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La commune de Lascelle aujourd'hui

Document tiré  du Dictionnaire Statistique du Cantal de Déribier-du-Chatelet  Edition de MDCCCLII  (1852) Volume 1/5.

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Lascelle

 

- La commune de Lascelle dépend du canton nord et de l'arrondissement d'Aurillac. Elle s'allonge du nord au sud et occupe le vallon de Jordanne, la partie la plus élevée du vallon de l'Authre et divers plateaux. Elle est bornée au nord par les communes de Saint-Projet et de Girgols; au sud, par celle de Saint-Simon ; à l'est, par celles de Vic et de Polminhac, et à l'ouest, par Laroquevieille et Marmanhac. La rivière de Jordanne l'arrose, ainsi que la rivière d'Authre, qui naît près d'Houades. On y trouve de plus les ruisseaux de Girgols, d'Auzoles, de la Combe, ce dernier servant de limite à la commune de Vic, et d'autres cours d'eau.

La superficie de la commune se compose de 2,700 hectares, dont 400 h. en terres labourables d'un produit très-chanceux à cause des gelées du printemps et des ravins qu'y forment les pluies d'orages; 1,550 h. en prés et pacages généralement bons, mais morcelés dans le vallon ; 200 h. en bois essences de chêne, hêtre et frêne, et 450 h. en terres vagues, bruyères et rochers.

C'est dans cette commune que le haut val de Jordanne fait place à la vallée inférieure. Les formes du paysage y sont d'abord indécises comme dans une contrée de transition. La rivière a quelque peine a se dégager des rochers qui s'opposent à son passage et commandent son cours. S'avançant à droite et à gauche, ils la contraignent à mille contours, élèvent au-dessus de ses eaux des promontoires escarpés et pittoresques contre lesquels elles viennent se briser; chacun de ces rochers donne naissance à quelque site d'une originale beauté: ici c'est un calvaire du haut duquel la croix domine le gouffre profond; là un mamelon couronné de maisons blanches et de vieux tilleuls. Mais une cime colossale appelle les regards, c'est Roque-Grande. On dirait un pilastre immense marquant l'avenue de la haute vallée. Taillé à pic de trois côtés, ce fût gigantesque plonge sa base dans les débris qui se sont détachés de lui et descendent en avalanche jusque vers la rivière, en dessinant leur coulée au travers de bois épais. On arrive à la plate-forme du côté de la montagne. Le sentier qui y conduit, bien connu du pâtre, est capricieusement tracé dans un bosquet. C'est une clairière qui serpente sur une moquette épaisse de bruyère, et suit les ondulations d'un monticule entre des tumulus ombragés et des pierres bizarrement placées. Jusqu'au dernier instant, la fantaisie de ce jardin naturel charme et fascine le promeneur. Mais tout à coup le sol s'abaisse de part et d'autre par des pentes effrayantes. Rien devant soi que la place d'un belvédère, puis l'abîme; mais quel abîme! On dirait un véritable Élysée à trois ou quatre cents mètres au-dessous du spectateur. Une vaste et magnifique zone de prairies, amoureusement caressées par la rivière, entoure la base du rocher qui, d'en haut, paraît suspendu au-dessus d'elles comme un trône aérien. Dans le haut val, à droite, les villages se succèdent au milieu des arbres, et montant d'étage en étage, vont se perdre dans les profondeurs vaporeuses du lointain, où les grands monts du Cantal les couvrent de leur ombre; à gauche, au contraire, la vallée descend large et unie vers d'autres horizons cachés par ses contours. Roque-Grande est ainsi l'un des sites les plus remarquables et l'un des points de vue les plus beaux que puissent offrir nos vallées; il faut, pour y gravir, passer au village de Velzic et s'élever sur les pentes de la montagne jusqu'à dos buttes basaltiques au pied desquelles se bifurque le chemin. On tourne ces buttes et, descendant vers un pli de terrain, on arrive bientôt aux bosquets qui précédent le rocher.

Les escarpements dont il a été parlé divisent le vallon de Jordanne en plusieurs petits bassins accidentés eux-mêmes de collines, de bouquets d'arbres et d'habitations. Au-dessous de Roque-Grande, la transformation du passage est opérée, le tourment de la nature a cessé, la fleur s'est épanouie; cette fleur de la vallée, c'est le riche et délicieux bassin de Velzic, au-delà duquel la Jordanne n'a plus qu'à promener moelleusement ses eaux à travers les prairies. De ses bords, une fraîche verdure remonte le long des ruisseaux et des torrents jusqu'au faite des premiers coteaux, et se termine au pied de forêts de hêtres ou va se fondre avec les herbages plus pâles des pacages de montagne. Quelques terres s'étendent aussi de part et d'autres sur les pentes.

La faune de la commune de Lascelle est à-peu-près semblable à celle de la commune de St-Cirgues. Le hêtre compose l'essence principale des forêts; la Jordanne et ses ruisseaux ont pour bordure des aulnes, et la rivière d'Authre quelques trembles; les haies vives qui séparent en tous sens les prés, terres et buges, sont garnies d'aubépines, de coudriers, troènes ou pruniers sauvages, au-dessus desquels s'élèvent des frênes, des chênes, des peupliers, des cerisiers, des aliziers, des sorbiers,des tilleuls; on remarque aussi quelques bouleaux dans les environs d'Houades; des plantations de noyers entourent les habitations; dans les villages, les maisons ressemblent à des îlots espacés au milieu d'un archipel de vergers, où le pommier, le poirier, le prunier, le cerisier produisent une grande abondance de fruits. La température de la commune est douce; on y voit beaucoup de ruches à miel. Les loups y sont assez rares et se tiennent dans le haut des bois; les renards sont nombreux , au contraire. De grands oiseaux de proie ont leur retraite dans les forêts.

De part et d'autre du vallon de Jordanne, les croupes des montagnes sont divisées entre les vacheries des propriétaires de la commune. L'espèce du bétail à vacherie est grande et forte. Les montagnes qui se trouvent sur la croupe méridionale jouissent d'une assez bonne réputation; les montagnes opposées sont plus hautes et plus froides.

Les villages de la vallée sont riches et gracieux. Le toit de chaume y devient rare; partout la coquetterie du propriétaire se reconnaît aux pierres de taille et à la toiture en tuile plate et rouge de sa demeure; plusieurs hameaux occupent de ravissantes positions sur les coteaux; d'autres sont paisiblement assis au pied des rochers qui paraissent faire peser sur eux une éternelle menace; d'autres se détachent entre les longues tiges de peupliers, ou se réfléchissent dans le miroir de la rivière. Les digues ou chaussées commencent à se multiplier sur le cours de la Jordanne; elles arrêtent ses eaux qui forment de longues et belles nappes au-dessus de chaque barrage. Tandis qu'une partie des flots s'écoule dans les canaux creusés à l'angle de la digue et se ramifie dans les mille ruisseaux qu'une savante irrigation dirige au sein des prés, l'autre partie franchit le barrage de pierres, et, retentissant comme une cataracte, produit l'harmonie da la vallée.

Dans les régions supérieures du paysage, la nature devient plus solennelle mais plus solitaire. Des croupes gazonnées s'étendent de part et d'autre aux sommités de l'horizon et occupent ses bords; là, point de village, point de culture; mais de loin en loin une grange, un buron autour duquel parque une vacherie, un rocher dont l'herbe maigre est broutée par quelques chèvres hardies.

Tel est le tableau général de la commune de Lascelle; moins imposant peut-être que celui des communes plus avancées dans la vallée, St-Cirgues , Mandailles, par exemple , il ouvre de plus vastes espaces aux premiers plans de l'horizon, il offre plus de culture et de richesse. La vallée s'y régularise pour ainsi dire; elle y devient moins colossale mais plus harmonieuse, sans cesser de présenter les perspectives les plus variées, les plus attrayantes, les plus romantiques, à côté de l'accidentation la plus originale et la plus diverse dans ses effets.

La population de Lascelle est de 1,412 âmes. Il y a 25 villages, 12 hameaux et 296 maisons. Les habitants émigrent vers Paris, Bordeaux et Lyon, où ils se livrent à différentes industries. Plusieurs d'entr'eux ont réalisé des fortunes immenses. Leur caractère est religieux, probre, intelligent, actif, bon et serviable.

Le chef-lieu, Lascelle, à 1 myr. 0 kil. d'Aurillac, est un petit bourg situé sur un premier gradin de la montagne, en arrière et à côté de l'église qui domine la Jordanne du haut d'une colline. Le nom de Lascelle ou Les Celles doit venir d'une communauté qui existait en ce lieu et fut fondée par les moines d'Aurillac, ainsi que le porte la tradition dont il est parlé a l'article de Mandailles. L'église, placée sous l'invocation de saint Rémy, est très-ancienne et du style bysantin. Entourée de colonnettes à l'extérieur, elle semble appartenir au XII°° siècle, du moins en partie. Comme elle est dédiée à saint Rémy, il serait très-possible que sa fondation remontât à l'époque du pape Gerbert qui, étant archevêque de Reims, aurait envoyé en même temps des reliques du saint à l'église de Lascelle et à la paroisse de St-Simon, lieu de sa naissance. Le portail de l'église est tourné à l'est; il s'ouvre sur un des côtés. Le chœur, quoique arrondi à l’intérieur, ne l'est pas à l'extérieur, ce qui peut provenir des travaux faits en 1635. On remarque à la frise du monument des figures grimaçantes, telles qu'on en voyait sur presque toutes les églises de l'époque. Le mur extérieur du chœur présente une rangée de six colonnettes formant entr'elles des arcades et enjolivées de figurines. Ces morceaux d'architecture auraient été conservés de l'ancien chœur, rapportés au nouveau à l'époque de sa reconstruction, en 1635, et enchâssés dans les murs. Au milieu de la colonnade est placée une petite fenêtre d'un mauvais goût.

Le portail est décoré d'une jolie guirlande encadrée de torsades. Des pierres d'attente et des restes de fondations du côté opposé de l'église, ainsi qu'une porte murée indiquent la place du prieuré ou des bâtiments de l'ancienne communauté. La famille de Fontanges de Velzic a beaucoup contribué à la restauration et à l'embellissement de l'église de Lascelle, dont l'intérieur ne laisse rien à désirer. On y fit, en 1607, quelques travaux; mais, en 1035, Annet de Fontanges se chargea de reconstruire le chœur qui tombait en ruines; il obtint, a titre d'indemnité, du prieur et des habitants de la paroisse, le droit d'exiger les honneurs de l'église et un banc dans le chœur, à gauche, avec tombeau et ceinture funèbre. Les seigneurs de Velzic jouissaient déjà d'une partie de ces privilèges qui, en 1529, excitèrent de grands troubles dans l'église. M. de Pouzols. seigneur de Carbonnat et nouvel acquéreur de la terre de La Peyre, s'irrita au sujet des droits que s'arrogeait la famille de lourdes, alors propriétaire de Velzic. Accompagné d'une troupe de gens armés, il entra dans l'église pendant le service divin, déchira le tableau du maître-autel où étaient les armoiries des de Tourdes et y plaça les siennes, ce qui occasionna de grands démêlés. Cette contestation de droits honorifiques dans l'église de Lascelle a duré fort longtemps entre les seigneurs de La Peyre, ceux de Velzic et même Antoine de Sarret, Sr de Fabrègues, qui avait acheté les rentes de Lascelle du Sr de La Peyre ; enfin ces différends se terminèrent lors de l'acquisition par le seigneur de Velzic de la terre de La Peyre, les droits divers s'étant alors réunis sur la même tète.

Lascelle était un prieuré et a été desservi par les prieurs et curés suivants: Pierre Roussel était recteur de Lascelle en 1331 ; de son temps l'église payait déjà au cellerier du monastère d'Aurillac, un cens de trois sols neuf deniers; Pierre Lavergne occupait le rectorat en 1390; Géraud Caylar, en 1422; Rigaud Caylar, en 1491 ; Bernard Caylar, en 1500; il fut en grande considération auprès des seigneurs du pays; on trouve ensuite Pierre Cortez, prieur en 1521 ; noble Antoine de Pouzols, fils du seigneur de La Peyre, protonotaire apostolique et prieur de Lascelle en 1555; il jouissait d'un bon domaine, dit de la Cure; Bernard de Cortez, recteur en 1557; il succéda à N. Moricet, curé en 1556; Jacques Maurin, en 1616; Antoine Borie, prieur; après lui, noble Jean de Ribier, prieur en 1622; Géraud de Vigier, curé en 4619; Pierre Maisonnier, en 1670; Durand du Noyer, en 1693; Pierre Moisset, curé en 1742; Michel Henry, prieur en 1776; il eut de grandes contestations avec le seigneur de Velzic, au sujet de la chapelle du !ieu; Jean-Antoine d'Escaflre, curé en 1785. Les places de prieur et de curé de Lascelle étaient très-recherchées comme agréables et bien rétribuées. La seigneurie de Lascelle a toujours appartenu à la famille de Tournemire et aux seigneurs de La Peyre. Elle passa, en 1675, à MM. de Sarret de Fabrègues, qui l'avait acquise du seigneur de La Peyre. Le monastère d'Aurillac, comme on a vu, y avait des droits.

