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  La commune de Yolet aujourd'hui

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Yolet. — Cette commune comprise dans le canton nord d'Aurillac, se trouve située en plaine vallée de Cère. Elle est bornée au sud par la commune de Vezac ; à l'est par celle de Saint-Etienne-de-Carlat; à l'ouest par celle de Giou; et au septentrion parcelle de Polminhac. Deux cours d'eau l'arrosent : ce sont la rivière de Cère, et le ruisseau de Roquecilier. Elle compte une population de 609 habitants.

La surface de son territoire se compose de 952 hectares, savoir : terres, 373; — jardins, 8; — prés, 336; pâtures, 135; — bois, 26; — bruyères, 68; — superficies diverses, 6. —

Ses prairies, bien qu'un peu marécageuses, ont toujours été regardées comme excessivement fertiles. Les terres produisent du froment, du seigle et du sarrasin. En outre, deux plantes textiles, le chanvre et le lin, s'y cultivent avec succès.

Le recensement du bétail, fait en 1857, a donné pour cette commune les résultats suivants : bœufs, 41 ; — taureaux, 38.; — vaches et génisses, 523; — veaux d'élève et de boucherie, 100; — béliers et moutons, 105; — brebis et agneaux, 525; — porcs de tout âge, 73; — et pour l'espèce chevaline : chevaux, juments et poulains : 64- —

L'étymologie d'Yolet, qui se prononce en patois Biouët, vient du mot latin Bos, Bovis, au pluriel Boves, à cause de la grande quantité de bestiaux qui vivent dans ces herbages. Au moyen-âge, on écrivait Biolet, d'où par euphonie, l'usage a fait: Yolet.

Des titres anciens font remonter l'établissement de la première église de cette paroisse, à l'année 1069. Le bâtiment actuel, plus moderne, indique exactement sa date, par une bordure ogivale, dont le style est du XIV° siècle, et qui se trouve placée au-dessus de l'arceau d'une chapelle récemment remaniée.

(Astorg Bodin fut recteur d'Yolet en 1435.. — François Barrate curé en 1521. — Pierre Frayssi en 1620; il se démit en 1642, en faveur de Jean Les Martres, qui fit réparer t'église en 1650. — Antoine d'Aguzon curé en 1668. — Pierre Raoul en 1693. — Pierre Dubois en 1752. — Ce dernier résigna en faveur de Joseph de Comqans missionnaire.)

 Cette église dédiée à saint Pierre, occupe un site si délicieux et si renommé, que nous sommes forcés de lui consacrer quelques lignes.

L'Auvergne est parfaitement belle comme nature pittoresque; pourtant ceux qui la chérissent le plus et l'admirent le moins, ce sont les Auvergnats.

C'est que pour bien comprendre la campagne et être ému par elle, il faut avant toute chose, savoir la regarder.

Savoir regarder un paysage, c'est tenir compte, non des récoltes seulement, mais d'une foule de circonstances qui échappent à qui n'y est pas préparé. Ainsi la première, consiste à se fixer sur l'heure du jour. Ceci n'est pas insignifiant. Le même site varie d'une manière incroyable, selon qu'on le considère le matin, à midi, ou au soleil couchant. Au matin, la campagne apparaît sévère et froide; à midi, ardente et criblée de lumière; le soir, elle devient mélancolique et adoucie dans ses teintes. Vous sentez déjà combien sont différentes les impressions qu'on doit éprouver a ces divers instants. — La seconde condition exige de choisir avec tact le point visuel. Il faut se persuader en effet que la perspective est au paysage, ce que la mesure par exemple, est à la musique. Or qui ne suit que tel air musical chanté con brio, inspire aux auditeurs un sentiment d'irrésistible gaîté, tandis que prise lentement, cette même mélopée peut ressembler à une plainte. Ainsi en est-il d'un site; selon le lieu où l'on se place, son caractère et sa physionomie se trouvent tout-à-fait changés. — Le troisième précepte consiste à observer les contrastes, car tout est opposition dans la nature; cela est même nécessaire pour éviter la monotonie. Voyez autour de vous : champs, prés, forêts, montagnes, chacune de ces surfaces présente sa configuration, sa couleur, son allure particulière, et toutes ensemble par leur variété, concourent à l'effet général. Lors donc, qu'après avoir embrassé d'un coup-d ‘œil ces détails opposés, on sait les décomposer d'abord, pour les refondre ensuite, il s'opère dans le cerveau une sensation pareille à celle que produisent les sons d'un harmonieux concert, ou le parfum enivrant de plusieurs fleurs réunies. — Une dernière règle veut qu'on se préoccupe aussi de l'état du ciel, tantôt très-pur, tantôt orageux, tantôt simplement voilé de nuages. En matière scientifique, la physique a démontré qu'il existe un rapport incessant, et comme un perpétuel dialogue, entre la terre et l'atmosphère aérienne. Ce fait capital est plus réel encore en matière esthétique. N'oublions donc pas qu'un paysage n'est complètement beau, qu'autant que le firmament s'harmonise avec lui.

Personne ne s'effraiera j'espère, de tant de recommandations multipliées, car nous devons déclarer que ces procédés d'analyse s'étudient et s'apprennent. Ainsi chez les peintres, chez les poètes, un semblable travail se fait naturellement et s'accomplit sans effort. Il est vrai que ceux-là regardent la nature, moins avec les yeux de leur corps, qu'avec ceux de leur âme. Aussi ils ne se contentent pas de la voir ni de la toucher du bout des doigts comme nous ; mais ils l'étreignent par le milieu du corps, et respirent franchement son souffle, pour nous en redire les douceurs.

La vallée de Cère est incontestablement la reine de nos vallées du Cantal. Ce long ruban ondoie du nord-est au sud-ouest s'élargissant de plus en plus à mesure qu'il approche d'Aurillac — En remontant vers Vic, trois aspects d'ensemble frappent presque simultanément. C'est d'abord la somptueuse colline placée devant Yolet. Elle voile son faite d'un rideau de bois , qui à peu d'exceptions près, se continue tout le long de la chaîne. Au-dessous, l'on distingue entremêlés, ici des villages, là des jardins et des vergers , plus loin des clairières gracieuses entrecoupées de bouquets d'arbres. Ces pentes graduées conduisent au centre, où s'étale une immense plaine de verdure , rafraîchie et vivifiée par le cours de la rivière. Toute cette zone se montre remarquable parla beauté des pâturages et la position pittoresque de ses habitations. — Si de ce versant, nous passons à la colline opposée, nous lui trouverons une physionomie différente, car en Auvergne la nature ne se répète pas. Ce côté, austère dans ses étages supérieurs, projette hardiment leur nudité relative, au milieu des cultures qui enrichissent sa base: c'est là un contraste attrayant. Plus bas, le terrain est coupé de champs et de prairies, parsemé d'arbres et de hameaux. Au nord enfin, la vallée se couronne de montagnes, dont les vives découpures se prolongent à l'horizon. — Réunissez ces trois perspectives, et vous aurez une idée affaiblie mais exacte, de cette décoration toute artistique , qui a pour effet immédiat d'étonner l'imagination, et puis de rejeter successivement la vue, ainsi reposée, tantôt de la fertilité des bas-fonds au sommet varié des collines; tantôt des sinuosités de la Cère qui se cache parfois sous l'herbe, jusque sur les montagnes qui se perdent dans le ciel. En vérité un paysagiste habile n'eût pas mieux agencé cet admirable site. Du reste, il y a plusieurs points pour le bien voir , mais celui au centre du bourg d'Yolet, sera certainement choisi. On se trouve en cet endroit dans la véritable situation du tableau, et en outre sous son vrai jour. De là, comme sur un balcon, l'œil embrasse la vallée toute entière, avec ses riches châteaux et ses métairies riantes. Ce que je crois impossible de rendre, c'est aux approches de l'automne, le mouvement des troupeaux allant d'un pacage à l'autre, les tintements confus de leurs sonnettes, joints à l'agitation continuelle d'une population laborieuse et bourdonnante. Tous ces bruits, mêlés à ceux des eaux et du vent, viennent à l'oreille raréfiés par la distance, s'emparent du cœur, et le remplissent d'amour pour la nature et pour la vie calme qu'elle seule*sait donner. Du lieu où nous nous sommes mis, la vallée me paraît superbe. L'été, parée comme une grande dame, elle descend de Polminhac dans toute sa splendeur , et semble aussi heureuse de' vivre, que fière d'être belle. Comparée aux vallées des Pyrénées, des Alpes ou de la Suisse, elle supportera le parallèle ; non pas qu'elle possède le même caractère de grandeur, mais parce qu'elle a surtout le cachet de la grâce.

Observez que je n'ai décrit jusqu'à présent que la superficie matérielle du paysage, abandonnant au sentiment de chacun la partie poétique. Cependant s'il est quelqu'un qui veuille entrevoir ce magnifique panorama par son rayon céleste, peut-être celui-là éprouvera-t-il du charme à analyser les accidents de lumière. Il se plaira à contempler les effets du soleil se répandant sur la campagne , souvent par éclats soudains; d'autrefois pénétrant doucement à travers les feuilles, et jetant au milieu du sol les plus folles broderies. Il n'oubliera pas de comparer le grand goût un peu sauvage de la montagne et l'immobile àpreté de ses gazons, à l'opulence de la plaine et au balancement des fortes ombres produites par les bois. Comme le regard de l'homme tend sans cesse à s'élever , peut-être quelque rêveur s'amusera-t-il aussi à examiner le ciel, son azur plus ou moins limpide, ou la forme et le jeu changeant de ses nuages. Il y en a de colorés, il y en a de sombres, il y en a quelquefois de tout blancs qui courent effarés dans l'espace, pareils à des cygnes qui regagnent leur nid. Peut-être encore voudra-t-on essayer, renfermé en soi-même, d'entendre la respiration de la terre, c'est-à-dire de saisir ce bruissement imperceptible, si uniforme et si continu, qu'on est convenu de le nommer : Silence! Et si dans ce moment d'émotion intime, un chant de fauvette s'exhale dans l'air et frappe votre oreille, à vous qui l'écoutez, — alors vous verrez combien de choses cet oiseau qui ne sent ni ne pense, vous fera sentir et penser

Le fief d'Yolet appartint successivement à plusieurs familles puissantes, parmi lesquelles nous citerons les Montai et les Malras. En 1570, Jean, fils de Hugues Malras, trésorier de France, et de Catherine de Giou, prit une part active aux guerres religieuses d'Auvergne. Plus tard , il combattit vaillamment à Ivry , et Henri IV lui octroya des lettres de noblesse avec le titre de baron d'Yolet. (Octobre 15930

Mais ces noms seigneuriaux s'effacent devant celui d'un simple moine, dont je vais raconter l'histoire. Elle est intéressante et peu connue.

 

NOTICE HISTORIQUE ET LEGENDAIRE

Sur Jean de La Roquetaillade Johannes de Rupescissa, cordelier au couvent d'Aurlllac, orpailleur, alchimiste et prophète.

— 1312- 1364. —

Les Auvergnats ont toujours passionnément reherché les sciences occultes. Est-ce un reste des traditions déposées par les Druides dans l'esprit de leurs aïeux ; ou ne serait-ce pas plutôt cet incompréhensible attrait de l'inconnu , qui a le privilège de réveiller dans les profondeurs du cœur humain, tout un monde de sensations? Je l'ignore. Mais aujourd'hui encore, c'est chez les montagnards que l'on trouve le plus grand nombre de sorciers, de devins, de jeteurs de sorts. L'autorité dont ils jouissent, montre qu'on n'a point cessé de croire à leur puissance. Et ce n'est pas seulement dans la classe ignorante qu'existe un aussi étrange préjugé; j'ai connu de vives intelligences, honteuses de ces croyances ridicules, s'y complaire pourtant, et s'y désespérer.

Il m'a donc semblé que le Dictionnaire historique de l'Auvergne , s'étant donné pour but de reproduire soit les faits anciens particuliers à cette contrée, soit l'état moral de ses habitants, ne pouvait laisser en oubli le côté caractéristique qui tient aux superstitions. D'autant plus qu'un pareil sujet, se liant aux mystérieux instincts de notre nature, conserve toujours pour les âmes sérieuses , je ne sais quelle attraction grave et douce. L'bomme saisit, quitte et reprend malgré lui l'erreur qu'il affectionne; et une partie de notre existence, né se compose hélas! que de mensonges aimés.

Rupescissa , chrétien avant tout, mit son savoir au service de la divination, c'est-à-dire d'un des désirs les plus universels et en même temps les plus poétiques de l'esprit humain. Il demanda à l'alchimie le secret de faire de l'or, dans un but religieux. Car la découverte de la pierre philosophale, entraînant outre les richesses, le don de prophétie, devait dans sa pensée, servir à une double fin : la perfection idéale des âmes, et le bonheur matériel de l'humanité.

Ce grand mort, tombé sans bruit au détour du chemin , a été dédaigné à tort. Aussi l'herbe monte déjà si haute et si touffue sur son tombeau , qu'il nous sera bien difficile de retrouver quelques lettres de son nom, — pas plus que dans les livres, quelques souvenirs de sa vie.

Le lecteur, s'il a le courage de lire ceci, estimera sans doute une foule de détails, insignifiants à son gré, ou complètement futiles. Cependant je l'avoue, je les ai ramassés sciemment et presque miette à miette , parce qu'ils représentent selon moi, le tour des imaginations d'alors. Que ce motif me serve d'excuse; il a peut-être sa valeur.

Je prie avec instance ceux qui jugent vite, de ne pas se laisser emporter trop hâtivement dans leur appréciation de certains faits. Car de même qu'il y a une portion d'erreur qui s'attache à toute vérité, de même il peut y avoir une part de vérité afférente à chaque mensonge. Le tout est de distinguer l'alliage ; je les y aiderai de mon mieux.

Dans ce travail très-sommaire, nous nous appuierons d'abord sur les titres. Mais comme les documents authentiques sont rares, et que Roquetaillade appartient à une époque obscure et compliquée, nous compléterons les titres par la tradition; n'acceptant du reste cette dernière qu'autant qu'elle se trouvera rationnelle , et d'accord avec la logique des événements. Enfin quand la tradition à son tour, manquera sous nos pieds, alors nous monterons sur l'aile de la légende, et nous voguerons vers le côté du ciel, d'où tombent les contes et les rêves d'or.

Epoque et lieu de naissance de Jean de La Roquetaillade. — San éducation au monastère de Saint-Géraud. — Etat des études au XIV° siècle. — Les orpailleurs d'Aurillac. — Astorg. l'orfèvre, à la recherche de la pierre philosophale.

Jean de La Roquetaillade ne naquit pas à Aurillac, ainsi qu'on l'a cru généralement, et comme je l'ai écrit moi-même , sur la foi de quelques auteurs, mais bien au bourg d'Yolet, chef-lieu de la commune de ce nom.

En effet une note, prise en 1831, sur un cahier d'une vieille écriture, qui m'avait été communiqué par M. le baron Perret, ancien maire d'Aurillac, porte ce qui suit : «  Jean de La Roquetaillade, cordelier, est né à Yolet, d'une famille originaire du bourg de Carlat, dont elle avait tiré son nom. Car Cartilatum signifie

rocher brisé, d'où l'on fit le mot de Roquetaillade en français, et Rupescissa en latin. La famille de Roquetaillade quitta Carlat et s'établit à Yolet dans  le XII° siècle; et elle se fondit au XVI° dans celle de Malras. »

En outre, dans l'année 1840, M. Lakairie fils, imprimeur-typographe, me permit de copier quelques fragments de la correspondance manuscrite qui avait existé entre son père et Dulaure. Or, je lis dans une lettre de ce dernier, en date du 20 germinal an XI : — « Mandez-moi je vous prie, ce que vous savez du lieu de la naissance du cordelier Jean de La Roquetaillade, l'un des hommes les plus extraordinaires du XVI° siècle. Certains biographes le font naître à Aurillac , probablement parce que le nom de cette cité était plus en relief que celui d'un petit bourg. Mais d'autres manuscrits disent au contraire que ce moine est originaire du lieu d'Yolet, situé je crois dans le voisinage de votre ville, et qu'il n'est venu à Aurillac que pour y recevoir dans l'abbaye de Saint-Géraud, l'instruction qu'on y donnait aux clercs. A Aurillac, il habita  longtemps chez un oncle nommé Austan ou Astorg, lequel étant orpailleur et adonné aux études occultes, lui inspira le goût de l'alchimie.... »

Ainsi Dulaure, très versé dans les détails particuliers de nos annales, constatait donc que les manuscrits qu'il avait eus sous les yeux, indiquaient Yolet, comme le lieu d'origine de Roquetaillade.  Toute réflexion faite, c'est l'opinion que nous devons adopter, de même que nous croyons pouvoir fixer à 1312 l'année probable de sa naissance.

Il paraît que Jean fut conduit de bonne heure à Aurillac, et placé ainsi qu'on l'a vu, chez un de ses parents nommé Astorg. Celui-ii comprenant les bienfaits de l'instruction, l'envoya étudier à l'abbaye, où fonctionnait en grand renom, une école publique fréquentée par des jeunes gens de tous pays.

A cette époque déjà reculée du moyen âge, le monastère de St-Géraud jouissait d'une haute renommée. L'art et l'érudition y brillaient à la fois. Là, se retrouvaient les successeurs de ces écolâtres qui avaient instruit Gerbert et formé Guillaume d'Auvergne , confident de Saint - Louis , devenu évêque de Paris en 1228

(Ce personnage, né a Aurillac, est connu sous le nom de 1er Guillaume d'Auvergne, de la Trinité, ou de Paris. — Lorsque saint Louis eut fait vœu d'aller au secours de la Terre-Sainte, le prélat auvergnat l'y accompagna, et atteint de la fièvre, mourut en Palestine, en 1248. Théologien profond, il se fit remarquer dans son siècle, par une certaine indépendance d'esprit qu'il porta notamment dans t'étude de la philosophie. Ainsi Guillaume réfute Aristote, et penche vers le platonicisme, rare témérité pour ce temps où l'on ne faisait pas habituellement montre de tant de vigueur. On a de lui plusieurs ouvrages: la dernière édition est d'Ortéans, deux volumes in-folio, 1674. Cet évêque avait fondé a Aurillac l'année même de sa mort, l'hospice qui porta le nom de ta Trinité.)

Là , existaient toujours ces précieux manuscrits, que le pape Sylvestre II, par un don tout filial, envoya de Rome à l'abbaye, sa mère nourricière. Des mains savantes travaillaient sans cesse à les recopier en grec et en latin, tandis que dans la librairie du couvent, d'autres bénédictins coloriaient les miniatures intérieures des missels. Il est bien peu de personnes qui n'aient entrevu , une fois au moins en leur vie, quelques-uns des psautiers de ce temps; délicieux chefs-d'œuvre, pleins de caprices d'artiste, inondés de lettres imagées, ct dans lesquelles l'or jeté comme une pluie, rit encore au milieu de l'azur et du carmin, d'un sourire aussi étincelant que le premier jour. A Aurillac, on écrivait des hymnes pour les églises, des exégèses pour les théologiens, des catéchismes pour les fidèles, des prières pour toutes les conditions et pour tous les âges. Chaque année en outre, aux fêtes solennelles, l'abbé faisait représenter avec pompe des pièces théâtrales. C'était un des moyens les plus puissants de vivification des doctrines du Christ. Les moines composaient eux-mêmes ces mystères, si recherchés aujourd'hui, car ils sont les origines de notre scène française , et les précurseurs avoués des grandes productions dramatiques du XVII° siècle

 

(Le goût des jeux scéniques se prolongea longtemps à Aurillac. Les sujets principaux de ces drames, étaient : la Passion de J.-C; le Sacrifice d'Abraham; l’Histoire de l'Enfant prodigue , de sainte Suzanne, de la Conversion de sainte Madeleine, etc. — En 1524, une grande représentation fut donnée par les ordres de l'abbé, sur la place du Monastère, où l'on avait établi des tréteaux. Elle obtint un succès tel, que le clergé séculier crut devoir renouveler cet amusement pieux, et une seconde représentation eut lieu au-devant de l'église paroissiale (hôtel-de-ville actuel). — (Yoy. P. Mirande, Tablettes historiques de M. Bouillet; tome 1", p. 222.)

J'ajoute que lors du saccage des archives de l'abbaye en 1792, quelques rares manuscrits échappèrent au naufrage et furent recueillis comme des épaves. J'en possède trois. L'un d'eux est un psautier altéré et très-ancien. — Le second relié en cuir noir, et doré sur tranches, contient 1° la tragédie de sainte Suzanne; 2° une tragédie sur les vierges sages et les vierges folles; 3° une soixantaine de sonnets ou cantiques sur des sujets religieux. L'écriture de ce volume est fort belle, et me paraît appartenir a la fin du règne de Louis XIII.— Le dernier enfin, forme un cahier contenant la tragédie du sacrifiée d'Abraham. On lit au dernier feuillet, une note ainsi conçue : ° Cette œuvre de 1,492 vers, a été représentée par les pensionnaires de Saint-Joseph, (c'était un couvent de clairistes, devenu actuellement l'hôpital), mesdames de Saint-Géraud, dite Sarrauste; Saint-Esprit, dite de Labeau; et Saint-Michel, dite Salvage,  étant maîtresses des pensionnaires, — le 18 février 1759. — »).

 

Aussi l'évêque de Chartres, l'ancien secrétaire de Thomas Becket, Jean de Salisbury, visitant Saint-Géraud en 1176 , disait dans une de ses épîtres : — « Je mets au premier rang des écoles du royaume, Aurillac pour la science, et Luxeuil pour l'art de bien dire. » — La Gallia chrisliana joint à cette opinion, son imposant témoignage ; de sorte que le monastère d'Aurillac, par son enseignement substantiel, éclipsait tous ceux de la province, et que les écoles de Clermont, de Brioude , d'Issoire , même de Riom, quelque célèbres qu'elles fussent, ne marchaient qu'après.

