls et Z’arabes pour les Musulmans. Et tu es un menteur: ce n’est pas la première fois que tu mets les pieds ici puisque tu y es né. »

« As-tu souvent vu les enfants de quelques jours se promenant debout? » Demande Lina « ses pieds n’ont jamais touché le sol de la Réunion avant aujourd’hui. »

« Défends-le » dit Marie « et la solidarité féminine? Ses pieds n’ont encore pas touché le sol puisqu’il porte des chaussures. »

« Je vais faire comme le pape. » Dit Keba Il fait mine de s’agenouiller. Marie le retient :

« Attention. Nous n’avons pas fait désinfecter le sol comme le font les fidèles de celui que tu évoques. Baise plutôt cette main qui va te conduire jusqu’à une douche et un bon repas. » Dit-elle en riant.

« Avec plaisir. Mais je sais bien que seul le hasard sera responsable de la sécurité de ce voyage comme chaque fois qu’une femme tient le volant. »

« Lina, monte vite » rit Marie « laissons là cet abominable macho. »

Leurs plaisanteries les ont rapprochés. Ils se sentent comme de vieux amis.

« Je sais que Lina n’aime pas ça » reprend Keba alors que la voiture quitte le parking « mais j’ai besoin de vous dire merci. Vous m’offrez un pays en m’arrachant à une survie impossible, et en plus vous m’accueillez comme un ami. Je ne le répéterai pas mais j’ai besoin de le dire: merci. Sachez que quoi qu’il arrive, toujours, n’importe où, vous pourrez compter sur moi. » Ils restent un moment silencieux. La reprend:

« C’est vraiment très beau. L’Algérie est belle aussi. Sa côte est magnifique. Mais on sent ici une tranquillité que je n’ai pas connue là-bas. »

« Et nous sommes à Saint-Denis » dit Lina « tu verras Entre Deux! Le calme y règne vraiment. »

« Je n’en aurai jamais trop. »

Le cimetière dépassé, Marie qui a tourné vers la ville arrête la voiture devant la grande maison.

« Quel superbe jardin! » S’exclame Keba.

« Ici ça s’appelle une cour » dit Marie « pour aujourd’hui nous te faisons grâce des noms des arbres et des fleurs, mais bientôt tu devras les reconnaître en bon créole que tu es. »

« Parce que tu les connais, toi? » S’étonne Lina.

« Bien sûr. Par leur nom créole ou français à défaut de leur nom savant. Voilà la plus belle des fleurs de cette maison! » dit-elle en pointant son doigt sur Cathy qui vient d’apparaître sous la varangue.

« C’est Cathy. Elle me gronde depuis que je suis toute petite, mais comme elle fait la meilleure cuisine de l’île je l’aime quand même. En fait je l’aimerais même si elle ne cuisinait plus. C’est ma Nénaine. Ce mot rejeté par les jeunes garde pour nous toute sa valeur. C’est Marraine, Nounou, tout ce qu’on veut pourvu qu’il y ait de l’amour. »

Elle prend la vieille femme par les épaules en disant:

« Voilà Keba. C’est un ami. Il vient de loin et sa vie n’a pas toujours été facile. »

« Et la mienne, elle est facile? » bougonne la vieille. « De toute façon il n’a pas besoin de moi avec vous deux près de lui. Les Malbars se débrouillent toujours. On va d’abord voir comment il trouve ma cuisine. »

« Tu n’es qu’une affreuse Cafrine raciste. » Dit Marie en riant.

« C’est vrai » observe Lina « à nous quatre nous représentons bien la population réunionnaise. La Cafrine, la Chinoise que tu es, le Malbar, et... »

« La Petite Blanche des hauts. Sans compter ce qui ne se voit pas et fait notre sang riche de mélanges inconnus. »

 

 



Jacques arrive alors que Keba est à la douche.

« Vous avez renvoyé le voyageur? »

« Le voilà. » Dit Lina au moment où entre la voiture de Pierre.

Les deux enfants se précipitent.

« Je l’ai vu le premier. » Dit Hervé.

« Non. C’est moi! Hein Papa que c’est moi? » proteste Sylvie.

« Á table » crie Cathy « si vous commencez par l’apéritif vous n’aurez plus le temps de manger avant de partir au travail. »

« Et voilà. C’est la revanche des esclaves » dit Marie « nous devons toujours obéir. Tu as raison Cathy. Comme d’habitude. Tout le monde va conduire, il vaut mieux que ce soit sans alcool.»

« Pas d’alcool mais un peu de vin quand même. » Proteste Jacques.

« Voilà les vieux médecins » dit Pierre « de vrais scientifiques. Il n’y a pas d’alcool dans leur vin, pas plus que dans le rhum je suppose. »

« Dans le rhum si » dit Jacques en riant « c’est pour ça que je n’en bois pas. »

« Menteur. C’est parce que tu ne l’aimes pas » dit Marie « le whisky en contient autant et ça ne t’empêche pas de l’aimer. »

« Bon. Je ne peux rien cacher de mes défauts. Prenez-vous un peu de vin avec moi La? Ou faites-vous partie d’une ligue... »

« Oui pour le vin. Non pour l’appartenance à une ligue. Pas plus qu’à une religion ou autre secte d’ailleurs. »

Le repas se poursuit gaiement. Chacun complimente Cathy. « Pas la peine d’en dire tant » bougonne-t-elle « si ma cuisine était si bonne on vous verrait plus souvent pour la manger. » « Et voilà » dit Marie « les reproches continuent. C’est vrai que vous pourriez venir dimanche. On aurait plus de temps à passer ensemble. »

Keba se tourne vers Lina et dit: « Moi je suis d’accord pour tout. Vous êtes tous tellement gentils. » « Alors c’est bien » conclut Marie «  Cathy tu auras les mêmes invités dimanche. Fais nous un bon repas pour une fois. »

Ils partent en laissant Lina et Keba qui proposent à Cathy de l’aider à ranger.

« Ah! Non! Je n’ai que ça à faire jusqu’à dimanche. Sauvez-vous. Profitez du soleil. »

Tous deux l’embrassent et rejoignent la voiture.

« Veux-tu conduire? » Demande Lina.