Les villages et hameaux de cette commune sont:

Roigues, village sur le chemin d'Aurillac et au nord du bourg, rive droite de la Jordanne.

Le Bos, hameau qui appartenait à M. de Fontanges de Velzic.

Broussous, village sur la hauteur et le chemin de Marmanhac, vers la source du ruisseau qui arrose le joli vallon d'Oyez.

4' Caylar, village au midi du bourg.

Chieule, village.

Clavières, beau village près de la route d'Aurillac et sur la rive gauche de la Jordanne. Une partie de ce village appartient à la commune de St-Simon. Il y a dans les environs des grottes très-curieuses. Clavières était, du moins en partie, en 1641, à Annet de Fontanges, Sr de Velzic, et à Raymond Delrieu , Sr de la Force, en 1518. En 1619, Pierre de Gagnac, conseiller au présidial d'Aurillac. était seigneur de Clavières. Basile et Guillaume Apchin l'ont possédé en 1688. Jean-Baptiste Apchin, chevalier de St-Louis, fut major de la citadelle de Lille et frère d'Antoine, conseiller au bailliage d'Aurillac. Le communal de Clavières. comme plusieurs autres communaux de la circonscription de Lascelle, est rongé par les eaux de la rivière et témoigne, par les ravages déplorables qu'y exercent ces eaux, du mauvais système qui régit cette espèce de propriété.

Compens, bameau.

Cornozières, village.

La Coste, village qui, en 1443, fit sa reconnaissance à N.-Rigaud de Tournemire, seigneur de la Peyre.

10° La Croix, hameau.

11° Les Dalmagies, village ; il appartenait anciennement à noble Jean Dumoulin, Sr de Veyrac, qui en vendit les rentes, en 1459, à noble Raymond de Caissac, Sr de Sédaiges, et plus tard il était à Geraud de Fontanges, Sr de Velzic.

12° Le Driller, village au nord du bourg, vers la montagne et sur le ruisseau dit de Chabrot. Pontet de Gontaud de Biron en était seigneur en 1514. Pierre Salvaing de Boissieu, Sr de la Roque, en épousant, en 1740, Marie Fayet, forma au Driller un rameau de cette famille; il vivait encore en 1783.

13° Faliès, hameau remarquable par sa tour carrée et antique à quatre étages formant chacun une seule pièce. Les murs avaient deux mètres d'épaisseur. Une ouverture en forme de cheminée avait été pratiquée de bas en haut dans l'épaisseur de ces murs. La destination de cette tour est inconnue (il en existe de semblables dans quelques vieilles maisons d'Aurillac). Celle-ci paraît être contemporaine des tours de Marlat, Naucelles, Arches, et avoir servi à saint Geraud de forteresse pour défendre la vallée de Jordanne. Faliès était un fief qui a appartenu à la famille de Labeau, d'Aurillac. Géraud Labeau en jouissait en 1573 et Pierre en 1609. Guillaume Labeau était seigneur de Faliès en 1684. Ce fief fut vendu, en 1689, à la famille de Frayssi. Noble Guillaume de La Carrière, lieutenant-général au bailliage d'Aurillac, était seigneur de la Tour de Faliès en 1767. Placée à mi-coteau au-dessus de Clavières, elle domine le vallon. Cette tour a été démolie en partie.

14° La Flandonnière, village à l'est et au-dessus du bourg. Jean et Antoine de Cinq-Arbres en étaient seigneurs en 1534.

15° La Garde, hameau.

16° La Geneste, village au nord du bourg et presqu'à la source de la rivière d'Authre.

17° Giraoul, village.

18 Houades, gros village fort ancien, situé à une extrémité de la commune, non dans la vallée de Jordanne , mais sur les bords du ruisseau d'Authre. Il a donné son nom à une très-riche famille, aujourd'hui éteinte. Cette famille possédait une partie du vallon supérieur de Laroquevieille et avait même des droits au château de ce nom. Anciennement, la route d'Aurillac à Mandailles passait près d'Houades, de la Geneste et du château de la Peyre.

19° Jaulhac, village non loin du bourg et sur la rive droite de la Jordanne ; il est très-ancien. Astorg d'Aurillac, qui en était seigneur, le vendit en partie, en 1315, au seigneur de Requiran , N. La Roque. Il y a eu une famille de Jaulhac. Noble Gilbert du Lac était seigneur de Jaulhac en 1484. N. Louis de Fracor de Jaulhac, en 1630. N. Guy de Chaumeil, seigneur du Baradel, y habitait en 1606, et Antoine d’Escaffre, de la famille de Trioulou, s'établit à Jaulhac en 1698. N. Charles de Pestels, qui épousa demoiselle Aymée de Cayar, habitait le même village en 1768. Jean-Pierre d'Escaffre en était seigneur en 1777. Il y a dans Jaulhac une très-jolie maison moderne, propriété de M. le docteur Charoulais. On voit sur un autre point quelques ruines qui paraîtraient avoir appartenu au chateau Elles touchent à de grands arbres et sont couronnées par un petit pigeonnier.

Lapeyre ou La-Peyre, hameau et ancien château remarquable par sa position et ses anciens seigneurs. Cette terre, assez considérable, comprenait les villages d'Houades, del Périer, de Drilhier, de St-Cirgues, de Cornozières, St-Julien, l'Espinasse, de la Parade, Liaumiès, Champs, etc. Le chef-lieu était situé au nord du bourg, dans les montagnes qui forment le versant septentrional de la vallée et sur le chemin royal qui allait d'Aurillac au Puy-de-Griou. LaPeyre fut acquis, en 1272. D’Etienne La Peyre, par Angélise, veuve de N. Rigaud de Tournemire, et Pierre et Guillaume, ses (ils, pour 5,000 sols tournois. N. Guy de Tournemire eu jouissait en 1407; Bertrand, en 1418. Rigaud en fit hommage au roi en 1145, et à Guy, son fils, qui donna en dot la terre de La Peyre à Antoinette, en la mariant, en 1477, à noble Brandely de Gontaud, Sr de Biron, qui en devint seigneur. Poncet de Gontaud, son fils, lui succéda en 1511, et en fit faire le terrier en 1514. Il fut père de Jean de Gontaud, lequel, en 1527, vendit cette terre à noble Antoine de Pouzols, seigneur de Carbonnat. Ce Jean de Gontaud avait épousé, en 1511), Anne de Bonucval. 11 quitta peu après l'Auyergne, et ses descendants y revinrent quelques années plus tard comme seigneurs de Conros. Géraud de Ribier acheta La Peyre, en 1566, d'Antoine de Pouzols qui avait épousé sa fille. Après être resté dans cette famille pendant assez longtemps, La Peyre passa, en 1630, à N. Henri de La Tour, par son mariage avec Françoise de Ribier. Cette famille de La Tour, qui est confondue avec celle de La Tour de la Placette et de Saint-Vincent d'Auvergne , était fort ancienne et remonte au XI° siècle, puisque l'on a trouvé dans ses archives un bref d'absolution donné au concile de Clermont par le pape Urbain, en 1095, a Antoine de La Tour, pour un vœu de religion qu'il avait fait. Elle est originaire du Rouergue et du château de La Tour-St-Laurent-d'Olt, près de Milhaud. David de La Tour avait épousé Jacqueline d'Antraigues; il eut deux fils : Jean, qui continua la lignée, en Rouergue, et Henri, fils puîné, qui épousa, en 1630, comme il a été dit, Françoise de Ribier, fille de N. Jacques, seigneur de La Peyre, et de Rose de Beauclair. Il fut père de Jacques de La Tour et décéda en 1673. Jacques fut seigneur de La Peyre, St-Cirgues, Lascelle, etc., et mourut sans postérité. Il avait plaidé avec N. Louis de La Tour, seigneur de St-Pol et baron des Angles, et sa succession ayant passé à Pierre de Boschatel, seigneur de la Martinie, comme fils de Jean de Boschatel et d'Anne de La Tour, ce dernier traita avec Louis de La Tour, en 1720, et devint seigneur de La Peyre. En 1722, Louis de Boschatel était seigneur de La Peyre, St-Cirgucs, et un des 200 chevau-légers de la garde. Cette famille jouit du château jusqu'en 1764, où N. Louis de Fontanges, Sr de Velzic, en fit l'acquisition pour 52.0001. Il garda cette terre jusqu'en 1789, ainsi que les domaines attenants.

Le château de La Peyre, au XVI° siècle, consistait en une grosse tour bâtie sur un rocher élevé , avec deux corps de logis flanqués de trois tours, et un autre corps de logis entaillé dans le rocher, ainsi que des bâtiments de ferme, écuries, boulangerie, etc. Il fut incendié en 1659. En 1666 il y avait néanmoins à La Peyre une tour ou forteresse bâtie sur le rocher, et un château situé au-dessous, château flanqué de deux grosses tours rondes et d'une troisième comprenant l'escalier. Le corps de logis avait trois étages dans chacun desquels se trouvaient trois appartements. Le vieux château brûlé était en ruines; on ne pouvait parvenir â la forteresse, située sur le rocher, qu'au moyen d'une échelle En 1684 l'ancien château fut livré aux fermiers. En 1746 le château n'avait plus que la grosse tour, presque inaccessible, et un corps de logis appuyé au rocher, avec des chambres, caves et bâtiments de ferme. En 1764 la tour carrée, bâtie en pierres de taille sur le rocher , était en partie démolie et inhabitée depuis longtemps. Le corps de logis appuyé au rocher avait perdu son toit, et les trois tours tombaient en ruines; à peine en reste-t-il aujourd'hui des traces. Il porta longtemps le nom de La Peyre-en-Jordanne.

21° Les Lignes, hameau.

22° Mazieux, village au nord du bourg et plus haut que celui de la Geneste.

23° Montaurel, village.

24° Mousset, joli village sur la rive droite de la rivière, qui s'y divise en plusieurs canaux A quelques pas de ce village, s'élève le petit château ou pavillon de Fracor, coquettement bâti sur un rocher. Il n'a plus rien d'important; mais il est entouré de gracieuses plantations et produit un effet très-agréable vu du chemin. Il a appartenu longtemps à une famille Couderc, originaire d'Aurillac. Jean Couderc, Sr de Fracor, fit sa nommée en 1340. Pierre, son fils, épousa en 1545 demoiselle Charlotte de Comblat et vivait encore en 1599. Il habitait la Vergne-Blanque , dont il était seigneur. Il fut père de Jean et de Claude. Ce dernier laissa pour son héritier Louis de Fracor, qui vendit le château de ce nom à la famille de Fontanges. Jacques de Fracor, seigneur de la Vergne, et ses descendants, habitèrent la Vergne-Blanque. Son héritière, Anne Couderc, épousa Jean de Cambefort, qui s'intitulait, en 1606, Sr de Fracor, et habitait à Mousset de-Fracor.

Un peu au-delà de Fracor, en contournant un rocher tapissé de lierre et couronné de bosquets, le chemin de Mandailles rencontre un site très-romantique: à gauche, le roc surgit droit comme une muraille de cinquante mètres de hauteur; à droite, la rivière épand ses eaux limpides et profondes entre des blocs moussus qui ont roulé dans son sein ; le chemin suit une corniche étroite qui domine immédiatement la rivière ; des bouquets d'arbres le couvrent d'une ombre épaisse.

Dans les parois du roc supérieur, à quinze mètres environ au-dessus de la rivière, on remarque une grotte à laquelle conduit un sentier difficile à gravir; elle parait avoir été taillée et divisée en deux compartiments. A une grande hauteur au-dessus d'elle et presqu'au faîte du rocher s'ouvre une autre grotte plus petite, et que les oiseaux seuls ont visitée. La première de ces deux grottes est appelée par divers auteurs les Chombrettes; mais une tradition populaire lui donne aussi le nom de Grotte du Huguenot. Quelle est l'origine de cette dénomination? Elle remonte à l'époque des guerres religieuses, et nous avons cru que nos lecteurs seraient peut-être curieux de la connaître.

LA GROTTE DU HUGUENOT.