Deux circonstances récentes venaient encore de jeter sur notre abbaye, un nouvel éclat. L'une, était l'élévation à l'évêché de Paris, de Guillaume Beaufeti, clerc de Saint-Géraud, connu dans l'histoire sous le nom du second Guillaume d'Auvergne

 

(Guillaume Beaufeti, né au château de Veyrac, près d'Aurillac. devint en 1310 le 86° évêque de Paris. C'est à lui que les consuls d'Aurillac avaient prêté, lorsqu'il prit possession du siège épiscopal, une somme de 2,000 livres, nécessaire aux frais de son installation. Beaufeti n'oublia pas ce bienfait, car par une bulle du pape Jean XXII, en date de 1319, il obtint l'autorisation de fonder dans notre ville, avec ses deniers, un nouvel hospice, sous l'invocation de saint Jean. — En 1373, une bulle de Grégoire XI, permit la réunion de l'hôpital de La Trinité et de I’ hospice Saint-Jean, dans un bâtiment nouveau, rue Saint-Jacques. Cet établissement démoli par les protestants en 1569, fut reconstruit eu 1649; c'est la maison qu'on appelle aujourd'hui l’hôpital-Vieux.)

 

L'autre, était l'érection de l'évêché de St-Flour, créé en 1317, par Jean XXII, et le refus fait par l'abbé d'Aurillac, d'accepter ce siège épiscopal, tenant le sien pour plus haut que lui

Tel est le sanctuaire dans lequel Jean étudia; il y apprit le trivium et le quadrivium. Mais ceci exige une explication.

Au commencement du X° siècle , on ne démontrait à Aurillac, que le trivium seulement. Ce qui le laisse supposer , c'est que d'après la fameuse chronique du moine Richer, Borel comte d'Urgel, venant visiter le monastère de Saint-Géraud, fit droit aux sollicitations de notre abbé, qui le pria d'emener avec lui Gerbert, encore adolescent, mais déjà dévoré par son précoce génie, afin de le conduire en Catalogne, où l'on enseignait les arts libéraux des Espagnes, c'est-à-dire le quadrivium.

Il faut se rappeler, qu'alors la Catalogne relevait de l'Aquitaine, et se trouvait en conséquence sous la suzeraineté des rois français.

Or, le trivium ou éthique (triple voie), se composait de la syntaxe, de la rhétorique et de la dialectique. C'était la première division ayant pour objet la portion élémentaire du savoir; — tandis que le quadrivium ou physique (quadruple voie), formait un degré plus élevé qui comprenait l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique.

Toutes ces connaissances qu'Alcuin appelait profanes, devaient conduire d'après son système, à la science véritablement sacrée, la théologie : sphère supérieure et dernière au haut de laquelle on trouvait Dieu.

C'est donc Gerbert, qui devenu écolâtre de l'archevêque Adalhéron, initia le secrétariat de Saint-Géraud, à toutes les lumières du quadrivium, qu'il professait lui-même à Reims, avec un merveilleux succès

(Pour apprécier à quel point ces spécialités diverses étaient compliquées, on doit lire le texte latin de Richer, rapporté par Hock, ou la traduction de ce texte par M. Guadet, et citée par M. Louis Barse de Riom, dans son remarquable ouvrage sur Gerbert.

Voy. donc Hock, Histoire du pape Sylvestre II, traduite de l'Allemand et enrichie de documents inédits par M. l'abbé Axinger, p. 118 et suiv. — Voy. aussi L. Barse, Lettres et Discours de Gerbert; t. 1, p. 473.)

Et comme si cela n'était pas assez encore, le monastère d Aurillac dans le XI°siècle, ajouta à cette masse d'instruction, l'enseignement de la médecine. C'est même ce qui explique pourquoi tous les ecclésiastiques ou recteurs de nos paroisses avaient alors le titre de Mires, et soignaient les malades. C'est aussi ce qui fait comprendre, comment Guillaume Beaufeti, cité il n'y a qu'un instant, devint, le médecin du roi Philippe-le-Bel, évêque de Paris.

On voit déjà que cet ensemble d'études exigeait un immense travail, et que pour parvenir à placer ses dix doigts sur ce vaste clavier intellectuel, il fallait posséder une haute aptitude et une remarquable tension de volonté.

Cependant parmi les sciences humaines dont la séduction agit le plus instinctivement sur le jeune clerc, nous mentionnerons d'abord l'étude de la dialectique. Elle lui apprit à discuter et à faire triompher ses idées : ce fut pour plus tard un moyen d'action. Puis la rhétorique, qui le mettant en rapport avec les poètes anciens, l'instruisait soit à sentir d'une certaine façon, soit à jeter en dehors sa pensée, avec ces formes élégantes qui sont comme la parure du style. Enfin il crut surtout devoir approfondir la physique, laquelle traitant des propriétés des corps, commençait déjà à soulever les mystères de la géologie et de la métallurgie. Ainsi pour Jean, la littérature cessait d'être purement spéculative, la pratique s'en suivait.

Indépendamment de son attrait personnel pour les livres traitant de la composition des métaux, force nous est d'avouer que l'écolier se sentait en outre vivement poussé vers sa pente favorite, par les conseils d'Astorg l'orfèvre, et cela dans un but moins scientifique, que positif et commercial.

On saura en effet qu'il existait autrefois à Aurillac, une industrie aujourd'hui perdue, et alors en pleine activité; c'était celle des orpailleurs :

 

(Voy. André Ducbesne. Antiquité des villes de France ; partie 5. p. 10.

De Sistriéres-Murat. Préliminaires de l'histoire d'Auvergne; 1° partie, p. 44.
Brioude, Topographie médicale de ta Haute-Auvergne ; 2° édition, p. 52.
Dulaure, Description de l'Auvetgne; p. 594.

Rauthac, Discours sur les hommes de l'arrondissement d’Aurillac, qui se sont distingues

par, etc., p. 48. Tailtandier. Résumé de l’Histoire d’Auvergne ; p. 481. J -B. Bonittet, Description de ta Haute-Auvergne; tome 1er, p. 186. Depping, Merveilles de ta nature en France; p. 32, etc. , etc)

 

Comme cette branche industrielle est ancienne en Auvergne, et que l'exploitation n'en a cessé que vers le milieu du siècle dernier, le lecteur ne sera peut-être pas fâché de retrouver ici quelques détails techniques, presque oubliés, et qui me semblent pourtant de nature à l'intéresser.

L'orpaillerie consistait à recueillir les nombreuses parcelles d'or, que la Jordanne entraînait dans ses eaux.

Dans le principe , et tout-à-fait au berceau de l'art, il paraît qu'on ramassait les paillettes, au moyen de peaux de brebis non dépouillées, et placées aux divers endroits de la rivière, où se faisaient remarquer les dépôts de sable les plus abondants.

Lorsque l'eau, chargée des molécules précieuses, passait sur la laine, celle-ci avait pour effet de retenir les paillettes, qui obéissant à leur pesanteur spécifique, et se trouvant en outre plus ou moins aiguës, s'accrochaient à la toison , tantôt arrêtées par leur poids, tantôt retenues par leurs aspérités.

Plus tard, on substitua à ce moyen trop primitif, un procédé plus rapide et moins coûteux.

L'existence de ces lamelles d'or eut le privilège d'exciter à toute époque, la curiosité des érudits. Malheureusement les explications fournies par les savants, n'étaient ni unanimes ni décisives. Aussi le peuple toujours amoureux du merveilleux, et ayant besoin de croire d'une manière fixe, préférait donner à ce fait singulier, une origine doublement légendaire.

Les uns racontaient que du temps des Gaules, les Arvernes des hautes terres, revenant d'une expédition lointaine, avaient pillé de nombreux trésors. Afin d'emporter plus facilement ces richesses, et les soustraire aux yeux de tous, ils crurent devoir fondre l'or accusateur, et le réduisirent en petits fragments qu'ils mêlèrent ensuite à du sable. Les Auvergnats en remplirent une grande quantité d'outres, attachées avec soin sur le dos des chevaux. Tout allait au mieux , et l'heureuse peuplade était sur le point d'atteindre la montagne (Mons Celtorum, nommé aujourd'hui Plomb-du-Cantal) où devait être caché ce butin , lorsque les ennemis survinrent, et nos aïeux vaincus, n'eurent que le temps de jeter précipitamment leurs outres dans des gouffres creusés par la Jordanne , au-dessous du bourg de Mandailles. Cela ne leur servit à rien , car ils furent exterminés jusqu'au dernier : toutefois ils moururent sans trahir le secret. — On ajoute que la Jordanne, en fille rusée, aurait bien voulu garder pour elle cette fortune. Mais qu'ayant consulté sur ce cas de conscience, un saint druide voisin, celui-ci déclara que ce n'était qu'un dépôt et qu'il fallait le rendre. Seulement comme tant de richesses répandues à la fois dans nos contrées, pauvres jusque-là, auraient pu pervertir les nouveaux habitants, le casuiste conseilla à la rivière de n'opérer la restitution que peu à peu. Voilà pourquoi les eaux de la Jordanne ne donnent de l'or qu'en petite quantité .

L'autre légende remonte à des temps moins fabuleux, mais n'en est pas pour cela plus véridique : la voici.

Un jour que Gerbert, habile sorcier, habitait encore l'abbaye de Saint-Géraud, il se rendit à Belliac, accompagné du doyen du monastère qu'il voulait convertir au paganisme. Tous deux restèrent ensemble plusieurs heures dans la chaumière paternelle, nommée depuis maison du pape, parce que Gerbert y était né. Ils discutèrent longtemps a haute voix, et même en vinrent dit-on jusqu'à se quereller. Enfin Gerbert ne pouvant réussir par ses raisonnements, à perdre ce digne homme, lui demanda s'il voulait être témoin d'un miracle. Le doyen ayant dit, oui; et qu'à cette condition il vendrait son âme, Gerbert le conduisit au bord de la rivière qui coulait non loin de là. Après avoir tracé d'innombrables cercles, et prononcé une foule de mots bizarres, le jeune nécromancien frappa tout-à-coup les ondes de la Jordanne , avec une baguette de coudrier, qui au dire du doyen, paraissait enflammée. Soudain les eaux , de bleues et claires qu'elles étaient, se changèrent en flots d'or. De sorte que pendant un instant, l'or coula par larges nappes entre les deux rives, comme s'il se fût échappé en fusion d'une fournaise ardente. Le doyen épouvanté, se jeta à genoux priant Dieu mentalement, et le charme cessa. Mais depuis ce temps la Jordanne a roulé des paillettes précieuses, et la ville en a pris le nom d'Aurillac : Auri lacus (Lac d’or).

Je pense qu'au XIV° siècle, on ne faisait plus guère état de tous ces contes, et les esprits sérieux savaient sans doute à quoi s'en tenir. Cependant on croyait généralement alors , et l'on a cru jusqu'à nos jours, que les paillettes existant dans les sables, étaient arrachées par la force des eaux à des filons plus ou moins considérables, que traversaient les courants. Astorg, l'habile orfèvre, devait donc être convaincu, qu'il existait à la source ou sur les bords de la Jordane, de vastes couches métalliques , et que l'homme instruit qui étudierait avec intelligence la nature des roches formant le lit de la rivière, finirait par découvrir le gisement, objet de ses convoitises. .

Je ne serais point étonné que Jean de Roquetaillade, dont le vif esprit s'attaquait à toutes choses, n'eût été séduit par cette théorie, et ne se fût senti appelé, tant par ses goûts particuliers, que par les avis de son oncle, à diriger de ce côté sa pénétration et ses recherches.

Toutefois, comme dans ses ouvrages hermétiques, le moine s'occupe à plusieurs reprises de la découverte des mines , sans dire un seul mot des résultats obtenus par lui en Auvergne, on peut supposer avec raison, que ces résultats étaient restés négatifs, et qu'il avait peut-être entrevu la vérité sur ce problème, alors difficile, d'histoire naturelle.

Or, la vérité est celle-ci. Les parcelles métalliques répandues dans les sables de la Jordanne, appartiennent tout simplement aux sédiments des terres voisines, et leur présence n'implique pas l'existence forcée de gîtes aurifères sur ce point. On trouve en effet encore aujourd'hui , un certain nombre de grains d'or natif, dans tous les terrains environnants. Ces grains entremêlés de minerai de fer, sont entraînés du haut des coteaux , par les pluies, qui les portent a la rivière sous forme de paillettes. Ce qui semble le prouver, c'est que la Jordanne contenait beaucoup plus d'or après les orages, qu'en aucune autre circonstance. Du reste on avait remarqué que ces paillettes se réunissaient surtout, dans les angles rentrants de la rive; aussi est-ce la que les femmes et les enfants les cherchaient au temps des basses eaux.

Néanmoins, à défaut d'une mine qui n'existait pas, Jean découvrit selon les apparences, un traitement métallurgique préférable à celui qu'on avait employé jusqu'à ce moment. Abandonnant la toison de brebis, il apprit aux orpailleurs à séparer l'or des sables, par un lavage opéré au moyen de tables inclinées, recouvertes d'un drap grossier. Le sable brut versé au haut de l'engin , glissait sur ce drap, tandis que le minerai restait incrusté dans la trame. Ce procédé que la tradition fait remonter très-loin , était connu sous la désignation caractéristique de façon du condelier.

L'or d'alluvion étant plus pur que l'or provenant des minières, celui d'Aurillac avait 21 carats. Habituellement on le fondait tel que la nature le donnait; mêlé à l'argent, il présentait un chatoiement verdâtre.

Nous avons dit que cette industrie, depuis longtemps languissante, cessa complètement vers 1740. Ce n'est pas qu'il y eût absence de paillettes , mais parce que les dépenses d'exploitation surpassaient les rapports, et que le produit ne rémunérait plus le travail.

Les orpailleurs Aurillacois ne formèrent jamais une corporation isolée. Réunis aux orfèvres et aux marchands de dentelles, ils marchaient dans les cérémonies civiles sous la même bannière, qui portait un écusson d'azur, avec aune d'argent posée en face, accompagnée en chef de deux couteaux de sabre passés en sautoir.

Au milieu de ces occupations multiples, Jean commençait à annoncer un grand penchant à l'idéalité et au mysticisme. Poète, comme tous les hommes d'imagination, son organisation naturellement passionnée , s'exaltait chaque jour, d'un côté par la lecture des pères, de l'autre par l'étude des auteurs anciens. On n'a pas assez dit, à quel point les bénédictins aimaient les choses de l'esprit, et combien il y avait alors do poésie dans l'air des cloîtres. Qu'on se rappelle certains religieux transcrivant le quatrième livre de l'Enéide , et s'accusant ensuite en confession, d'avoir pleuré en lisant ces beaux vers. Nous-mêmes, nous avons peine à comprendre aujourd'hui, quelle énorme dépense d'activité intellectuelle faisaient tous ces cerveaux plongés dans la méditation la plus ascétique. Pour ne parler que d'une seule branche de la littérature sacrée, voyez les légendes? Au XIV° siècle, elles sortaient par tourbillons des cellules. Cependant, si indépendamment de leur cause philosophique, l'on veut envisager isolément leur valeur littéraire, on y trouve avec une naïveté exquise, toute l'animation dramatique de la vie : ce sont de véritables poèmes. Et pourtant les lèvres des moines laissaient tomber ces fleurs, sans s'en douter , — absolument comme la bouche des fées, semait autrefois les diamants.

Le jeune clerc remontait fréquemment le cours de la Jordanne, regardant travailler les orpailleurs, et lui-même cherchant sans doute un aliment à sa rêverie dévorante. Après de longues marches, il s'asseyait au bord de la rivière, et restait, dit la tradition, des heures entières occupé à suivre des yeux le mouvement ondulatoire des flots. Il y a en effet dans ce spectacle, une puissance de fascination vraiment indicible.—A quoi pensait-il ? Peut-être Jean épiait solitaire, les premiers soulèvements de génie qui agitaient son âme. Peut-être aussi entrevoyait-il confusément dans l'avenir son rôle de réformateur et les tristesses qui y étaient attachées. — Souvent, la vue des collines baignant leur front dans la vapeur du soir ; le silence de la vallée , quand elle sourit, la nuit, au regard des étoiles; une mélodie du vent; un chant d'oiseau qui murmure et se perd sous la feuille assoupie, lui donnaient du calme et presque de la paix. Tandis que d'autrefois, la pompe grandiose d'un orage; le spectacle des éléments heurtant leurs grandes forces; le ciel affligé, sanglotant par tous ses nuages; puis tout-à-coup, le soleil vainqueur envahissant l'éther , et secouant au-dessus des monts sa chevelure de feu , — lui inspiraient un vague besoin d'action et de lutte. Alors, plein d'inquiétude, il revenait s'absorber dans le travail et la prière.

Il est probable, eu égard aux qualités morales qu'il manifesta plus tard, que la jeunesse de Roquetaillade dut traverser une à une cette série de sensations. Si cela fut, nous n'avons pas dû le taire; car rien n'est plus curieux il me semble, que de se rendre compte chez un grand esprit, des phénomènes de la pensée, et d'étudier les hommes et les choses sous leurs aspects divers et charmants.

Bientôt cependant une diversion nouvelle se fit. Astorg l'orfèvre , possédé du démon des découvertes , s'occupait en secret de chimie transmutatoire. Depuis longtemps il s'essoufflait à la recherche de la pierre philosophale, dont un vieux manuscrit lui avait révélé la composition. Ce manuscrit provenait d'une fouille clandestine faite très-anciennement, dans les caveaux du monastère. Au XII° siècle, disait-on, lorsque les bourgeois d'Aurillac, en guerre avec l'abbé, se furent emparés soit du château de Saint-Etienne qu'ils détruisirent, soit de l'abbaye qu'ils tinrent plusieurs mois, — quelques fanatiques s'imaginèrent que le 13e abbé, Pierre de Roquenatou, étant mort extrêmement riche, on trouverait des trésors dans son tombeau. Alors, une nuit, trois d'entre eux brisèrent ce cercueil, placé hors la porte septentrionale de la chapelle Sainte-Magdelaine. Mais leur attente sacrilège fut trompée , car le sépulcre ne contenait aucun objet précieux. Seulement on y trouva un livre en parchemin, qui dédaigné d'abord, resta néanmoins en la possession de l'un des spoliateurs, et que ses enfants se transmirent de génération en génération. Un jour, une femme l'apporta au père d'Astorg; et celui-ci frappé de la bizarrerie de ses caractères, l'acheta moyennant deux tours de chaîne d'argent .

Ce livre était écrit partie en latin , partie en hébreu. Astorg supposait qu'il avait pu être apporté d'Espagne par Gerbert : il traitait de la transformation des métaux. La première page ne contenait que ces quatre mots, mêlés à une foule de signes cabalistiques : lege, labora, ora, invenies, sentence commune à tous les ouvrages de ce genre. Mais ultérieurement, dans le cours du volume, le philosophe hermétique après plusieurs ambages , finissait par avouer, que la pierre philosophale tant cherchée, existait. Que lui l'avait vue et en avait goûté. Qu'elle était rouge , d'un goût amer, et qu'avec un demi-grain de son poids, il avait fabriqué quinze marcs d'or. Ensuite dans d'autres chapitres, les procédés pour produire ce talisman, se trouvaient énumérés, d'une façon obscure sans doute, mais qu'enfin Astorg Croyait avoir sûrement interprétée. L'unique difficulté consistait à mettre en fusion les divers agents indiqués, sous l'influence d'une constellation qui seule, pouvait donner à la quintessence, sa vertu merveilleuse. Tout succès en dépendait.

Astorg ne possédant pas les connaissances astrologiques suffisantes , associa à son œuvre, Jean, dont le talent comptait déjà. Celui-ci, bien que d'une piété sévère, accepta sans trouble et promit sans hésiter. Cela ne doit étonner personne. Dans ces temps singuliers en effet, après le salut de son âme, l'alchimie apparaissait comme un des problèmes les plus élevés de la vie humaine : car en tant que création privilégiée, on croyait que l'or était pour la nature , ce que l'homme était pour Dieu.

 

L'Alchimie au moyen-âge en Auvergne. — Hommes illustres du pays qui s'en étaient occupés. — Le Liber luminis de Roquetaillade.

 

Le mot alchimie se compose du mot chimie, et de la préposition al, qui en arabe, exprime le plus haut degré de perfection; de sorte que alchimie, signifie la chimie par excellence.

Son objet est la transmutation des métaux. L'alchimie a donc pour but de changer les métaux vils en métaux nobles, par des moyens artificiels.

Cette science est aussi appelée hermétique, du nom d'Hermès, roi d'Egypte, à qui l'on en doit la découverte.

Cet art remonte aux premiers âges du monde. D'après quelques auteurs, Abraham et Salomon surent augmenter leurs richesses, en employant des procédés alchimiques. Pline l'ancien, raconte que Caligula parvint à faire de l'or, mais que les frais de l'opération l'effrayèrent. Pendant le moyen-âge, on crut longtemps que saint Jean-Baptiste avait été possesseur d'une certaine teinture philosophale, à cause qu'il existait dans l'ancienne liturgie, un hymne en l'honneur de ce saint, portant ces trois vers:

lnexhauslum fert thesaurum ,
Qui de virgis fecit aurum ,

Gemmas de lapidibus.
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Il sut par un art tout puissant,

En or, convertir le sarment,

La pierre même en diamant. (Vieille traduction.}

 

Toujours est-il que le premier écrivain qui parle nettement de la possibilité de transformer les métaux précieux, est Zozimo, historien grec du V° siècle, contemporain de Théodose-le Jeune.

Cependant le lexicographe Suidas (an de J.-C. 931 ), déclare dans ses compilations, que si l'on ne trouve pas de monument plus ancien de l'alchimie écrite, c'est parce que l'empereur Dioclétien fit brûler tous les livres orientaux qui en traitaient, ou qui rappelaient ses mystères.

La doctrine des philosophes hermétiques, s'appuyait sur deux principes : la théorie de la composition des métaux, et leur génération dans le sein de la terre.

En ce qui touche la, composition, on professa à partir du VI° siècle, que toutes les substances métalliques étaient formées de deux éléments communs: le mercure et le souffre; — et que la différence constitutive particulière aux divers métaux, ne tenait uniquement qu'à certaines proportions variables dans l'agrégation des deux éléments indiqués.

Quant à la génération, pour expliquer sa diversité, on disait que la nature amoureuse de toute perfection, tendait toujours à produire le métal le plus beau, l'or! Si donc, parfois, dans les entrailles du globe, on trouvait du fer, du cuivre, du plomb, ce n'était qu'un accident provenant de quelque dérangement fortuit survenu aux agents moléculaires primitifs, et dont la nature elle-même était contrariée.