« Oh! Non. Je préfère admirer le paysage et j’aurais peur de m’endormir. »

Ils restent silencieux jusqu’à la route du bord de mer. Celle qu’on appelle en corniche alors qu’elle est souvent si près de l’eau que les vagues la balaient interdisant la circulation.

« Je suis tellement bien » dit Keba « je n’aurais jamais pu imaginer un accueil aussi chaleureux. C’est comme si je revenais dans ma famille. »

« Ce sont mes seuls amis » murmure Lina « et depuis si peu de temps. Avant j’étais seule. Maintenant vous êtes là. »

Elle dit à nouveau l’histoire de leur naissance, le départ de Louise, Marie, Alioune et lui. Elle parle de Jean, de Luce et d’Axel.

« Veux-tu que nous cherchions ton frère? Je sais qu’il est revenu à Mafate après avoir vécu à Saint-Denis. »

« Non. Pas maintenant. Il faut que tout se mette en place. Je voulais bouger mais là c’est bien. En quelques jours j’ai retrouvé mon père et Paris pour les perdre à nouveau. Me voilà débarquant dans l’hémisphère sud où je suis né. Je veux digérer un peu tout ça. Je dois me persuader que tout va bien. »
Il regarde la côte et les pentes abruptes. Lina profite du moment où il est retourné pour le découvrir. Il a les traits fins et les joues tellement creuses. Lui est surpris par cette peau crémeuse de rousse et la finesse des mains posées sur le volant. Leurs regards se rencontrent et aussitôt se quittent. Elle revient à la route. Il retrouve l’océan.

Ils se parlent à peine. En paix l’un près de l’autre. La route qui serpente entre les deux falaises permet à Keba d’apprécier le relief de l’île formé par les cyclones.

« Tu verras » dit Lina « un cyclone c’est comme la fin du monde. On est coupé de tout pendant plusieurs jours. Chacun reste caché derrière ses volets, sans savoir si les autres vivent. La pluie incessante et le vent qui hurle occupent les esprits. Une tôle tombe parfois sur le toit. La radio seule apporte des nouvelles. Il n’y a plus d’électricité, ni d’eau, ni de téléphone.

Et soudain c’est le silence. Brutal. Aussi effrayant que l’enfer d’avant.

On se force à sortir pour constater les dégâts.

Quelquefois la tempête revient avec plus de violence. Les arbres arrachés sont emportés par les flots. Les trombes d’eau s’engouffrent dans les trous mal refermés. Les cases ébranlées partent dans le vent et la boue. »

« Tu affrontais ces moments toute seule? »

« J’ai toujours eu l’habitude de faire face à la vie sans aide. J’ai mes livres. Je reste dans un coin du salon au fond de mon fauteuil. Une bougie m’éclaire. On s’habitue à tout. Parfois je crois qu’on entre... J’ai plus peur des hommes que d’aucune tempête. »

Ils arrivent au plus haut de la route, dominant Entre Deux, face aux pentes du Dimitile. Lina gare la voiture près du panneau.

Partout grimpent des fleurs.

Les montagnes enserrent le village bordé par les ravines.

Elle aime ce paysage qui n’a jamais été si beau qu’aujourd’hui.

Ils se regardent et sourient doucement, partageant cet instant de bonheur.

Ils arrivent bientôt près de l’office du tourisme avec son blason fleuri: « Entre Deux bras un cœur ». Le village vite traversé, ils montent vers la Ravine des Citrons. Ils font ensemble le tour de la maison admirant l’océan, les cascades, les arbres dont elle dit les noms. Ils lèvent la tête vers le Dimitile qui les protège tout là-haut.

« Comme cet endroit est beau! Quelle tranquillité. On doit y vivre heureux. »

« J’ai surtout été très seule. Avant Marie personne n’était jamais venu chez moi, même pas mes collègues ou l’un de mes élèves. C’était ma forteresse ou plutôt ma prison. J’ai tant voulu cette maison. Un lieu sûr après les cabanes en tôle pour m’abriter, m’enfermer, me défendre. C’était mon blockhaus. Toujours barricadé. »

Elle montre les maisons qui s’accrochent à la pente.

« Tous ne sont pas riches. Mais ces cases au milieu des champs n’ont rien de commun avec les bidonvilles. Elles sont sommaires mais chacun garde de l’espace, des arbres, des animaux.

« Les cyclones doivent tout dévaster. »

« Les habitants des cases en tôle se rassemblent dans les écoles. Et ils reconstruisent. Avec les tôles qui restent et celles que le vent a portées. Ils replantent. Pendant deux mois on ne trouve plus ni fruits ni légumes. On mange des conserves. On vit au ralenti. »

Ouvrant sa maison, elle la voit avec d’autres yeux: son salon petit bourgeois, ses napperons de vieille fille... Il reste un long moment devant les étagères chargées de livres.

« Moi aussi j’aime lire. Ils aident à vivre autrement. »

Il pose son sac dans sa chambre et rejoint Lina sous la varangue. Les aboiements d’un chien les arrachent à leur paix. Un autre lui répond et puis un autre encore.

Comme Keba s’étonne, elle dit : « je suis habituée. Je ne les entends plus. Chaque maison a son chien. Chaque enfant veut le sien. Ils sont presque tous attachés de leur naissance à leur mort. Incapables de se défendre ils disent leur détresse. Leurs aboiements rassurent. Á défaut des voleurs ils font fuir les mauvais esprits. »

Les yeux du jeune homme se ferment. Une nuit sans sommeil, le repas, la chaleur...

Lina peut le regarder. Il ne se détend pas. Ses mains se serrent et ses sourcils se froncent. Des sortes de sanglots accélèrent son souffle.

Comme il a dû souffrir.

Il porte un short et une chemisette. Il est maigre mais musclé.

 

 



Quand il ouvre ses yeux elle se sent rougir.

« J’ai dormi longtemps? Excuse-moi je ne voulais pas... »

« Je suis heureuse que tu te sentes bien. Laisse un peu tes souvenirs. Détends-toi. Tu es chez toi ici pour le temps que tu voudras. »

Les coqs répondent aux chiens. Des enfants jouent sur la route. Des oiseaux se poursuivent.

Ils vont se coucher tôt.

