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ORIGINES DE LA VILLE DE MAURIAC D'APRÈS LES LÉGENDES.

 

Dans un siècle aussi positif que celui où nous vivons, on fait bon marché des vieilles traditions qui nous sont parvenues sous forme de légendes, ornées de tout ce que l’imagination poétique et l'idéal du moyen âge y avaient ajouté. Cependant, s'il ne faut pas leur accorder une confiance aveugle, il ne faut pas les rejeter sans examen. Souvent elles ont conservé le souvenir d'événements historiques importants, et la véritable critique s'attache plus utilement à découvrir, sous les ornements qui les cachent, des faits très-réels, que de les rejeter absolument, par cela seul que la poésie ou le merveilleux y dominent. Peintures fidèles des mœurs et des croyances de nos pères, elles appartiennent encore sous ce rapport à l'histoire. Les villes anciennes, comme les nations antique!, ont eu leur âge héroïque et leurs légendes; Mauriac a eu la sienne. Avant de porter sur elle la loupe de la critique, reproduisons-la dans toute sa naïveté; nous rechercherons ensuite si des documents historiques ne viennent pas donner au fonds de la légende les caractères de l'authenticité.

Trois manuscrits de diverses dates ont conservé l'ancienne tradition sur l'origine do la ville de Mauriac; le plus ancien, écrit en latin et dont la date n'est pas connue, se trouvait en plusieurs copies dans les archives du monastère ; il a été publié par le Père Dominique de Jésus, dans la vie de saint Mari; le second est intitulé : Topographie de la ville de Mauriac. L'épître dédicatoire aux consuls de Mauriac est datée de l'année 1560; une copie de ce manuscrit, faite par Dulaure, est conservée dans la bibliothèque de Clermont, sous le n° . J'en ai aussi un extrait fort complet, que j'ai fait sur le manuscrit autographe qui s'est perdu à Aurillac. Le troisième, sans nom d'auteur, porte le titre d'Histoire du monastère de Mauriac. La comparaison des écritures m'a fait reconnaître qu'il était de la main de dom Laurent, religieux-bénédictin du monastère de Mauriac, à la fin du XVII° siècle.

La chronique publiée dans l ' Histoire de saint Marius est intitulée : Origine de la ville de Mauriac. Nous nous contenterons d'en donner la traduction.

Il ne faut pas se lasser de rappeler les antiques traditions conservées dans les archives du monastère de la ville de Mauriac, au diocèse de Clermont, en Auvergne, afin que la mémoire des évènements ne périsse pas de vétusté avec les chartes qui les constatent, et qu'on puisse les mettre en doute. Au lieu où est située la ville de Mauriac, était une forêt si épaisse, qu'elle servait de refuge aux hommes sylvestres et aux bêtes fauves. A une distance d'environ un mille, sur une éminence qui domine la vallée de l'Auze, s'élevait un château inexpugnable, que l'infidèle et puissant duc Basolus tenait en baronnie. En ce temps-là, Clovis, roi très-chrétien, gouvernait l'empire des Francs; afin de propager et d'étendre la foi qu'il avait embrassée, il chassa de l'Aquitaine Alaric le Goth et le Turc; sa royale fille, Clotilde, agit de la même manière à l'égard du duc, ennemi du nom chrétien, en s'emparant par ruse de son château. La princesse, chassant dans la forêt, tomba dans une fosse; effrayée d'y trouver une lionne couchée avec trois lionceaux, elle voua au Seigneur de bâtir en ce lieu un monastère en l'honneur de saint Pierre-le-Vif, et de le doter à l'instar de celui que son père avait érigé sur le mont Lucotice. qui maintenant s'appelle Sainte-Geneviève de Paris. Par la protection divine, la lionne et les lionceaux s'éloignèrent, et la princesse, miraculeusement sauvée, retourna dans son comté. Bientôt après elle édifia, des pierres du château, avec une royale magnificence, un monastère qu'elle dota des biens de Basolus. Elle y établit, en place du baron, un doyen avec des religieux portant l'habit des moines de St-Benoit. Le peuple affluant de toute part, par un dur labeur, extirpa les rochers, coupa les arbres, joignant une maison à une autre, bâtit la ville et les faubourgs de Mauriac, et l'entoura de murs, de fossés et de ponts. Longues années après, Frère Guy, évêque des Arvernes, vint consacrer le monastère. Tout cela se fit avec le secours du Seigneur, à qui appartient toute louange, toute puissance, tout empire, avec action de grâces, dans les siècles infinis des siècles. Ainsi soit-il. »

La chronique de Montfort est beaucoup plus développée. Je n'ai pas besoin de prémunir le lecteur contre quelques erreurs historiques qu'il est facile de relever. L'histoire ne dit pas que Clovis soit allé à Rome, encore moins qu'il soit venu à Mauriac; mais tout cela n'était pas fait pour arrêter Montfort, qui en commençant sa chronique, et avant l'invasion romaine, fait occuper la Haute-Auvergne par les Maures commandés par Servius-Tullius. Je ne reproduirai pas ici le long récit de notre chroniqueur; je me contenterai d'en donner une fidèle analyse.