En outre, comme dans les mines, l'or et l'argent se rencontraient dans une foule d'états plus ou moins avancés, les physiciens en avaient conclu, qu'il fallait des milliers d'années, pour que de degrés en degrés l'esprit du monde [spiritusmundi), pût acheminer ces substances vers leur état définitif le plus complet.

Au point de vue alchimique, le problème à résoudre était donc celui-ci : trouver une panacée qui exécutant en peu d'heures, les mêmes choses que la nature met un long intervalle à accomplir, opérât immédiatement la transformation des métaux, et changeât par exemple, le fer et le cuivre, en or ou en argent.

Cette panacée que plusieurs chimistes ont dit avoir découverte, s'appelait quintessence, — teinture, — grand magistère, — poudre de projection, — et plus communément : pierre philosophale-.

Dans l'antiquité, les souffleurs n'attribuaient à la pierre philosophale qu'une seule vertu : celle de la transmutation des matières. Mais insensiblement ses qualités s'accrurent. Ainsi au XII° siècle, on lui accorda la possibilité de prolonger la vie. Puis au XIII° siècle, surgirent encore deux propriétés nouvelles: d'abord, cette pierre apporta à ceux qui la possédaient le bienfait de la sagesse; enfin, arrivée à son plus haut point d'exaltation, elle pouvait transmettre le don de prophétie.

Dans cette marche spiritualiste ascendante, nous devons reconnaître l'impulsion du christianisme. Il est certain que les Arabes, envisageant l'alchimie par son côté positif, surent la maintenir dans l'exacte étude des faits, tandis que les chrétiens lui imprimèrent un caractère particulier, en la mêlant aux abstractions métaphysiques, et en appelant l'inspiration religieuse au secours de leurs opérations.

D'après les docteurs byzantins, les métaux furent consacrés aux sept planètes. On avait dévoué l'or au soleil; l'argent à lâ lune; le vif-argent à Mercure; l'étain à Jupiter; le cuivre à Vénus; le fer à Mars; et le plomb à Saturne. Chacun des astres sympathisait secrètement avec le métal qui lui était dédié : mais à cela se bornait leur action réciproque et mutuelle. — Les alchimistes chrétiens an contraire, tout en acceptant cette donnée, la crurent insuffisante, et partant de ce principe que l'univers était peuplé d'êtres abstraits, vivant en liaison invisible avec les objets du monde extérieur, ils exigèrent l'action de la foi pour interpréter sainement les phénomènes matériels, et recommandèrent l'appel aux influences surnaturelles pour arriver à la découverte de la pierre philosophale.

Cette innovation était haute comme idée morale ; elle fut inféconde et nuisible comme idée scientifique : les pratiques occultes naquirent de là.

Revenons sur nos pas.

Le procédé général pour la préparation du magistère, a beaucoup varié. Philalethe, dans son traité de: l’Entrée ouverte au palais fermé du roi , laisse comprendre que les alchimistes assimilaient la création des métaux, à la génération des animaux ct des plantes : d'où la nécessité de deux pollens, mâle et femelle. — L'or, était invariablement signalé comme la semence masculine; la semence féminine se nommait premier agent, ou mercure des philosophes. — On avait toujours sous la main la première de ces substances, ce n'était donc que la seconde qu'il s'agissait de trouver. C'est celle du reste, que l'on cherche encore depuis quatre mille ans.

Essayons d'énumérer rapidement les diverses matières desquelles on a voulu tirer le premier agent. Comme il paraissait être le principe actif de l'univers, on le disait répandu dans toute la nature; il fut donc cherché à peu près partout.

Les uns, proclamant cet apophtegme : pas de métal sans métal, essayèrent d'extraire des métaux, le mercure et le souffre, espérant ensuite les combiner de manière à produire de l'argent ou de l'or.

D'autres remarquant que l'arsenic en vapeur, blanchit le cuivre, crurent à un commencement de transmutation, et opérèrent sur cette substance.

D'autres prirent le mercure, qui leur paraissait propre à produire de l'argent, pourvu qu'on put enchaîner son inconstance, et fixer sa mobilité en le coagulant.

D'autres employèrent le vitriol, parce qu'en acceptant comme sigles les premières lettres d'une vieille phrase latine, on y trouvait le mot, vitriotum.

D'autres se basant sur un verset de l'évangile de Saint-Luc, s'attaquèrent aux sels, dont la vertu cachée est l'emblème de la sagesse.

D'autres s'emparèrent du salpêtre, qui existant dans les trois règnes, pouvait s'accorder avec la triple nature qu'on attribuait en ce temps, à la pierre philosophai.

Après de vains et laborieux essais, les alchimistes en vinrent aux substances fournies par les végétaux. On expérimenta donc sur toutes les plantes dont les sucs présentaient urte couleur jaune ou blanche, rappelant celle des deux les plus nobles.

Myrdin, barde écossais du VII° siècle, connu sous le nom de l’Enchanteur Merlin, ayant écrit : « On extraira l'or du lys et de l'ortie; l'argent découlera du pied des animaux » Roquetaillade à ce qu'il parait, distilla lui le premier, soit le lys et l'ortie, soit la corne du bœuf et du cheval.

Enfin ces matières ne suffisant pas, on arriva aux substances qui restent longtemps exposées à l'air, et en paraissent le produit immédiat. Ainsi, d'après la légende, Gerbert aurait cherché l'élixir suprême, dans la rosée, dans la neige, même dans l'eau de pluie, pourvu qu'elle fût lustrale, c'est-à-dire tombée de dessus le toit d'une église, a certaines heures, et dans certains jours fériés.

Disons pour ne rien cacher, que l'imagination des novateurs alla jusqu'aux dernières limites. Remarquant que les lézards aiment à boire les rayons du soleil, et semblent se nourrir de cet aliment doré, on pila ces reptiles dans des mortiers, pour en extraire la force cachée. Jusqu'au sang humain, qu'on se mit à analyser, parce que ce liquide séjournant normalement dans le corps de l'homme, devait se trouver chargé de toute l'énergie vitale de l'organisme.

On voit que la nature est grande, mais qu'elle l'est moins encore peut-être, que n'est immense le domaine de nos erreurs!

Le monastère d'Aurillac ne put échapper à cette fièvre hermétique, née du mouvement des esprits, et propagée par l'enivrement général. Malheureusement déjà, deux hommes diversement célèbres, tous deux enfants de cette école, avaient acquis un facheux renom , l'un dans les sciences occultes et les artifices nécromanciens : c'était Gerbert :

 

Voy. Sigebert de Girnbloux, bénédictin brabançon né en 1030 + en 1112, Chronica latina, 1513, ln-4°. — Ordéric Vital, né en Angleterre en 1075 + en 1150 , Histoire ecclésiastique, insérée dans les Scriptores historiae normanicœ de Duchesne, et traduite en français, dans la coltection Guizot, par M. Dubois; 1827, 4 vol. in-8°. — Guillaume Godet: Chroniques, 1170. — Le cardinal Bennon: Godalsti apologia pro Unrico quarto, 1080. — Guillaume de Malbesbury , bénédictin et historien anglais du XII° siècle. — Guy de Bazocbes. — Vincent de Beauvais, mort vers 1264; il composa par ordre de Saint-Louis, le Spéculum majus vel historiale : énorme encyclopédie qui résume l'état des connaissances au XIII° siècle. La première édition est celle de Strasbourg. 1473, 10 vol. in-f — Martin de Pologne, archevêque de Gnesen en 1278 : Chroniques des papes et des empereurs, jusqu'en I277. Date 1599, in f, traduite en français par Mamerot, 1504, 2 vol. in f, ect , etc.

 

Le second , à cause de la direction coupable qu'il donna à ses études alchimiques et astrologiques : c'était Pierre des Vignes :

 

 (L'astrologie l'art de prédire les évènements futurs par les aspects, les positions, et les influences  des corps célestes. —).

 

Nul n'ignore la destinée glorieuse du premier. Evidemment sa réputation de sorcellerie ne doit être attribuée qu'à son grand savoir, et à des découvertes, dont la cause savante échappait au vulgaire. D'après la croyance d'alors, chaque invention qui s'accomplissait en dehors des actes usuels de la vie, émanait du démon, et l'on n'hésitait pas à appeler sorcier, celui que Dieu avait illuminé de cette étincelle divine, qu'on nomme le génie. Tel fut, pendant tout le moyen âge , lu sort fatal de Sylvestre II.

Quant à l'histoire de Pierre des Vignes (Petrus de Vineis, elle est moins connue, mais celle-là exhale une odeur insalubre , car nous la trouvons saturée de mauvaises actions. Né à Capoue, vers la fin du XII° siècle, il vint étudier au couvent de Saint-Géraud. Son existence s'écoula ballottée par un perpétuel orage. C'est lui qui devenu chancelier de l'empereur d'Allemagne , Frédéric III, écrivit aux cardinaux rassemblés en conclave après la mort de Célestin IV, cette lettre impie, imprimée pour la première fois en 1566. C'est encore lui, affirmait-on, qui avait composé le livre infâme des Trois Imposteurs. Ce qui est certain, c'est que Pierre des Vignes, reniant toute vertu, après avoir renié toute providence, tenta d'empoisonner l'empereur son maitre, et pour éviter une mort ignominieuse, se brisa la tète contre les murs de sa prison

 

(Mathieu Paris, moine de Saint-Atban, mort en 1239; Historia major Angtia, 1571, in-1°-f.— Tiithéme, chroniqueur et théologien allemand, mort en 1516; Opéra historica, 1601.).

 

Ces deux personnages n'avaient pas peu contribué à laisser planer sur l'école d'Aurillac , des soupçons de magie.

 

(Dom. Branche. l'Auvergne au moyen âge, 1842; tome 1", p. 388 et 391. — Savant ouvrage, qu’on doit regretter de ne pas voir s'achever.)

 

 Ces soupçons , sans fondement sérieux, prenaient probablement leur source dans l'établissement d'un laboratoire alchimique, où l'on poursuivait le grand œuvre. Du reste, au moyen âge, les cloîtres ne refusaient pas d'ouvrir leurs portes à l'alchimie, et chaque monastère possédait son fourneau consacré a l'élaboration de l'or

 

(Voy. Le Moyen-Age et la Renaissance; tome2. — Voici de plus un renseignement local. En 1844, tors du déblaiement de t'ancien cimetière d'Aurillac, qui occupait derrière Saint-Géraud. l'emplacement actuel de ta place Gerbert, un grand nombre de cercueils en pierre furent exhumés. L'un d'eux, sur ta dalle supérieure duquel était sculptée une large croix, renfermait une bague en cuivre, dont te chaton porte le croissant de ta lune surmonté d'une étoile. Tous tes antiquaires qui l'ont vue, l'ont unanimement reconnue pour un anneau hermétique.)

 

 Ce n'était pourtant pas chez les communautés pieuses, une cupidité blâmable, ni cette soif avaricieuse des richesses qui dessèche le cœur. Non, généralement le mobile de ces recherches était plus élevé. Comme la pierre philosophale, indépendamment de ce qu'elle donnait la fortune, purifiait l'homme, en arrachant de son cœur la racine du péché, il ne faut pas s'étonner que l'autorité religieuse , n'eût pris jusqu'à un certain point, toute tendance spagirique sous sa protection. Aussi les souffleurs se réunissaient-ils, du consentement des évêques, sous le péristyle des églises, afin de se communiquer réciproquement le résultat et l'état d'achèvement de leurs travaux. Chacun d'eux, chrétien fervent, vivait avec austérité. Aussi encore avait-on attribué des projections couronnées de succès , non seulement à de graves prélats, mais même à des moines béatifiés, tel par exemple que saint Thomas d'Aquin. Il parait en effet que pour la réussite du grand magistère , le peuple mettait plus d'espérance dans le concours des ecclésiastiques, que dans celui des docteurs laïques, par la pensée erronée mais naïve, qu'ayant la faculté sacrée de changer le pain et le vin , en le corps et le sang de Noire-Seigneur, il devait leur être plus facile d'opérer la transformation tout-à-fait terrestre des métaux.

Au dire des historiens , les papes eux-mêmes partagèrent l'engouement épidéque, et firent secrètement travailler à la précieuse panacée. Parmi ces souverains pontifes, l'un d'eux fut nominativement désigné, c'est Sa Sainteté Jean XXII, personnalité originale et piquante, se détachant en relief du milieu des autres figures contemporaines. Jean XXII, nommé Jacques d'Euse, succéda à Clément V, et ainsi que lui siégea en France. Théologien bizarre, il avait soutenu comme docteur privé, cette opinion, que les âmes lavées de toutes fautes, et admises an ciel, ne jouissent pas avant le jour final, de la vue de Dieu. Caractère hautain, il défendit au roi Philippe - le - Long , de tourner la tête quand il serait à l'église , le blâmant d'avoir modifié le costume que portaient ses ancêtres. C'était, comme on voit , un esprit oseur et tout d'une pièce. Né à Cahors, il connaissait notre pays montagneux et l'aimait. C'est ce pape qui trouvant l'Auvergne trop vaste pour un seul pasteur, divisa le diocèse de Clermont, et fonda en 1317, l'évêché de Saint - Flour. Eh! bien, les alchimistes prétendent que Jean XXII avait établi dans son palais d'Avignon , un atelier alchimial où se créèrent d'énormes capitaux. A sa mort, arrivée en 103-4, les caves regorgeaient d'or. D'après Villani, on y trouva vingt-cinq millions de florins, sans compter la vaisselle et les bijoux. Ce pontife compta même pendant longtemps, parmi les écrivains hermétiques ; mais c'est à tort, car l'Ars transmutaloria , ouvrage auquel son nom est resté attaché pendant plusieurs siècles, redevient aujourd'hui une production apocryphe.

Tel était l'état des principes et des traditions touchant l'alchimie, lorsque Jean de Roquetaillade se décida à expérimenter cette science, et à interroger ses arcanes. En résultat, parvint-il à produire de l'or? Cela est peu probable, car l'opinion ne le désigna jamais comme ayant découvert la teinture philosophale. Mais à son défaut, d'autres en firent-ils? Nous reviendrons plus tard sur cette question dangereuse. Momentanément, bornons-nous à répondre, que la persuasion générale tenait alors pour l'affirmative. Au moyen-âge en effet, on crut fermement, dans toutes les classes de la société, à la possibilité des transmutations métalliques. Depuis le paysan, jusqu'au souverain, tout le monde en restait convaincu. Les orfèvres le crurent, car ils déclaraient ouvertement qu'ils distinguaient par certaines épreuves, les métaux qui venaient d'Espagne, d'Angleterre, d'Allemagne ou d'autres lieux, d'avec l'or provenant de chimie, lequel était particulier, et ne se trouvait au titre d'aucun Etat connu. Les magistrats le crurent, car aux XIV° et XV° siècles, les tribunaux ont décidé bien des fois que l'or et l'argent fabriqués par l'alchimie, pouvaient être assimilés en valeur à l'argent et à l'or ordinaires. Les gouvernements le crurent, car en diverses circonstances, on a frappe solennellement des monnaies hermétiques. Enfin, ce qui est plus décisif, les savants eux-mêmes l'ont cru et le croient encore, car de nos jours un professeur de physique de Halle, le docteur Schmieder, écrivait en 1832 : « Qu'à moins de récuser dans toute espèce de cas, l'autorité du témoignage des hommes, il faut admettre que le secret de faire de l'or a été trouvé autrefois. »

Jean a laissé traîner jusqu'à nous, quelques lambeaux de ses études expérimentales, dans un traité qu'il dut composer vraisemblablement vers cette époque. Cet ouvrage est nommé Luminis liber, livre de lumière. Est-ce là son titre primitif, ou ne serait-ce pas un hommage déféré à Rupescissa par quelque copiste enthousiaste? Toujours est-il que ce traité est excessivement rare et presque introuvable. Je n'en possède qu'un petit nombre d'extraits manuscrits, qui me paraissent curieux; ils doivent donc donner lieu à de courtes observations.

Déclarons d'abord que le style des docteurs spagiriques antérieurs au XV° siècle, affecte constamment de rester obscur et énigmatique. La raison en est simple. Si d'une part, il fallait dans un but de progrès et d'intérêt commun, mettre les souffleurs au courant des expériences faites ; d'une autre, l'écrivain devait éviter de divulguer sans nécessité des secrets réservés aux seuls initiés. Aussi, on peut à peine se faire idée de la difficulté qu'il y a maintenant , à comprendre les explications données par les anciens alchimistes, tant elles s'enveloppent à dessein, de formules symboliques et de mots ambigus.

Au milieu de ce noir dédale, nous distinguons pourtant deux points lumineux.— En ce qui concerne la pierre philosophale, Rupescissa recommande pour la formation du premier agent, ou mercure des philosophes, l'emploi du sel marin. En cela il précède, et ne suit pas, ainsi qu'on l'a dit à tort, le moine Odomar, lequel n'écrivait qu'en 1350 ou 1351. Du reste ceci est insignifiant. — Mais en ce qui touche la science elle-même, notre compatriote pressent par un bond divinateur, l'introduction possible dans le traitement des maladies, de plusieurs composés chimiques fournis par les métaux. C'est en effet ce que fit Paracelse qui, cent ans plus tard, combattant la méthode inerte de Gallieu, changea en partie la thérapeutique, et le premier appliqua la chimie à la pathologie.

En finissant son livre , Roquetaillade après avoir avoué , que le grand magistère aurait selon lui la propriété de convertir en or, cent parties d'un métal grossier , jette l'anathème sur ceux pour lesquels la doctrine alchimique n'est qu'un moyen de s'enrichir. Il fait sentir avec une certaine amertume qu'on devrait seulement employer la quintessence, à guérir les maux physiques, ou encore comme un dépuratif moral qui chasse le vice, conduit au bien, et élève l'homme jusqu'à cette haute montagne du Sinaï, d'où l'on voit au loin devant soi.

Ces dernières lignes résument assez clairement l'aspiration constante de sa vie : posséder la vertu ; savoir l'avenir.

Ici s'arrêtent pour quelque temps du moins, les essais de Rupescissa dans les sciences hermétiques. Disons donc adieu à ces nobles études, à ces efforts sublimes, par lesquels l'esprit; aidé de la foi, cherchait à dérober à la divinité, la source mystérieuse de la création.

 

Roquetaillade cordelier au couvent d'Aurillac.— Prêche dans les campagnes. — Vérités et superstitions. — Thèse sur les richesses du clergé. — Il est emprisonné au couvent de Figeac. — Premières prophéties, et le livre de Revelationibus. — Mandé à Avignon. — Son entrevue avec le pape Clément VI.

 

En 1345, date positive, nous trouvons Jean de Roquetaillade cordelier au couvent d'Aurillac. D'après nos calculs, il pouvait avoir alors trente-trois ans. Le mysticisme des franciscains, leur cœur malade d'amour divin et aspirant à une perfection, malheureusement chimérique; leurs nomades prédications, jointes aux rigueurs d'une subsistance qu'il fallait presque demander à l'aumône, l'avaient séduit sans doute. Evidemment, toute situation militante lui plaisait, et il acceptait la lutte même contre les besoins de la nature. C'était, en ces temps d'énergie, un de ces hommes complets à qui Dieu indique d'avance leur chemin. Ceux-là n'ont pas à chercher leur voie : ils n'éprouvent dans l'existence, ni hésitations, ni tâtonnements. Tel se montrait Jean Rupescissa. A la fois sévère et ardent, les passions comprimées de la jeunesse, lui rendaient en activité, ce que d'autres dépensent en vains plaisirs. Déjà son imagination avait débordé une foule de sciences, sans avoir pu trouver la clef des grandes énigmes de la vie. Il regarda donc plus haut, et se tourna vers l'ordre religieux, le plus austère et le plus pauvre qu'il put rêver. Celui de Saint-François s'offrit à lui avec ces conditions rigides : il y entra et fit profession.

Les cordeliers furent institués par saint François-d'Assises, en 1209, et s'établirent en France vers 1216. Cet ordre est approuvé par le quatrième concile de Latran. Les cordeliers devaient ce nom, à la corde nouée de trois nœuds, qui ceignait leur robe grise; dans le principe, ils s'appelèrent pauvres mineurs. Notre couvent d'Aurillac fut fondé avant 1229, et il est certain qu'en 1230, Saint-Antoine-de-Padoue, vint y prêcher.

L'origine des congrégations mendiantes, se lie à l'apparition des Vaudois, des Albigeois, des Béguins et d'autres sectes analogues. Au XIII° siècle, l'ordre antique de Saint-Benoit avait accompli sa forte étape, et paraissait ne pas devoir suffire aux exigences nouvelles. Il ne s'agissait plus alors, comme aux premiers temps de l'église, de poser les bases de la civilisation chrétienne, de l'obéissance à l'autorité, du travail volontaire : tout cela était fait. Or, l'esprit humain en, repos de ce côté, poussa des ailes et s'attaquant à la pensée pure, discuta des dogmes difficiles, d'où sortirent une foule d'hérésies. Donc au lieu de travailleurs robustes qui n'étaient plus nécessaires pour défricher le sol des abbayes, on eut besoin de soldats intellectuels pour livrer bataille à l'erreur qui se montrait partout. C'est dans ce but que la papauté jeta en avant des milices nombreuses, qu'on nomma Franciscains, Carmes et Dominicains.

Les cordeliers ne s'établirent pas dans notre ville sans obstacles. Un sentiment de rivalité, naturel à toute communauté ancienne, et que le principe religieux ne domine pas toujours, excitait contre cet ordre naissant, les moines de Saint-Géraud. Ceux-ci craignaient l'influence des nouveaux pères; aussi ne voulurent-ils les recevoir qu'à condition qu'ils rendraient hommage à l'abbé d'Anrillac. La suzeraineté reconnue, un seigneur de Conros leur donna en 132-2, une grande prairie en dehors des murailles, mais située à l'opposite des bénédictins, afin qu'ils pussent vivre sa us trop se déchirer les uns les autres par leurs angles aigus. L'existence légale des franciscains ne date donc chez nous, que du XIV° siècle. Alors seulement ils commencèrent à construire cette belle église byzantine, que les protestants démolirent en 1569.