C'était le 6 septembre 1569. Les huguenots avaient pris Aurillac, saccagé l'abbaye, massacré un grand nombre des habitants de la ville. Un de leurs capitaines, Monge, s'était principalement fait remarquer par son audace, son fanatisme et sa cruauté. En quelques endroits cependant, d'énergiques résistances s'étaient manifestées, des actes d'héroïsme avaient signalé la défense des catholiques. Un des consuls, par exemple, Hugues de Tournemire, s'était intrépidement porté sur tous les points attaqués. Trois fois il avait chargé et culbuté l'ennemi ; mais les rangs pressés des huguenots ressemblaient au débordement d'une mer furieuse. Impuissant à leur résister, voyant la ville prise et en feu, Tournemire aurait peut-être cherché le trépas dans un dernier et inutile effort; mais, après avoir fait tout ce qu'il pouvait humainement tenter pour ses concitoyens et l'honneur de sa charge, il devait songer à la sûreté de son unique enfant, Marguerite, âgée de cinq ans, fruit d'une trop courte union avec Isabelle de Fabrègues; pour la sauver, il accourut chez lui, la prit dans ses bras et chercha , grâce aux ombres de la nuit, à se frayer un passage vers la campagne. La lutte avait cessé; un morne silence régnait dans la plupart des. rues. Par intervalles seulement, un coup d'arquebuse, la clameur farouche et sauvage d'un groupe, le gémissement d'un mourant annonçaient une nouvelle victime. Tournemire allait échapper à ces scènes lugubres; il atteignait une issue dérobée près de la porte d'Aurinques, lorsqu'il fut assailli par une bande calviniste. Obligé de se servir de ses deux bras, le courageux consul déposa sa fille près de lui et fit de nouveaux prodiges de valeur. Autour de sa hache d’armes, l'ennemi était fauché en quelque sorte. Les plus terribles n'osaient approcher, quand tout-à-coup se présente un homme de forte stature et de proportions herculéennes. Son visage ruisselle de sueur et de sang; son regard semble ne chercher que le carnage; des cris de joie retentissent à son approche et tous lui font place; car il veut être le premier au combat, le premier au massacre. Cet homme, c'est Monge, l'impitoyable calviniste, la terreur de toutes les contrées où il a promené sa carrière de meurtres et de sang.

Une lutte furieuse s'engage entre lui et Tournemire. Autant il y avait de force et d'impétuosité dans l'attaque du capitaine huguenot, autant le noble consul d'Aurillac déployait de sang-froid et de dextérité dans la défense; ce dernier déjouait avec une admirable habileté les coups de son adversaire, le pressait et l'épuisait de plus en plus. Haletant, égaré, Monge ne savait plus manier son arme et frappait en aveugle. Mais un cri déchirant vient tout-à-coup glacer l'âme et paralyser le bras du vaillant défenseur d'Aurillac; il entend sa fille, sa Marguerite. Les huguenots l'ont saisie et l'entraînent. Tournemire perd de vue son propre péril et son adversaire; il ne songe plus qu'à sa fille. Il recule pour la secourir; il combat toujours, mais d'une main mal assurée. Profitant de cet instant, Monge parvient à le percer de sa dague ; des flots de sang s'échappent de sa blessure, et l'intrépide consul tombe aux pieds du capitaine huguenot.

Cependant Tournemire ne fut pas tué. Revenu de son évanouissement, il chercha longtemps sa fille chérie; mais ce fut en vain. Plusieurs fois et sous divers déguisements il explora la ville; il remua les monceaux de cadavres entassés dans les rues; il interrogea ceux qui l'avaient connue, et se livra aux recherches les plus minutieuses. Nulle information ne put lui apprendre le sort de Marguerite, ou plutôt le massacre d'un grand nombre de femmes et d'enfants qui avait eu lieu dans cette circonstance néfaste ne lui laissait plus de doute sur son sort. Hélas! Marguerite avait été victime d'une fureur fanatique. Accablé de désespoir, exténué par la douleur et la perte de sang que lui faisaient éprouver ses blessures, Hugues de Tournemire dut se résoudre à quitter définitivement ces lieux désolés. Ce fut à grand'peine qu'il put sauver une existence désormais abreuvée d'amertume et vouée au désespoir.

Douze années s'écoulèrent avec toutes les vicissitudes des guerres de religion dans ces temps malheureux. Le roi avait rendu un édit de pacification. Seuls étaient exceptés de sa clémence les huguenots qui avaient commis les plus grandes violences et les actes les plus sanguinaires. Monge était du nombre.

Malgré cet édit, une sourde agitation se faisait sentir encore parmi les populations. Les huguenots paraissaient supporter l'état de paix avec impatience. On parlait de menées secrètes; on signalait l'apparition de certains chefs redoutés sur divers points de l'Auvergne.

A cette époque la vallée de Jordanne était beaucoup plus boisée qu'aujourd'hui; la rivière promenait son brillant sillon entre d'épaisses forêts. Près du village de Mousset, dans un site sauvage, et au cœur d'un roc superbe et abrupte comme un altier promontoire, une grotte s'ouvrait. D'énormes blocs détachés des parois du rocher, abritaient l'entrée de la caverne. D'autres blocs descendaient en avalanche jusqu'au fond de la Jordanne qui s'était creusé entr'eux des gouffres profonds; des arbres antiques ombrageaient ce cahos et le dérobaient à l'œil. Des taillis d'aulnes, de trembles et de hêtres formaient autour de lui une large ceinture. Le chemin de la vallée passait alors loin de ces lieux; et ils auraient offert tout le charme de la solitude si les superstitions populaires n'en eussent fait la demeure d'êtres mystérieux, proscrits avec le vieux culte gaelique. Là, disait-on, habitait l'Ondine de la Jordanne; on avait entendu ses chants plaintifs lorsqu'une douce brise remuait le feuillage et ridait les flots; on avait vu sa forme blanche et légère se dessiner à l'aube du jour sur la cime d'un ilot. Bien séduisante était cette sirène. Mais malheur à qui se laisserait entraîner par ses charmes; malheur au téméraire qui tenterait de pénétrer à certaines heures dans l'élysée choisi par cette fée. La croyance populaire avait donc tracé comme un cercle magique autour de la grotte , et nul pâtre ni chasseur n'osait le franchir. — Cependant, depuis quelques mois, des hôtes mortels paraissaient avoir choisi ce séjour. Parfois, sur les escarpements du rocher, s'était montré un homme à haute taille et à brun visage. Il y avait dans ses traits quelque chose de peu sympathique et de sombre. Néanmoins, ses vêtements étaient ceux d'un ermite. Les guerres et les désolations de cette époque expliquaient de semblables contrastes. Beaucoup de personnages finissaient par s'isoler du monde pour chercher dans la pensée de Dieu un refuge contre le souvenir de grands crimes ou de grands malheurs. Mais ce qui étonnait davantage, c'est qu'a côté de cet homme au front dur, à l'expression presque sinistre avec lequel peu de gens se souciaient d'entrer en relation, se montrait de temps à autre la silhouette gracieuse d'une jeune fille au regard transparent et doux. On n'aurait pu rêver créature plus suave et plus délicate : tantôt on la voyait svelte comme une fée glisser dans les sentiers de la montagne; tantôt elle envoyait à ceux qui la regardaient un sourire si naïf et si pur, en entrouvrant sa bouche pleine de finesse où se détachaient des dents blanches comme de l'ivoire, qu'on restait comme fasciné par l'impression qu'elle avait produite.

D'où venaient cet homme, cette jeune fille? Quelle avait été, quelle était leur existence? Nul ne le savait, nul n'avait tenté d'interroger les mystères de la grotte, et, partant, bien des bruits extraordinaires couraient sur eux. Ces bruits étaient, il est vrai, de nature diverse. Les uns disaient avoir aperçu, quand les ombres de la nuit enténébraient le vallon, de grands fantômes noirs pénétrant au travers du fourré qui environnait la grotte et des ombres effrayantes découpées par la lueur d'une lampe sur les murs de la caverne. On avait même ouï des voix, un sourd tumulte. Ceux-là inclinaient à croire que l'ermite appartenait à un monde surnaturel ou conversait du moins avec les esprits de l'enfer. Mais telles n'étaient pas toujours les apparitions de la grotte. On avait souvent remarqué l'ermite assis paisiblement sur un des rochers qui s'élèvent du sein des eaux; un livre était sur ses genoux. Sa physionomie portait tous les caractères de la méditation la plus profonde. Parfois son attitude semblait l'effet d'une révélation soudaine. Son œil devenait fixe et sa pose immobile, sa figure coram,° illuminée présentait alors tous les signes d'une pieuse extase. Mais ce qui inspirait surtout des idées plus humaines à son égard, c'étaient des scènes de tendresse observées dans l'intérieur de la grotte. On avait vu l'ermite jouer avec la chevelure noire et bouclée de la jeune fille, l'entourer de ses bras, la presser sur son cœur. Dans ce moment, était-ce illusion ? Ses traits paraissaient avoir perdu toute leur dureté pour ne plus exprimer qu'un indicible sentiment d'amour paternel mêlé de vagues inquiétudes. Une fois, la jeune fille en s'aventurant sur les gradins du rocher, perdit pied et se trouva dans la situation la plus périlleuse. Une faible branche d'alizier la soutenait au-dessus du gouffre. La Jordanne, enflée par les orages, tonnait à ses pieds et menaçait de l'engloutir. L'ermite méditait alors; mais au premier gémissement poussé par elle, il tressaille, se lève et, quoiqu'appesanti par l'âge, il bondit comme un daim vers le lieu du danger, semble jouer avec l'abîme, arrive à la jeune fille, la saisit, l'emporte évanouie dans ses bras et ne la dépose qu'aux bords de la grotte. Là, on ne saurait dire que de soins tendres et délicats il eut pour elle, que de marques d'affection il lui prodigua jusqu'à ce qu'elle fût entièrement revenue de son évanouissement; il sembla lui-même retrouver la vie dans les premiers sourires de celle qui était l'objet de tant de sollicitude.

C'était donc un singulier assemblage de personnes, de positions et de caractères que présentait la grotte. Eu parlant de la jeune fille, Antoine le pécheur, qui l'avait aperçue souvent au bord de la rivière, disait que si bonne et si gentille personne ne pouvait avoir rien de commun avec le diable; et le vieil Antoine était l'oracle de sa paroisse.

Une circonstance avait frappé néanmoins les pieux habitants de la contrée. L'ermite n'assistait jamais à l'office divin dans l'église paroissiale; mais il était facile d'en donner la raison. L'anachorète, revêtu des ordres sacrés, devait en effet célébrer lui-même le saint sacrifice dans sa cellule, et le vœu qu'il avait fait de rester éloigné de la foule faisait comprendre qu'il se renfermât dans la thébaïde où il vivait. Au reste, des accents pieux et solennels entendus de loin ne permettaient pas de douter qu'il n'entonnât parfois les louanges du Seigneur.

Mais, chose plus étrange, l'ermite si plein d'attachement pour sa fille semblait, à de certaines heures, ne plus vouloir sa compagnie. Elle se rendait alors au village voisin pour y chercher quelques provisions. Peu à peu sa présence y devint familière aux habitants. Les matrones les plus recommandables du lieu, charmées de sa grâce et de sa bonté, la prirent sous leur protection ; elles étaient heureuses et flattées quand la bonne demoiselle du rocher, c'est ainsi qu'elles l'appelaient, daignait s'asseoir à leur foyer. Aussi n'y avait-il pas de prévenances qu'elles ne lui lissent pour l'attirer chez elles , dans ces attentions perçait sans doute beaucoup de curiosité , mais la jeune fille était discrète et parlait très-peu d'elle-même. Cependant on avait appris a connaître son nom : elle s'appelait Sara; pour le nom de son père, jamais elle ne l'avait dit.

Sara devint dans le pays l'objet d'un culte respectueux. Et la bonne demoiselle ne le méritait-elle pas, ne fut-ce que par sa charité? Quand un malheureux était malade, quand une pauvre mère veillait son enfant, une fille sa vieille mère, l'ange de consolation n'apparaissait-il pas dans la chaumière? Sara n'avait-elle pas deviné cette souffrance; n'était-elle pas au chevet de ce lit de douleur pour y apporter quelques ressources et le soulagement de sa parole si douce!

D'ailleurs, cet ermite, cachant sa vie dans une grotte loin des regards de tous, était peut-être un puissant comte qui, pour expier de grands méfaits, avait endossé la haire et le froc de bure. Sara paraissait si distinguée, ses yeux brillaient par moments d'une expression si fi ère que, certes, elle devait avoir une noble origine. Voilà ce qu'on se disait, et jamais question téméraire ne lui aurait été adressée.