C’est l’odeur du café qui réveille Keba

« Pourquoi t’es-tu levé? Tu avais bien le temps. Je pars un peu plus tôt pour préparer ma classe. Je serai là avant midi. Je m’occuperai du déjeuner. »

« Mais je peux très bien le faire si tu me dis ce que tu veux. »

« Tu sais faire la cuisine? »

« Madame, je sais tout faire. J’ai exercé tous les métiers. Enfin les métiers les plus simples au moins. Tu verras. »

Elle, qui reste d’habitude après la classe à parler avec une mère ou avec un enfant, se retrouve la première à franchir le portail.

La table est mise. Une bonne odeur l’accueille. Keba s’est noué une serviette à la taille et dit en apportant un plat de salade composée:

« Madame est servie. Madame est satisfaite du travail des enfants? »

Elle rit en répondant:

« Merci mon jeune ami » puis, redevenant sérieuse: « tu n’es pas là pour servir. Je ne veux pas que tu croies... »

« Je ne crois rien du tout. Je ne me sens pas dévalorisé par le ménage ou la vaisselle. Ce ne sont pas les activités qui font la valeur des humains. J’ai vu des imbéciles donner des ordres, j’ai connu des patrons et des médecins, des élus et des cadres stupides et sans valeur. J’ai aussi rencontré des maçons, des balayeurs et des employés qui étaient des hommes cultivés, sensibles, attentifs, en un mot intelligents. Ce n’est pas le titre qui fait l’homme. Aucun emploi n’est dégradant ni déshonorant s’il est utile. »

Ils déjeunent tranquillement comme deux vieux amis.

Á son retour, en fin d’après-midi, Lina trouve Keba en train de bêcher un angle du terrain. Il ne l’entend pas venir. Elle apprécie le jeu de ses muscles qui se tendent et roulent. Elle revoit son père dans le même effort tranquille et régulier. Elle va chercher des boissons et sursaute en l’entendant parler derrière elle:

« Cette journée s’est bien passée? Le bruit des verres m’a donné soif. »

« Je voulais t’apporter à boire, mais je ne sais pas ce que tu aimes. De la bière? Du Perrier? »

« De l’eau s’il te plaît. C’est ce que je préfère. »

Le soleil descend sur l’océan. Ils l’observent ensemble.

« Tu aurais pu aller te promener, profiter du paysage... »

« Nous le ferons ensemble si tu veux bien. Je dois justifier les attestations que tu m’as envoyées. »

« Il ne doit pas y avoir de malentendu: tu n’as pas à travailler. C’était une déclaration pour l’administration... »

« J’ai besoin d’être actif. J’ai souvent éprouvé du plaisir à voir pousser ce que je plantais. Le Parisien que j’étais a découvert en Algérie la joie de travailler la terre. Ici c’est pour nous. Ce serait ridicule d’acheter des salades et des tomates alors que tu as ce terrain et moi tout le temps de m’en occuper. Je peindrai tes volets et j’ai vu beaucoup d’autres choses qui ont besoin de réparations. »

Elle rit: « mais je ne suis pas née à Paris moi monsieur. J’ai passé dix ans à Mafate. Tout ce que nous mangions nous le produisions nous-mêmes. C’est moi qui te montrerai... »

« Ah! Non. Le jardinier c’est moi. Tu n’as pas le droit de me prendre mon travail. »

« C’est bien. Je t’apporterai de l’eau et je resterai assise à l’ombre à te regarder transpirer ; comme au temps de l’esclavage. »

Ils parlent encore de l’histoire de l’île depuis l’arrivée des premiers habitants jusqu’à la fin de l’esclavage, le statut colonial, la départementalisation, tout ce qui fait l’originalité de ce monde en réduction.

Le soleil a disparu depuis longtemps quand ils se décident à rentrer. Ils préparent ensemble le repas. Chaque fois que leurs mains se rencontrent ou que leurs corps se frôlent Lina sent son coeur battre plus vite.

Le journal télévisé présente un sujet sur l’Algérie et les intégristes. La jeune femme pose sa main sur le bras de Keba dont le visage est devenu pâle.

« C’est fini. Tu es loin de tout ça. »

Il sourit: «il me faudra du temps pour enterrer tout ça. Cette violence était partout. Les victimes sont prises au hasard. Ce sont toujours les plus faibles… »

« Tu ne dois pas l’enterrer. Il faudra parler. J’aimerais comprendre comment un pays peut basculer dans la violence et le fanatisme religieux. »

« Pourquoi, c’est facile à dire. Ce qui est plus difficile c’est d’enrayer ce mouvement, de stopper cet effondrement. Avec le départ desFrançais, il y a trente ans, on a assisté à la fuite des cadres. On ne relance pas facilement un pays après des années de guerre civile. Il y eut des erreurs, des ambitions personnelles, l’intervention des grands pays désireux de continuer là leurs affrontements... Et la déception de tous ceux qui s’étaient battus et qui voyaient les autres se servir. Avec les problèmes économiques, les inégalités se sont accrues. Le parti unique, incontesté au temps des anciens combattants, a été de plus en plus mal considéré. Le chômage s’est accru. Les religieux ont apporté des aides, organisé les écoles, soigné les malades. Les extrémistes ont pris le dessus et... »

« C’était très dur? »

« Pour tous. Je me suis vite senti peu concerné. L’armée m’avait ôté mes illusions sur ma nouvelle Patrie. J’étais parti pour prouver, peut-être à moi surtout, que j’étais capable de choisir l’aventure et de l’affronter. Là j’étais un fils de traître. Je parlais mal la langue. Malgré mon engagement on m’a fait payer tout ça. J’ai été très vite débarrassé des restes d’adolescence.

Je n’ai rencontré ensuite que le chômage et ses mille métiers ; et la faim souvent ; les coups minables pour survivre. Je l’avais voulu ! Je me disais que je pourrais être avec mes parents faisant un travail utile et intéressant... J’avais tenu à retrouver mes racines, à fuir le racisme, à effacer la honte... J’avais tout faux !

Je sais maintenant que les racines sont une spécificité végétale. Le racisme est présent partout où il y a des minables qui n’ont d’autre supériorité que leur lieu de naissance. Dans cette guerre civile tous ou presque s’étaient conduits de façon méprisable.