Les cordeliers ne devaient rien posséder ni en propre ni en commun. Dans le principe, ces cénobites pratiquaient avec tant de ferveur le vœu de pauvreté, qu'ils rejetèrent sans exception tous les biens que leur offraient les fidèles, en édification devant leur austérité. Cependant comme les dons se reproduisaient avec une persistance qui ne se lassait pas, un souverain pontife, ancien franciscain, Nicolas III, décida qu'à l'avenir, les immeubles donnés aux ordres mendiants, appartiendraient au pape, et que les moines n'en auraient que la jouissance. Cette formule de transaction trouvée, les cordeliers purent recevoir des bien-fonds et même se nourrir sans scrupule; car quelques-uns en étaient venus jusqu'à se demander, si le pain qu'on leur donnait, ne constituait pas lui aussi une propriété coupable, et s'ils pouvaient soit en manger sans péché, soit en conserver dans le réfectoire, plus qu'il ne leur en fallait pour chaque repas ?

Ces pères n'habitaient pas constamment leur cloître; toute la partie active du couvent se répandait au dehors pour évangéliser les paroisses rurales, remplissant le même office, que certains missionnaires actuels. Les campagnes du reste avaient à cette époque une force vitale qui leur était propre, parce qu'elles se trouvaient constituées autrement que de nos jours. Un nombre infini de forteresses en effet, habitées par des familles nobles et puissantes, hérissaient l'Auvergne pendant l'âge féodal. Là , s'étaient organisés de grands centres d'influence morale et matérielle ; de sorte que la vie sociale au lieu de se concentrer entièrement dans les villes, comme aujourd'hui, circulait à travers ces grosses artères qu'on appelait les châteaux, sur toute la surface du sol.

Roquetaillade prêcha donc dans les campagnes. Il enseignait aux hommes à faire deux parts de la vie : la première, appliquée aux idées religieuses devait se passer à louer Dieu, à mortifier ses sens, à se détacher de la terre; la seconde, restait consacrée aux devoirs sociaux, dont les plus impérieux étaient d aimer son prochain, de s'épurer par le travail et de s'entr'aider par l'aumône. Sur ces sujets si beaux, tantôt il agitait violemment l'intelligence de l'assemblée, et la frappait comme à coups de massue ; tantôt il rafraîchissait le cœur, en y faisant descendre une douce rosée. Sa parole vive et profonde, la dureté de sa vie, ses longues prières, sa charité infatigable, lui donnèrent bientôt quelque popularité. Il avait par moments cette mélancolie surnaturelle qui a tant d'action sur la foule. Moine mendiant, priant et souffrant, il demeura si bien peuple sous le froc, que la multitude se prit à le regarder comme la personnification individuelle de ses aspirations et de ses douleurs. Tout le monde courut l'écouter avec transport, car on croyait sentir en lui un souffle saint qui l'inspirait.

Insensiblement, lui-même ressentit le besoin instinctif qu'éprouvent tous les grands remueurs d'hommes, de passionner ses auditeurs, et de frapper vivement l'imagination des masses, en leur parlant le langage pratique des intérêts.

Ce religieux était très-versé dans la météorologie. Son esprit sagace avait cru devoir s'appliquer à étudier l'état et la disposition de l'atmosphère eu égard à la chaleur ou au froid, à la sécheresse ou à l'humidité. De ces observations persistantes, il tirait plusieurs inductions qui lui permettaient de prévoir jusqu'à un certain point les changements de la température, si variable dans notre pays. Jean s'en servait dans un but d'utilité générale pour éclairer les paysans, et aussi dans un but particulier, afin de les lier davantage à ses paroles, en donnant à celles-ci un cachet de divination.

La tradition prétend que, par l'aspect du soleil, par la vue du disque de la lune, par le cours des nuages, il pouvait prédire d'une manière assurée qu'il y aurait du vent, et que ce vent durerait plus ou moins longtemps. — Par certains « signes tirés de l'atmosphère, et par la direction des brises, il annonçait ou une série de jours sereins, ou la pluie presque à heure fixe.

Rupescissa ne faisait aucun mystère des indices généraux dont il se servait: ses indications étaient appréciables, car il les tirait de la nature visible, notamment des végétaux et des animaux.

Ainsi il avait remarqué que le souci commun, le lizeron sauvage et le mouron des champs, ferment leurs fleurs aux approches de l'orage. L'humidité et les nielles lui étaient prédites par le gonflement du bois, le suintement du fer, ou un cercle particulier qui se montre autour des lumières. De même pour les animaux: il disait que les hirondelles rasant la terre; les pigeons se roulant dans le sable et secouant leurs ailes; les moineaux faisant entendre de petits cris le matin ; les chevaux hennissant; les bœufs ouvrant leurs naseaux et regardant vers le midi; les grenouilles coassant dans les fossés , annoncent une pluie prochaine. Tandis que si les guêpes se montrent dès l'aurore en grand nombre; si les araignées étendent au milieu du jour , de longs fils sur les haies; si les moucherons jouent le soir dans l'air, s'agitant et faisant la scie, ces signes indiquent le beau temps.

Il pronostiquait dit-on, l'intensité plus ou moins rigoureuse des hivers ; il désignait à quels présages on pouvait reconnaître l'approche du dégel ou la recrudescence du froid; la venue des inondations au printemps ou de la grêle pendant l'été.

Un jour, placé sous le porche de l'église de Naucelles, car il faisait grand soleil, il demanda à des villageois qui étaient venus l'entendre, et se tenaient en cercle autour de lui :  « A qui appartenaient les gerbes étendues dans un vaste champ qu'il montra du doigt? » — Quelqu'un lui ayant dit le nom du tenancier; —

Eh ! bien reprit-il, je lui conseille de les lever cette nuit, s'il ne veut pas les voir détruites par la tempête de demain.  — L'orage eut lieu en effet; mais on avait écouté le cordelier, et la récolte se trouvait en sûreté.

Une autre fois, non loin de Saint-Simon, il s'informa quel était le propriétaire d'une prairie très-étendue , mais un peu maigre, qu'il venait de traverser? — « A moi, père! lui répondit un seigneur qui était présent, »

— « Je vous en complimente, ajouta le religieux, car si vous creusez à une profondeur de six pieds, juste sous ce chêne qu'on voit d'ici, vous y trouverez une source abondante qui doublera la quantité du foin et la valeur de votre domaine. » — Et cela arriva comme il l'avait annoncé.

D'autres fois dans ses prédications, s'inspirant de la présence même de son auditoire, dont il connaissait la composition, les états variés, les diverses positions sociales ; se basant surtout sur la minutieuse étude qu'il avait faite des mœurs, des défauts et des qualités de ces personnes réunies ; — il fouillait soudain dans leur cerveau, pénétrait dans leur poitrine, s'enfonçait dans leur âme avec une si étonnante précision, qu'on peut dire qu'il en lisait les mystères et en arrachait les secrets. C'était à ce point, que chacun en l'écoutant, baissait involontairement la tête, s'imaginant qu'on disait tout haut sa propre histoire, et que plusieurs se sentaient trembler devant ce moine illuminé- Aussi déjà le fanatisme populaire commençait à multiplier autour de lui ses témoignages d'admiration; et lorsqu'il passait au coin des rues, tout le monde le regardait curieusement en disant : « Voilà le cordelier qui connaît les choses du passé et de l'avenir! »

Tout cela s'expliquait naturellement chez Rupescissa, par une organisation d'élite, vivant sans, cesse repliée sur elle-même. L'isolement était sa force, car la solitude communique à la pensée une puissance de concentration qu'elle acquiert difficilement au milieu du bruit. Un peu de merveilleux venait en outre se joindre à l'intérêt produit, et Jean y aidait lui-même sans s'en douter. Certaines imaginations sont superstitieuses : ce sont d'ordinaire les plus riches et les mieux douées. Or, la grande piété du frère ne le défendait pas contre plusieurs idolâtries générales alors. On croyait par exemple que les morts pouvaient revenir, quand on invoquait pieusement leurs ombres dans un moment suprême. Roquetaillade entraîné par ses instincts vers le surnaturel, évoquait les trépassés et se sentait, disait-il quelquefois, entouré de fantômes. Vivant dans ce monde invisible, il n'est donc pas surprenant que l'opinion publique le crût en commerce avec les esprits, d'autant plus qu'on l'entendait souvent au milieu des cimetières, chanter seul des psaumes lugubres, comme s'il eût voulu calmer les morts éveillés, et les faire rentrer doucement dans leurs tombeaux. — Ainsi le cerveau de cet homme réfléchissait exactement son siècle : c'était un mélange de virilité et de faiblesse, de puérilité et de grandeur.

Cependant le talent sermonnaire du cordelier jeta du lustre sur le couvent d'Aurillac. L'ordre lui en sut gré, et le frère Jean fut nommé cette même année, causidicus (avocat); dignité provinciale qui correspondait à celle de doui procureur chez les bénédictins ou les chartreux.

Jusqu'ici l'existence de Rupescissa avait été relativement heureuse; nous voilà arrivés au moment où cette vie si calme, va commencer à se troubler.

On sait que l'ordre des Franciscains se montrait réformateur par nature. Toutes ses doctrines tendaient à la mortification : être pauvre, disaient-ils, c'est avoir en main le cierge de la foi. La pauvreté selon eux, devait donc régénérer le monde; elle constituait la première et la plus indispensable des vertus.

Or d'après Roquetaillade, c'était du clergé que l'exemple devait venir.

Inspiré par cette idée, le moine se prit à regarder autour de lui. Il vit d'abord l'abbaye de Saint-Géraud regorger d'opulence. Une bulle du pape Nicolas IV, en date de 128P, lui apprit que les propriétés du monastère s'étendaient dans dix-sept diocèses différents, depuis Poitiers jusqu'à Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne, et des Pyrénées jusqu'à la ville d'Embrun. L'abbé d'Aurillac disposait de plus de cent bénéfices, produisant au moins 80 mille florins de rente. Après les bénédictins d'Auvergne, il passa à ceux des autres contrées. Puis élargissant l'horizon, et jetant les yeux tour-à-tour, des communautés religieuses sut les prélats laïques, il s'assura que le clergé régulier et séculier possédait d'immenses biens qui l'effrayèrent, lui si amoureux de dénuement; lui qui chaque jour trempait son corps dans les eaux glacées de l'abstinence, et qui savait toute la vigueur que de pareils bains donnent à l'àme!

Alors il écrivit cette thèse audacieuse qu'il décora du nom de prophétie, et dans laquelle il soutint : que les richesses de l'église, la conduiraient par une loi providentielle, à une misère extrême et méritée.

Le cordelier versa dans cet opuscule toutes les irritations qui surchargeaient son cœur. Il eut ces hautes colères, ces indignations superbes, particulières aux moines du moyen-âge, et qu'il faut du reste leur pardonner un peu. Le caractère de Jean était ainsi fait, qu'on lui reprocha toujours d'aller jusqu'à la rudesse. Ainsi un nuage obscurcit-il la vérité, il ne lève pas le voile, il le déchire : un obstacle se présentait-il, il ne l'éloignait pas, mais le renversait.

La thèse précédente n'aurait pas de signification, aujourd'hui que la constitution civile du clergé a profondément modifié les faits, et rendu impossibles les abus d'autrefois; mais au XIV° siècle, elle possédait sa raison d'être. Aussi tomba-t-elle au milieu de la société ecclésiastique d'alors, comme éclate au sein d'une fête, le glas du tocsin.

Tous les ordres mendiants dont cette opinion représentait les tendances, donnèrent au nouveau livre le plus bruyant retentissement. Peut-être même leurs commentaires allèrent-ils au-delà du désir de Rupescissa. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'abbaye de Saint-Géraud s'émut, l'évêque de Saint-Flour intervint, et notre cordelier reçut l'ordre de quitter Aurillac, où quelque fermentation se manifestait déjà. — « Où me rendrai-je? demanda-t-il humblement. » — « Au couvent de Figeac, » lui répondit Guillaume Farmena, ministre des franciscains pour la province d'Aquitaine.

Jean obéit; et en arrivant fut mis en prison.

Roquetaillade resta enfermé à Figeac pendant plus de six mois. Son incarcération paraît avoir été douce, et si quelque chose d'âpre s'y mêla, ce fut par sa propre volonté. Peu attentif aux soins dont on l'entourait, il voulut vivre dans une privation de plus en plus sévère. Il ne demanda qu'un seul livre, sa bible, et la permission de passer de longues heures à l'église. Le fier moine blâmé et puni, n'éprouva point de défaillances : il n'eut pas ces dégoûts malsains qui montent à l'âme comme une noire fumée. Sa pensée ni sa foi n'entrèrent pas un seul instant en rébellion : l'une resta soumise, l'autre intacte. Seulement il priait et pleurait beaucoup, s'enfonçant ensuite des jours entiers, dans une réflexion profonde. Peut-être cherchait-il ainsi à adoucir l'amertume de son état, en ouvrant devant lui les espaces infinis de la rêverie; ou peut-être ces contemplations, résultat d'une sensibilité maladive, le saisissaient elles quoi qu'il fit. Alors diton, il eut des visions et des extases, pendant lesquelles son intelligence toujours en ébullition, crut entrevoir les questions d'avenir sous le linceul qui les couvrait. On devait s'attendre à telle fin : tout va si vite dans ces natures enflammées!

D'après ses dires, c'est dans sa captivité, qu'il fut honoré du bienfait céleste des révélations; aveu remarquable, que le cordelier jusqu'à ce moment, n'avait jamais explicitement fait.

Néanmoins dans aucune circonstance, il ne voulut se reconnaître comme possédant le don direct de prophétie : mais seulement ayant reçu de Dieu, par la lecture des livres saints et l'interprétation de l'Apocalypse, le privilège de prédire ce qui devait arriver un jour.

Au mois de mars 1346, le cardinal Guillaume Custi, nonce du pape, étant venu le visiter dans sa cellule, Jean prophétisa en sa présence, et frappa vivement le légat, par des confidences extraordinaires, et l'annonce d'importants événements prochains.

L'éminence rouge fut sympathique au prisonnier, car elle ordonna sa mise en liberté immédiate ; invitant même le franciscain à recueillir ses prédictions et à les lui transmettre.

Rentré au monastère d'Aurillac, Rupescissa rédigea suivant le désir du cardinal, un cahier intitulé: De Revelat ionibus. Nous en copions les premières lignes: ° Ego frater Johannes de Rupescissa, ordinis minorum, provinciœ Aquitaniœ, et conventns Aureliaci, ad mandatum vestrum descripsi sérieni notabilium eventuum futurorum, mihi  in carceribus apertum, prout melius et veriùs potero recordari. Modus revelandi fuit iste : cùm anno Domini millesimo trecentesimo quadragesimo quinto, multis diebus flerem, vinctus ferro in carcere, in conventu Figiaci, stupens et mirans etc…

 

« Moi, frère Jean de Roquetoillaric ,de l'ordre des mineurs de la province d'Aquitaine, et du  couvent d'Aurillac, j'ai décrit selon votre ordre, la série des notables événements futurs, qui m'ont été dévoilés en prison, ainsii exactement et véritablement que j'ai pu me les rappeler. La manière dont cette révélation eut lieu est celle-ci : l'an 1345, comme je pleurais enfermé dans une dure prison au couvent  de Figeac, je me sentis saisi de surprise et d'admiration . . . etc. »

 

Laissons parler Moreri : — « Dans ce livre qu'il écrivit en 1346, an sortir de  sa première prison, le visionnaire déclamait contre les vices du clergé et l'orgueil des prélats... Il prédisait des choses qui étonnaient le peuple, menaçant le royaume de France d'une désolation entière. Comme on vit arriver peu de temps après l'invasion des Anglais, et qu'Edouard descendit en Normandie avec une puissante armée, on s'imagina que ce cordelier avait eu quelque révélation du ciel, et qu'il avait quelque connaissance secrète des mystères de l'Apocalypse, d'où il tirait une partie de ses prédictions.

Si l'on s'en rapporte à la chronique, Jean aurait énuméré plusieurs prophéties politiques avec plus de netteté encore, dans des paroles prononcées en public. Ainsi, quelques mois avant que l'invasion anglaise ne fut connue en Auvergne, le frère obtint l'honneur de prêcher, au milieu de la prairie des cordeliers d'Aurillac, devant messire Dieudonné de Canillac, évêque de Saint-Flour, et une foule d'habitants, venus de divers lieux. Là il déclara : « Qu'incontinent l'époque de la Mère du Seigneur approchant, verrait un grand massacre. Deux géants se meurtriraient de coups eux et leurs enfants; mais les blessures reçues par  celui qui porterait d' s fleurs sur son bouclier, seraient les plus saignantes. » Qu'après cette lamentable fauchaison, le roi de France s'ébastant, perdrait une des clefs de sa maison, et qu'icelle serait ramassée par des gens sans foi qui ne voudraient la rendre, et qu'on s'entre-tuerait longtemps pour la ravoir. » Qu'enfin, douze lunes environ, après la perte de la clef, un loup noir se glisserait dans la bergerie royale, et dévorerait nombre infini de victimes,  bœufs, brebis et agneaux.

Voici l'explication que les contemporains donnèrent de la prédiction énoncée: le massacre, indiquait la bataille de Crécy, qui eut lieu entre les Anglais commandés par Edouard III, et les Français dont les boucliers avaient des lys pour armoiries. Ce combat, désastreux pour notre pays, fut livré en 1346, le 25 août, mois consacré à la Vierge. — La clef de la maison perdue, ferait allusion à la ville de Calais, prise sur nous en 1347. — Le loup noir, représenterait la peste 1348, qui, sous le nom de Mort-Noire, exerça d'horribles ravages, surtout à Paris.

Ces prédictions volèrent de bouche en bouche. Leur réalisation s'accomplissant tour-a-tour, augmenta la renommée du cordelier aurillacois, et à partir d'alors, il se fit un grand bruit autour de son nom.

En 1549, le pape le manda à Avignon.

Dans ce temps, trônait assis sur la chaire de Saint-Pierre, un prince d'un esprit élevé et d'une bonté parfaite. Succédant à trois pontifes qui avaient porté sur le trône une sévérité presque monacale, lui au contraire fut tolérant, généreux, magnifique. Né au château de Maumont, près Limoges, son nom de famille était Roger de Beaufort. Encore enfant, on le vit prendre l'habit de bénédictin à l'abbaye de la Chaise-Dieu en Auvergne. Il se trouve donc quelque peu Auvergnat, au moins par le lieu où il avait reçu son instruction et fait ses premiers vœux. Nommé successivement proviseur de Sorbonne , nonce à Taris, archevêque de Rouen , puis cardinal par Benoit XII, Pierre Roger devint enfin pape, et s'appela Clément VI.

Le pontificat lui avait été prédit par Aldebrand , prieur du monastère de Thuret , diocèse de Clermont, lorsque le pauvre moine revenant de Paris à la Chaise-Dieu, fut dépouillé par des voleurs, dans les bois de Randan. Aldebrand recueillit Roger dans son couvent, l'habilla, le nourrit, et lui remit quelque argent pour continuer son vovage. Celui-ci plein de gratitude, dit au prieur à son départ : — « Quand pourrai-je récompenser ce bienfait? » — « Quand vous serez » pape ! » reprit le prieur en regardant le jeune bénédictin , dont les yeux brillaient de vivacité et d'espérance. — « Soit! répliqua ce dernier. — En effet, aussitôt qu'il eut été élevé à la papauté , Clément envoya quérir Aldebrand, le nomma d'abord camérier, et ensuite archevêque de Toulouse.

En 1348, le pape canonisa Rubert d'Aurillac, fondateur de la Chaise-Dieu , et fit reconstruire à ses frais , l'église de cette communauté. Sous son règne vécurent : Pétrarque et Laure son amie, immortalisée par quelques soupirs, qui sont restés après cinq cents ans tout humides encore de poésie et d'amour.

Roquetaillade se rendit à l'appel de Clément.

La ville d'Avignon ne séduisit pas notre franciscain: il la trouva trop mondaine. Toutefois par un pressentiment singulier, l'immense château papal, bâti sur un rocher, l'étonna et l'effraya. (1)

Au soleil couché, moment indiqué pour l'audience, Rupescissa fut introduit dans une grande salle du palais, dont plusieurs flambeaux éclairaient les tapisseries et les peintures.

Le pape était assis, n'ayant près de■ lui qu'un seul cardinal qui se tenait debout à ses côtes.

 

(1) Me trouvant à Avignon, en mars 1835, j'eus soin de visiter le château des papes devenu au XV° siècle le palais du légat, et transformé de nos jours en caserne. Voici tes renseignements que je recueillis sur les lieux.

Cette résidence placée sur une colline escarpée avait autrefois une physionomie toute militaire et se ressentait dans sa construction, des guerres intestines du temps. C'est Clément V qui commença le palais, sur un plan très spacieux, car il fallait loger le pape et sa cour souveraine. Jean XXI!, qui succéda à Ctément V, termina l'église et une partie notable des fortifications. Après lui, Benoit XII, fit en 1336, la grande aile du nord regardant la cathédrale qui fut défendue par ta tour de la Campane. Clément VI continua tes travaux, et éleva pour sa part, la façade occidentale (1350), si remarquable encore au point de vue artistique. C'est à Innocent VI, que t'on doit les deux chapelles ultérieures, placées l’une sur l'autre, ainsi que tes tours de ta Gache et de Saint-Laurent. Au centre dominait une construction massive nommée l'Estrapade, dans laquelle se trouvait à ce qu'il parait, la prison du Soidan . dont it sera parlé plus tard. Parmi ces bâtisses, les architectes avaient ménagé d'espace eu espace, de vastes cours intérieures pour tes besoins du service et de mouvement des chevaux. Une enceinte solides opposait à toute surprise, car des donjons surmontés de mâchicoulis, reliaient entre eux les angles saillants du château, qui commandait par sa situation, soit la ville, soit le cours du Rhône. Comme jusque-là, tout avait été sacrifié à la sécurité personnelle, l'édifice ressemblait à une citadelle. Alors vint un homme de goût, qui jeta une pensée gracieuse au milieu de ces murailles menaçantes. Urbain V en effet (1364), orna tes pentes de ta montagne , par des jardins en terrasse, au milieu desquels on plaça des statues. Déjà Clément VI avait donné l'exempte de cet appel aux beaux-arts, en faisant peindre à fresque les salles principales de ses appartements. Aussi Froissait pouvait-il sans être contredit, appeler ce séjour : « La plus belle et la plus forte maison du monde. »

Quant à l'église, aujourd'hui cathédrale d'Avignon, elle est consacrée à Notre-Dame, et se trouve située sur la partie la plus élevée du rocher. L'on distingue dans sa nef, parmi d'autres sépultures historiques, te tombeau de notre Jean XXII grand pontife, auquel remonte, ainsi que nous t'avons dit, l'érection de l'évêché de Saint-Flour; — et celui de Benoit XII, homme d’esprit, qui dans un instant d'abandon, avait inventé ce mot devenu célèbre: Bibamus papatiter. »

 

Le Saint-Père paraissait âgé d'environ soixante ans. Ses portraits nous le représentent avec une figure pleine et ouverte- Il était imposant du reste et très-grand seigneur : sous le prêtre on sentait le roi. Une de ses habitudes, quand il parlait, consistait à agiter distraitement entre ses doigts, sa croix pectorale, aux quatre angles de laquelle étincelaient les feux d'un gros saphir. Le talent l'enivrait. Fastueux par position, quoique pieux jusqu'au scrupule, toute vertu lui plaisait comme toute gloire.