Or, une si charmante fleur ne pouvait exhaler son parfum sans qu'il se trouvât un cœur pour l'envier au ciel. Un jeune chevalier avait remarqué Sara; il l'avait plusieurs fois aperçue, plusieurs fois suivie du regard sans qu'elle y eût pris garde. C'était le fils du seigneur de La Peyre, l'un des gentilshommes les plus considérables de la contrée, de famille ancienne et maître de plusieurs châteaux. Gaston de La Peyre n'avait pu rester insensible aux attraits de l'étrangère. Le mystère qui l'entourait faisait rêver davantage encore son imagination et rendait plus vive la flamme allumée dans son cœur; il en était devenu sans lui avoir adressé la parole éperdument amoureux.

Un soir, la jeune fille revenait à sa demeure; elle était dans les rochers de Lavernière, sur un étroit chemin qui traversait des taillis semés de quelques grands arbres. Tout à coup, une louve suivie de ses petits sort du hallier, saute dans le chemin, et remuant sa queue d'une manière formidable, fait entendre un grincement féroce. Les yeux de l'animal flamboyaient ; il n'était qu'à quelques pas. Sara ne le cédait, sans doute, à aucune femme pour le courage; mais comment lutter, comment fuir dans ces sentiers escarpés? La louve allait atteindre sa victime. Sara se sentit défaillir; incapable de se mouvoir, elle s'appuya contre un arbre et, joignant les deux mains, elle implora la Providence! En ce moment, un coup d'arquebuse retentit, et la louve, mortellement blessée, poussant des hurlements affreux, roula dans le précipice. Au même moment, la lune, sortant d'un nuage, éclaira le fourré; un beau et jeune chevalier se jeta aux pieds de Sara : c'était Gaston.

Dire quelle fut l'émotion de Sara, ce qui se passa dans son cœur, je ne l'essaierai pas. Mais elle avait autant de fierté que de candeur. Gaston était timide et respectueux; elle remercia en termes contenus, celui qu'elle pouvait dès lors appeler, qu'elle appelait intérieurement son sauveur. Gaston offrit de la reconduire; mais elle le supplia de n'en rien faire; le saluant alors avec un embarras qui trahissait le trouble de son Ame et faisait balbutier ses lèvres, elle s'élança rapide comme une flèche dans la direction de la grotte. Gaston la suivit de loin pour veiller sur elle ; il ne la perdit de vue que lorsqu'elle pénétra sous les arbres qui environnaient l'ermitage. Sara ne parla pas de cette aventure à l'ermite.

D'où venait Sara lorsque sa vie fut menacée par cet horrible danger? Je ne sais pourquoi elle le taisait également à l'anachorète. Au reste celui-ci daignait à peine s'en enquérir. Lorsqu'elle rentrait, après les heures d'isolement absolu qu'il exigeait, elle l'apercevait le coude sur sa table, la main contenant son large front, l'œil en feu , la figure animée d'une inexprimable exaltation. A peine faisait-il attention alors à la présence de sa fille. Sa pensée courait dans des régions inconnues; quelques froncements de sourcils, quelques contractions de lèvres, quelques rapides évolutions des paupières indiquaient seuls des récifs que la houle de son imagination heurtait et brisait dans un élan terrible. L'ermite était-il absorbé dans ce moment par des pensées trop hautes pour se laisser aller à des considérations humaines; avait-il une confiance trop grande en sa fille pour dédaigner les périls de tous genres qui pourraient l'assaillir; ou bien sa vigilance prompte et intelligente l'éclairait-elle promptement du haut de son rocher sur les pas de la ravissante créature qui seule égayait ses jours? Certes, il eut été difficile de sonder ce problème; aussi difficile que de pénétrer dans les secrets d'une âme enveloppée d'une ceinture d'airain; bref, rarement il interrogeait Sara.

Les désordres des villes avaient alors contraint beaucoup de moines à venir chercher dans les communautés existant au sein des campagnes, la paix et le calme que ne pouvaient plus leur assurer des cloîtres plus célèbres. Des postes obscurs jusque là étaient de même occupés par des hommes d'un grand mérite et de grand savoir, heureux de se reposer dans la piété des populations rurales des grands combats qu'ils avaient livrés pour la foi contre l'hérésie. D'un autre côté, les paroisses voisines des cités exigeaient la vigilance constante du clergé. Il importait d'y faire bonne garde contre le prosélytisme calviniste, et d'établir comme un cordon sanitaire autour des foyers principaux de la contagion. La mission des curés attachés à ces paroisses présentait donc souvent de graves difficultés, et elle n'était généralement confiée qu'à des hommes d'une profonde vertu et d'une capacité éprouvée.

Le prieuré de Lascelle relevait, comme on l'a vu, de l'abbaye d'Aurillac; une grande considération l'environnait, et elle était fondée sur la piété des divers prieurs qui avaient occupé ce poste, sur leur zèle et leur fermeté dans les circonstances les plus critiques. Des discussions au sujet de droits honorifiques prétendus par les seigneurs de Velzic sur l'église de Lascelle, avaient aigri ceux-ci contre le prieuré. Une cause légère explique souvent de grands égarements; on soupçonnait les sires de Velzic d'avoir secrètement fomenté autour d'eux la révolte contre l'église, et favorisé les nouvelles doctrines; toutefois, si de pareils soupçons étaient fondés, si le seigneur actuel de Velzic passait lui-même pour un ami caché du protestantisme, s'il en était de même du seigneur de Fracor, son voisin, leur conduite extérieure dissimulait de pareilles tendances, et la paroisse jouissait au moins, en apparence, d'un certain calme.

Ce calme était-il trompeur? On n'aurait pu du moins eu accuser le vertueux ecclésiastique chargé en ce moment des fonctions de prieur de Lascelle. Son caractère répondait dignement & la sainte renommée de ses prédécesseurs. C'était un homme âgé; des cheveux blancs ombrageaient sa tête vénérable. Ses traits conservaient l'empreinte de grandes douleurs noblement comprimées. Quand ses yeux s'élevaient vers le ciel, ils semblaient briller d'un éclat martial, comme si la vie était devenue depuis longtemps pour lui une lutte courageuse, soutenue avec l'aide de Dieu ! Quand au contraire ils descendaient des régions célestes où habitait sa pensée, vers ce monde terrestre, on eût dit qu'il se peignait en eux quelque chose d'ineffablement bon, de triste et de compatissant, comme si toute la piété chrétienne fût venue se réfléchir dans ce regard.

Or, dans ces temps de guerre et de fanatisme, le père Anselme avait eu en effet de cruelles misères à guérir, sans compter les siennes dont il ne parlait pas ; il avait eu à réparer bien des blessures faites à la religion, bien des cœurs à y ramener; et il y était parvenu par sa charité aussi puissante que son zèle. D'abord enseveli dans la solitude d'un cloître des montagnes, une mission remplie près du marquis de Canilhac l'avait fait remarquer de lui. Il avait rendu dis grands services au marquis, avait été chargé par lui de négociations importantes tendant â l'apaisement des troubles de la province, avait généralement réussi et s'était toujours attiré le respect de ceux avec lesquels il avait traité. Plus tard, il avait obtenu la permission de retourner en Haute-Auvergne pour y occuper le prieuré de Lascelle, conforme a ses goûts humbles et paisibles.

Le père Anselme avait rencontré Sara dans une misérable chaumière où elle était venue porter quelques secours à un mourant. Les qualités angéliques de cette pauvre fille n'avaient pu lui échapper. Et comment n'y aurait-il pas eu entre ces deux cœurs si vertueux et si purs une intime sympathie! Sara s'était sentie pénétrée d'un respectueux attachement pour le saint vieillard. Elle avait saisi mainte occasion de s'entretenir avec lui; de son côté, pour donner ses consolations à cette charmante et naïve enfant, le bon prieur quittait souvent le prieuré de Lascelle et venait au-devant d'elle. Ils causaient longuement, priaient ensemble le Seigneur. Et quand la fille de l'ermite revenait à la grotte, elle paraissait toujours plus satisfaite, plus assidue à ses devoirs; et ses affectueuses caresses parvenaient à dissiper chez l'anachorète ses noires préoccupations. Jamais il n'était plus content d'elle.

Cependant, s'il arrivait à Sara de demander souvent conseil au père Anselme, do lui confier bien des pensées, un obstacle inconnu semblait arrêter ses élans expansifs. Le bon prieur possédait trop d'expérience pour ne s'être pas aperçu qu'ii y avait plusieurs mystères dans le cœur de cette bonne jeune fille; mais s'il désirait les connaître, ce n'était que pour porter remède aux douleurs qui y prenaient leur source. Il avait trop de discrétion pour presser ses aveux et lui arracher des confidences contraires peut-être à son devoir. Seulement, les entretiens qu'il avait eus avec Sara provoquaient quelquefois dans son esprit des doutes inquiets.

Un n'a pas oublié la scène d'effroi qui avait amené la rencontre de Sara et du jeune seigneur de La Peyre. Gaston avait eu le bonheur de sauver la vie à celle qu'il aimait. Il ne songeait plus qu'à elle; il ne pouvait renoncer à la voir. Souvent il s'était trouvé sur ses pas; mais la jeune fille, passant légèrement devant lui, s'était bornée à le saluer, évitant tout échange de paroles.

Et cependant Sara devenait à son tour triste et rêveuse. Elle ne souriait plus aux villageois des environs; elle ne s'amusait plus a cueillir les fleurs du vallon, ni a courir gaie et légère sur les collines; elle se contraignait davantage pour s'occuper de son père; elle s'asseyait quelquefois pensive sur le rocher de la grotte, et là elle semblait contempler le bel horizon bleu que dessinent dans le lointain la chaîne de Chavaroche, le Puy-Mary, le Col-de-Cabre et le Puy-de-Bellecombe; mais ce n'était pas cet horizon que regardait Sara; ce n'était pas le ruban argenté de la Jordanne dans les prairies, c'était la haute et antique tour du château de La Peyre.

Or, Sara ne trouvait de force que dans les avis du père Anselme. Mais une invincible raison s'opposait à ce que leurs entretiens fussent connus de l'ermite; et le père Anselme sentait que le cœur de la pauvre Sara devenait de plus en plus malade, et il s'attachait davantage à elle et l'aimait d'une profonde tendresse.

Un soir Sara le quitta, promettant de venir le retrouver le lendemain; elle ne vint pas; voici quelle en fut la cause.

La cime altière de Roque-Grande projetait son ombre sur la prairie baignée par la lumière pâle de la lune. Sara avait pris son chemin dans cette direction, quand tout-à-coup arrivée au pied du rocher, elle se trouva en face do Gaston.

« Sara , dit le jeune homme en tombant à ses genoux, quelques mots, de grâce! Quelques mots, car ma vie en dépend. Depuis l'heure où j'ai eu le  bonheur de vous voir pour la première fois, j'ai senti que ma destinée était liée à la votre. Je ne sais qui vous êtes. Tout chez vous annonce une noble naissance; mais seriez-vous la fille du plus humble villageois, je ne puis vivre sans vous. A vous mon cœur, ma vie, ma foi..., je vous aime!.... » 

Et Sara regarda un instant le beau chevalier avec une indéfinissable expression; et elle ne songea pas à l'empêcher de prendre sa main, qu'il couvrit de baisers; et elle resta un moment immobile, silencieuse, muette!

Mais, tout-à-coup, fixant sur lui des yeux pleins de larmes : «  Sire de La Peyre, Gaston! lui dit-elle, et elle appuya sur ce dernier nom avec un accent de douleur et de tendresse extrême, tout sentiment doit cesser entre nous. Vous dites que vous ne savez pas qui je suis; eh bien, je ne suis pas la fille d'un paysan, je suis moins que cela encore pour vous; j'appartiens à ce que vous haïssez le plus au monde, à ce que votre père déteste et méprise, à ce que la religion vous défend d'unir à un sang aussi noble, aussi pur et aussi généreux que le vôtre; je suis.... mon Dieu! Donnez-moi donc la force de le lui dire ... Je suis... la fille d'un huguenot!! Que ce terrible secret, de grâce, ne dépasse pas le cœur de celui à qui je le confie. Si vous avez quelque amour... quelque intérêt pour une infortunée jeune fille, quelque pitié pour la vie de mon père et la mienne, gardez ce secret que seul vous possédez maintenant. Adieu »

Et la jeune fille disparut, et Gaston atterré n'entendit plus que ses sanglots. Où allait-elle maintenant? Elle ne le savait pas; elle fuyait égarée, car dans son trouble elle avait oublié le père Anselme.