Maintenant que je sais n’avoir rien de commun avec cette histoire c’est encore plus drôle, ou triste, ou les deux à la fois. Je ne suis pas Africain du nord ou d’ailleurs. Je ne suis pas Européen, je ne suis qu’un humain sans attache.

Toi tu es née ici. Tu as vécu en sécurité avec tes parents. Tu sais qui tu es, d’où tu viens... »

« Je viens d’un pays qui n’existe plus. D’un autre monde. J’ai traversé la misère, la violence de tous les instants sous toutes ses formes, l’alcoolisme de mon père et des autres, la promiscuité... Je dois enseigner à d’autres comment vivre dans le monde moderne, moi qui viens du Moyen Age en passant par la marginalité. Je dois ouvrir les enfants alors que je ne suis bien qu’enfermée.

Je sais d’où je viens. Oh !ça oui ! Qui je suis c’est autre chose. J’aimerais tant être quelqu’un. Mais pour ça il faut que je m’arrache à cette histoire. A moi. »

Il pose sa main sur le bras de Lina qui ne la sent même pas. Cette main si troublante tout à l’heure n’existe plus.

« Je vais t’aider. La vie sera belle si nous le voulons. Ce passé ne nous appartient pas qui nous a été imposé. Seuls le présent et l’avenir nous concernent. »

Ils restent sans parler. Longtemps. Elle a fermé les yeux. Elle sent cette main ferme et chaude. Elle ne sent plus qu’elle. Elle ne veut pas la faire partir. Elle lui est aussi indispensable que la perfusion pour le déshydraté.


Une porte qui claque la fait bondir.

« Ce n’est rien. La porte de la véranda. Je vais fermer. Tout va bien. Je suis là. »

Elle l’entend aller et venir. Il range les outils dans le garage. Il ferme les volets. Elle n’est plus seule.

Le café! Quelle heure est-il?

Lina bondit. Elle va être en retard. Jamais... Ce n’est pas possible... Elle court à la salle de bains et se précipite sur le chemin. Elle est en retard. Elle!

Les enfants sont encore dans la cour. Elle n’a pas envie de voir ses collègues et entre directement dans sa classe.

Heureusement Keba l’a réveillée.

Keba! Elle ne lui a même pas dit au revoir. Elle est ridicule. Comme si ça n’arrivait pas aux autres. Pour certains le retard est quotidien. Elle surveille souvent la classe de sa voisine. Alors pour une fois... Comme si La ne comptait plus. Que va-t-il penser? Elle a du mal à se concentrer sur son travail. Elle est la première à sortir. Elle a coupé court aux questions et remarques pendant la récréation en regagnant vite sa classe. Les commentaires doivent aller bon train. Ils savent sûrement tous qu’un homme vit chez elle. Les échanges doivent être sévères entre les rigoristes et ceux dont elle a refusé les avances. Que lui importe. Pourvu que Keba...

La table est mise et le repas préparé.

Il n’est pas là. Si...

Le jeune homme arrive portant un superbe bouquet.

« C’est pour que tu reviennes avec joie dans cette maison que tu fuis en courant le matin. »

« Pardonne-moi. C’est la première fois que je suis en retard. D’habitude... »

« Voilà que tu te démafates un peu. C’est bien ce que vous dites avec Marie? Tu n’as rien à te faire pardonner. Tu as veillé pour m’aider. C’est moi qui dois te demander... »

Elle laisse tomber son porte documents et s’accroche à lui.

« Ne t’en va pas. Rien d’autre n’a d’importance. »

Les fleurs rejoignent le cartable sur le sol pendant que leurs lèvres se trouvent. Il l’emporte dans la chambre sans que leur baiser s’interrompe.

Elle pleure doucement contre son épaule.

« C’est la première fois... »

« Mais tu m’avais dit... »

« Non. Ce n’est pas la première fois que j’ai une relation sexuelle. Oh! Ça non. C’est la première fois que je fais l’amour. Cette douceur... Je n’ai pas eu mal... Tu ne peux pas savoir comme c’était laid... »

« C’était toujours douloureux? »

« Oui. J’étais si jeune. J’avais si peur. Oui j’ai toujours eu mal. Comme si mon ventre allait se rompre. Et toi... Je voulais tellement depuis le premier soir, et cette peur... Comment aurais-je pu savoir? »

« Tu as connu plusieurs hommes? »

« Non. Un seul. C’était le seul moyen pour me protéger des autres qui devaient ainsi me laisser tranquille. Il était brutal et... ma question est stupide... mais... est-ce que tous les sexes d’hommes sont pareils? »

Il rit en caressant doucement le visage apaisé.

« Non. Bien sûr que non. J’ai assez fait de sport et connu de douches collectives pour savoir qu’il y en a de toutes sortes. »

Il s’arrête de rire:

« Oui. C’était sans doute ça. Il était trop important pour toi. Et tu es restée toutes ces années sans... Tu n’as rencontré aucun garçon, aucun homme? »

« Quelquefois l’un ou l’autre s’intéressait à moi. Certains ne me déplaisaient pas, mais cette peur, ce dégoût... Alors je m’en allais. »

« Voilà ma chance. Il fallait que tu m’attendes. Il te fallait quelqu’un d’ordinaire, de moyen... »

Elle pose sa main sur le ventre de Keba. Ce contact suffit à les bouleverser les emportant à nouveau en un tourbillon dans lequel ils ne sont qu’un.

« C’était encore plus doux. La vie est merveilleuse. Tu restes là? Dis. Je repars à l’école mais tu m’attendras? »

« Est-ce que je dois rester couché pour satisfaire les désirs de Madame? »

Elle rit. D’un rire qu’elle ne se connaissait pas.

« Lève-toi si tu veux. Bois. Mange. Vis. Mais reste dans notre maison. Je t’aime. J’ai tellement besoin de toi. »

Elle se douche et part en croquant un fruit.

La cloche sonne au moment où elle arrive à l’école. Ses élèves l’attendent, rangés dans la classe.

Heureuse.

Elle est heureuse. Rien ne peut lui arriver. Elle a envie de chanter. Elle voudrait parler de Keba aux petits, de la joie de vivre...

Les enfants écoutent les leçons gentiment. Tous ont l’air de bien comprendre. Comme si le bonheur rendait performant ou si la paix était contagieuse.