Jean se prosterna en entrant, et resta longtemps dans cette humble posture, qui exprimait d'une manière touchante, le sentiment qu'il avait de son infériorité.

Puis le cordelier s'étant relevé, s'avança jusqu'au point que le souverain pontife lui indiquait de la main, et resta là, immobile et les yeux baissés.

Clément VI le fixa alors attentivement, et remarqua qu'il régnait dans cette tête, un mélange de tristesse et d'audace vraiment caractéristique.

D'après quelques manuscrits, l'entrevue du pape avec le religieux fut telle, que le chef de la chrétienté convaincu par les déclarations, et les prophéties que lui fit le moine, de sa mission providentielle, le laissa partir sain et sauf, en lui recommandant seulement plus de prudence.

Mais la légende ne s'en est pas tenue à ce résultat. Il lui faut à elle, les détails circonstanciés, les explications menues : c'est là son faible. Ne l'en blâmons pas, et faisons profit de ses indiscrétions. Ainsi, par exemple, quels pouvaient être ces mystères, qui dévoilés à Clément VI, l'avaient tout-à-coup vaincu et apaisé? La légende va nous le dire

D'après elle , le pape parla au cordelier de ses déclamations trop vives contre les prétendus scandales du clergé, scandales qui n'étaient que des fautes, fâcheuses sans doute, mais inhérentes aux mœurs publiques du temps ; il regretta une critique évidemment exagérée, et témoigna la peine qu'il en ressentait.

On put remarquer la manière habile dont répondit Rupescissa. Ce moine, sans se rétracter au fond, alla pourtant dans la forme jusqu'à l'excuse , en disant: — « Est-ce la lampe qui a cessé de briller, ou les yeux de s'ouvrir? Vous seul le savez, Saint-Père : si j'ai mal vu au milieu des ténèbres, que Votre Sainteté ait pitié de moi et me pardonne! »

— « Vous surexcitez l'esprit du peuple , en annonçant ce qu'il vous plaît d'appeler l'avenir. Où donc est le signe apparent de votre mission; montrez-moi sur votre front le rayon lumineux des prophètes? »

Le frère releva la tête et répondit avec assurance : — « Ce rayon qui ne brille pas au dehors, mais qui m'éclaire au dedans , c'est la foi! la foi qui vivifie l'argile, qui fait lever les os desséchés et leur imprime le mouvement. — Le signe apparent : c'est l'austérité de ma vie; manteau de plomb sous lequel j'ai étouffé ma jeunesse, afin de mieux me rapprocher de Dieu, et d'obtenir, moi indigne, d'être visité par lui. »

— « Bien des hommes, dit le pape avec un peu d'ironie, ont pu se croire visités de Dieu, et qui au lieu de rencontrer la vérité, se sont isolés d'elle, ne songeant que des songes, comme parle l'Ecriture. »

Jean ne répliqua pas.

Le souverain pontife l'entretint alors des prédictions affligeantes qu'il faisait a tout propos contre l'Eglise; et après avoir reconnu avec lui que l'Eglise était un navire destiné à être souvent battu par la tempête , il croyait cependant qu'un prêtre de Jésus-Christ, loin de se laisser porter au découragement, devait avoir confiance dans le triomphe universel et prochain du catholicisme.

Le cordelier hocha la tête avec anxiété, puis s'inclina profondément, et répondit : « Mon bon ange m'assistera .. j'aurai confiance! »

Le pape ensuite le gronda doucement sur ses pratiques alchimiques, trop longtemps poursuivies.

Jean s'excusa , lui rappelant l'exemple du savant Gerbert, de saint Thomas d'Aquin, et même de son prédécesseur presque immédiat, Jean XXII, d'immortelle mémoire.

A ce dernier nom, le Saint-Père parut surpris, et demanda quel fondement il pouvait avoir pour croire cela, alors que Jean XXII avait précisément publié la bulle : Spomtent pariter, qui au contraire blâmait ces expériences, et déclarait coupables, les chercheurs d'or artificiel.

 

Voici un passage de cette bulle : — Les alchimistes promettent ce qu'ils n'ont pas.. . . Ils prouvent leur ignorance en citant toujours des écrivains plus anciens; et quoi, qu'ils ne puissent découvrir, ce que ceux-ci n'ont pas trouvé non plus, ils regardent encore comme possible de le trouver un jour. S'ils donnent un metal trompeur pour de l'or et de l'argent véritables ils le font avec une quantité de mots obscurs et qui n'ont pas de sens. Par ce moyen ils frappent de la fausse monnaie, et trompent ainsi leurs semblables. Nous ordonnons que ces hommes quittent pour toujours le pays, ainsi que ceux qui, trop confiants, se font fabriquer des métaux, et nous voulons que pour les punir, on distribue aux pauvres, leur or véritable .... —

 

 

Il y eut un instant de silence.

— « D'autant plus que faire de l'or, est sans doute impossible , » ajouta le vieux pontife.

Le moine tressaillit et répondit : —Sa Sainteté Jean XXII n'en jugeait peut-être pas ainsi, car bien des gens ont cru que le véritable motif de la bulle était, que le défunt pape ne voulait ni rester soupçonné d'hermétisme, ni laisser continuer des recherches qu'il estimait dangereuses à son point de vue particulier.

Clément VI répondit sans la moindre apparence d'humeur : que ce pouvait être là une appréciation personnelle, mais que logiquement on devait la réputer erronée , puisqu'elle cherchait une intention autre que celle qui se trouvait clairement exprimée.

— « Aussi n'est-ce pas la logique, dit Jean, mais une voix intérieure qui me dicte mes paroles. »

Le pape le trouvant de nouveau sur ce penchant d'idées, lui contesta cette voix intérieure , et le poussa à donner enfin quelque raison qui pût lui démontrer la véracité de ses inspirations divinatrices.

— « Ceci ne se démontre pas, dit le moine, »

— « Soit! répliqua le pape avec bonté. Eh! bien, laissez la démonstration et opérez sur ma persuasion : je n'exige plus qu'on prouve, je demande seulement a être convaincu. »

— « C'est plus facile, observa Jean. »

Mais le moine demeurant absorbé en lui-même et se taisant. Clément VI fit un signe imperceptible, et le cardinal qui était resté présent jusque-là, sortit de l'appartement.

— Mon ils, dit alors le pape, vous voilà maintenant seul en face de moi; parlez sans crainte.

Roquetaillade sembla faire un effort douloureux et dit : —Je vais peut-être déplaire à Votre Sainteté, mais il est nécessaire qu'elle me permette de lui  adresser une question. Et alors il lui demanda : — Saint-Père, y a-t-il quelque  chose que vous soyez seul à savoir au monde?

—Qu'importe! répliqua sévèrement le pape, toisant des pieds à la tête le moine hardi.

Rupescissa joignit les mains en signe de déférence respectueuse, et demeura muet. Clément VI le voyant redevenu pensif, prit son parti et ajouta:

—  Il me plaît de vous répondre.... Il y en a deux.

— Si je vous les dis toutes deux, continua le cordelier, croirez-vous?

Le souverain pontife répondit avec dignité : —Sa Sainteté avisera ; parlez.

—Eh ! bien , la première , c'est que le soir même du trépas de l'illustre  pontife Jean XXII, quelques heures avant qu'il ne rendit le dernier soupir, lui mourant et se confessant à vous Monseigneur nonce, vous prédit la papauté, et glissa entre vos doigts, une petite clef d'argent. Cette clef ouvrait une cassette scellée dans une certaine partie du mur de son cabinet qu'il vous désigna. Après le décès du pape, Votre Grandeur entra seule dans ce cabinet, alla au lieu indiqué, avança le coffre, l'ouvrit et y trouva

— « .... De l'or sans doute? » interrompit Clément VI en souriant.

—Non; dit froidement le moine, mais le secret d'en faire. La cassette contenait un manuscrit, écrit de la main de Sa Sainteté défunte , et portant pour titre : Ars transmutatoria. Quelque révélation inattendue se trouvait mentionnée  aux premières lignes, car après les avoir lues, daignez vous en souvenir, tout votre corps trembla. Ensuite faisant hâte, vous avez remis ce cahier dans le coffre, lequel fut replacé au même endroit, où il est encore.

Le pape pâlit, et traversa le franciscain de ses yeux vifs et perçants.

La figure impassible de Roquetaillade soutint vaillamment ce regard, sans manifester aucune émotion.

Tous deux s'étaient tus. Nul bruit ne se faisait entendre dans la salle. Seulement par chaque fenêtre restée ouverte, on entrevoyait le ciel semant avec profusion les étoiles de son manteau d'azur , et la nuit répandant au loin, sa sérénité et son silence.

Clément VI reprit la parole le premier : — « Et la seconde chose dit-il? »

Le moine continua : — « Huit années s'écoulèrent. Le 7 mai 1342, vous êtes devenu pape, ainsi que Jean XXII l'avait prédit. La nuit qui suivit cette exaltation, Votre Sainteté, sur l'indication du manuscrit, descendit très-secrètement dans un caveau du château papal ignoré de tous; et là, sous une couche légère de sable , elle a pu compter deux cents lingots d'or fin, pesant chacun un quintal, et provenant positivement d'alchimie. Ce trésor , après vous avoir aidé l'an dernier à acheter le comtat d'Avignon, vous sert en ce moment à construire les beaux remparts de la ville, au grand dépit du roi de France. »

Cette fois, le regard du pape brilla d'un éclair de courroux, et il demanda, vivement au cordelier, s'il était venu d'autres fois à Avignon?

Sur la réponse négative, Clément VI se leva de son siège et tomba à genoux devant un crucifix posé sur une console voisine, en disant au moine : — « Mon » fils, prions! »

Après un assez long espace de temps, pendant lequel le souverain pontife parut courbé sous des pensées pesantes, il se releva plus calme, changea de conversation, et reprit : — « Vous avez cherché, nous a-t-on dit, la pierre philosophale; » qu'est-ce donc que cette essence merveilleuse ?

— « C'est répliqua le frère, la glorification du beau et du bon , dans l'ordre moral et physique. »

— « Existe-t-elle? »

— On peut le croire sans péché. »

Le pape poursuivit : — « Le secret de fabriquer de l'or pourrait-il être utilisé  à un point de vue purement religieux? »

—Oui, Saint-Père ; il faudrait par son aide, avilir les métaux précieux, afin de ramener les hommes à la vie patriarcale.

—Jean de Rupescissa, en dehors de toute pronostication apocalyptique, que voyez-vous dans les âges futurs envisagés humainement?

—Je vois l'Europe subissant bientôt une épreuve décisive; il me semble démêler des luttes qui changeront la forme sociale de nôtre monde déjà vieux.

— « A quoi reconnaissez-vous cette vieillesse du monde? »

— « A la corruption des grands, à l'égoïsme des petits, aux vices de tous : ce  sont là les rides d'un peuple »

Tout en faisant la part de l'enthousiasme excessif de Roquetaillade, Clément VI ne put s'empêcher d'être frappé par la hauteur des aperçus de cet esprit nerveux et primesautier. Il le regarda alors avec douceur, comme s'il eût ressenti à son tour, le charme du rayonnement prophétique dont le moine marchait environné.

Sa Sainteté reprit : — « Il y a ici un couvent franciscain , voulez-vous rester près de nous?

— « Cette ville a trop de bruit pour moi, répondit Rupescissa avec une appréhension mal contenue ; que Votre Sainteté daigne me rendre à ma solitude d'Auvergne. »

— « Retournez-y, mon fils, et qu'il soit fait selon vos vœux; nous penserons à vous. »

Puis le pape, frappant dans ses mains, un camérier entra, et Clément lui dit: —Ayez soin de ce bon frère; qu'on le laisse aller en paix.

Le cordelier s'étant agenouillé , le Saint-Père lui donna sa bénédiction , et continua tout haut, d'une voix accentuée : —Mon enfant, Dieu s'est réservé les secrets de l'avenir, et il est dangereux à un être mortel d'avoir la prétentionde s'élever si près du souverain Créateur.  Puis mettant le doigt sur sa bouche, il ajouta : — « Soyez prudent! »

Telle est la légende; inexacte sans doute, mais curieuse néanmoins.

Rupescissa revint triomphalement à Aurillac. Les franciscains de cette cité l'allèrent attendre, et le ramenèrent en procession jusqu'à leur monastère.

Au point où nous sommes arrivés, le lecteur doit éprouver le besoin de se reconnaître, et de se demander quelle opinion on peut avoir dès ce moment, sur cet homme étrange? Selon moi, il faudrait pour s'approcher de la vérité, diviser les prédictions du cordelier en deux catégories : celles que tous les documents écrits rapportent, qui ont trait à l'histoire, et qu'on peut regarder comme positivement prouvées; et celles au contraire qui se lient à la divination pure, et dont l'existence plus ou moins problématique, ne nous est parvenue qu'au moyen de la tradition.

En ce qui touche les prophéties de la première série, il nous est permis de penser, que le moine agissant avec bonne foi, ne faisait pas assez large la part de son grand sens et de son austère vertu : et qu'en attribuant a un don spécial de la Providence, le privilège d'apercevoir les événements futurs, il ne se rendait pas suffisamment compte de certains procédés physiologiques par lesquels l'inspiration humaine construit elle-même à son insu , des doctrines qu'elle se persuade ensuite recevoir d'en haut. Rupescissa à force de réflexion , était parvenu à découvrir un vif courant de libre pensée, appréciable seulement dans les régions de l'abstraction métaphysique. Il étudiait à fond les événements ; et leur sens historique bien dégagé, lui laissait la faculté de voir, non seulement les conséquences immédiates qui en découlaient, mais encore les faits, plus éloignés qui devaient s'en suivre. Ainsi les hiérophantes égyptiens et les druides gaulois se prétendaient aussi prophètes. Ne peut-on pas dire que les entretiens intimes qu'avaient ces prêtres avec leur esprit , dans le secret de la solitude; leur immense désir de pénétrer la sagesse de Dieu pour dominer la volonté des hommes ; quelques élans de l'imagination fouettée et exaltée jusqu'à la dernière limite, par des magnétismes inconnus , pouvaient créer cette perception supérieure, qu'on nomme seconde vue? Il en fut probablement de même pour notre franciscain. D'ailleurs, rien n'est moins difficile que d'annoncer d'avance sans se tromper, certains événements. Roquetaillade prédisait des combats sanglants , des batailles perdues, des maladies contagieuses. Or, le monde s'est toujours trouvé si exposé aux guerres, à la peste et à la famine, qu'à coup sûr quiconque voudra prédire en tout temps des malheurs de cette nature, aura grande chance de rencontrer la vérité. — Une partie des prophéties de Rupescissa s'explique donc naturellement, et il n'y a pas jusqu'ici, trop à nous étonner.

Mais il en est autrement des divinations surnaturelles attribuées au cordelier aurillacois, et puisant leur source dans la faculté qu'on lui supposait de lire au fond des cœurs, et d'y découvrir les détails les plus personnels, les actes les plus mystérieux de la vie d'autrui. Ces divinations ne méritent aucune créance, étant probablement supposées. Comme ce moine avait pratiqué avec amour les sciences occultes, et surpris ses contemporains par l'étonnante lucidité de son esprit : il arriva que les siècles suivants chargèrent sa mémoire d'une foule de superstitions et de contes extraordinaires, aliments savoureux du peuple, et dont sa faim poétique ne peut jamais assez se rassasier. On doit donc se défier de cette nature de prédictions, rapportées seulement ici en récits légendaires. Tout le premier je reconnais qu'elles ne sont nullement .justifiées. Et du reste le seraient-elles, nous devons dire que n'apercevant aucune relation entre la cause et l'effet, leur existence constituerait un de ces problèmes, dont nul n'a pénétré jusqu'ici la ténébreuse puissance. Il faudrait donc les assimiler à certains phénomènes magnétiques de notre temps, autour desquels les ailes de la science battent dans le vide, et déclarer qu'il est un ordre anormal de faits, inexplicables à l'heure actuelle, et qui paraissent destinés longtemps encore, à confondre notre raison.

 

La Chiomanci. — Autre prédiction singulière. — Mort de Clément VI — Vade mecum in tributatione. - Fragment.

 

Rentré dans sa cellule, Roquetaillade reprit le cours de ses prédications et de ses divinations.

Parmi ces dernières, la tradition en a signalé deux, qui traversant les âges, paraissent avoir fait une certaine impression sur les populations.

La preuve en est, dans la persistance même que tant de générations successives ont mise à nous les conserver.

La première de ces divinations, se lie à la chiromancie. La chiromancie, bien des gens l'ignorent peut-être, était une branche importante des sciences occultes; elle avait pour but de connaître le sort futur d'une personne par l'inspection des lignes de sa main.

Voici sur quelles bases astrologiques et expérimentales, cette science reposait.

L'homme était considéré comme un type réduit de l'univers ; ainsi chaque partie du grand tout sublunaire ou céleste, possédait son analogue dans le corps humain.

Or, au dire des chiromanciens, la main se trouvait être une miniature du corps, en même temps qu'un abrégé du firmament : de telle sorte que d'une part, chaque linéament manuel représentait un fragment de notre structure vivante; tandis que d'autre part, la nature était supposée avoir répété sur cette surface étroite, les grandes opérations qui s'exécutent dans le monde astronomique.

Aussi partageait-on la main en plusieurs régions, placées chacune sous la consécration d'une planète. Le pouce appartenait à Vénus, l'index à Jupiter, le médius à Saturne; l'annulaire au soleil, l'auriculaire à Mercure, le centre de la main à Mars, et le reste à la lune.

Mais l'action sidérale ne s'arrêtait pas là, car chacun des astres que nous venons de nommer, se liait en outre à notre organisme intérieur : on disait donc que Vénus correspondait par le pouce avec les reins; Jupiter par l'index avec le foie; Saturne par le médius avec la rate ; le soleil par l'annulaire avec le cœur; Mercure par l'auriculaire avec le poumon ; Mars par la paume de la main avec le fiel; enfin la lune par les méplats, touchait au cerveau.

De cette façon, la main se trouvait être constamment sous une double et mystérieuse influence, puisqu'elle recevait au moyen du jeu des organes, une sensation terrestre, — et par le mouvement des planètes, une émanation du ciel.

En examinant attentivement la main, on distingue sept lignes principales qui la sillonnent en tous sens, et se tiennent en rapport soit avec les articulations, soit avec les monticules formant la base des doigts. Chaque ligne isolée avait sa signification particulière; et chaque monticule était un siège d'affinités diverses.

Les trois lignes les plus importantes forment un triangle, ou plutôt dessinent une au milieu de la main. La première, qui commence à peu près au centre

de la paume, et se dirige de la base du poignet, vers la racine de l'index, est la ligne do vie : on la nommait majeure. Plus elle apparaît profonde, étendue, fortement creusée, plus l'existence sera longue. Il en est autrement, si elle s'interrompt en route, y figure une croix, ou si elle ne trace qu'un labour superficiel.— La deuxième ligne qui forme le second jambage, s'appelle médiane; elle marque la gaîté, l'amour du plaisir et des joies du monde. — La troisième nommée hépatique, est consacrée aux facultés intellectuelles, et aussi à l'ambition, à la colère, à la mélancolie. — Ce sont ces trois lignes qui, combinées avec la longueur et la direction des autres, suffisaient à la manifestation des qualités ou des vices d'une personne, et indiquaient la somme de bonheur ou de malheur qui devait remplir sa destinée.

Parmi les raies secondaires, il faut citer d'abord, la ligne des successions et des trésors, laquelle décrivant une courbe, parcourt le fond de la main dans la direction du petit doigt Puis les lignes circulaires, embrassant la première phalange du pouce, et y formant des sinuosités. C'est là, selon les cabalistes, qu'est placé Vanneau de Gygès. Méfiez-vous-en, car cet anneau, emblème d'un lacet fatal, annonce qu'on pourra finir par être pendu.

La main gauche était celle que l'on consultait de préférence, parce qu'elle se trouvait la plus rapprochée du cœur, organe principal de la vie. Le moment le plus favorable pour interroger le devin, était l'heure du lever; il fallait autant que possible rester à jeun, et que le bras n'eût subi aucune fatigue.

La chiromancie astrologique est une science ridicule, et pourtant vieille de date, et fort aimée des savants. On croit reconnaître sa trace dans quelques passages de l'écriture. Job dit : in manu omnium, signat ut noverint singuli opera sua.

(Dieu écrit dans la main de chacun, le signe de ses actions futures, afin qu'il puisse les connaître.)

 

 

Salomon ajoute : Longitudo dierum in dexterd ejus, et in sinistrd divitiœ et gloria

 

(Sa main droite porte l'annonce de la longueur de ses jours, et sa gauche présage ses richesses et sa gloire.)

 

 Un puissant génie philosophique, Aristote, recommande la chiromancie comme une étude positive. Auguste y croyait : et sous les empereurs, Rome entière y avait foi.