Cependant celui-ci inquiet, ne sachant que penser, redoutant quelque malheur pour cette pauvre enfant qu'il aimait de toute son âme, ne put résister au désir de se frayer un chemin jusqu'aux environs de la grotte, afin d'y apprendre s'il était possible quelque nouvelle de Sara. Profitant de l'obscurité des bois qui couvraient la rive gauche de la Jordanne, il pénétra dans les branchages, le long de la rivière et arriva sans bruit, caché par la nuit et le feuillage, en face de la demeure de l'ermite. Mais là un spectacle effrayant, inattendu, s'offrit soudain à ses regards. r

La grotte paraissait en ce moment le théâtre d'une agitation extraordinaire. De toute part, des individus enveloppés de grands manteaux, coiffés du chapeau à larges bords et ombragé d'une plume noire se dirigeaient vers l'ouverture qui lui servait d'entrée; elle se remplit bientôt d'une vingtaine de personnages. Une lampe placée dans un coin de la grotte fit briller des armes et éclaira des figures rudes et sévères. La plupart de ces personnages paraissaient étrangers. Quand ils se furent dépouillés de leurs manteaux, il fut facile de reconnaître à leur équipement militaire, à leurs ceinturons de buffle chargés de pistolets et de poignards, qu'ils n'étaient pas venus dans le seul dessein d'une conférence pieuse. Au milieu de ces étranges visiteurs de l’ermite, le père Anselme crut distinguer les sires de Velzic et de Fracor. Ils se tenaient néanmoins sur l'arrière-plan de la scène, soit qu'ils craignissent de trop se montrer, soit qu'ils fussent en présence de seigneurs fit d'officiers d'un rang distingué. Tous se groupèrent bientôt autour de l'homme de la grotte. Celui-ci portait encore le froc, mais sans doute parce qu'il avait négligé de le quitter; car rien n'indiquait plus en lui les habitudes de dévotion et de prière. Sa large main serrait une épée ; sa tête mâle et découverte avait toute la fierté du commandement, sa parole véhémente dominait l'assemblée. Quelquefois le choc des avis divers occasionnait la confusion et produisait un grand tumulte; mais la voix de l'ermite imposait silence, et, quoique le groupe qui l'entourait parât se composer d'hommes peu habitués à céder, personne ne résistait à cette voix. Le père Anselme ne fut pas longtemps à se convaincre qu'il n'y avait plus dans la grotte et sous le vêtement de l'ermite qu'un chef huguenot tenant un conventicule.

L'homme de la grotte ouvrit la séance par quelques passages de la Bible; mais bientôt des pensées de guerre et de sang succédèrent à tout autre : des mots entrecoupés sur les enfants de Bélial et la gent papiste, des exclamations violentes et furieuses contre les prêtres et les moines arrivèrent à l'oreille du père Anselme; il entendit rappeler avec des expressions d'orgueil et de rage la prise d'Aurillac et le sac de l'abbaye; puis on parla de réunions de troupes, de secours promis, de soulèvements annoncés; des noms trop célèbres dans les discordes de cette époque furent prononcés; il était évident qu'il s'agissait d'un complot calviniste, d'une levée de boucliers prochaine; mais à mesure qu'on entrait plus avant dans la discussion des desseins formés par les protestants, les voix des conjurés devenaient plus basses et plus confuses. Le flot de la Jordanne coulant entr'eux et le prieur empêcha ce dernier de saisir entièrement les projets médités contre la religion catholique en Haute-Auvergne. Après une assez longue réunion à laquelle il avait intrépidement assisté du fond de sa cachette, les huguenots se retirèrent en silence, et le père Anselme quitta lui-même sa retraite sans être aperçu.

Des pas légers dans les broussailles lui avaient, depuis longtemps, appris que Sara était rentrée dans un compartiment séparé de la grotte, que son père lui avait construit avec de gros madriers d'aulnes coupés aux bords de la rivière, et qui formaient un appartement d'une certaine commodité quand on le comparait au logement contigu qu'il occupait lui-même sous le rocher.

Le lendemain, le père Anselme avait vu Sara. Emue elle-même par la scène de la veille qu'elle avait à demi entendue, et quoiqu'elle fût habituée à voir son père tenir des conférences nocturnes, elle n'avait pu résister à la pression exercée sur son esprit et sur son cœur. Elle avait donc conté au père Anselme comment , fille d'un huguenot, elle avait suivi son père , ennemi irréconciliable des catholiques, en diverses contrées, vivant constamment au milieu des guerres et des agitations les plus diverses, tantôt prenant place dans les palais des princes et assistant près de son père à leurs carrousels et à leurs fêtes, tantôt, pauvre amazone, subissant sa part des revers du parti calviniste, suivant à cheval les retraites de leurs bandes, souffrant le froid, la faim, traversant les rivières gonflées, n'ayant pas de meilleur oreiller que la mousse du rocher, rarement en repos, exposée à tous les dangers, changeant à chaque instant d'asile ou de champ de bataille; son père , insensible pour lui-même à toutes les fatigues et à toutes les privations, sans cesse en éveil, ardent et sur pied pour toute action nouvelle, n'avait pas cessé néanmoins de veiller sur elle avec une touchante sollicitude et d'apporter tous les adoucissements possibles à son sort; elle seule déridait son front bronzé par tant d'épreuves; elle seule paraissait faire luire un rayon de soleil sur cette vie exercée par tant de souffrances. Aussi payait-il cette joie de la plus vive tendresse. Seulement, ses élans d'affection avaient quelque chose de convulsif, soit qu'il parût craindre de se voir bientôt ravir son bonheur par les périls de la guerre, soit que de pareils mouvements tinssent a sa nature fougueuse. Toutefois, Sara s'abstenait d'indiquer le rôte qu'avait rempli son père; elle taisait son nom; elle savait seulement qu'à cause des vengeances auxquelles il était exposé, il avait dû se retirer dans cette solitude et revêtir l'habit d'un ermite. Quant aux réunions qui avaient lieu chez lui, son père avait toujours désire qu'elle s'en tint éloignée; il n'aimait pas les questions sur ce point, et jetée comme elle l'était dans tontes les péripéties de la guerre civile et religieuse, elle y prêtait moins d'attention, se résignant au sort que la Providence daignerait lui envoyer Elle évitait donc de s'en préoccuper.

Mais Sara avait abordé un sujet plus délicat : elle avait confié au père Anselme son entretien avec Gaston ; l'amour, hélas! trop partagé du jeune seigneur. Elle ne l'avait plus revu; elle ne le reverrait plus sans doute! Et le bon prieur ne comprit que trop quel abîme ce sentiment désespéré avait creusé dans le cœur de la jeune fille; il en fut navré de douleur.

Cependant le père Anselme , chargé d'un poste de surveillance, ne pouvait garder le silence sur les complots que le hasard lui avait fait surprendre. II prévint le lieutenant-général du roi et les principaux officiers de la province que des trames secrètes étaient ourdies par les protestants; il donna tous les renseignements qu'il crut utiles, suivant l'étendue des notions acquises par lui. Il s'efforça enfin de paralyser les projets de l'ermite; mais il ne put se résoudre à le dénoncer et à faire connaître sa retraite. C'eût été conduire à une mort certaine le père de celle qui avait placé en lui toute sa confiance. Une pareille extrémité eut révolté une âme moins généreuse que celle du prieur de Lascelle.

Les révélations du père Anselme éclairèrent d'une vive lumière les chefs catholiques ; ils se mirent en garde, et il était temps, car les événements se pressaient: le protestantisme levait partout la tête. La guerre avait recommencé en Guienne et en Languedoc. Des ordres sévères avaient été lancés contre les huguenots et lacérés par eux. Les vieux réformés montraient chaque jour plus d'insolence dans la Haute-Auvergne. Le grondement du volcan se faisait entendre. Il était manifeste à tous les yeux qu'une formidable explosion menaçait les catholiques.

Peu de jours s'étaient écoulés depuis la scène de la grotte lorsqu'éclata le mouvement calviniste de 1581. On sait quelle fut l'issue de cette entreprise. Le commandement général des forces religionnaires en Auvergne avait été donné à Henri de Bourbon-Malauze, vicomte de Lavedan. Sous les ordres de ce chef actif et influent, les huguenots se rendirent maîtres de plusieurs châteaux fortifiés. Dienne et la Chapelle-Moissac tombèrent entre leurs mains. Les huguenots investirent des positions plus importantes : Murat et Aurillac devaient être l'objet principal de leurs attaques.

Mais le roi avait pour lieutenant en Auvergne un homme capable de déjouer leurs tentatives : c'était le marquis de Canilhac. Averti de leurs desseins, mettant à profit les renseignements qui lui étaient donnés par le père Anselme, Canilhac se hâta de prendre les mesures nécessaires pour résister à l'ennemi.

Murat était alors une des places les plus fortes du haut-pays d'Auvergne. Le château de Bonnevie la dominait. Ce château, situé au faîte d'un roc conique et presque inaccessible de tous côtés, gardait comme une vigilante sentinelle toutes les avenues des montagnes. Canilhac le comprit ; il augmenta donc la garnison du château, l'entoura de forts détachés, y fit conduire des canons, le pourvut de vivres pour un long siége et commit à sa garde l'un de ses meilleurs officiers.

En même temps le marquis de Canilhac jeta dans le fort de Pestel, qui défendait la vallée de Cère, un corps d'arquebusiers commandé par le sire de Comblat, gentilhomme de la chambre; il fit aussi démanteler plusieurs places qui auraient pu être emportées par les huguenots et leur servir de point d'appui.

Non content de ces mesures, il fit appel à tous les gentilshommes du pays et forma un camp où ceux-ci devaient se rendre, sons peine d'être considérés comme rebelles. Avec les forces qu'ils amenèrent, Canilhac organisa des colonnes mobiles, destinées à voltiger sur tous les' points, à se porter rapidement vers les positions attaquées, et à battre la campagne jour et nuit en harassant les protestants par mille combats.

L'infatigable énergie du commandant des troupes royales en Auvergne déconcerta Lavedan. Il vit bien qu'avec un homme aussi résolu d'en finir que l'était Canilhac, ce serait une grande imprudence d'éparpiller ses forces et de perdre son temps en évolutions d'une importance secondaire. Il conçut donc le dessein de frapper un .grand coup, et dans ce but il pressa les calvinistes du Rouergue réunis au Mur-de-Barrez de se joindre à lui. Les diverses bandes religionnaires se concentrèrent donc sous ses ordres, et tout fut préparé pour l'exécution de son entreprise.

Dans la nuit du 5 août 1591 , les réformés arrivent en silence jusque sous les murs d'Aurillac. A l'aide de deux échelles ils montent sur les murailles. La sentinelle de la tour Malras est égorgée. L'ennemi suit les remparts et se dirige vers la porte d'Aurinques, croyant surprendre la sentinelle qui veillait à la tour Seyrac. Mais celle-ci entend du bruit, donne l'alarme et défend courageusement son poste. Les catholiques réveillés en sursaut se portent à la tour Seyrac qui résiste énergiquement. Le trompette de l'ennemi est tué d'un coup d'arquebuse au moment où il sonnait ville gagnée; son instrument devient un trophée de victoire. Les protestants renoncent à prendre la tour; mais ils ont découvert une autre issue par le toit d'une maison. Ils se glissent dans l'intérieur de l'édifice et vont pénétrer dans la rue. Un homme les arrête; c'est Guy de Veyre; il appelle à lui quelques braves et barre le passage à l'ennemi. Les protestants remplissent la maison; ils vont écraser cette poignée de combattants qui soutient contr'eux une lutte héroïque et désespérée. Mais un incendie allumé par mégarde enveloppe tout-à-coup le théâtre de cet affreux combat. Les protestants périssent dans les flammes; malheureusement ces flammes dévorent avec eux les intrépides défenseurs d'Aurillac. Comme jadis sur le champ de bataille d'Hastings, l'amour d'Edith put seul reconnaître le cadavre d'Harold, ainsi les restes de Guy de Veyre ne furent découverts que par le tendre attachement de sa fiancée. La main qui avait tenu si bravement l'épée et sauvé Aurillac, portait au doigt le doux gage de Mlle de Cayrols.

Les protestants vaincus à la tour Seyrac et chassés par les flammes sur un autre point, ne renoncèrent pas encore à leurs projets. Ils dirigèrent leurs efforts du côté de la tour Malras. Mais toute la ville était sous les armes, prête à leur faire face. Les religionnaires furent donc vigoureusement accueillis, culbutés, obligés de se précipiter du haut des murailles; les catholiques effectuèrent alors une sortie, tombèrent sur l'ennemi et le contraignirent à s'enfuir en désordre, laissant sur le terrain un grand nombre de morts, ainsi que toutes ses munitions.

L'entreprise du vicomte de Lavedan était complètement manquée. Le 1" novembre suivant, il perdait le Mur-de-Barrez, sa place forte, et la campagne se terminait à l'avantage et à la gloire des catholiques.

