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Smet apporte une plaque de métal qu’ils vissent ensemble pour cacher la déchirure. Une fois peinte, elle ne déparera pas le vieux camion. Avant de partir à son travail, Dunant reçoit trente euros pour le gardiennage nocturne.

Francis l’accueille vertement : « je ne veux pas te voir venir dans cet état. Ta chemise est graisseuse et ton pantalon plein de rouille. Va te changer. Et vite ! »

Dunant ravale sa colère. Il retrouve le magasin dont les prix sont en rapport avec ses moyens. Il achète une chemisette, un boxer short et un pantalon.

Il est à nouveau sans le sou, mais assez propre pour récurer les casseroles et les marmites.

« Tu en as mis du temps » reproche Francis à son retour.

Dunant mange quelques restes en lavant la vaisselle. Au service il mangeait ce qui restait dans les plats au retour des tables. Là, il ne sait pas si ce qu’il trouve n’est pas plutôt le fond des assiettes reversé dans les plats. Il se dit que les SDF seraient heureux de partager son repas. Il peut choisir ses entrées, ses viandes et même ses desserts. Les bouteilles entamées étant récupérées pour le bar,seuls reviennent les fonds des verres qu’il n’hésite pas à boire. Son travail terminé, il rejoint Smet pour l’aider à peindre la pièce de métal. Après une courte sieste sous les filaos, il lave ses vêtements et se baigne dans l’océan tranquille.

Heureux.

Il est plongeur, sans le sou et sans domicile, et heureux. Un marginal, un pauvre type, comme il disait peu de temps auparavant, un de ceux qu’il faisait chasser de sa porte. Il a été battu, humilié, volé…mais il se sent heureux.

Il rit avec Smet à qui il raconte ses pensées : « Les situations dépendent du regard qu’on porte sur elles. Je veux toujours créer une affaire, mais peut-être plus la même. Quand je te vois vivre là, avec ton camion, au bord de l’océan…je me dis…mais bon. Pour l’instant je dois retourner à mes bacs à vaisselle. Le paysage n’est pas le même. Les odeurs non plus. On peut s’adapter à tout. »

Brigitte (c’est le nom de sa remplaçante, petite amie de Francis), le rejoint dans l’arrière cuisine : « monsieur Dunant, je voudrais que vous sachiez que je n’ai pas voulu prendre votre place. Francis avait depuis longtemps décidé d’engager une femme. Nous nous connaissons depuis plusieurs années. J’étais venue de Métropole passer un mois avec lui. J’ai décidé de rester. Après ma licence de psychologie, je n’étais plus tentée par le professorat. J’aime bien ce contact avec les gens. »

« Pour ça vous serez gâtée. Le contact vous l’aurez, avec les mains sur vos fesses, les plaisanteries plus grasses que mon eau de vaisselle et même les insultes. »

« Cela ne m’est pas encore arrivé. Je suis de taille à faire face. Je voulais vous dire que je suis prête à vous aider. »

« J’ai appris à ne compter sur personne. »

« Vous avez des amis ? »

« Des amis ! J’ai vu ce que c’était. Les copains des beaux jours et des loisirs qui savaient pouvoir compter sur ma villa d’Arcachon, mon bateau, mon fric…Pour le reste… »

« Votre famille et vos employés ont dû vous apporter leur soutien. »

« Je n’ai plus de famille. Mes parents sont morts depuis longtemps et je suis fils unique. Mes employés n’attendaient que leur salaire. C’est vrai que je ne leur faisais pas de cadeau. Francis a dû vous le dire. Comme lui ici. Comme les autres patrons. Un employé c’est fait pour travailler. Plus il travaille, moins on a besoin d’embaucher. C’est la règle simple du tiroir caisse. Ils me vendaient leur temps. »

« Certains étaient sans doute devenus vos amis ? »

« On ne passe pas des années côte à côte sans affinité. Nous nous comprenions pour le travail. Leur vie privée ne me regardait pas. Ça évite les complications en cas de maladie d’un enfant ou de perte de logement. Nous avions la brasserie en commun. Un point c’est tout. »

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« Et votre femme ? »

« Elle m’a quitté en provoquant ma ruine. Pour les autres…j’étais le chef. Je ne cherchais pas à savoir si c’étaient mes beaux yeux qui les intéressaient ou mon fric, ou même une embauche. Je n’attendais rien d’autre que des bons moments partagés. Pour le travail nos relations restaient les mêmes. »

« Je suis sûr que vous exagérez. Vous n’êtes pas aussi dur. »

« Ce n’est pas de la dureté. C’est la vie. J’ai dû travailler à quinze ans. Déjà la plonge. Je suis devenu garçon de café. J’ai appris la cuisine sur le tas. Et la gestion aussi. Je ne devais mon argent qu’à mon travail. Personne ne m’a jamais fait de cadeau. Seriez-vous avec Francis s’il était plongeur ? »

« Bien sûr que oui. Je l’aimais quand il était chômeur. Ce n’est pas son hôtel qui m’attire. C’est lui. Quoi qu’il fasse nous serons ensemble. »

« Ouais. Comme dans les romans roses. Personne ne fait jamais rien pour rien. »

« Denis n’attend rien de vous et pourtant il vous aide. »

« C’est pour affirmer sa supériorité sur un blanc. Ou pour la reconnaissance de son dieu. En espérant une embauche le jour où je serai riche. »

« Je vous plains si vous croyez vraiment ce que vous dites. »

« La pitié non plus ne m’intéresse pas. Elle n’est pas cotée en bourse. Mais il faut que je continue mon travail si je ne veux pas me faire virer par le patron. Moi je ne couche pas avec lui. »


Une semaine est passée depuis le cyclone. Quelques tas de branches rappellent encore la violence du vent.

Smet déclare à Dunant : « il faut que tu trouves un autre endroit pour dormir. J’ai eu des réflexions de clients qui s’étonnent que j’héberge un clochard au milieu de ce qu’ils boivent et mangent. Je suis sûr que tu comprends. »

Dunant pense aux propos de Brigitte sur la générosité et l’entre aide. Tant qu’il était utile pour surveiller le camion il était accepté. Maintenant…

Ary a disparu, sans doute emporté par les eaux du torrent. Personne ne se soucie de lui. Les quelques tôles restées accrochées aux montants de la case ont été récupérées par les voisins qui grignotent peu à peu l’espace libre. Toutes les ordures déversées sur les pentes de la ravine sont parties dans l’océan. Elles étaient là dans cette attente.

Avec ses quinze euros quotidiens et ses frais de nettoyage des vêtements, Dunant sait qu’il n’est pas près de s’en sortir.

« Donne-moi un rhum. »

« Tu bois maintenant ? »

« Ça ne te regarde pas. Je suis un client. Un point c’est tout. Et je peux payer. »

Comme il arrive en retard à l’hôtel, Francis lui montre la pendule. Dunant fait un bras d’honneur dans le dos du jeune homme en gagnant la cuisine. Il boit quelques fonds de verres sans tenir compte de leur contenu. Il tombe d’abord un plat puis brise une assiette.

Á la fin de son travail, alors que les vapeurs de l’eau de vaisselle ont chassé celles de l’alcool, Francis dit en tendant les quinze euros : « tu n’as pas besoin de revenir. Tu sais que l’image du personnel a de l’importance dans un établissement. Les clients ne supportent pas plus un ivrogne à la plonge qu’au service. Ils veulent être sûrs que la vaisselle est propre. »