…Frontem que manum que

Prœbebit vati....

(Elle montrera au devin son front et sa main.)

 

Ecrit Juvénal, en parlant d'une jeune femme, allant consulter un tireur d'horoscope.

Au XIV° siècle, le cardinal d'Ailly, surnommé l'aigle des érudits, avait composé un volumineux traité sur la chiromancie.

 

Pierre d'Ailly, cardinal et théologien, né en 1360. + en 1420. Par son seul mérite, il devint successivement grand-maître du collège de Navarre, chevalier de t'université de Paris; puis aumônier et confesseur de Chartes VI, enfin cardinal. Il est auteur d'un Essai sur la réforme de l'église, d'une Vie du pape Célestin V, — d'un Traité sur ta Chiromancie, etc., etc.

 

 

 Après lui, Savonarole l'illustre moine florentin, Duns Scott le docteur subtil, le P. Niquet jésuite, et une centaine d'autres s'en sont occupés. Abandonnée peu-à-peu par suite du progrès des lumières, la chiromancie tomba en discrédit à partir du XV° siècle. Elle avait toujours été d'une application difficile, et l'on peut dire qu'aujourd'hui, peu de personnes en ont conservé les véritables principes.

Voici maintenant la prédiction:

Un jour que Rupescissa traversait le cloître du couvent pour aller à l'église, il trouva sur son passage un gentil seigneur appartenant à l'ancienne famille des Roquenatou , lequel fort pétulant de sa nature, sortait en ce moment d'un festin, accompagné de deux amis. Ce jeune homme échauffé sans doute par le vin, se plaça devant le cordelier, et tendant la main gauche, lui dit ironiquement : — Frère Jean, vous qui savez tout, dites-moi de quelle mort je mourrai? »

Le franciscain sans quitter son air triste prit cette main, l'examina minutieusement, et ayant remarqué un petit signe qui, semblable à la poignée d'un glaive, coupait brusquement la ligne de vie, il lui répondit : — « Attonet (diminutif familier sous lequel La Roque était connu), tu mourras avant quinze ans d'ici, et tu seras tué d'un coup d'épée. »

— « Aurai-je ait moins le temps de recevoir l'absolution? » reprit le jeune homme violemment ému sans vouloir le paraître.

— « N'attends pas jusqu'à ce moment, répliqua Roquetaillade, car l'absolution ce jour-là, arrivera trop tard! »

Cela ne manqua pas. — En 1364, un an après le décès du moine, au plus fort de l'invasion anglaise, Attonet qui était chevalier dans la compagnie de Bertucat d'Albret, ayant comploté avec le sieur de Villemur pour livrer aux Anglais la ville d'Aurillac, un combat très vif s'en suivit à la porte Saint-Etienne, pendant lequel La Roque reçut plusieurs blessures dont il mourut sur place. Lorsque la nuit fut venue, sa famille recueillit le cadavre, qu'elle fit emporter et inhumer secrètement dans la chapelle du château de Roquenatou, près Marmanhac. Comme Attonet était mort sans avoir eu le temps de se confesser , une main pieuse glissa sous son linceul sanglant, une croix d'absolution, qu'on enterra avec lui. — Ainsi s'accomplit de point en point la prophétie du cordelier.

 

Disons un mot en passant, sur les formules d'absolution. C'étaient de petites croix en plomb, qui avaient une forme épatée. L'usage de les placer dans les cercueils, exista du XII° jusqu'à la fin du XIV° siècle. Celle d'Attonet fut trouvée sous son aisselle, en 1579, lorsque le marquis de Canillac, gouverneur de la province d'Auvergne, ordonna la démolition du fort de Roquenatou. Elle portait les mots suivants, tracés au moyen d'un instrument aigu, en écriture onciale: « Omnipotent Deus misereatur animœ tuae Attonette , condonet peccata tua prœtr ita ; perducat te Christus filius Dei ad vitam œternam. absolutionem penitentiœ tribuat tibi omnipotcns et misericort Jeshus, Amen.

 

« Attonet, que te Dieu tout-puissant ait pitié de ton âme, qu'il te pardonne tes péchés passés; que Jésus-Christ, fils de Dieu, te conduise à la vie éternelle, et qu'il t'accorde, dans son omnipotente miséricorde , I’ absolution de ta pénitence. »

 

 

Une circonstance à noter, c'est que le sépulcre d'Attonet ne se trouvait pas dans l'intérieur de la chapelle, mais en dehors, aligné dans le sens de la muraille, et placé sous le stillicide du toit. Ce qui était conforme aux idées anciennes, attribuant à l'eau tombant des églises, une vertu purifiante.

Pour l'intelligence de la seconde prédiction , une courte description des lieux est nécessaire.

Aurillac a eu, au moyen-âge, le titre de bonne ville, et des fortifications considérables. Six portes perçaient la ceinture de ses murailles, dont quelques débris subsistent encore. L'une des plus fréquentées regardant le Midi, se nommait Porte des Frères; nom qui lui venait de ce qu'elle conduisait aux deux couvents des Cordeliers et des Carmes, situés tous deux dans le faubourg.

Le couvent des Cordeliers a duré jusqu'à la révolution, et avait alors pour chapelle, l'église actuelle de Notre-Dame aux-Neiges, appelée encore par le peuple : l'église des Cordeliers. Cet édifice est relativement moderne, car il a succédé à la basilique détruite par les calvinistes à la fin de 1369, ainsi que nous l'avons déjà dit.

Au-dessous de l'enclos des Cordeliers, là ou s'élève aujourd'hui le couvent de Sainte-Claire, était le monastère des Carmes.

Les deux autres constructions que l'on voit de nos jours, de l'autre côté de la route, et qui sont devenues, la première l'hôpital

 

L'hôpital actuel était, avant 1789, le véritable couvent de Sainte-Claire, nommé aussi Saint-Joseph- Son origine vient d'une abbaye de religieuses urbanistes, qu'Isabeau de Rodez, vicomtesse de Cariai, avait fondée le 15 décembre 1.123, au château de Carlat. Anne de France, veuve de Pierre, duc de Bourbon. étant vicomtesse de Cariat, fit transporter cette abbaye au lieu de Boisset, qui est une châtellenie du Carladès, à trois heures d'Aurillac. Mais comme ce bourg n'était pas assez sur pour la clôture dei religieuses, la communauté fut transférée, en 1625, dans la ville d'Aurillac et établie au bas de la rue d'Aurinque, où est aujourd'hui la maison Rochery. Bientôt a t'instigation de quelques cordeliers formalistes, la division se mit dans le couvent au sujet de sa supériorité. It serait trop tong de donner des détails de cette querelle intérieure, dont te résultat fut que ta plus grande partie des religieuses se séparant de Mlle de Rilhac. leur supérieure, s'établirent d'abord dans une habitation d'emprunt, rue du Buis (auberge de TrabucJ, puis achetèrent en 1051. un vaste emplacement sis au faubourg des Carmes, vis à-vis des Cordeliers. Là elles firent bâtir le monastère qui exista alors sous te nom de Saint-Joseph, et dura jusqu'à ta révolution, époque où il devint t'hospice.

 

Les haras,  monument transformé de nos jours en dépôt des haras, était aussi un couvent de religieuses, et portait le nom de couvent de ta Visitation-Sainte Marie. Cette communauté avait été fondée en 1652, par Anne de Noailles et placée primitivement dans la rue du Collège, où sont actuellement les bâtiments épiscopaux , habités par les missionnaires lazaristes. En 1670, Christine de Noailles, devenue abbesse, transporta le monastère à t'extrémité du faubourg, vis-à-vis des Carmes.

Quoi qu'on ne fasse remonter authentiquement qu'à 1301, l'établissement des carmes à Aurillac, cependant tous les auteurs locaux s'accordent pour reconnaître, qu'ils étaient dans notre ville, antérieurs aux cordeliers. Ce sont eux qui donnèrent leur nom au faubourg (1), et bien qu'appartenant à un ordre mendiant, ils avaient eu moins de scrupules que les franciscains, et partant, se trouvaient plus riches.

Les cordeliers et les carmes vivaient placés si près les uns des autres, que leurs robes et leurs prétentions se froissaient quelquefois. J'en vais citer un exemple.

Il y avait vers 1350, entre le monastère des, cordeliers et celui des carmes, un étroit sentier qui, parcourant une direction transversale , communiquait à deux chemins publics.' dont l'un fait partie aujourd'hui de la route de Toulouse, et l'autre de celle de Tulle. Les carmes voulaient joindre ce sentier à leur enclos, tandis que les cordeliers auxquels ce passage était nécessaire, désiraient le maintenir ; Nul pourparlers n'ayant abouti, l'affaire s'envenima et fut portée devant le bailli. Les consuls même intervinrent, pour surveiller au besoin les intérêts de la ville. Des plaids eurent lieu, à l’occasion desquels on entendit d'abord le prieur des carmes, et puis Rupescissa en sa qualité de cautidicus de l'ordre. C'est dans une de ces défenses solennelles que l'antagoniste de Roquetaillade , mal inspiré, crut devoir le prendre très-haut avec les franciscains, arguant de l'ancienneté des carmes à Aurillac, du rang qu'ils occupaient avant les cordeliers dans les cérémonies publiques, et de leurs biens considérables. — Jean répliqua avec dédain, que toutes ces choses étaient mondaines et le touchaient peu. Mais que du reste l'orgueil de ses adversaires recevrait sa punition, car lui qui parlait, pouvait leur prédire qu'un jour viendrait où non seulement les cordeliers auraient marche les premiers dans les solennités, ce dont il ne fallait faire aucun état vaniteux, mais qu'en outre, après que l'opulence leur aurait été ôtée aux uns et autres, les cordeliers finiraient en plus par démolir les carmes.

La foule qui tenait pour les mendiants, et leur était favorable, fit grande rumeur de cette prophétie, dont elle resta frappée. Longtemps après que Rupescissa eut disparu de la surface de la terre, on répétait toujours ici sa menace fatidique. Les vieillards la redisaient à leurs enfants, et les générations qui se succédèrent en ont si bien gardé le souvenir, qu'après quatre siècles, elle arrive encore jusqu'à nous. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que cette double pronostication s'est, dans ses deux phases diverses, parfaitement trouvée vraie.

Ainsi, lorsqu'en 1564 Aurillac fut affligé de la peste, les carmes effrayés, abandonnèrent précipitamment leur couvent pour se réfugier dans les campagnes. Les cordeliers au contraire moins peureux et plus dévoués, restèrent fermes à leurs postes, secourant les malades et ensevelissant les morts. L'épidémie passée, les consuls délibérèrent sur le cas, et décidèrent qu'un ministre du Seigneur, qui lors d'une calamité publique s'éloigne du danger, est un soldat sans cœur qui déserte devant l'ennemi. L'ordre primitif des processions fut donc interverti, et dans toutes les cérémonies extérieures, les franciscains furent placés les premiers, et les carmes les derniers. — Ainsi Roquetaillade avait eu raison : les cordeliers prirent marche avant les carmes.

Le reste de la divination devait se vérifier de nos jours. — Il est positif qu'en 1808, un homme distingué, M. A...., qui présidait alors la municipalité de la ville, avait été jadis cordelier au couvent d'Aurillac. Or, c'est sous son administration et par ses ordres, que les anciens bâtiments des carmes, cloître, cellules, église, furent détruits, et les matériaux en provenant, vendus aux enchères. La multitude releva cette particularité, et déclara désormais complète la prédiction du frère Jean, puisqu'en définitive les cordeliers avaient démoli les carmes.

Je souris malgré moi, en racontant ces futilités qui n'ont pour elles que d'être singulières : laissons-les donc à l'écart, et mettons le pied sur un terrain plus solide.

Le 6 décembre 1332, Clément VI mourut, ayant gouverné l'église dix ans et sept mois. Selon ses désirs, sa dépouille mortelle fut portée à la Chaise-Dieu, en Auvergne, et inhumée dans un tombeau de marbre qu'il avait fait exécuter de son vivant, par plusieurs sculpteurs italiens. Le transport de ce sépulcre et du cadavre papal, coûta cinq mille sous d'or.

C'est au mois d'avril 1353, qu'arrivèrent à la Chaise Dieu les restes du pape, cousus dans une peau de cerf, que l'on croyait être alors le meilleur récipient pour conserver les parfums et empêcher l'altération des chairs. Le corps était accompagné de prélats, de Hugues Roger frère du défunt, et de ses neveux. Après les obsèques, on scella sur le tombeau un couvercle en marbre noir qui supporte la statue couchée du pontife.

Le 7 décembre 1352, vingt-huit cardinaux réunis à Avignon, entrèrent en conclave. La plus grande partie voulait donner la tiare à Jean Birel, général des chartreux. Mais le cardinal de Talleyrand craignant l'excessive sévérité de ce moine, les en détourna, et Etienne Albert fut acclamé, après onze jours seulement de délibération : il prit le nom d'Innocent VI.

Bizarre coïncidence des événements humains! Si Birel avait été élu, Rupescissa dont ce chartreux partageait les idées réformatrices, serait devenu selon toutes les probabilités prince de l'église, et au lieu de mourir prématurément dans un cachot, aurait comme cardinal, présidé sans doute au retranchement des abus.

La secousse que ces deux hommes pouvaient donner à l'humanité est incalculable. Alors l'église eût reçu son correctif légitime, et venue normalement de la papauté, cette réforme dispensait peut-être de celle de Luther.

Quoi qu'il en soit, tant que Clément VI avait vécu, Roquetaillade qui éprouvait pour lui une affection filiale, resta dans un repos relatif; mais l'excellent pontife mort, il se regarda comme délié de toutes promesses, et ses sermons devinrent de plus-en-plus agressifs. Dès ce moment il tonna avec violence contre les richesses du clergé, contre ses mœurs, ses superfluités, son orgueil. Les baron; laïques ne furent pas épargnés> et le franciscain austère leur reprocha publiquement leurs vices sans nombre et leur tyrannie sans égale. Ainsi d'un côté, il demandait pour l'église régulière et séculière, le retour à l'ancienne discipline; d'un autre, il voulait anéantir le système féodal, qu'il reconnaissait avoir été un lien politique nécessaire pendant le XI° siècle, mais qu'il soutenait s'être transformé au XIV° en un joug écrasant. Jean arriva jusqu'à prétendre qu'en morale, la dureté envers soi pouvait seule nous sauver : ajoutant que ce n'était pas seulement les moines qui devaient mendier, mais les abbés, les évêques, le pape lui-même. Enfin ses prédications prirent des proportions si audacieuses, que bientôt une certaine effervescence se manifesta parmi les cordeliers d'Auvergne, et même un commencement d'agitation dans le peuple.

En 1355, Innocent VI, instruit de cela, fit écrire sévèrement au moine, et lui ordonna de se taire, sous peine d'interdiction.

Cet ordre, loin d'arrêter Rupescissa, qui écoutait disait-il avant tout, la voix de sa conscience, l'excita davantage. Aussi après avoir longtemps réfléchi et prié, il écrivit un petit livre (Libruculus) devenu fameux, et d'une témérité de pensée dont rien n'approchait encore . Roquetaillade ne put se dissimuler que cet ouvrage lui attirerait des persécutions. C'est pourquoi il l'intitula : vade mecum in tribulations; ce qui se traduit littéralement : marche avec moi dans l’affliction.

Dans cette étonnante production, œuvre d'un Savonarole anticipé, Jean déclare qu'il n'est pas prophète comme les saints patriarches qui reçurent autrefois des révélations immédiates de la Providence; mais que Dieu lui avait donné la faculté de voir par l'Ecriture, ce qui devait arriver un jour, « Ego meut vilis et abhominabilis precator, ea quae dico, non dico de capite meo nec sum propheta, sed tantium pro intetigentias prophetarum. »

Cela dit, il entre en matière, et paraît vouloir prédire quatre ordres différents de faits:

Premièrement : — Que le pape soumettra un jour toute la terre qui l'acceptera pour son maître.

Secondement : — Que l'Eglise aura encore beaucoup a souffrir, en expiation du luxe, de la mollesse, et du peu de vertu de ses chefs.

A cette occasion il indique la venue prochaine de deux antéchrists, qui seraient cependant vaincus par un archange à l'épée de feu, lequel après cette gigantesque victoire, accomplirait la grande réforme de la chrétienté.

Troisièmement : — Que la guerre avec les Anglais ne finirait, qu'après que le royaume de France aurait été piétiné, gâté et ravagé dans toutes ses provinces.

Il corrobore cette prophétie, par d'autres prédictions, enveloppées de phrases obscures, mais dans lesquelles les contemporains crurent reconnaître l'annonce: de la bataille de Poitiers, et de la captivité du roi Jean 1350 ; —de la jacquerie des vilains (1357); de la famine de 1358; — enfin du traîté de Brétigny (1360), par lequel la France céda la suzeraineté de la Guienne, la propriété du Poitou, de la Saintonge, de l'Agenois, du Perigord, du Limousin, du Quercy, de l'Angoumois et du Rouergue; sans compter 5,000,000 d'écus d'or, rançon du roi, et valant cent quatre-vingt-dix millions d'aujourd'hui.

Quatrièmement : — Qu'il y aurait un jour des changements extraordinaires dans l'état fondamental du pays.

C'est sur ce dernier point que nous croyons devoir appeler l'attention de nos lecteurs, car après tout, les divinations relatives aux époques passées, ne peuvent nous offrir actuellement qu'un intérêt médiocre. Mais qu'on lise l'extrait suivant applicable au XIX° siècle, et l'on verra si c'était un mince esprit que celui qui, en un temps de barbarie, prévoit le grand travail démocratique futur, et résout quatre cents ans d'avance, le formidable problème de notre civilisation moderne.

Voici ce passage, pris dans une vieille traduction

« Aulcuns me disent pourquoi vous limiter à un lustre ou à deux lustres, au  lieu de vous être en allé par delà , pour nous faire cognoistre ce qui doibt  advenir un long temps après que nous serons trespassez et roidis. Aulcuns  m'accusent de peu de sapience, pour ce que je ne m'enfonce pas trop avant dans les choses futures. — Si je ne le faiz, gens mal avisez qui me blasmez, c'est à ceste fin de ne pas troubler la foiblesse de vostre entendement: car vous cuidez que ce qui est présentement, éternellement sera. Les moines se imaginent que ils prendront tous jours la dixme sur les vilains, gent taillable et corvéable ad misericordium domiui. Les baillis et les viguiers croient  que ils tolliront tous jours la char ct la pel aux paouvres plaideurs. Les ban ne rets et chastelains cuident avoir à tout jamais les droitz d'ost, de ban,  champart, main morte, quint et requint, lods et censives, foiaige, pulvéraige,  et aultres que ne saurois nombrer. Les gens-d'armes, routiers, soudards, et malandrins pensent que ils pourront tous jours vivre sur le commun en mangeant les bonnes nues du manant. Mais si, non content de me tenir clos et  emprisonné dans l'adge mille quatorzième, j'ai rivois aux siècles plus loingtains,  vous seriez tous esbahis et desconfitz. Vous verriez la fourme et substance de  toutes choses muée du tout en tout; non point en ce que l'on ne aura plus  ni jacquettes, ni hennins, ni sambucques pontificales ; non point en ce que on  ne mangera plus de paons farcis, de héroneaulx à la saulce, et de poires à  l'hypocras; mais muée de telle sorte que rien n'en restera. Les belles abbayes qui nourrissent l'orgueil de tant de religieux, seront destruites ou hantées  par les vilains; et les beaux ordres de la chrétienté, prendront fin misérablement. De mêsme les seigneurs qui ont en nos jours la justice haulte et basse,  les fourches et l'échelle, se estimeiont trop fortunés, se ils peuvent saulver  leur col de la hart. Et pour quant aux maltotiers, et maistres d'hostelz. ils  verront pareillement leurs privilèges deschoir averque les droîtz d'aubaine,  de régale et d'hébergement. De mesme les tailleis de vestimcents, les vergetiers, les esperonniers, les futaillers, les étuvistes et autres gens de métier,  verront disparaître leurs jurandes et maitrises, et il n'y aura plus de statuts  pour aulcun. Que dirois-je du roy notre sire? Sa couronne sera ébranlée et  deffaicte, et un jour adviendra où sera réalisée ceste parole de l'Ecripture: Les premiers seront les derniers. .

Roquetaillade était-il donc un prophète? — Non. En effet si l'on veut prendre la peine d’ étudier le fragment cité, on verra que sans nul besoin de secours surnaturel, une perspicacité sévère et inflexible lui révélait l'histoire future de l’humanité.

Nous-mêmes, par l'analyse, nous pouvons renouer chaque anneau de la chaîne.

Ainsi au XIV° siècle, les communes étaient nées, et ce labeur d'affranchissement favorisé par les rois que la féodalité inquiétait, venait de s'accomplir d'une manière définitive, grâce au triomphe du tiers-état. Qui sait si le bon sens du cordelier ne partit pas de cette base, pour mesurer le terrain gagné peu à peu? Qui sait, s'il ne vit pas alors tous ces droits féodaux et cléricaux, restreints d'abord, et enlevés successivement ensuite, tantôt pacifiquement, tantôt de haute lutte, à mesure que l'esprit de liberté se répandait dans les intelligences, ou se faisait jour dans les lois?

Rupescissa assista donc probablement du haut de sa pensée, à cette marche patiente des choses humaines. Il regarda se créer la prépondérance de la classe moyenne aux dépens de la classe élevée; il vit la noblesse s'énerver dans une puissance déjà amoindrie, et la plèbe semblable à la marée montante, grandir et gagner du terrain. Or, s'aidant de ces deux premiers faits acquis, et posant pour troisième terme, que les sociétés ne restent pas stationnaires, — puisqu'on ne pose jamais une borne au temps, — le reste du calcul se trouva être la racine d'une équation.

Alors son imagination put entrevoir, dans quelque demi-jour lointain, un monde nouveau qui effaçait toutes les anciennes zones acceptées. Il aperçut une société, sans nom encore, qui s'enfantait elle même au milieu des convulsions, imitant en cela les magnifiques et terribles efforts par lesquels la nature se refait et se renouvelle.