Elle ne se presse pas de partir. Elle savoure son retour. On l’attend! Elle! Quelqu’un attend qu’elle revienne. Elle existe. Pas seulement pour sa fonction d’institutrice ou comme cliente.

Lina. C’est Lina qu’un homme attend pour partager sa vie.

Plus rien ne sera jamais pareil.

Les bougainvilliers illuminent ce chemin si banal.

L’océan se coiffe d’une couronne de nuages pour souligner ses nuances de bleu.

Les oiseaux l’accompagnent en chantant leur bonheur.

Elle vit.

Son sourire égaie les gens qui lui parlent gentiment.

Keba retourne la terre comme si rien n’était arrivé.

Elle s’arrête et le regarde. Et si pour lui c’était sans importance? S’il allait repartir comme il était venu?

Elle entre dans la cuisine pour lui chercher de l’eau. Tout est en ordre. Les plats préparés pour midi sont dans le réfrigérateur.

Il a écrit: -je t’aime- sur le sol avec des pétales rouges. Une flèche indique le jardin.

Elle s’appuie contre le mur et ferme très fort ses yeux.

Une bouche emprisonne ses lèvres sans qu’elle ait entendu un bruit. La passion les emporte à nouveau jusqu’au lit où le même bonheur la submerge.

« Comment s’appelle-t-il cet homme qui m’a emporté un jour? »

« Jean. »

« Nous irons sur sa tombe si tu veux bien m’accompagner. Sans lui je t’aurais connue trop tôt ou peut-être jamais. C’est à lui que je dois ce bonheur.»

« Merci Jean  » disent-ils ensemble.
Les jeunes gens échangent longuement leurs souvenirs. Ils se disent tout de leurs joies comme de leurs craintes. Chacun veut savoir. Ils retrouvent ce qu’ils avaient perdu au fond de leur mémoire. Ils s’enrichissent de leurs moments heureux, les mauvais s’allègent d’avoir été partagés.

Les années vécues dans des mondes différents se mêlent. Leurs histoires lointaines deviennent un passé commun.

« L’amour. L’eau fraîche... » dit Lina « c’est bien joli. J’ai mangé un peu après ta fuite, mais tu dois avoir bien faim. Tout est prêt. Ce que tu as dédaigné à midi tu le mangeras ce soir. »

Ils vont se coucher tôt comme le ferait un vieux couple, mais leur nuit est toute autre, faite d’étreintes passionnées, de courts sommeils et de grands moments de tendresse.

Lorsqu’il la réveille elle lui dit qu’elle ne travaille pas ce samedi matin pour rattraper un temps de formation auquel il ne comprend rien.

Le soleil est très haut quand elle apporte le petit déjeuner.

« Les voisins doivent s’inquiéter » dit Lina « mes volets sont encore clos à midi alors que je les ouvre au lever du soleil. S’inquiéter n’est pas le mot juste, ils s’étonnent simplement. Ici on ne s’occupe pas de ce qui arrive au voisin. On l’observe, bien sûr, mais on n’intervient pas. »

« Ils savent que je suis là pour veiller sur ton repos. »

« Ah! Parce que c’est du repos? Je vais aller voir mon médecin pour qu’il m’en prescrive une longue cure. »

« Une semaine tout au plus? »

« S’il vous plaît, mettez m’en pour cent ans. Après on verra bien. »

Ils décident d’aller marcher.

Elle l’entraîne sur le sentier qui mène au Bras de la Plaine. Ils descendent vers la passerelle et remontent la ravine. Ils trouvent un bassin aménagé dans l’eau claire.

Lina, en slip, accompagne Keba qui plonge. L’eau lui semble bien un peu fraîche mais le soleil la réchauffe vite. Elle le regarde plonger depuis des rochers de plus en plus élevés et s’inquiète : « fais attention. Il peut y avoir des rochers sous l’eau. »

« Sois tranquille. J’ai vérifié le fond comme la hauteur d’eau. »

Elle qui n’osait pas se mettre en maillot de bain s’expose presque nue. Elle lui dit son étonnement d’être devenue si hardie.

« C’est que tu as grandi. Ou peut-être es-tu heureuse? »

Ils nagent. Ils rient. Ils courent. Ils parlent. Ils parlent beaucoup. Comme pour chasser toutes les ombres de leur passé. Pour partager tous leurs rêves, toutes leurs impressions, toutes leurs pensées. Ils communiquent.

Ils communient.

Par leurs mains et par leurs yeux. Par leur corps et par leur esprit.

L’emmurée accueille l’aventurier. Cet échange ne les rassasie toujours pas.

« Demain nous allons chez Marie » rappelle Lina.

« Le faut-il vraiment? Tu t’ennuies déjà? »

Un sourire efface la deuxième question:

« Nous l’avons promis. C’est à elle que nous devons notre rencontre. »

« S’il s’agit de régler une dette... »

« Tu sais bien que je n’ai pas dit ça. Marie m’a tellement apporté en si peu de temps... »

« Tu lui as donné beaucoup toi aussi. »

« C’est différent. Sa vie est pleine. La mienne était déserte. Elle a son mari, ses enfants, ses amis... Elle n’avait pas besoin de moi. »

« Il faut croire que si. Elle venait de perdre son père, d’en trouver un autre et une sœur qui ne la voit pas, elle comble un vide. Personne, aucun adulte surtout n’agit gratuitement. On cherche toujours à se faire plaisir, à satisfaire un besoin, à supporter mieux son image... »

« Alors toi, là, en ce moment... »

« J’ai besoin de toi. Profondément. Totalement. Comme de l’air ou du pain. Parce que je n’en peux plus d’être seul. Parce que le monde m’a trop malmené. Parce que je t’aime. »

« Je préfère t’entendre dire ces derniers mots. »

« C’est la même chose. On aime ceux qui nous apportent. Des cadeaux ou leur admiration. Leur soutien ou leur besoin d’aide. Hors du lien naturel que les animaux ont avec leurs petits, toutes les relations sont ainsi. »

« Il n’y aurait que l’amour maternel? »

« Et paternel. Celui qui accompagne l’oisillon hors du nid. Celui qui fait rentrer les bébés poissons dans la bouche de leur père ou le kangourou dans la poche maternelle. Celui qui permet aux espèces de survivre. »