Cependant l'ermite ou plutôt le capitaine huguenot ne se trouvait pas au siége d'Aurillac; il avait été chargé par le vicomte de Lavedan de tenir la campagne et de s'opposer aux forces envoyées par Canilhac pour dissiper le rassemblement des bandes protestantes. L'ermite arrêta leur marche, coupa et détruisit plusieurs corps, et fit subir de cruels revers aux catholiques. Mais l'échec éprouvé par les protestants devant Aurillac avait démoralisé une partie de ses troupes. La défection se jeta dans leurs rangs; chaque nuit disparaissait quelqu'un des seigneurs du pays, qui rentrait dans son château et cherchait à faire oublier sa participation à la récente prise d'armes. Chaque jour voyait le nombre des soldats de l'ermite diminué et réduit. Le capitaine huguenot semblait ne pas s'apercevoir de cet affaiblissement successif. Il savait bien que tel est le sort d'un parti vaincu; il acceptait résolument sa destinée Avec une cinquantaine de soldats fidèles, avec quelques vieux cavaliers, vétérans de toutes les guerres de cette époque, endurcis à toutes les fatigues et qu'aucun péril ne faisait reculer, il tenait tête aux nombreux détachements envoyés contre lui. Comme autrefois Douglas-le-Noir dans les bruyères de l'Ecosse, ou récemment Charrette dans les bocages de la Bretagne, il montrait quelque chose de surhumain dans cette lutte, grandissant et se multipliant à chaque perte. Jamais guerre de partisan ne fut soutenue avec une plus admirable audace; l'ermite semblait être sur tous les points à la fois. Quand on le croyait à vingt lieues de distance, il apparaissait tout-à-coup dans un village où dormaient paisiblement des soldats envoyés à sa poursuite, et se débarrassait en un clin d'œil de ce danger. Il est vrai que la nature du pays favorisait merveilleusement sa résistance; chaque défilé devenait un tombeau pour des compagnies entières de catholiques; chaque montagne couvrait la marche des huguenots; chaque rocher leur servait de bastion; chaque forêt, chaque buisson masquait une embuscade. Malheur au poste avancé qui se croyait en sûreté sur les renseignements des éclaireurs, ou à cause de l'escarpement du terrain qu'il occupait; s'il campait sur la cime d'un roc, les vieux soudards du huguenot découvraient quelque issue par laquelle ils se glissaient en rampant et fondaient sur lui à l'heure où la longueur de ses veilles et un calme trompeur avaient chassé ses défiances; s'il se croyait gardé par une rivière ou une plaine découverte, la petite poignée des cavaliers calvinistes arrivait avec la furie du sanglier et enlevait le poste avant qu'il pût songer à se replier. Ainsi, multipliant les feintes, divisant l'ennemi, l'inquiétant de toute part, le capitaine huguenot ne cessait de combattre et de causer des alertes aux catholiques. Quel était le but d'une résistance si acharnée, quand l'ermite aurait pu se sauver en gagnant quelque province où les forces protestantes étaient plus considérables. C'était peut-être d'entretenir un noyau pour un nouveau soulèvement et d'offrir un point d'appui à de nouvelles tentatives, presque périodiques à cette époque. Mais on remarquait d'ailleurs chez l'ermite un mépris absolu de la vie et comme la résolution désespérée de la terminer dans la gloire des combats.

En même temps qu'un pareil exemple entraînait à des prodiges les vieux soldats du huguenot, ceux-ci observaient, non sans étonnement, ses actes d'humanité. Souvent il avait arrêté leur fureur vis-à-vis des prisonniers, et brisé les liens de ces derniers. Il y avait chez cet homme comme une lassitude de carnage, ou la pensée de laisser sur ses derniers exploits un caractère que n'avaient peut-être pas eus les premiers. Quelquefois aussi dans son sommeil un nom s'échappait de ses lèvres, c'était celui de sa fille. Devait-on voir la cause qui adoucissait un cœur naturellement si farouche dans son affection pour Sara, et dans son désir de réparer par quelque honneur les fautes accumulée> peut-être sur sa mémoire? C'était une énigme que l'on ne pouvait s'expliquer sans connaître l'existence de l'ermite.

Sara était depuis le commencement de la campagne auprès de la dame de Malauze. Son père, sur l'invitation du vicomte de Lavedan, avait voulu l'y mettre en sûreté pendant qu'il allait lui-même se jeter avec tant d"intrépidité dans les périls de la guerre.

Cependant, la bande du huguenot ne comptait plus qu'une dizaine d'hommes; dans un dernier conseil tenu sur les monts d'Urlande où ils s'étaient retirés, ceux ci refusèrent de continuer une lutte désormais sans espoir. On résolut de se séparer pour échapper plus facilement aux recherches des catholiques, et on se donna rendez-vous en Limousin.

Aux environs du village de Coinde, la gorge de la rivière de Rue présente l'aspect le plus sauvage et le plus capable d'inspirer la terreur. Trois cours d'eau s'y réunissent au sein de profonds abîmes. Des forêts de sapins gigantesques couvrent toutes les pentes de leur manteau funèbre; au-dessus d'elles apparaissent quelques rochers décharnés semblables à des têtes monstrueuses de vautour. Cachée par l'ombre des bois, la Rue bouillonne et écume sur un lit chargé de pierres, en formant çà et là des tourbillons et des gouffres au pied des rochers excavés par elle. Dans ces profondeurs, les druides célébrèrent, dit-on, leur culte horrible. Et quels lieux pouvaient prêter une décoration plus épou vantable à leurs sinistres cérémonies.

Le jour n'éclairait plus la gorge que d'une lueur douteuse; les premières ténèbres de la nuit fonçaient la teinte des sapins et obscurcissaient leur ombre. Le huguenot descendait seul dans l'épaisseur de la forêt. Son regard impassible semblait indifférent à toute crainte, et seulement préoccupé du caractère de ces lieux qui paraissaient en harmonie avec sa situation. Il suivait un sentier qui parfois traversait comme une ciselure étroite un précipice affreux, et offrait d'autres fois la déclivité rapide d'un ravin. Son cheval noir de jais, l'encolure tendue, mesurait néanmoins d'un pied solide et ferme ces pentes abruptes. Il arrivait aux bords de la Rue où le sentier se perdait dans une clairière gazonnée. Tout-à-coup, au moment où cavalier et cheval atteignaient la rivière dont le gué en cet endroit et à cette heure paraissait indécis, le cheval dresse les oreilles, frissonne, gonfle ses naseaux, fait entendre un bruit sourd et, se jetant de côté, refuse d'entrer dans les eaux. Le huguenot, irrité de cette résistance, ramène sa monture vers le bord et, la tenant pressée entre ses jambes nerveuses, la force de l'éperon à pénétrer dans l'onde. Mais à peine a-t-el!e quitté la rive que le sable mollit, cède sous ses pieds et glisse dans le gouffre. Malgré de vigoureux efforts, le cheval est entraîné, tombe et renverse sous lui le cavalier. En cet instant, des voix se font entendre sur l'autre rive; d'une chaumière de pécheurs voisine du lieu, sortent des hommes armés : c'était un détachement de soldats qui cherchaient le huguenot et s'étaient arrêtés dans la chaumière pour recueillir des renseignements. Un bûcheron qui revenait de couper du bois dans la forêt les avait prévenus qu'un homme de haute stature et montant un cheval noir descendait par le sentier, à quelque distance de lui. Au signalement donné par le bûcheron, les soldats ne doutèrent pas que l'homme indiqué ne fût le redoutable chef de partisans. Ils l'attendirent au gué; quelques-uns d'entr'eux se cachèrent derrière des troncs d'arbres pour le mieux observer. Ils s'assurèrent de la vérité de leurs soupçons, et, quand ils virent le huguenot, déviant du gué, entrer dans la rivière par le bord du gouffre, puis entraîné par le sable et précipité de son cheval, ils n'hésitèrent plus à appeler leurs camarades.

A leurs cris, les autres soldats accoururent et firent une décharge générale de mousqueterie sur le huguenot. Celui-ci, froissé par la chute du cheval qui s'était abattu sur lui, blessé d'un coup de mousquet, n'en réunit pas moins ses forces et parvint à se dégager de ses entraves. Son coursier, stimulé par les coups de feu qui venaient de se faire entendre, reprit pied, et le cavalier renversé allait se remettre en selle pour fondre sur les assaillants quand une nouvelle décharge partit du bord. On vit alors le bras qui venait de saisir la crinière lâcher prise; le huguenot avait la clavicule cassée par une balle; il retomba baigné dans son sang, entre les pierres qui hérissaient le lit de la rivière. Dès ce moment, les soldats purent facilement se jeter sur lui avant même qu'il eût tiré sa dague; ils le désarmèrent et l'enlacèrent assez fortement pour que toute résistance fût inutile. Le huguenot était prisonnier.

Cette capture combla de joie les catholiques. Leur ennemi, grièvement blessé et sans force, fut traîné dans les prisons d'Aurillac. Il s'y trouvait déjà un certain nombre de prisonniers protestants; on y voyait avec eux des hommes qui avaient profité des derniers troubles pour courir le pays à la tête de diverses bandes de pillards, rançonner les campagnes et y commettre même plusieurs meurtres.

Le procès du chef calviniste donna lieu à d'importantes découvertes; il en résulta que l'ermite était en correspondance depuis longtemps avec les personnages les plus considérables de son parti, entr'autres avec le roi de Navarre, le prince de Condé et le vicomte de Lavedan. Le déguisement qu'il avait pris n'avait eu pour objet que de créer au milieu des montagnes un foyer de propagande protestante. Entretenant du fond de son ermitage des relations avec tous les mécontents, il avait attisé leurs haines et préparé les éléments de l'incendie qui avait éclaté dans la Haute-Auvergne. C'était donc l'instigateur principal du mouvement de 1581; et si les intrigues de cet infatigable religionnaire n'avaient été dévoilées par le père Anselme ; si ce dernier, en indiquant le danger, n'avait éveillé l'attention du lieutenant du roi et des principaux seigneurs catholiques, on ne sait quelles eussent été les conséquences de l'embrasement provoqué dans le haut-pays par l'ardeur des sectaires. Pour régulariser les pouvoirs de cet agent fanatique et habile, ainsi que pour lui donner les moyens d'obtenir un plus grand ascendant sur le théâtre de ses intrigues, les princes réformés l'avaient investi d'une commission signée de leur main. Dans cette commission, il était désigné sous le nom de Marcel.

Les accusations dirigées contre cet homme indomptable étaient certainement très-graves ; mais les catholiques se montraient surtout irrités de la longue et incessante résistance qu'il avait entretenue dans les montagnes, sans aucun égard pour les édits de pacification et lors même que les protestants avaient partout ailleurs suspendu les hostilités. On essaya d'établir une sorte de complicité entre lui et tous les chefs de bande qui avaient apparu et commis des excès dans le pays sans autre motif que celui d'un vil lucre. Il faut en convenir aussi, quoique le capitaine huguenot n'eût jamais été animé dans cette dernière campagne par aucune autre passion que par le fanatisme, et qu'on ne pût produire contre lui aucun grief qui attaquât son désintéressement, les vieux soudards qui composaient sa bande n'avaient pas toujours gardé leurs mains aussi pures. Ils étaient pénétrés de cet axiome que la guerre doit nourrir la guerre, et sous ce prétexte ils avaient plus d'une fois porté la dévastation chez les habitants paisibles des campagnes. Leurs actes étaient accumulés aujourd'hui contre le formidable partisan calviniste qui n'avait pu les prévenir et qui en devenait responsable, bien qu'ils eussent été plus d'une fois l'objet de ses répressions. Grossi de tous ces chefs divers, l'acte d'accusation prenait les plus alarmantes proportions. Déjà plusieurs condamnations capitales avaient eu lieu. Comment l'homme qui paraissait l'auteur principal de tous les troubles et méfaits dont se plaignait la province échapperait-il à la mort?

Le huguenot dédaigna de se défendre et presque de répondre à ses juges. Vaincu et prisonnier, il ne croyait pas comparaître devant un tribunal, mais devant des ennemis victorieux. Il était désarmé; ils étaient maîtres de sa personne. Que demandaient-ils de plus? Et pourquoi de vaines formalités pour colorer leur vengeance. Il n'implorait d'eux ni grâce ni merci; qu'ils décidassent donc de son sort à leur gré et donnassent satisfaction à leur haine. Quand aux mille fables inventées sur l'atrocité de son caractère, on avait de nombreux témoins de sa manière d'agir dans les prisonniers auxquels il avait rendu la liberté; ils avaient été près de lui; ils connaissaient cet ogre dont la peur célébrait la férocité ; qu'on les interrogeât: L'accusation s'abaissait à le rapprocher des misérables brigands qui avaient infesté le pays. C'était un besoin pour elle. Il le comprenait. Mais l'homme qui avait eu l'honneur de recevoir mission de deux princes de sang royal, et d'accomplir cette mission avec quelque gloire peut-être, ne pouvait descendre jusqu'à discuter de semblables arguments. Libre à ses ennemis de le condamner; mais il était indigne d'eux de le flétrir par de vils mensonges.