Tous ces événements, accomplis depuis 1789, étaient en germe en 1356 mais à l'état latent  et lui, l'Auvergnat inspiré, en donne à la foule le sens caché et supérieur.

Là, il doit nous être permis de l'admirer franchement, car pour arriver à une si prodigieuse intuition de l'avenir, il a fallu voyager sur ces hautes cimes intellectuelles, où le génie seul monte et prend pied.

 

 

Roquetaillade ramené à Avignon. — Captivité. — Ses discours. —Elargissement. — Encore l'alchimie —Mort du cordelier. — Conclusion.

 

Innocent VI se fit lire le Vade mecum, et en fut mécontent. Cette irruption dans le domaine de la politique, cette annonce du renversement plus ou moins prochain de l'état général existant, l'irritèrent. Un pareil faclum, tout rempli d'éblouissements et de brûlures, lui parut dangereux. Il y avait en outre dans la désobéissance du cordelier aurillacois, aux prohibitions expresses du souverain pontife, un méfait si coupable, qu'il ne pouvait être ni passé sous silence, ni laissé sans punition. Après tant de longanimité inutile, Sa Sainteté jugea que la rigueur était le véritable exutoire à employer pour débarrasser le corps ecclésiastique de certaines humeurs inquiètes qui s'y montrent de temps en temps. Réfléchissant sur la punition applicable, le pape ne trouva rien de mieux que les murailles d'une prison : l'enlèvement du moine fut donc décidé.

A la fin de 1356, Roquetaillade reçut l'injonction de se rendre au monastère de Saint-Flour, et d'y attendre en retraite pénitentiaire, des ordres ultérieurs.

A cette nouvelle, les franciscains furent terrifiés, mais Jean, resté calme, décida qu'il obéirait.

Rupescissa partit d'Aurillac en procession, entouré de cordeliers, auxquels s'étaient réunies toutes les corporations de la ville, chacune avec sa bannière.

Les chirurgiens marchant les premiers, portaient une bannière de gueules (couleur rouge, emblème du sang, à trois rasoirs d'argent posés en face.

Les apothicaires, — avaient une bannière fond d'or, avec un mortier de sable. (Couleur noire, emblème de deuil.)

Les notaires, une bannière d'argent, a deux plumes passées en sautoir.

La bannière des débitants de soieries et de dentelles, — réunis aux merciers, quincaillers et orfèvres, — était d'azur avec une aune d'argent posée en face, accompagnée en chef de deux couteaux de sable, les manches d'argent.

Celle des épiciers, — réunis aux marchands de fromages, — était d'azur, à deux flambeaux d'argent posés en sautoir, et allumés de gueules.

Celle des bouchers, — réunis aux boulangers et aux pâtissiers, — était d'azur, à tète de bœuf d'or, accompagnée en pointe d'un pâté de même.

Celle des armuriers. — réunis aux chaudronniers, couteliers, serruriers, maréchaux et forgerons, — était d'or, avec un saint Eloi d'azur au milieu.

Celle des tanneurs, gantiers et corroyeurt, — était de gueules, à trois gants d'argent, et une toison d'or brochant sur le tout.

Celle des tailleurs d'habits, — était d'or avec une paire de ciseaux ouverts, en forme de chevrons d'azur.

Celle des teinturier». — réunis aux cordonniers, selliers et bottiers, — était d'argent avec une boite éperonnée de sable, accompagnée à dextre d'une pièce d'étoffe de gueules et d'azur, et à senestre d'une selle de sable.

Celle des tisserands et foulons, — était d'azur, avec une navette d'or posée en face.

Lorsque le cortège eut dépassé le couvent du Buis, et fut arrivé au hameau nommé Croizet, lieu qui forme sur ce point, la limite du franc-alleu d'Aurillac, l'assemblée entière se mit à genoux, fit une prière en commun, et s'en retourna non sans émotion. Néanmoins, à part les cordeliers, dont les craintes éveillées, jugeaient assez nettement la situation, nul ne songeait à mal. On croyait que Rupescissa était mandé près du Saint-Père pour des explications qui se termineraient sans doute à son honneur, et à l'extrême confusion de ses ennemis.

Hélas! cinq semaines plus tard, nous retrouvons Jean à Avignon, rigoureusement tenu dans une tour, dépendant du palais papal, et qu'on appelait le Soldan. Puis les hommes et l'histoire l'oublient durant quatre années.

Mais pendant cet intervalle, le temps avait marché, et plusieurs des événements prédits par le cordelier dans le Vade mecum. s'étaient réalisés. Ainsi, après que la défaite de Poitiers eut amené la prise du roi de France, des troubles civils survinrent. L'été suivant vit la jacquerie, effroyable révolte, signalée par toutes les horreurs qui peuvent accompagner le soulèvement d'une populace ignorante et exaspérée. Ensuite arriva la disette. Tous ces faits se développant d'une manière successive, unis inexorable, comme si une loi fatale présidait à leur accomplissement , frappèrent l'imagination publique , et appelèrent de nouveau l'attention sur le moine captif.

Alors une réaction se fit en sa faveur. On relut son livre avec une espèce de piété, car désormais ce n'était plus l'œuvre d'un rêveur, mais presque d'un prophète Bientôt quelques personnages puissants s'étant interposés, obtinrent du pape un relâchement aux rigueurs de son sort. Sans le rendre libre, il lui fut permis de quitter la prison du Soldan pour celle de Bagnolles, sise dans un faubourg d'Avignon, près de la rivière. On lui donna la permission d'écrire, de lire, de parler. Et comme le franciscain avait beaucoup d'érudition jointe à une grande éloquence, les cardinaux eux-mêmes se constituèrent les plus empressés de ses auditeurs.

En ce temps, aucun voyageur considérable ne traversait le Comtat, sans aller visiter Roquetaillale. C'est ainsi que Froissart le vit en 1560, et lui consacra dans ses chroniques, deux chapitres curieux.

« Ains, dit-il, avoit un frère mineur plein de grand clergie et entendement, en la cité d'Avignon, qui se appeloit Jean de la Rochetaillade , lequel frère mineur, le pape Innocent VI faisoit tenir en prison en châstel de Bagnolles, pour les grandes merveilles que il disoit, qui devoient arriver mémement et  principalement sur les prélats et présidents de saincte église, pour les superi fluités et le grand orgueil que ils démènent; et aussi sur le roiaume de France  et sur les grands seigneurs de chrétienté, pour les oppressions qu'ils font sur le commun peuple.

 Et vouloit le dit frère Jean toutes ces paroles prouver par l'Apocalypse et par  les ancien.-, livres des saints prophètes, qui lui estoient ouverts par la grace  du Saint-Esprit, si que il disoit; des quelles moult en disoit qui estoient fortes  à croire; si en voit on bien avenir aucune dedans le temps que il avoit annoncé.

 Et ne les disoit mie comme prophète, mais il les savoit par les anciennes  Escritures et par la grace du Saint-Esprit, ainsi flue il dit est, qui lui avoit  donné entendement de déclarer toutes ces anciennes troubles, prophéties et escritures, pour annoncer à tous chrétiens l'année et le temps que elles doivent  advenir.

 Et en fit plusieurs livres bien dictés, et bien fondés de grand science; des  quels l'un fut l'an mil trois cents cinquante-six. Et avoit écrit dedans tant de  merveilles à advenir entre l'an cinquante-six et l'an soixante-dix, que trop seroient fortes à croire, combien que on ait plusieurs choses vu advenir.... »

C'est une circonstance à signaler, que la pensée de Roquetaillade, loin de s'énerver sous les verrous, s'y maintint intacte, par une gymnastique prolongée de toutes ses facultés. Jugeant sa parole dure et parfois cassante, il demanda pour l'assouplir, quelques leçons aux écrits de la renaissance italienne, pensant avoir ainsi plus d'action sur les humanistes. Le moment était bien choisi. Pétrarque venait de passer à Vaucluse, jetant dans l'air sonore, des notes d'une éternelle harmonie. — Rupescissa put lire ce canzone:

 

Che fal, che pensi? che pur dietro guardi
» Nel tempo, che toruar non pote omai,
» Anima sconsolata!

Or, de même que tout doigt qui effeuille des roses en garde le parfum, de même l'atmosphère dans laquelle un poète a vécu et souffert, retient quelques effluves de sa passion. Jean se trouva donc jeté à Avignon, au sein d'une température essentiellement littéraire , et ses idées y prirent un tour plus odorant et plus doux.

C'est pourquoi un jour que le cardinal d'Arras et le cardinal d'Auxerre étaient venus l'entendre, voulant le censurer, Rupescissa reprit pour sujet de discours sa fameuse thèse sur les richesses du clergé Mais au lieu d'être acre comme autrefois et raide dans son langage, il entoura de ouate ce thème scabreux, et l'enveloppa doucement dans l'apologue qui suit.

« Il fut une fuis un oiseau qui naquit et apparut au monde sans plumes. Les autres oiseaux, quand ils le surent, le coururent voir, et lui trouvèrent un regard si suppliant, qu'ils en furent Mouchés. Ils se conseillèrent donc entre eux et comprenant que sans plumes il ne pouvait voler, et que sans voler il ne pouvait vivre, tous décidèrent que chacun lui donnerait une part de son plumage. L'oiseau empenné, vola de suite et devint fort et robuste. Mais voilà que bientôt il commença à s'enorgueillir et ne fit compte de ceux qui l'avaient aidé : à ce point qu'au contraire il les combattait et les pourchassait. Les oiseaux se réunirent en nouveau conseil, pour savoir ce qu'il était bon de faire. Le paon opina le premier et dit : il est trop grandement embelli de mon plumage, eh! bien je reprendrai mes plumes. Et mon Dieu, poursuivit le faucon, aussi ferai-je des miennes. Et les autres oiseaux en dirent autant, chacun redemandant ce qu'il avait donné. Quand il vit cela, l'oiseau s'humilia, et reconnut que ce riche plumage ne venait point de lui, car il était entré au monde nu et pauvre. Adonc leur crie merci et dit qu'il s'amenderait. — Ainsi nobles éminences ajoutait Roquetaillade aux cardinaux, ainsi vous en adviendra. Car l'oiseau orgueilleux, c'est le pape et sa cour. Si vous ne changez, l'empereur d'Allemagne, les rois chrétiens et les hauts princes qui vous ont octroyé les richesses dont vous faites abus, un jour ou l'autre sauront bien vous les ôter... » Cet apologue a son fondement dans le chapitre 17, versets 13 et 16 de l'Apocalypse, où il est dit, que les rois après avoir donné puissance à la bête, finiront par la haïr, la rendront désolée et mangeront sa chair Mais cette pieuse origine indiquée, il faut reconnaître que le cordelier auvergnat s'est personnifié le texte biblique avec une forme nouvelle, et qu'il est difficile d'y mettre plus de goût et de grâce.

D'autres fois cependant cette âme sulfureuse éclatait en violences.— « J’ai mon siècle à punir et l'humanité a venger, écrivait Jean à innocent VI, et quoi qu'il advienne, je le ferai. »

Souvent la tendresse de son cœur s'épanchait d'une façon touchante. Il disait a ses auditeurs : — « Oui, je suis prisonnier et je ne me plains pas ... et pourtant en ce moment les lys fleurissent, l'alouette chante, et la brise fait la folle dans les lauriers de vos jardins. » — Puis : — « Voyez ces nuages qui courent là-haut au-dessus de nos têtes. Savez-vous pourquoi ils sont si beaux? C'est parce qu'ils sont libres. Il y a certains instants où je surprends mon âme vouloir m'échapper pour les suivre, pecaïre! Comme si elle se sentait des ailes. »

Parfois, pareil au saint fondateur de son ordre, François d'Assises, il éprouvait des élans d'amour pour les animaux, pour les insectes, même pour les objets inanimés. Ainsi il appelait le sépulcre, mon frère; — une hirondelle, ma sœur;— une mouche, ma parente; — les étoiles, ses confidentes; — les fleurs, ses amies; — entrant de cette manière par une affection immense et panthéistique, en communication avec toute la nature.

Un jour un homme, au visage flétri, lui dit : « Consolez-moi, car je souffre, et nul peut-être ne souffre autant que moi. » — Roquetaillade lui répondit:

« Ecoute et fais silence Entends-tu mugir le vent aux angles de ce mur?

Ah ! si ce vent pouvait redire les naufrages, les ruines, les deuils, les désespoirs qu'il a trouvés sur son chemin, pour arriver ici près de nous, tout chargé des douleurs et des soupirs du monde, — tu serais épouvanté, et ne te plaindrais plus! »

Un autre jour, une voix lui cria — Prophète, je suis jeune et heureux ; dites-moi qu'ai je a faire pour conserver ma vie et mon-bonheur : » Le moine répliqua: « De nombreuses prières, d'abondantes aumônes, un grand usage de l'eau ; garder la propreté du corps, et la paix d'une âme sereine : voilà toute ma science. »

Une fois néanmoins on le vit verser des larmes et dire avec amertume : — « A l'heure actuelle la ville entière est occupée. Les uns vont à leurs amusements, les autres à leurs affaires ; ceux-ci se reposent, ceux-là intriguent; tous songent à mille choses, hormis à un pauvre être sacrifie qui gémit sa plainte dans un coin de prison, mais dont toi tu distingues bien la voix douloureuse, 0 mon Père qui es aux cieux! »

Ces plaintes, navrantes et pétries de pleurs, agissaient vivement sur l'imagination d'une population que le soleil brûlait, et qui depuis Pétrarque, appartenait à la poésie. De tous côtés, on demandait au Saint-Père la grâce du franciscain, et rependant le pardon ne venait pas. Sur ces entrefaites, Innocent VI, valétudinaire depuis la peste de 1361, expira le 12 septembre 1302.

C'est en souvenir de l'interrègne que Froissart écrit:

« Il me revient en remembrance comment, de mon jeune temps, le pape Innocent trônant en Avignon , l'on tenoit en prison un frère mineur , durement  grand clerc, lequel s'appeloit frère Jean de La Roche-taillade. Cil clerc, comme on  disoit alors, et que j'en ouïs parler en plusieurs lieux, en privé non en public,  avoit mis hors et mettoit plusieurs autorités et grands et notables , et par espécial des incidences fortuneuses, qui advinrent de son temps, et sont encore  advenues depuis au roïaume de France.... Ainsi, frère Jean de Rochetaillade  démontroit ces paroles et exemplioit ceux qui entendre y vouloient; et tant  que moult souvent les cardinaux en estoient tous esbahis; et volontiers le  eussent condemné à mort, si nulle juste cause pussent avoir trouvée en lui,  mais nulle n'en y véoient, ni trouvoient ; si le laissèrent vivre tant que il put  durer. Et ne le osoient mettre hors prison, car il proposoit ces choses si profond, et alléguoit tant de hautes escriptures que espoir eut-il fait le monde « errer Toutes voies a-t-on vu advenir, se disent les aulcuns qui ont mieux pris  garde à ses paroles que je n'ai, moult des choses que il mit avant et que il  escript en prison ; et tout vouloit-il prouver par l'Apocalypse. Les preuves véritahles dont il s'armoit, le sauvèrent de non être ars plusieurs fois; et aussi  li y avoit aulcuns cardinaux qui en avoient pitié, et ne le grévoient pas plus  que ils pouvoient.

Parmi ces derniers, il en était un , le cardinal d'Aigrefeuille , qui éprouvait pour lui cette affection compatissante qu'inspire le talent méconnu et persécuté. D'Aigrefeuille étant interposé très - avantageusement pour la nomination du nouveau pape Urbain V (Grimoard), obtint enfin de Sa Sainteté l'ordre d'élargissement du cordelier.

Jean, vieux et brisé par une détention si longue, demanda avec instance d'aller revoir sa province natale. Au fait les enfants de l'Auvergne ont ci-la de particulier, qu'ils gardent continuellement de leur pays, comme une nostalgie secrète. Mais des raisons majeures ne le permirent pas , et Urbain lui assigna pour résidence, le monastère de Viliefranche, au diocèse de Lyon. — Il y arriva en décembre 1362.

Réfugié là, Rupescissa revint aux études de sa jeunesse, à l'alchimie. Détournant les yeux des misères du monde, nous le voyons se replonger avec délices dans les macérations, et aussi dans cette contemplation des choses occultes qui était sa joie. Souvent la nuit, on le rencontrait parcourant les préaux, écoutant les grands bruits promenés par les vents, recueillant la rosée sur les herbes endormies, cherchant enfin ces ardentes émotions du cœur qu'éprouve celui qui parvient à dérober quelques secrets a la nature. Toujours jeune d'imagination, il recommença son infatigable exploration au milieu des broussailles les plus ardues de la science hermétique, et termina un traité qu'il avait ébauché lorsqu'il était renfermé à Bagnolles. Ce livre intitulé: De Consideratione quintœsintiœ rerum omnium, obtint un succès tel , que les érudits l'attribuèrent longtemps à Albert le-Grand. Mais la critique historique a établi depuis d'une manière positive, qu'il fut composé par un frère mineur, alors en captivité, et on le restitue aujourd'hui généralement à Roquetaillade.

Ce moine illustre et malheureux s'éteignit vers 1364, à l'âge probable de cinquante-deux ans.

Racontons d'après Gourlat, qui parait copier un auteur plus ancien, la légende de ses derniers moments.

Le cordelier malade depuis plusieurs mois, avait prédit qu'il mourrait un dimanche, à minuit. La nuit indiquée, deux moines veillèrent Rupescissa, sans que rien put laisser pressentir encore, l'approche de sa fin. Cependant sur les onze heures et demie, il désira d'être porté près d une fenêtre qu'il fit ouvrir, et demanda quelle heure il était? — Un frère lui répondit : —Trois heures du matin. — Jean fit signe qu'on se trompait, et joignit ses mains pour prier. Tout à coup la lune se leva, éclairant l'agonisant de son pale sourire. Roquetaillade regarda alors fixement le ciel, puis pencha la tête, et mourut au Seigneur.

En ce moment la cloche du monastère sonna : il était minuit.Si ces détails sont vrais, voici ce qu'il faut croire.
Rupescissa savait la médecine et méprisait la mort. Par ses connaissances médicales, il put juger dès le début, le mal dont il était atteint, en comprendre la nature, en apprécier la gravité; tandis que son dédain du trépas, lui laissant tout son sang-froid, lui permettait de suivre pas à pas la marche de la maladie, d'en calculer les ravages, et même d'en fixer le terme fatal. C'est en effet ce qu'il fit avec sa précision habituelle, et ce que d'autres, du reste, ont fait depuis. Ainsi cette fin, quoique prédite, n'a tien d'étrange ni de merveilleux : c'est une mort savante, voilà tout.

Concluons.

La monographie précédente serait trop incomplète, si je ne me posais les deux questions suivantes:

1° Quelle a été la valeur intrinsèque de Jean de Roquetaillade

2° Quelle influence eut ce moine sur l'esprit de son temps?

La première question est facile, l'autre est plus compliquée.

Il est certain que l'homme universel, qui en médecine, avait entrevu l'usage des composés chimiques fournis par les métaux; qui en matière de réforme ecclésiastique,—et sans chercher à introduire dans le dogme aucune variation,— signala non seulement les abus de l'Eglise, mais encore les vices de la constitution civile du clergé ; celui qui au point de vue politique, et à une époque d'inégalité consentie, avait prédit la chute de toutes les institutions d'alors, comme s'il devinait par une révélation puissante les droits du genre humain ; le personnage enfin qui eut de ces créations spontanées, portant leur cause en elles-mêmes, et non dans des créations antérieures; celui-là posséda une valeur incontestable, et l'on peut à bon droit revendiquer pour lui, le titre d'homme de génie.

Quant à l’ action qu'il exerça, elle fut peu sensible. Chaque société en effet est menée par deux grands courants : le fait et l'idée. Ces deux mobiles sont corrélatifs, et l'on ne saurait les. considérer isolément l'un de l'autre, car l'idée est la cause du fait, de même que le fait est la consécration de l'idée. Or, un individu quelconque, n'a d'ascendant sur son siècle, qu'autant qu'il peut distribuer ses pensées à haute dose, et qu'il trouve des esprits assez mûrs pour les appliquer. Sans ces deux conditions, on peut regarder toute théorie, si large qu'elle soit, comme une aspiration isolée, ne faisant pas assez de bruit pour passionner les masses. Ce n'est pas à dire néanmoins que le travail générateur, incompris un instant, sera perdu pour cela. Non certes; nous voyons au contraire ces opinions prématurées, s'enregistrer patiemment dans les annales de la philosophie, prendre date certaine, et se dégageant insensiblement des limbes, devenir viables peu à peu. Aussi à un jour donné, quand le cri du novateur a répondu enfin aux besoins et à la conscience des peuples, ce cri devient le signal d'un vaste ébranlement qui entraîne à la fois le monde des corps et des intelligences. — Eh ! bien, Roquetaillade fut grand, parce qu'il porta en lui un sentiment profond du droit. Nature théocratique et absolument sacerdotale, il voulut associer la religion à la politique, et rêva la sublime alliance du pouvoir et de la vertu. Par ce côté, nous le trouvons sur le seuil des plus hautes tentatives de notre temps. Malheureusement, l'époque n'était pas prête encore. La France du XIV° siècle débordait d'obscurité : ses lois connue ses mœurs, étaient toutes chargées de la rouille des âges féodaux. D'une part, il n'y avait alors qu'une très-minime quantité d'idées en circulation; et d'une autre, l'imprimerie qui ne vint que cent ans plus tard, ne permit pas au cordelier de jeter ses prédications aux mille vents du ciel. Sans doute son éloquence agissait victorieusement au moment où elle éclatait en fusion; mais cette parole une fois figée, il n'existait aucun procédé rapide pour en ranimer la chaleur. Rupescissa était donc arrivé trop tôt, voila son tort; il devança son siècle et n'en fut pas compris. Aussi le traita-t-on de visionnaire, et l'accusa-t-on de folie. C'est ce qui fait, qu'après avoir souffert pour la justice, il mourut pour sa foi, sans qu'on puisse lui reconnaître aucune influence appréciable sur ses contemporains.