« Et l’amour de dieu? »

« C’est pour éviter la maladie ou se protéger du diable. Voire pour s’assurer d’une réincarnation ou d’un au-delà heureux. Pour mieux fuir le présent et surtout la mort. »

« Alors si un jour tu n’as plus besoin de moi... »

« Je partirai. Parce que je ne voudrai pas faire comme tous ces couples qui empoisonnent chacune de leurs minutes communes pour ne pas perdre leur patrimoine ou affronter le qu’en dira-t-on. Mais je ferai tout pour que jamais ça ne se produise. Je cultiverai notre relation bien mieux que le jardin. Je me rendrai indispensable. Nous devons devenir accros l’un à l’autre comme on l’est à une drogue. Rien, jamais, ne doit venir entre nous. Cette dépendance te fait peur? »

« Oh! Non. Je ne veux que ça. Ce qui me fait peur c’est d’imaginer ton départ. C’est de me retrouver seule de nouveau. Accro je le suis déjà. Tu n’es pas prêt de me lâcher. J’ai eu plus de bonheur en quelques jours avec toi que dans tout le reste de ma vie. J’existe puisque tu m’aimes. »

Ils remontent enlacés, ne se séparant ni dans les passages étroits, ni dans les ruelles du village.

Ils sont seuls au monde

 

 



Une fois changés ils prennent la route de Saint-Denis. Ils s’arrêtent souvent. Lina voudrait tout montrer de ce qu’elle connaît à son compagnon : le gouffre de l’Etang Salé où la mer entre avec violence, la longue plage de sable noir que la houle recouvre de ses vagues immenses, les surfeurs de Saint-Leu qui défient les requins, la ferme des tortues, le lagon de Saint-Gilles et même le Port.

Elle qui ne voyait plus rien s’enthousiasme aujourd’hui de toute cette beauté.

Les enfants courent vers Lina et embrassent Keba qui se penche vers eux.

Jacques dit:

« Vous allez vivre une dure journée. C’est l’examen de passage. Nous allons essayer de tout connaître de vous sans avoir l’air trop curieux pour savoir qui vous auriez été en restant à Mafate, par comparaison à ce que vous êtes devenu. Soyez rassuré, nous ne vous voulons aucun mal. Si je vous parle aussi franchement c’est pour vous convaincre que vous êtes bien chez des amis. »

« Quel drôle de discours » dit Marie « c’est vrai que mon père parlait toujours directement, mais toi, tu savais y mettre un peu plus de formes. »

« Oui » reprend le vieil homme « c’est aussi pour lui que je parle. Et parce que nous n’avons plus le temps d’échanger beaucoup. »

« Bien reçu mon vieil ami » dit Pierre «  nous trouverons plus de temps pour parler. Aujourd’hui c’est fête. L’aventure touche à sa fin. Les jumeaux sont retrouvés. Les réponses aux questions de Jean viendront en leur temps. »

Marie embrasse Lina et la retient un instant: « Tu es heureuse. Tu n’as pas besoin de parler…mais il faudra que tu me dises…Tu vois que la vie est belle. »


Jacques sert le champagne.

« A Keba !» dit Marie en levant son verre « à ton bonheur ici. » « Merci. Je veux vous dire, avant d’avoir trop bu, combien je vous suis reconnaissant. Grâce à vous je reviens à la vie. »

« J’avais trouvé une soeur » reprend Marie « et il me semble que tu viens de me la prendre. »

« C’est très bien » dit Pierre « avec tous ces frères, ces sœurs et tous ces amis d’enfance j’étais en train de perdre ma femme. »

Cathy s’est surpassée: carry Ti-jac, bichiques, langoustes... C’est un menu de fête. Jacques et Pierre se relaient pour emplir les verres de champagne.

« Si deux médecins le prescrivent, nous ne dirons rien » remarque Keba « mais je pense à vos malades... »

« Nous n’en avons pas. Aujourd’hui nous sommes en congé. Nous ne conduirons pas. Rien ne nous empêche de rouler sous la table. »

« En voilà une conception agréable de la fête » dit Marie en entraînant Lina « laissons-les cuver leur alcool. »

« Alors si j’ai bien compris... »

« Nous nous aimons » dit Lina rayonnante «  c’est merveilleux. »

« Mais tu ne le connais pas et tu sais si peu de choses de la vie. »

« Je connais le vide de ma vie passée. C’est tellement inespéré. Tu verras, il est...bon. »

« Avec ces yeux émerveillés tu dois bien voir quelque chose. Tu sais que je suis là. »

Lina sourit. Elle n’a pas vu le monde traversé par Marie, mais la vie...

Les enfants vont jouer chez des amis. Cathy, comme d’habitude, a refusé l’aide proposée : « vous allez me gêner. Allez vous asseoir. »
Ils restent tous les cinq dans les fauteuils de la varangue.

« Un de mes amis propose un emploi pour Keba » dit Pierre.

« Vous pouvez vous installer ici » ajoute Jacques « la maison est trop grande pour moi. »

« Merci » répond Keba « je suis jardinier à Entre Deux. »

« Mais ce n’est pas un travail » dit Pierre « c’était juste pour l’administration... »

« Qu’est-ce qui est un travail? » interroge Keba « je passe deux ou trois heures à m’occuper du jardin. J’entretiens et répare la maison. Je vais la repeindre et peut-être construire un toit pour protéger la terrasse des fortes chaleurs. J’ai un programme pour plusieurs mois. »

« Mais ce n’est pas un métier » insiste Jacques.

« Voilà un nouveau mot » s’enflamme Keba « Pierre parlait de travail et vous de métier. Un travail n’aurait de valeur qu’en fonction de l’argent qu’il rapporte. Un maçon qui construit des lieux de vie quarante heures par semaine est moins considéré qu’un notaire qui enregistre des ventes. L’un gagne le S.M.I.C. et l’autre dix fois plus. Certains restent même au bord de leur piscine, donnant par téléphone l’ordre d’acheter ou de vendre des actions. C’est leur argent qui « travaille » et tout le monde les considère comme des gens importants.