Tant de fierté n'était pas de nature à émouvoir les juges en faveur de l'accusé; chacun prévoyait l'issue des débats.

Cependant Sara n'avait rien négligé pour sauver son père. Elle ne pouvait au milieu de ses angoisses oublier le digne prêtre qui avait reçu, lorsqu'elle habitait la grotte, l'aveu de tous ses chagrins; elle se rappelait avec une émotion profonde l'attachement paternel que lui montrait alors le père Anselme. Le prieur de Lascelle, toujours si bon et si généreux, ne pouvait lui refuser sa protection dans une circonstance extrême, où elle ne pouvait trouver qu'en lui un véritable appui. Prêtre catholique, son intercession aurait quelque importance en cette occasion. Sara résolut donc de se rendre au prieuré.

Elle ne se trompait pas sur les dispositions du père Anselme. Depuis longtemps il n'était préoccupé que de la cruelle position faite par le fanatisme du huguenot a une personne si rapprochée de lui par les liens du sang, et cependant d'une nature et d'inclinations aussi contraires. Il reçut donc Sara avec une profonde tendresse, et ses yeux se remplirent de larmes quand elle lui eut exposé l'objet de sa visite. Sara n'eut pas besoin de vives instances pour obtenir que le bon prieur usât de son crédit en faveur de celui qu'elle nommait son père. Espérez en Dieu, mon enfant, lui dit le prieur en la quittant; votre prière ne sera pas oubliée. Sara sentit son cœur ranimé par ces dernières paroles.

Le lendemain le père Anselme avait quitté le prieuré. On ne savait où il était allé.

Cependant quelques jours après, un ecclésiastique était admis dans le cabinet du marquis de Canilhac. Le marquis venait de recevoir du roi des lettres de félicitation pour sa belle conduite et ses grands succès dans la dernière campagne contre les religionnaires. Il était dans le ravissement; mais il avait aussi trop de loyauté pour ne pas se souvenir que les avis donnés par le père Anselme lui avaient été de la plus grande utilité, et qu'en éventant les projets des réformés, il lui avait facilité les moyens d'en empêcher la réussite. Il reçut donc le père Anselme avec une véritable effusion.

« Monseigneur, lui dit le père en l'abordant, je viens implorer en ce moment votre faveur. »

« Vous pouvez compter sur elle, mon père, » répondit le marquis, s'il est en mon pouvoir d'accorder ce que vous demandez , tenez-le d'avance comme accordé. Vous sollicitez trop rarement pour qu'une démarche de vous n'ait pas un juste objet, et vous avez rendu de trop grands services à la cause catholique en Haute-Auvergne pour ne pas mériter une récompense.

La récompense que je demande, reprit aussitôt le père Anselme, c'est la vie d'un homme!

« Ah! dit le marquis, » en se mordant les lèvres et s'arrêtant tout-à-coup comme s'il se repentait de s'être déjà trop avancé, et cet homme, quel est-il?

« Son nom, je l'ignore, » répliqua Anselme, et il parlait sincèrement, car il soupçonnait, d'après les conversations de Sara, que le nom véritable du huguenot n'était pas celui qui figurait dans la commission des princes. Comment lui aurait elle caché ce nom qui ne se rattachait à aucun évènement de quelque importance en Haute-Auvergne avant la dernière campagne.

» C'est donc une lettre de grâce avec le nom du gracié en blanc que vous  voulez, mon père, et le blanc sera peut-être rempli par un nom huguenot? » ajouta le marquis en jetant sur le prieur un coup d'œil perçant. Votre demande  est grave, et ce n'est pas sans quelque surprise que je vois un prêtre catholique  la formuler, à une époque où la religion est si compromise par les attaques incessantes du protestantisme. Les huguenots ont besoin d'exemples sévères en Haute-Auvergne.

Les intérêts de la religion. Monseigneur, ne sauraient être compromis par la miséricorde, qui est le premier des enseignements du Sauveur. Quand aux

huguenots de la Haute-Auvergne, votre seigneurie leur a infligé de trop rudes leçons pour qu'ils soient disposés à rentrer en lutte avec elle. Après les mesures qui ont été prises, de nouvelles hostilités n'auraient pour effet que de donner au lieutenant-général du roi, marquis de Canilhac, l'occasion de remporter de nouveaux triomphes, et celle de recevoir de nouvelles marques de la faveur royale.

Le marquis n'était pas sans amour-propre; cette réponse le flattait, et le père Anselme espéra un moment avoir obtenu gain de cause. Il représenta au marquis l'état actuel du pays. La pacification était complète; les mécontents découragés par l'insuccès des dernières bandes religionnaires. Les populations fatiguées de la guerre ne soupiraient qu'après la paix. Les huguenots avaient perdu par leurs excès toute sympathie dans les campagnes, et s'il y avait encore quelque élément de révolte au sein de certaines cités, la réforme n'y comptait néanmoins qu'un nombre d'amis trop impuissants pour qu'il ne fût pas même politique de paraître les dédaigner tout en les surveillant. Les exécutions qui avaient eu lieu en pleine paix troublaient les esprits et faisaient de faux martyrs. On allait jusqu'à accuser le clergé de les provoquer; c'était un grief qu'on ne manquerait pas d'élever contre lui pour lui ôter le respect des catholiques. Montrer de la mansuétude serait donc de la part de l'Etat faire preuve de force, et mettre sa conduite en rapport avec les vœux et les besoins de l'église d'Auvergne. Le père Anselme continua a s'exprimer sur cette double thèse, et principalement sur la dernière, avec une généreuse éloquente. Le marquis l'avait écouté avec !a plus grande attention. Il paraissait ébranlé et à demi convaincu; mais, voulant se donner le temps de réfléchir, il crut prudent de se retrancher derrière un moyen évasif.

« Mon père, dit-il, j'en référerai à Sa Majesté; ma conviction personnelle est en tous points conforme a la vôtre; mais sans avoir pris de nouveaux ordres du roi il me serait vraiment impossible…

Vos pouvoirs extraordinaires, monseigneur, en vous autorisant à toutes les rigueurs, ne vous interdisent pas sans doute l'exercice de la plus noble prérogative, celle de la clémence. Quant à ce qui est impossible à un parfait gentilhomme comme M. le marquis de Canilhac, c'est de manquer jamais à une parole donnée, et il a daigné promettre à son humble serviteur de lui accorder sa demande.

Votre argument est sans réplique, mon père. Le marquis de Canilhac ne manquera jamais à sa parole, et il se reprocherait toute sa vie d'avoir donné l'exemple d'une pareille infraction a l'égard d'un prêtre aussi éminent par ses vertus que le père Anselme.

Et en quittant le marquis, le prieur de Lascelle emportait une lettre de grâce pleine et entière, laissant du blanc pour recevoir le nom de celui qui devait en profiter.

Transportons-nous maintenant dans un cachot obscur des prisons d'Aurillac. Sur un méchant grabat gisait le capitaine huguenot, cruellement souffrant de ses blessures. Sa fille était auprès de lui, vêtue d'habits de deuil. Le prisonnier venait d'entendre la sentence qui le condamnait à la peine de mort. Ses traits montraient à peine quelque altération ; il sommeillait!

Tout-à-coup entre l'abbé Anselme. Le prisonnier, surpris et réveillé en sursaut par cette apparition, se soulève tout-à-coup sur son grabat et, jetant un regard terrible sur le prieur: ° »Prêtre, que me veux-tu? » lui cria-t-il; retire toi. Je te préfère le bourreau.

Je viens te sauver, répondit tranquillement le prieur.

Me sauver, dit le huguenot, qui se méprenait sur la pensée du visiteur, mon salut ne peut venir de la Babylone papiste; laisse en paix l'âme des saints du Seigneur dans son dernier passage.

Malheureux! Dit Anselme avec pitié, un plus puissant que moi peut seul

T’accorder la grâce suprême; je prie Dieu qu'il te réconcilie plus tard avec lui. En ce moment, je n'ai à m'occuper que de ta grâce sur terre, de ta liberté. Je te l'apporte.

Et il lui montra la lettre signée du marquis de Canilhac avec le blanc à remplir.

Le huguenot garda un instant le silence; il fixait sur Anselme des regards longs et pénétrants, puis les reportait sur la lettre de grâce comme s'il y avait entre elle et celui qui l'avait obtenue une relation impossible ou du moins inexplicable pour lui ; puis, reprenant soudain:

Ecoute, lui dit-il, prêtre, je ne veux pas te tromper ; sais-tu bien quel  nom il faut mettre dans cette lettre?

Je l'ignore; mais quel qu'il soit, je suis prêt à y mettre le tien.

Le mien! répliqua le huguenot avec un sourire amer; mais tu ne me reconnais donc pas? Et pourtant, moi, je retrouve fidèle mémoire de Ion visage; et, replaçant la tête sur son oreiller, mais conservant une expression satanique:

Dis-moi, te souvient-il de la nuit du 6' septembre 1569?

Nuit de sang et de carnage! répondit le prêtre. Pourquoi me rappeler cette affreuse nuit?

Affreuse, en vérité, n'est-ce pas? Et te souvient-il de ce vaillant combat, très-valeureux, je l'avoue, qui fut livré aux nôtres près la porte d'Aurinques?

Mon Dieu! dit le prêtre ému. Quelle joie prétends-tu tirer de pareils souvenirs?

Te souvient-il, ajouta le prisonnier avec une satisfaction sanglante, qu'un capitaine huguenot vint mettre fin à ce combat et fit mordre la poussière à son

antagoniste?

Sous ce vêtement de prêtre, répartit Anselme en se contenant, tu ne trouveras pas l'orgueil, s'il plait à Dieu. Dieu seul est grand; l'homme même au service de la bonne cause n'est pour lui qu'un vermisseau.

Ah! dit le huguenot; eh bien! Près de toi, embrassant tes genoux, il y avait une enfant.

Ma fille! s'écria Anselme d'une voix lamentable, Marguerite, la fille de mon  Isabelle; malheureux! où veux-tu en venir? Et, en disant ces mots, le prêtre se cacha la figure dans ses mains.

Le huguenot sembla jouir un instant de son triomphe; puis, continuant lentement:

Oui, ta fille, perdue dans cet affreux moment, morte comme tant d'autres enfants de Bélial sous le glaive de la justice divine et le fer de mes soldats. Anselme poussa un cri.

Eh bien! cet homme qui présidait au massacre, qui éteignait tant de vengeances dans le sang des catholiques, cet homme, ce capitaine huguenot, prêtre, maintenant, est-ce bien lui que tu veux sauver? °

Le prieur avait paru abîmé dans son immense douleur; mais, tout-à coup, à cette interpellation suprême, son âme retrouva toute sa grandeur; un rayon de soleil glissant à travers les barreaux de la prison, vint illuminer son front, et. relevant sa noble tête, il dit d'une voix calme, forte et solennelle:

Celui qui est mort sur la croix , priant pour ses bourreaux , ne nous a permis d'exclure personne du pardon. Au pied de cette lettre, il manquait un nom; ce nom, le voilà ... Monge. Et à ces mots, il écrivit d'une main ferme le nom du terrible huguenot sur sa lettre de grâce , et la jeta sur le grabat.

Monge, car c'était lui, fut accablé par cet acte d'héroïsme. Il resta un moment comme stupéfait. Mais, bientôt, ses yeux roulèrent d'Anselme a sa fille ; ses traits réfléchirent de violents combats intérieurs, suivis d'une résolution désespérée; rompant enfin le silence : Serviteur du Christ, s'écria-t-il en faisant un puissant effort sur lui-même, tu me désarmes: ta générosité l'emporte sur ma haine Non , je ne puis rester à ce point ton débiteur; ma vie, j'en fais peu de cas et je ne veux pas te la devoir. Mais puisqu'aujourd'hui tu viens de vaincre, eh bien ! je vais te sacrifier plus que le peu de jours qui me restent, plus que cette misérable vie remplie de tourments, précisément la seule chose qui en faisait le charme. Vois-tu, dit-il, en jetant un regard égaré sur sa fille et en pressant vivement son front de ses lèvres, vois-tu Sara, ma joie, mon trésor, ma fille? Oh ! que je l'appelle une dernière fois de ce nom

Achève, dit le prêtre, comme si un trait de lumière passait dans son esprit, achève, je t'en supplie.