Et maintenant, le croira-t-on, il y a eu pour moi un charme indicible, à descendre ainsi que je viens de le faire, dans-les caveaux de l'oubli. J'ai ouvert une bière cinq fois séculaire, afin de retrouver au fond de son cercueil ce mort presque inconnu , et voir sous la poussière des ans, sa physionomie ignorée. C'est un pieux labeur il me semble, car il tend à réveiller une mémoire jadis populaire en Auvergne, et glorieuse au moins pour nous.

Un dernier mot encore. — Les tendances hermétiques ne moururent pas avec Rupescissa, mais se propagèrent au contraire. Au XV° siècle, elles produisirent Nicolas Flamel et les Rose Croix ; au XVI° elles atteignirent leur apogée, et trouvèrent dans toutes les classes de la société des prosélytes innombrables, pendant le XVII° siècle, cette science décrut; alors son plus fervent adepte s'appelait Philalèthe. Enfin au XVIII°, Lasraris et ses disciples vinrent assister à son déclin final. Ce fut Lavoisier, l'illustre chimiste, qui lui donna le coup de grâce, en proclamant que l'or et l'argent étaient des corps simples, essentiellement indécomposables, et que partant, il y avait impossibilité à faire varier leur nature. Aujourd'hui ce système est renversé â son tour, et la théorie de l'isomérie des métaux , parait vouloir faire triompher les opinions alchimistes , en laissant supposer la possibilité des transmutations métalliques. — Cruels soubresauts de l'esprit humain : où donc est l'erreur , où est la vérité?....

 

DOMAINES NOTABLES.

Boudieu. — Jadis terre noble, s'étendant au-dessous de la route impériale dans le vallon. La seigneurie en était au marquis de Senergues qui la vendit au Sr de Lort, et celui-ci au cardinal de Noailles.

Jacques de Cebié possédait Boudieu vers le Commencement de la régence, par moitié avec Pierre d'Estaing En 1742, ce riche apanage allait à Antoine de Fraissy, seigneur de Veyrac. Ultérieurement, il passa par les femmes, au marquis do Lentilhac, qui le conserva jusqu'à la révolution Devenu alors la propriété de M. Boutarel payeur à Aurillac, le domaine de Boudieu appartient aujourd'hui aux héritiers de M. le docteur Carrier-Dangeny.

Le château.— Les seigneurs d'Yolet possédaient un château qui était à la fois leur résidence et le siège du fief. L'histoire de ce repaire reparium, construction fortifiée , se trouve complètement insignifiante jusqu'aux guerres religieuses, époque où elle s'accentue et se colore quelque peu. Le château datait de loin, car en 1280, on le citait déjà pour sa force, et ce fut lui qui au XVI° siècle, eut dans notre province, un des premiers fauconneaux. La terre d'Yolet appartenait alors à Bernard de Montai, sous la mouvance de l'évêque de Clermont. Nous connaissons un hommage fait à ce prélat par Raymond de Montai, damoiseau, en 1296 Un titre de l'année suivante, constate en outre que le même Raymond payait au chapitre de la cathédrale, pour les dîmes perçues à Yolet, une obole d’or. Géraud de Montai, mairi de Charlotte de l'Estang, testa en 1543. — Lors des guerres anglaises d'Auvergne (1361), Vélian de Montai pour se mettre à l'abri d'un coup de main, fit fortifier considérablement le château. Au commencement du XV° siècle, autre Raymond de Montai présentait un nouvel hommage â l'évêque et aux chanoines de Clermont. En 1470, on trouve Bernard de Montai, possesseur d'Yolet, tandis qu'en 1486, la terre était tenue par Bonnet, son fils, qui y avait joint les alleux de Puechmourier.

Ce fief fut ensuite divisé entre Antoine de La Roquetaillade écuyer, et l'héritière de Bonnet. Ici, nous perdons complètement la trace du premier, et nous savons seulement que Guillaume de La Salle, par alliance avec les Montai (1502), devint propriétaire du donjon. Il transmit ses droits à Jean de La Salle; puis, plus tard, Rigal, issu du précédent, céda son domaine à Jean de Malras, lequel devint maître, par des acquisitions successives, de l'entière seigneurie (1365).

Tel était l'état des choses, lorsque les protestants après avoir pris Aurillac en 1569, s'emparèrent du fort d'Yolet. Ils feignirent de donner l'escalade, mais par le fait, une porte resta ouverte, et le siège ne fut ainsi ni long ni meurtrier. On a toujours soupçonné Jean de Malras, d'avoir abandonné cette place aux réformés, dont il partageait les principes religieux et les tendances politiques. Aussi Lamire, le fameux tueur des catholiques, lui voulait du bien, et c'est grâce à sa protection, que Malras fut déclaré adjudicataire de la terre abbatiale de Belhès, moyennant 6,000 livres. Ce marché compensa le service d'Yolet. Les calvinistes occupèrent ce repaire jusqu'en 1574, pillant les domaines des environs, et poursuivant même leurs entreprises jusqu'aux portes d'Aurillac. Une dernière excursion, dans laquelle ces religionnaires faillirent enlever la marquise de Saint-Hérem et sa suite, décida le gouverneur de la province à faire le siège du château. Il fut pris après huit jours de lutte, et c'est alors qu'eut lieu un épisode émouvant dont les annalistes locaux nous ont conservé le souvenir.

Apprenant qu'on assiégeait son manoir, Malras qui se trouvait vers Murat, accourut et s'approcha de la place où il chercha à s'introduire. Saint-Hérem averti, ne lui ferma pas la route, mais au contraire crut devoir le laisser pénétrer dans le donjon , avec quelques partisans. Il comptait ainsi les écraser tous ensemble d'un seul coup, et en avoir plus facilement raison, que s'il leur permettait de s'éparpiller dans les campagnes. Malras et les siens entrèrent donc sans trop de peine, par une poterne peu surveillée. Immédiatement, les six couleuvrines du gouverneur tirant à la fois, firent pleuvoir, les unes une pluie de fer sur les assiégés, pendant que les autres chargées à boulets, battaient les murrailles. Cela dura ainsi toute une nuit. Le lendemain deux brèches étaient ouvertes, et l'assaut se donna. Cet assaut, dans lequel les assiégeants déployèrent un véritable courage et les calvinistes un acharnement désespéré, réussit. Le repaire fut enlevé , et la garnison presque toute entière passée au fil de l'épée. MaIras fit des prodiges de bravoure et avait été en vue jusqu'au dernier moment. Cependant, chose extraordinaire, on ne le trouva ni parmi les prisonniers, ni parmi les morts. Toutefois comme Saint-Hérem tenait surtout à cette capture, il fit entourer le château par ses meilleures troupes, bien convaincu que le chef, qui n'était 'que caché, finirait par être pris.

Malras en effet, dès qu'il eut jugé la partie perdue, s'était réfugié avec Irai Nauthonier, son frère de lait, au fond d'un souterrain situé au-dessous des caves du château. Connaissant seul ce mystérieux réduit, le capitaine protestant en savait au.si l'unique issue qui débouchait près d'un soupirail de l'église. Malheureusement non loin de là, se trouvait établi un poste assez nombreux, et bonne garde y était faite. Il faut dire qu'aucune provision n'ayant été introduite dans le caveau, faute de loisir, les deux prisonniers restèrent enfermés pendant trois jours, supportant avec une énergie héroïque la faim et la soif. Pendant cet intervalle ils entendaient sur leurs têtes, le fracas que faisaient en tombant les pans de murailles et les tours qu'on démolissait; car le repaire pris, Saint-Hérem avait immédiatement ordonné sa destruction Pourtant au bout du quatrième jour, la faim devint si implacable et la soif si terrible, que, mourir, pour mourir, les deux calvinistes décidèrent qu'il fallait chercher dans l'évasion, quelque dangereuse qu'elle put être, une dernière chance de salut.

Le compagnon de Malras, Iral (diminutif patois du mot Géraud), songea alors à un stratagème que son dévouement lui suggéra. Il prit les vêtements de son maître, et le força à se couvrir des siens. Ainsi transformés, tous deux attendirent le milieu de la nuit, instant où ils pouvaient supposer que les sentinelles seraient moins vigilantes. Ce moment venu , ils rompirent doucement la croûte de terre qui les séparait du soupirail , et sortirent de leur retraite en rampant sur le sol comme des serpents. Mais la nuit était claire, et la lune les trahit. Une vedette voisine ayant aperçu ces deux ombres indécises, tira un coup de mousquet qui donna l'alarme. Malras et Irai se mirent alors à fuir, chacun du côté opposé, ainsi que c'était convenu entre eux, afin de diviser de cette manière l'attention des soldats. Malras, toujours de sang-froid , se jeta derrière une-masure, puis entendant qu'on s'approchait, se blottit dans un chanvre, de là gagna une grande pièce de blé et se sauva. Mais Nauthonier qui dans sa course, s'était trop rapproché du point où se tenaient les sentinelles , reçut plusieurs arquebusades. Une balle vint l'atteindre , et lu! brisa le bras droit; en sorte qne vaincu par la douleur, autant qu'affaibli par la perte de son sang , Irai fut saisi sans résistance Du reste on n'a jamais bien su si ce noble serviteur n'avait pas choisi volontairement une direction semblable, afin d'occuper les soldats, qui trompés par le costume, devaient dans sa pensée s'attacher à lui, en abandonnant toute autre poursuite C’est exactement ce qui arriva. Les garnisaires croyant avoir mis la main sur Malras. dédaignèrent le second fugitif, et conduisirent au moment même leur prisonnier à Saint-Hérem, en poussant de grands cris.

Il paraît que Irai, parent éloigné de Malras , tenait de la nature quelque ressemblance de taille et de figure avec son chef : tandis que par l'effet d'une fréquentation prolongée, il en avait pris à son insu peut-être, les manières et presque le langage. On ne doit donc pas s'étonner que la substitution ne fût facile. Elle eut lieu, car tout le monde s'y trompa.

Au point du jour, disent les chroniques, une potence fut dressée au-devant de la porte principale du donjon, déjà à moitié démoli. Le captif, qui d'un seul mot aurait pu sauver probablement sa vie , monta tranquillement sur l'estrade. Arrivé là, on le vit jeter un long regard dans la campagne; puis comme satisfait du silence qui y régnait, il passa lui-même la corde autour de son cou, et fut pendu tiaul et court, ainsi qu'on disait alors. — Cela se passait le 27 juin 1573.

Grâce à cette sublime fraude, le bruit de la mort du capitaine se répandit partout. Dans notre province notamment, la conviction en resta telle si longtemps, que quelques annotateurs écrivent que Malras fut exécuté en présence du gouverneur Saint-Hérem, après la prise du château. Mais c'est une erreur manifeste. puisqu'il est avéré qu'en 1590. le chef calviniste assista à la bataille d'Ivry, et qu'Henri IV, satisfait de ses vaillants services, l’ ennoblit et le créa baron d'Yolet.

Le fief resta en la possession de cette famille, longtemps encore Henri de Malras y résidait en 1605, et François, l'un de ses descendants, fut maintenu dans sa noblesse en l'élection d'Aurillac, lors de la grande vérification de 1666- Plus tard, le colonel François de Malras, marquis d'Yolet, mourut mestre-de-camp du régiment de Berry , laissant la terre seigneuriale à ses deux fils, pages tous deux. — Cette maison s'est éteinte dans celle de Montagnac.

En 1778, le marquis de Miramon devint propriétaire du domaine d'Yolet, et le garda jusqu'à la révolution de 1789. C'est M. Chevalier-Dufau d'Aurillac, qui le possède aujourd'hui.

Le Doux. — Cette seigneurie est depuis longtemps dans la famille de Sales, ancienne lignée, originaire de l'Albigeois et établie en Auvergne en 1426 , par le mariage de Jean de Sales avec Isaure, fille d'Antoine de Peyrusse, gouverneur du château de Carlat. François de Sales, l'un des descendants de Jean, possédait en 1589 les fiefs de Vezac, du Doux, et de l'Ouradou. C'était un vaillant capitaine, dont le nom se trouve lié au souvenir héroïque de Mme de Morèze.

Nous rappellerons succinctement ici que M. de Morèze commandant de Carlat, ayant inspiré quelque méfiance à Henri IV, à la suite de la conspiration du maréchal de Buon, le roi prescrivit son arrestation. M. de Noailles lieutenant-général en Auvergne, chargé de cet ordre, agit par ruse, et entraîna M. de Morèze à Aurillac, où on le retint prisonnier, un détachement royal se dirigea ensuite secrètement sur Carlat, espérant y entrer amiablement ou s'il le fallait, de vive force. Mais Mme de Morèze, femme du gouverneur, demanda un ordre de son mari, et apprenant sa détention, refusa d'ouvrir les portes, déclarant qu'elle ne rendrait le fort, que lorsque M. de Morèze serait remis en liberté. La place était solide, et la garnison déjà nombreuse, venait encore de s'augmenter par l'arrivée du sire de Sales, connu sous le nom du capitaine l'Ouradou, qui y avait introduit une compagnie d'environ cinquante soldats.

M. de Noailles jugeant cette noix trop difficile à casser, fit de la diplomatie, et après de longs pourparlers, l'énergie de Mme de Moreze reçut sa récompense. Il fut convenu qu'une capitulation aurait lieu, à condition que M. de Morèze redeviendrait libre sous la caution du baron d'Apchon; que le capitaine l'Ouradou serait amnistié, et que la garnison sortirait avec les honneurs de la guerre. Tout cela s'exécuta ponctuellement, et M. de Noailles put alors pénétrer dans Carlat, avec un corps de cinq cents hommes. Henri IV ratifia le traité, mais jugeant désormais le château de Carlat dangereux comme refuge, et inutile comme défense, ordonna qu'il serait démoli : ce qui eut lieu le 31 mai 1604, ainsi que nous l'avons raconté ailleurs.

Une lettre autographe du roi, adressée au capitaine de Sales, lui annonça lovai pardon a cause de sa vieille fidélité. — Ce seigneur habitait alors le repaire de Sales, construit en 1476, et situé dans la paroisse de Vezac.

Son fils quitta cette demeure pour s'établir au Doux, où nous le trouvons en 1634, faisant son hommage à Louis XIII. A partir de ce moment, la seigneurie du Doux devint la résidence favorite de la famille de Sales, qui n’ a cessé de l'embellir.

Cette terre considérable appartient aujourd'hui à Mme Gabrielle de Sales, baronne de Glavenas. Le château actuel, nouvellement reconstruit, se fait remarquer par son caractère architectural et sa grandiose élégance.

 

TROUVAILLES ARCHÉOLOGIQUES.

Je possède dans ma très-modeste collection , les objets suivants, provenant de découvertes faites à différentes époques, sur le sol de cette commune:

Ere Galloise. — 1° Une hachette en serpentine mesurant onze centimètres de longueur, sur cinq de largeur à la base. — Ces hachettes furent probablement autrefois des instruments de sacrifices. On s'en servait pour abattre certaines victimes très-pures, qu'il était défendu de toucher avec le fer.

2° Deux pièces d'argent, de forme épaisse et irrégulière. Elles portent en relief de chaque coté , quelques caractères bizarres et inconnus. Sont-ce des lignes symboliques, ou les lettres d'un alphabet perdu? —Les trois objets qui précèdent, ont été trouvés en 1837, en contre-bas de la route impériale, au-dessous du village de la Maison-Blanche )

Ere Gallo-Romaine. — 1° Une monnaie en billon de l'empereur Posthume Elle porte de fasce, autour de la figure barbue du César : Imp. C. Postumut. P. Augj. — Au revers; une femme debout avec les attributs de l'Abondance, et pour légende : Félicitas Aug. (Trouvée à Falguières.)

2° Un petit bronze de l'empereur Licinius, portant de fasce : Imp. Liciniu. P. F. Aug. — Au revers; un génie debout et couronné, avec la légende : Gmio. Pop. Rom. — (Trouvée au bord de la Cère, dans le grand communal du Doux.)

Ere Du Moyen âge. — 1° Un tiers de sol d'argent, portant de fasce la tête mitrée d'un pontife, avec ces mots: Petrus episcopus. — Au revers; Ave Maria gratid plena. Et au centre, entre les branches d'une croix : Comera cv. (civitas)

2° Un denier de cuivre, portant de fasce une croix, avec ce mot : Caturci. — Au revers; trois croisettes, et autour : Civitas cité de Cahors).

3° Autre denier de cuivre, portant de fasce une crosse, avec ce mot: Ephcopus. — Au revers ; une croix allongée, et autour: Virarii (évêque de Viviers.) — Les trois monnaies précédentes ont été trouvées dans les fondations de diverses maisons. .

Je ne dois pas oublier de mentionner ici l'intéressante découverte faite il y a dix-sept ans, au village de Lalo. — En août 1841, un de ces ouvriers limousins qui coupent annuellement nos moissons, se présenta chez M. Du buisson et lui offrit à vendre une petite statuette en bronze légèrement oxidée. Cette statuette représentait une jeune fille presque nue, et assise sur un tronc d'arbre. Ses deux mains croisées sur la poitrine, essayaient de couvrir pudiquement sa gorge naissante. L'expression de la figure était quelque peu triste. Un voile, aux plis délicats , cachait le milieu du corps et retombait sur la jambe gauche, tandis que la droite doucement tendue, se baissait comme pour toucher la terre. C'était évidemment une baigneuse, se disposant à entrer dans l'eau. Le vendeur limousin affirma positivement que sa trouvaille venait d'un champ de la commune d'Yolet; et comme certains détritus attachés à la statue et incorporés avec elle, annonçaient une exhumation récente, M. Dubuisson l'acheta.

Quelques jours après cet amateur me la montra. Il la croyait antique , et déduisit d'assez bonnes raisons pour tâcher de m'en convaincre. Cependant je ne pus partager son opinion, eu égard à quelques souillures qui me parurent exécutées au moyen d'une lime stridente que les sculpteurs anciens ne connaissaient pas ; et surtout à cause du caractère de ce beau corps, empreint du plus naïf nonchaloir, et tout chargé de morbidesse.

Les archéologues comprendront facilement ce dernier mot. Mais comme tous les hommes de goût ne se sont pas occupés d'archéologie, quelques explications, pour ceux-là, me paraissent nécessaires. L'étude des beaux-arts n'est réellement séduisante, qu'autant qu'on sait le pourquoi de chaque chose.

L'origine physiologique de la morbidesse, exige l'exposition de quelques idées.

L'être moral chez les Romains, se trouvait organisé d'une manière si saine, qu'il n'y avait pas comme de nos jours, des cœurs oppressés, des esprits mal à l'aise. Chez eux l'existence était essentiellement pratique, et le souvenir des occupations terrestres , leur semblait bon, même dans la mort. Ce qui le prouve, c'est que les tombeaux de Pompeia nous montrent, gravées sur leurs parois, plusieurs scènes rappelant précisément cette activité de la vie. — Il n'existait donc pas alors assez de loisirs, pour une rêverie sans but.

En outre, les païens ne rejetaient pas les passions des sens. On sait que leur religion vicieuse les mêlait au culte, et les sanctifiait : Vénus avait des temples.

Le christianisme au contraire, ayant des principes mieux définis sur l'immortalité de l'âme et sur les véritables fins de l'homme, ménagea dans Ia vie, une grande place à la pensée ascétique. Puis, loin de donner satisfaction a la chair, il l'opprima au profit du spiritualisme, et fit une vertu de la chasteté!

Or, cette soumission des sens ne s'obtint pas sans peine. Il fallut pour les réduire, une lutte de tous les jours. Cette lutte exaltée par des méditations corrosives, amena insensiblement dans l'âme la mélancolie; et la mélancolie à son tour, réagissant sur le corps, produisit en lui la morbidesse.

Telle est l'histoire de cet adorable sentiment moral que les anciens ne connaissaient pas, et qui manqua à leur statuaire. A partir du moyen âge, nos arts plastiques ont comblé cette lacune en créant un type nouveau, dont l'excellence ne se conteste plus. La mélancolie en effet, tendre maladie de l'âme, imprima quelque chose d'idéal à la figure humaine, — tandis que la morbidesse qui est la plus charmante des langueurs, donna aux formes du corps un attrait plus pénétrant qu'elles n'avaient eu jusques là.

La statuette dont nous parlons devait être probablement quelque œuvre de la renaissance, mais bien sûr n'appartenait point à l'antiquité, à cause du caractère mélancolique que je viens d'indiquer. Ce caractère, sera toujours un moyen d'appréciation à peu près infaillible, pour reconnaître une date relativement moderne.

M. Dubuisson, aimant par dessus tout les objets gallo-romains, se dégoûta de ce rare bijou, et le vendit ou l'échangea. Trois mois après notre conversation, je le vis entre les mains d'un nomme Kaltz, brocanteur alsacien. Celui-ci m'offrit de me céder son acquisition, mais à un prix si exorbitant, que je ne pus accepter. C'est un de mes regrets, car j'ai vu rarement un bronze que j'aie désiré davantage. D'où venait-il? Peut-être de Carlat, où il avait suivi la reine Marguerite, amoureuse des beaux-arts comme tous les Médicis. J'ai dit que la statuette se trouvait oxydée, surtout à un pied. Elle portait en outre sur l'épaule, la trace du coup de pioche qui l'avait saisie sous la (erre et rendue au jour. Cet accident, ressemblant presque â une blessure, se liait si parfaitement avec l'expression résignée de la physionomie, que loin d'être une altération, c'était je crois un nouveau charme. L'imagination a souvent de ces affinités mystérieuses qu'il ne faut pas repousser ; car qu'est-ce que le beau, si ce n'est la nature regardée à travers les sensations de la poésie.

Les villages et hameaux de cette commune sont:

1° Boudieu. village et château. Voy. ce que nous en disons aux domaines notables.

Cantelou hameau.

Château d'Yolet (le), à côté du bourg. Voy. aux domaines notables.

4° Cornière (le), hameau.

Doux (le), château. Voy. aux domaines notables.
Falguières, village, sur le ruisseau de Giou.
7° Lalo, village, sur la rive gauche de la Cère.
Maison-Blanche, village important, traversé par la route impériale.

Roqueritier (roche merveilleuse), village situé sur la hauteur ; c'est de là que portait la famille de Roqueritier, famille obscure, éteinte au XV° siècle, et qu'on suppose avoir été une branche cadette de celle de Roquetaillade.

10° Seminhac, village ,

Henri DURIF, Juge de Paix.

 

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