Mon métier c’est donc jardinier, et cuisinier aussi ; charpentier à l’occasion ; mécanicien si nécessaire. Je sais faire tout ça. Ce que je ne sais pas je suis prêt à l’apprendre. Sachant vivre de peu je n’ai pas besoin de perdre ma vie à gagner beaucoup. »

« Nous ne voulons que t’aider » dit Pierre.

« Je sais. Excusez-moi. C’est un sujet qui m’est cher. Il y a aussi le champagne qui me libère un peu trop.

Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, a-t-on fait dire aux dieux pour condamner les plus faibles à travailler pour les autres. Ils croient aller ainsi vers le paradis promis, celui dont seraient privés les riches de ce monde. Car l’histoire est bien faite qui ajoute: -heureux les pauvres, ils seront à la droite de dieu.-

Les moyens d’exploitation sont en place. Ce sont toujours les mêmes qui paient pour les aéroports qu’ils n’utiliseront jamais ou pour les opéras qui ne les recevront pas. Ils travaillent pour se nourrir à peine et permettre aux nantis d’avoir toujours plus. Les religions servent les forts. Les missionnaires traquent les derniers indiens et leur apportent les «  vraies » valeurs: le travail bien sûr, et puis l’argent et la consommation. Ils reçoivent tout ça pour rien, ou si peu: juste leur liberté qu’ils laissent en contrepartie.

On ne me prendra plus la mienne.

Le Meilleur des mondes d’Huxley n’est pas pour moi. »

« Mais d’où viendra l’argent? Parce que c’est facile ce discours quand d’autres fabriquent les meubles, produisent l’électricité, créent des médicaments...Enfin permettent au monde de fonctionner » dit Pierre.

« J’ai la chance qu’on me paie » dit Lina en entrant « largement assez pour faire vivre plusieurs personnes. Même si une de mes heures est moins rémunérée que celle d’un pharmacien elle l’est beaucoup plus que celle d’un maraîcher. Et pourtant une heure d’être humain c’est toujours une heure. »

« Ca ne te gênera pas de dépendre ainsi? » demande Marie à Keba

« Quel drôle d’amour serait celui qui pourrait mettre en commun des esprits et des corps et maintiendrait à part des comptes en banque» répond Keba en riant « ce que je dis avec trop de fougue ne veut pas être un jugement. Chacun mène sa vie. Chacun choisit ses valeurs. Il se trouve que Lina et moi, par des chemins différents, avons eu le loisir d’apprécier les biens matériels. Tous deux nous avons été pauvres. Et nous avons vécu. Tous deux nous avons été seuls et c’est tellement pire. »

« Oh! Oui ! » renchérit Lina « n’exister pour personne. N’être qu’un élément de la fonction publique ou un client. »

« Et que croyez-vous qu’il y ait d’autre ? » demande Jacques.

« Nous! » s’écrient-ils ensemble.

« Je pars à l’école en sachant que Keba attend mon retour » dit Lina « si je parle il me répond. Sa respiration me dit que je ne suis pas seule au monde. Les légumes que je mangerai sortiront de ses mains. Ils auront mûri soignés par lui. En les faisant vivre il aura pensé à moi. Et... Je pourrais continuer ainsi pendant des heures. »

« Je ne vois toujours pas pourquoi un travail... » reprend Pierre.

« Ce serait perdre des heures que nous pouvons vivre ensemble » l’interrompt Keba « et risquer de se perdre parce qu’avec cet emploi viendraient aussi les rencontres et les ambitions de promotion sociale ou pourquoi pas politiques, les grandes causes à servir, les frères ou les camarades, les réunions, les meetings... »

« Mais c’est ça une vie » dit Jacques « pour tous les jeunes de notre société. »

« Pas pour nous » poursuit Keba «  nous ne voulons pas perdre l’essentiel: c’est à dire nous. Tant pis si nous gardons plus longtemps la voiture et si elle est plus modeste. Nous n’avons pas besoin d’une deuxième maison comme les collègues de Lina. Payés deux fois plus que les enseignants métropolitains certains trouvent encore le moyen de faire des heures supplémentaires ou donnent des cours privés. Nous ne voulons qu’une chose, mais nous la voulons vraiment, c’est rester l’un près de l’autre. Le plus longtemps possible. Tout ce qui peut venir nous séparer... »

« C’est de l’égoïsme » lance Pierre.

« Absolument » répond Keba « le même qui pousse le maire à devenir conseiller général et député. Celui qui te permet d’accroître le nombre de tes visites alors qu’un jeune attend pour s’installer. »

« Nous avons des enfants » dit Marie « leur avenir dépend... »

« Du temps que tu leur donnes » intervient Lina « de ce qu’ils vont apprendre, de l’amour qu’ils reçoivent, bien plus que de l’argent qu’ils recevront à votre mort. »

« Vous êtes des anarchistes » s’écrie Pierre en riant « on peut tout contester. Le monde n’avance pas grâce aux marginaux. »

« C’est à voir » dit Keba « Mais je n’ai pas pour ambition de faire avancer le monde. Juste d’être heureux. Comme tous les êtres humains le tentent avec plus ou moins de lucidité et de cohérence. Nous nous emballons. Nous ne sommes que Lina et La Nous ne voulons de mal à personne et surtout pas à vous. J’ai besoin de gens avec qui échanger des idées afin de mieux me connaître. Cette conversation y contribue beaucoup. »

« Excusez-moi si je me suis emporté» dit Pierre « cet échange d’idées ne porte pas sur le sexe des anges. Il s’agit de nous. De nos habitudes et de nos incohérences. Il n’est jamais facile de voir mis en question son mode de vie. Il est impossible d’être jugé sans réagir. »

« Mais je ne juge personne » dit Keba

« Mais bien sûr que si. Tous les gens qui vivent différemment font poser des questions. Ils sont un miroir qui renvoie une image différente » affirme Jacques « nous disons nous désintéresser de l’argent et travaillons pour en avoir toujours plus. Le simple fait de vous voir dédaigner le superflu nous renvoie à nos contradictions. »

« Vous avez quand même le salaire de Lina et sa maison » s’entête Pierre. « Cette sécurité permet de traiter de haut les biens matériels. » « Nous ne méprisons rien » dit Keba « et surtout personne. Nous ne tenons pas à redevenir pauvres. Si Lina n’avait pas son traitement il est évident que je travaillerais. Simplement ça nous suffit. C’est tout ce que j’ai voulu dire. Perdre des temps de vie pour acheter plus d’objets et placer de l’argent ne nous paraît pas un bon choix. » « La propriété est attentatoire à la liberté » déclare Jacques d’une voix théâtrale. « Ouh. La. La ! Ça se complique encore » rit Marie « je garde ma maison et mon boulot. Je peux quand même voir mon mari et mes enfants. Et aussi partir en vacances. » « Ma maison à moi était un mafate » dit Lina « toujours fermée. Maintenant je peux l’ouvrir et même la vendre. » « C’est parce que tu as trouvé un autre mafate » dit Marie.

