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1.17 28

La nuit est noire.

Dunant vient de perdre son emploi et n’a nulle part où s’abriter.

Il erre dans la ville déserte. Pas un bar éclairé. Pas d’autre signe de vie que les aboiements des chiens aboyant leurs peurs et leurs angoisses d’être attachés sans protection à un arbre ou un portail branlant. Prisonniers du mètre de chaîne qui les torture, ils sont censés garder les cases en tôle et les villas. Le moindre bruit, le plus petit mouvement annonce peut-être un ennemi dont ils sont incapables de se défendre. D’autres errent, solitaires ou en bandes, à la recherche d’un os ou d’un quignon perdu. Nés d’une mère abandonnée ou jetés eux-mêmes d’une voiture parce qu’ils étaient devenus encombrants après avoir été si mignons. Ils sont des centaines dans chaque ville. Seules les voitures ont pitié d’eux en abrégeant leurs souffrances lorsqu’ils tentent la traversée d’une voie rapide. Leur corps gonfle alors au soleil, se décomposant pour nourrir les martins. On prend vite l’habitude de ne plus respirer quand on aperçoit une dépouille sur la chaussée.

Dunant se sent comme eux.

Perdu.

Malgré la nuit il a chaud. Il s’allonge sous les filaos. Les aiguilles et le sable sont un matelas supportable.

La pluie le réveille alors que le soleil éclaire les sommets. Le jour est là, aussi soudainement que d’habitude. On n’aime pas la nuit sur cette belle île. Elle est porteuse de tous les risques. Les superstitions d’Afrique, d’Asie et d’Europe se sont mêlées en multipliant les craintes.

Les premiers pêcheurs s’installent sur les roches noires et sur la plage.

Dunant transpire déjà, alors que la pluie n’a pas fini de sécher. Il a faim. Il lui reste trente euros.

Le camion de Smet est fermé. Ses vêtements de rechange et son rasoir sont à l’intérieur.

Il achète un journal et parcourt les annonces. Il lui manque une voiture ou un bac plus… L’ANPE peut-être ?

Après s’être informé, il rejoint la file d’attente déjà longue. En passant devant une vitre, il voit son visage barbu et ses cheveux collés par la pluie. Sa chemise et son pantalon sont tachés de graisse. Q’importe ce que pensent les gens. Il ne les connaît pas. Ses voisins ne s’intéressent pas à lui.

Il n’est qu’un débris.

Une épave.

En avançant il lit les annonces.

Lassé d’attendre, il décide de revenir plus tard, lavé et habillé, pour se faire inscrire. Il aurait dû le faire dès son arrivée au lieu de décider de s’en sortir seul.

Á la boutique du coin d’une rue, il prend une « pile plate ». Ces bouteilles, qui contiennent pour un euro de rhum, sont faites pour la poche. Bues d’un trait elles y vont rarement. La première brûlure s’estompe, remplacée par la chaleur. La conscience se dilue dès la deuxième bouteille.

Dunant connaît l’effet de l’alcool sur lui. Il se dépêche de boire pour fuir la lucidité aiguisée qu’il ne veut pas affronter. Ne plus voir les autres. Cesser de réfléchir. Sombrer. C’est ce qu’il demande.

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Une violente averse le surprend sur le banc où il s’était effondré.

La pluie lui fait du bien. Allongé sur le ventre il laisse les grosses gouttes masser son dos. Il revoit les jets multiples et des bouillonnements de la baignoire choisie par sa femme. Il a la même chose ici en beaucoup plus grand. Il se met en marche vers les vagues. Il est bien. L’eau emporte les dernières brumes d’alcool.

Smet est dans son camion. Avec la pluie, les clients ont quitté le bord de mer.

« Où étais-tu passé ? Tu ne travailles plus ? La nouvelle serveuse est venue te chercher. Elle a dit que tu pouvais revenir. »

« Qu’ils aillent se faire foutre ! Je n’ai pas besoin d’eux. Je trouverai autre chose que ce boulot minable. »

« Tu fais comme tu veux. Tu avais de quoi manger. Tu aurais pu économiser… »

« Il m’aurait fallu six mois pour gagner ce que j’avais en un jour à la brasserie. »

« Ce passé est loin. Que vas-tu faire maintenant ? »

« Dormir. Nager. Attaquer une banque. »

« Ne dis pas de connerie. Cherche au moins un boulot. »

« Demain. Il aurait fallu que je me rase et que je m’habille, mais tu n’étais pas là. »

« Est-ce que tu as mangé ? »

« Quelques piles plates. »

« Tu n’as plus d’argent ? »

Dunant glisse sa main dans son slip : « il m’en reste un peu planqué là. Personne n’osera… »

« Tu ne les connais pas. Ils n’hésiteront pas à te mettre à poil. Prends un sandwich. Je t’en donnerai deux ou trois si tu t’occupes des bouteilles et des barquettes qui traînent. Tu sais que je ne suis pas riche. »

« Je ne te demande rien. Pas plus à toi qu’aux autres. En attendant de redémarrer je m’occuperai des alentours. »

« Tu devrais aller à Saint-Gilles ou à Saint-Denis, tu aurais plus de chances qu’ici de trouver un boulot. »

« Demain. Donne-moi une bière. J’ai de quoi payer. »

Après avoir bu la bière, Dunant en commande une autre, puis un rhum et un autre, et…il va s’allonger le long du mur dominant la plage.

Quand Smet ferme son camion, il glisse le sac de vêtements sous la tête du ronfleur. Demain il pourra se présenter à l’ANPE.


Des mains tiennent les bras de Dunant. D’autres enserrent ses jambes. Quelqu’un est assis sur lui fouillant son pantalon.

Les salauds !

Ils trouvent les billets dans le slip est s’enfuient dans la nuit.

En tâtonnant il découvre un sac vide. Ses vêtements et sa trousse à toilette ! Ils lui ont pris ça aussi.