Eh bien! dit le huguenot, dis-moi, ne la trouves-tu pas aussi belle, aussi pure, aussi douce qu'une catholique ait pu jamais l'être?

Catholique! Elle l'est, s'écria le père Anselme avec une pieuse fierté.

Je le sais, répondit Monge froidement. Crois-tu que j'aie ignoré la direction que prenaient ses croyances? La pauvre enfant ! jJ'avais haine pour tous les autres; mais elle, je ne sais quel instinct m'empêchait de la contraindre .... Eh bien..., mon Dieu! Sara, embrasse-moi une dernière fois, une dernière encore.... ; car pour toi je ne suis plus rien.... qu'un capitaine de reitres, un huguenot !... Voilà ton père! Tu es Marguerite!

A ces mots, Marguerite se jeta dans les bras d'Anselme. Quant à Monge, il retomba épuisé sur sa couche. Sa figure pâlit et se décomposa. L'effort qu'il venait de faire, joint à la gravité de ses blessures, l'avait tué : un vaisseau s'était déchiré dans sa poitrine. Approchez, dit-il encore d'une voix de plus en plus faible, Sara !... Marguerite!... Anselme!. . Tu le vois, ma grâce dans cette  vie était inutile. .. Je n'y tiens pas....; mais quand tu es entré dans cette prison... j'ai repoussé l'autre grâce... transmise par un prêtre. . par toi. Maintenant... je la demande !. . Oui, pardon... Sara, prie Dieu pour moi... Adieu! Sara! Adieu! En prononçant ce dernier mot, sa main pressa convulsivement celle de Marguerite; L’autre main chercha celle du père Anselme qui la saisit. Tous deux étaient à genoux devant le lit du mourant. Le vieux prêtre, d'une voix étouffée par l'émotion , récitait les prières de l'Eglise. Un moment après, Monge expira.

Le redoutable chef de reîtres avait caché son premier nom et ses premiers actes, d'une célébrité odieuse, sous un nom nouveau. C'était à cette condition qu'il avait obtenu une commission des princes; et il avait répondu à cette marque de confiance par un zèle, un courage et une habileté qui avaient jeté un véritable lustre sur la seconde partie de son existence, plus chevaleresque et plus pure que la première. Le changement de son caractère était dû sans doute à la douce influence de Marguerite qu'il avait sauvée des mains de ses soldats, adoptée et aimée avec un cœur de père.

Anselme ou Hugues de Tournemire retrouvait en ce jour sa fille, l'enfant de son Isabelle. Celle-ci était catholique et de plus maîtresse d'une fortune considérable; car en entrant dans un couvent, le comte de Tournemire avait fait donation de ses biens a son frère, sous forme de fidéicommis, pour les remettre à Marguerite si un jour on parvenait à la découvrir. Le mariage de Marguerite et de Gaston ne rencontrait donc plus d'obstacle; et il s'accomplit quelque temps après, béni par le bon prieur de Lascelle.

Plus d'une fois les époux revinrent visiter la grotte du huguenot ; elle n'offrait plus des images de guerre; mais, comme aujourd'hui, on pouvait se reposer au pied du rocher, sous de frais ombrages, et on n'y entendait plus que le flot de la Jordanne murmurant sur le sable, et le gazouillement des oiseaux qui s'ébattaient dans l'épaisse feuillée de la rive.

25° Murassou. village au midi du boni g et à gauche du chemin d'Aurillac. Il mérite d'être cité comme ayant vu naître un homme qui, par son industrie et son génie commercial, a su se procurer une immense fortune, et la transmettre à ses enfants avec les qualités qui gagnent l'estime et la confiance. M. Boigues, pauvre berger parti de son village avec quelque monnaie dans sa poche et une paire de sabots qu'il économisait, en suivant pieds isus la route de Paris, devint d'abord commis d'une maison de commerce, puis l'un des commerçants et des industriels les plus notables de France. Il est mort possesseur de beaux châteaux et des usines de Fourchambaut, en Nivernais. Son élévation à la fortune fut loin d'être stérile pour l'émigration cantalienne qu'il a protégée par sa position et son influence, et à laquelle il a tracé une carrière où l'art de s'enrichir ne s'est jamais écarté de la loyauté et de l'honneur.

26° Plieux, village qui a appartenu, en 1595, à Pierre Castel, originaire d'Aurillac et garde-scel au bailliage des montagnes. Sa famille a occupé des charges honorables dans la sénéchaussée d'Auvergne.

27* Prat-Niau, hameau et jolie habitation,dans une anse de la vallée , près de Lascelles; il est possédé par la famille Candèze, dont un des membres, prêtre remarquable par sa seience et ses vertus, est mort vicaire-général du diocèse de St-Flour. Un Rigal de Prat-Niau et Astruguette, sa femme, en firent la reconnaissance au seigneur de Tournemire. Ce fief fut vendu , en 1485 , par Pierre de Tournemire, au sieur de La Roque de Réquiran, et plus taid, donné à un cadet qui devint seigneur de la Moissetie; il était à Antoine La Roque en 1565, et noble Guy La Roque fut seigneur de Prat-Niau en 1598. Son fils , Antoine , fit bâtir le petit chateau en 1607. Jean La Coste fut seigneur de Prat-Niau en 1693; il était assesseur à la prévôté de Vic. Sa fille épousa N. Pierre du Saulnier. Le siècle suivant, ce fief passa dans une branche de la famille de Plagnes , et Jean de Plagnes en jouissait en 1711 , Jean-Joseph en 1743 et autre en 1773. Peu de temps après, cette propriété fut vendue; elle est aujourd'hui à la famille Candèze.

28° Rieu, hameau.

29° Soulages, village.

30° Taillade, hameau.

31° Velzic, gros village d'environ 300 habitants, situé au sud du bourg et non loin de l'embouchure du ruisseau de Velzic, dans la Jordanne, rive gauche Ce village, très-bien bâti, couvert en tuiles rouges, semblable à une mosaïque de maisons, de jardins et de vergers, rafraîchi par son ruisseau, décoré de belles lignes de peupliers, doucement assis au pied des coteaux, sur la vaste plage de verdure que forme en cet endroit la vallée, présente peut-être le type le plus attrayant des villages de la Haute-Auvergne. Il a aujourd'hui rang de chef-lieu de paroisse. L'église est près de l'ancien château ; elle doit son origine à la libéralité de la famille de Fontanges, dont les membres étaient seigneurs du lien, vers l'an 1624, et qui la construisit sur l'autorisation de l'évêque de Saint-Flour. Elle a été agrandie et restaurée avec goût il y a peu d'aunées. Un joli clocher la domine. L'intérieur du sanctuaire offre un caractère simple et élégant. On y voit trois autels ct une chaire, ouvrages charmants de sculpture, ainsi que des vitraux peints. L'érection de cette église a été très-utile, d'autant plus qu'auparavant les crues d'eau de la Jordanne rendaient souvent les communications difficiles entre une partie de la paroisse de Lascelle et le chef-lieu.

Velzic a formé une importante seigneurie. Ce fief aurait été démembré de la châtellenie de Laroquevieille , et donné avec le pouvoir d'y bâtir un château et le droit de guet à la maison de Montal. Noble Amaury ou Henri de Montal, chevalier, vendit en 1451 le fief de Velzic à N. Philippe de Tourdes, d'Aurillac, mais à titre d'arrière-fief. N. Jean de Tourdes succéda à Philippe et fut seigneur de Velzic en 1481; il traita avec Amaury de Montal en 149i, et avec Antoine de Pouzols, seigneur de Fabrègues, pour la seigneurie de Velzic. Il fut père de N. de Tourdes, qui épousa Antoinette de La Panouse et vivait en 1505. Etant veuve en 1541, elle fit testament et laissa N. Jean de Tourdes, seigneur de Velzic, qui fit son hommage au roi en 1540, pour son château et domaine de Velzic. en ayant acquis la seigneurie de la famille de Montal; il se maria avec Gaillade de Caissac, qui était veuve en 1558 et héritière dudit Jean. Il laissa une fille, Antoinette de Tourdes, qui se maria trois fois. La première, en 1571, elle épousa


 

N. Jean de Boisset, seigneur de La Salle, qui mourut l'année suivante sans postérité. En secondes noces, elle eut pour mari, en 1573, N. Aymery de Fontanges, fils de feu Nicol, seigneur de Cropières-Puech-Mourier, et d'Antoinette de Flagheac. Il fut père de N Annet de Fontanges et décéda en 1596. Sa veuve se maria en troisièmes noces, en 1597, avec noble Jean de Lastic, dont elle eut plusieurs enfants.

Noble Annet de Fontanges, fils d'Aymery , seigneur de Velzic, fit alliance, en 1597, avec Françoise d'Escorailles, fille de Guillaume, seigneur de Chaussenac et Mazerolles, et de Marie de Salers; elle testa en 1641. Il eut pour héritier Guillaume de Fontanges, seigneur de Velzic-Neyrestan, et qui épousa, en 1656, Gabrielle de La Rochefoucaut, fille de Charles-Ignace, seigneur de d'Eymeyrac , Villeneuve, et de Jeanne du Clozel. Guillaume testa en 1684, et sa femme en 1692. Son fils aîné, Géraud de Fontanges, fut seigneur de Velzic et eut pour femme Marie de Veyre, fille de feu Jean, seigneur de la Réginie, et de demoiselle Charlotte de Villeret, en 1678. La famille de Villeret est très-distinguée et fort ancienne. En 1298, Guillaume de Villeret fut grand-maître des hospitaliers et grand prieur de St Gilles, à Toulouse. Foulques, son frère, le fut en 1308.

Noble François de Fontanges, fils de Guillaume, seigneur de Velzic, fut comte de Brioude et testa en 1692. Il avait fait ses preuves en 1684. Autre Guillaume fut le successeur de Géraud et devint seigneur de Velzic. Il épousa, en 1713, Catherine de Roquemaurel, fille d'Hector, seigneur d'Espinassol, et de feue Marie-Françoise de St-Martial. Il testa, en 1759, à Lavaur, en Languedoc, étant auprès de Jean-Baptiste de Fontanges, évêque de cette ville. Il laissa pour fils et héritier Louis de Fontanges, Sr de Velzic, de La Peyre, et marié, en 1765, avec Jeanne-Françoise de Barrai, dont l'oncle, N. de Barral, fut évêque de Troyes et abbé d'Aurillac, et le frère, archevêque de Tours et sénateur. Louis de Fontanges fut maréchal-de-camp des armées du roi, chevalier de St-Louis, et il laissa pour héritiers Louis et Justin de Fontanges. Le premier se voua à l'état ecclésiastique, et le second ayant servi avec distinction comme capitaine dans le régiment du roi, épousa demoiselle N. de Pont, fille de M. l'intendant de Metz II fut le dernier seigneur de Velzic. La révolution de 1789 étant arrivée, tous les biens dont la famille de Fontanges jouissait en Auvergne furent vendus, et Velzic a passé dans la suite en différentes mains. Le château de Velzic, en 1606, était crénelé. Il y avait une tour carrée et un corps de logis qui fut presque ruiné dans les troubles et les guerres civiles sous la minorité d'Annet de Fontanges.

32° La Vergne-Blanque, hameau sur la rive gauche de la Jordanne et l'ancien chemin d Aurillac; il appartenait à la famille de Fracor. On y trouve quelques ruines et l'on remarque dans le voisinage une très-jolie cascade à trois chutes, formée par un torrent.

33° La Vergne-Nègre, village sur la rive droite et presque vis à-vis le précédent. Il y a une très-ancienne maison qui aurait été fortifiée pendant les guerres civiles.

34° La Vernière, joli village sur la même rive; il avait donné son nom à une branche de la famille de Fontanges. Des groupes de rochers très-curieux le dominent.

35° La Veissiere , hameau.

36° Viers, village voisin du bourg, au sud et sur le chemin d'Aurillac. On y franchissait la rivière sur un pont qui avait été réparé en 1612, puis refait en 1652, moitié par la paroisse de Lascelle, et moitié par celles de Mandailles et de Saint-Cirgues. Aujourd'hui, un chemin classé comme voie de grande communication d'Aurillac à Besse, traverse la commune de Lascelle et passe en face de Clavières, à Mousset, La Vergne-Noire, Lavernière, Bouygues, Jaulhac, Viers, puis traverse la Jordanne à peu de distance de ce dernier village, pour arriver à Lascelle, en laissant à droite Prat-Niau. Ce chemin exige encore de très-grandes améliorations et corrections.

 

Henri de Lalaubie.

 

Fin du 3ème volume

 

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