Amaury, fils d'Alaric, étant entré dans la Haute-Auvergne à la tête des Visigoths, passa la rivière de Maronne et remarqua les châteaux de St-Christophe et de Biorc; il arriva sous les murs du château vieux, près d'Escouaillers, qui appartenait à une famille de Monselis; il s'en empara et en fit sa principale résidence.

Une muraille, d'une immense étendue, joignait le château vieux aux châteaux de Montclar, de Comby, de Clavier et d'Arches. L'eau du ruisseau Mauri avait été détournée et conduite au château. Cependant Amaury ayant marché contre Clovis à la tête de trente mille hommes, fut complètement défait et abandonna l'Auvergne au vainqueur.

Quelque temps après, la reine Clotilde vint en Auvergne. Arrivée à la tour d'Arches, elle voulut visiter le château vieux; elle ne put y parvenir qu'en suivant un étroit sentier, â travers les bois et d'épais buissons. Au milieu de la forêt, ses yeux furent frappés de l'éclat d'une vive lumière. S'étant approchée, elle aperçut, avec surprise, une lionne avec trois lionceaux qui gardaient une lumière posée sur une pierre de marbre. Sa première impression fut celle de la frayeur; mais, la nuit suivante, elle fut rassurée par une vision qui lui fit éprouver un doux sentiment de joie et de confiance. Elle vit saint Pierre qui précédait la Vierge Marie portant le divin Enfant dans ses bras et se dirigeant vers le lieu où était la lumière. A leur aspect, la lionne et les lionceaux se retirèrent.

La reine comprit qu'il y avait dans cette merveilleuse apparition une manifestation des desseins de Dieu pour la gloire de la mère de J.-C. et du prince des apôtres. Elle fit vœu de fonder une chapelle dédiée à la Vierge, sur le lieu même où la lumière lui était apparue.

A cent pas de distance était un temple de Mercure presqu'en ruine. Elle résolut d'élever à sa place un monastère de l'ordre de St-Benoit, en l'honneur de saint Pierre. Ces choses se passaient en 507. Le roi Clovis était alors à Rome. La reine lui fit part de la vision qu'elle avait eue et des fondations qu'elle avait faites. Le roi approuva tout ce qu'avait fait Clotilde; il fit confirmer les fondations par le Saint-Père et envoya de précieuses reliques.

Clovis, de retour en France, vint à Mauriac; il regretta que le château vieux fût aussi éloigné du lieu où la chapelle et le monastère devaient être édifiés. Il voulait, en effet, y établir les moines. Après en avoir conféré avec Clotilde, il ordonna d'abattre le château et de bâtir avec ses débris la chapelle et le monastère ; il les dota de toutes les terres et redevances qui dépendaient du château vieux. Les habitants du voisinage, attirés par les miracles qui se faisaient à Mauriac, obtinrent la permission de bâtir des maisons à l'entour du monastère et de la chapelle.

A l'époque où écrivait dom Laurent, la fausse charte de fondation du monastère de St-Pierre-le-Vif-de-Sens, attribuée à Clovis, avait été publiée dans l'histoire de l'Ordre de St-Benoit, par D. d'Yeppes, et dom Laurent avait lu Grégoire-de-Tours. Il fit donc concorder la chronique anonyme avec celle de Montfort, at l'une et l'autre avec la charte de Clovis, et l'histoire de Grégoire-de-Tours, conservant tout ce qui n'était pas en opposition avec ces documents.

Le Père de Jésus avait dit dans l'histoire de saint Mary : « Théodechilde a  pu venir en Auvergne ; mais qu'elle ait rencontré des hommes sauvages, comme  des faunes et des satyres, et ensemble ceste lionne avec ses petits dans la forêt de Mauriac, tout cela tient de la fable. » Ce passage avait inspiré au Père Laurent une prudente réserve, et il passe sous silence l'épisode de la lionne et des lionceaux.

La tradition, sous la plume de dom Laurent, perd sa naïveté ; il élague ce qui lui parait peu croyable; il arrange les faits pour qu'ils ne soient pas en opposition avec l'histoire; il fait de la critique, en un mot.

Nous nous abstiendrons de reproduire sa version; qu'il nous suffise de constater ici que le manuscrit du monastère, la chronique de Montfort et le récit de don Laurent diffèrent sur quelques points, mais s'accordent sur d'autres non moins essentiels : la conquête du territoire de Mauriac et la prise du château vieux par les Francs, la fondation du monastère et de l'église de Mauriac par une princesse du sang de Clovis.