« Et celui-là je ne veux ni l’ouvrir à d’autres ni le perdre. »

« Nous avons enfin notre démafaté » affirme Marie « c’est Keba Il n’a pas d’attaches ni de racines, pas de préjugés ni d’habitudes. L’homme libre c’est lui. »

« C’était lui » corrige Pierre « nous en reparlerons dans quelques temps. Quand ses légumes pousseront, quand il aura transformé la maison, quand ses enfants voudront un vélo neuf ou une moto... »

« En fait » dit Jacques « je suis le seul vraiment libre. Je vais bénéficier de ma retraite. Je pourrai vivre ou bon me semblera. C’est dommage que ça vienne si tard. Au moment où les envies se font rares. Quand la toile d’araignée des habitudes nous englue et que personne ne s’intéresse plus à nous. »

« Nous serons toujours là nous qui t’aimons » murmure Marie en l’embrassant.

Elle revient vers Keba:

« Tu n’as pas envie de voir ton frère? »

« Pas pour l’instant. Peut-être un jour voudrai-je connaître l’histoire à laquelle j’ai échappé. Je ne sais pas en quoi la vie de ces gens m’a fait ce que je suis. L’inné, l’hérédité ne comptent pas pour moi. Mon enfance, mon éducation, mes erreurs et mes réussites je les connais. Je les assume. Le reste... C’est comme ma taille et la couleur de mes yeux je dois faire avec. »

« C’était tout le projet de Jean » souligne Marie « savoir ce qui ferait semblables ou différents ces jumeaux séparés. Quelle serait l’importance du milieu. Je sais que ton frère vit à nouveau là où vous êtes nés. Il fabrique des objets en bois et en pierre qu’il vend aux touristes. Il est resté dix ans au Port à faire des petits boulots. Á boire et fumer du zamal aussi. Il se bagarrait souvent et a connu la prison pour des petits larcins. Á sa deuxième sortie il est parti à Mafate. »

« C’est l’histoire de beaucoup de jeunes » dit Jacques « il ne faut pas le juger avec une morale venue d’ailleurs. La prison, ici,... »

« Je ne juge toujours pas » dit Keba « Mais qu’aurions-nous à nous dire? J’ai laissé tant de gens avec qui j’ai vécu des moments forts : ceux qui m’ont aidé ou que j’ai soutenus. Je sais que partout existent mes semblables. Quelle que soit leur famille, quel que soit leur âge ou leur milieu. Cette certitude me suffit. Je n’ai pas besoin de les rechercher. Celui-là est mon frère. Cette comparaison n’a de sens que pour des psy ou autres curieux extérieurs. Moi je ne suis qu’un des cobayes. »

« Pierre et moi nous allons passer deux ou trois jours en randonnée à Mafate. Nous serions heureux que vous veniez. » « Voilà comment sont les femmes » s’écrie Pierre « elle me parle de nouvelle lune de miel, de vie sauvage et solitaire et déjà elle recrute pour une expédition. » « Tu as raison » dit Lina « vous devez y aller seuls. Vous nous raconterez. » « Á notre retour nous conclurons l’expérience de Jean » propose Marie « Les hommes de science Jacques et Pierre apporteront leur savoir, Lina et moi en spécialistes de l’éducation ferons part de nos observations, et toi, La, tu feras la synthèse avec tes cultures mêlées. » « Comme ça » dit Jacques «  chacun pourra trouver de quoi renforcer ses certitudes. Moi je conclus déjà que les deux qui se ressemblent c’est Lina et La Certains diront que c’est parce qu’ils ont une histoire commune au travers de leurs ancêtres. D’autres insisteront sur la similitude des difficultés traversées. » « C’est Lina et Marie » dit Pierre « elles trouvent dans leur profession ce qui les rassemble. » « Pour des hommes dits de science vous concluez un peu vite » s’amuse Lina. « Et pourquoi conclure? » demande Keba « j’ai toujours vérifié qu’au jeu des différences, ou ce qui revient au même, à celui des ressemblances : d’ethnie, de culture, d’habitudes, on arrive à renforcer des groupes qui peuvent alors s’affronter. Le racisme qui faisait référence à la seule couleur des peaux reste l’apanage des imbéciles qui ne lisent aucune étude et ne voyagent pas. Il revient par ce qu’on appelle la culture, faite d’un lieu de naissance et d’habitudes alimentaires ou vestimentaires, permettant la poursuite des diverses épurations. Si je milite à nouveau un jour ce sera pour que chaque individu soit reconnu unique. Et libre. Sans qu’on l’enferme dans un groupe pour la couleur de ses cheveux, ce qu’il mange à midi, ses goûts musicaux ou de prétendues racines. J’irai toujours avec ceux qui ouvrent, échangent, s’intéressent à l’avenir et créent. Le seul langage qui compte est celui que tous comprennent.

La seule famille à défendre c’est l’humanité. »

Les applaudissements réunissent les amis dans un rire qui balaie les divergences.

Marie embrasse Lina. Elles sont à l’aéroport Roland Garros. Keba fait enregistrer les deux valises qui sont leurs seuls bagages.

Lina est nommée en Nouvelle Calédonie où elle avait demandé sa mutation. « Venez vite nous voir » dit-elle « ce n’est pas plus loin que la France. »

« Dès les prochaines vacances. C’est promis » répond Marie en essuyant une larme.


Au moment où elles vont se quitter, Lina souffle à l’oreille de son amie: « Je suis enceinte. Ce sont des jumeaux. »