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Après s’être douchée elle prépare un plateau. Quand elle entre dans la chambre, Dunant s’assied brusquement, l’air hagard. Il crie : « non ! »

« Tu vas bien. Tu es chez toi. Je t’apporte de quoi te restaurer. Après tous ces efforts ! »

« Je faisais un cauchemar. Je tombais dans un puits… »

« Te voilà dans ton lit. Tout va bien. Il est quatre heures et nous n’avons rien mangé depuis hier midi. Le temps a passé si vite. »

« Je n’aurais jamais espéré…tu ne regrettes pas ? »

« J’ai l’air malheureuse ? C’était bien. Pour moi ça n’a jamais été l’essentiel dans mes relations…mais je vais peut-être changer d’avis. »

Ôtant sa chemise, elle se glisse près de lui.

« Je me cache pour éviter les critiques. »

« Comment veux-tu ? Je ne comprends toujours pas. Tu es jeune. Tu es belle. Tu es riche. Et tu m’acceptes, moi qui ne suis qu’une épave, un raté, un minable. »

« C’est tout ? Tu n’as pas dit combien je suis intelligente, et forte, et douce, et…et…enfin une femme extraordinaire. Mais je suis aussi affamée. Tu vas me laisser manger seule ? »

« J’ai faim. J’ai soif. Je suis vivant. J’ai peur de rêver. Peur que tout s’arrête. Peur que tu me voies comme je suis. Que tu te lasses vite. Que tu me chasses. Peur de retrouver la rue et le froid. La faim et la violence. »

La main de Brigitte parcourt le dos qui se détend peu à peu. Les muscles se dénouent sous ses doigts.

« Mange. Je suis là. Je resterai tant que tu le voudras. Tant que tu auras besoin de moi. »

Elle l’embrasse doucement.

Ce n’est pas un baiser violent qui emporte tout comme ceux de la nuit. Celui-là est doux. Réconfortant. Amical et maternel.

Ils se font manger et boire comme des adolescents amoureux.

En silence.

Seuls leurs yeux et leur peau gardent le contact.

« Les miracles existent » dit-il « un cadeau inespéré qui m’arrache à cette mort lente. »

« Cadeau ! Il ne faut pas exagérer. C’est bien parce que la lumière est faible que tu dis ça. »

« Garde-moi » reprend-il « je serai ton cuisinier, ton homme à tout faire…

« D’accord. Dans tout il y a aussi l’amour. C’est un amant que je veux. Un ami aussi. Pour le ménage je peux me débrouiller seule, mais parler seule, et dormir au milieu de ce grand lit…Moi aussi j’ai besoin de toi. De tes bras, de… »

Elle l’embrasse et ils se trouvent à nouveau emportés, s’accrochant l’un à l’autre, se fondant l’un dans l’autre…vivants.


C’est lui qui ouvre les yeux le premier.

Le soleil éclaire le lit en désordre.

Il regarde Brigitte endormie sur son bras qu’il n’ose retirer. Ce visage bronzé semble à peine sorti de l’adolescence. Quelques rides pourtant, et même un cheveu blanc, prouvent que la vie fait son chemin.

L’aime-t-il ?

Elle est sa maison et son pain, l’air et l’eau qui le font vivre…c’est tellement plus qu’un amour ordinaire. Elle lui est aussi indispensable qu’une mère pour le bébé accroché à son sein.

Elle est sa vie. Il ne doit pas la perdre. Il fera tout pour qu’elle le garde.

Il ne reviendra pas à la rue.

Jamais !

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Elle le regarde en souriant.

« Á quoi pensais-tu avec cet air sérieux ? »

« Á toi. Á moi. Á nous. Á la chance que j’ai. Á ces journées de rêve. Beaucoup de gens s’éveillent sans apprécier la chance qu’ils ont d’avoir un lit et du pain. De ne pas être seuls. »

Nous devrons nous le rappeler chaque matin, chaque soir, à tous les instants. Ne jamais oublier. »

« « Pour moi je sais que je me le dirai. Peut-être, toi…bientôt…un autre plus beau et plus jeune… »

« Je ne rêve d’aucun prince. Ni de yacht, ni de palais. J’ai tout ce que je voulais. Le prince irait par monts et par vaux chercher des princesses. Son temps appartiendrait aux autres. Je préfère un homme prêt à partager toutes ses heures avec moi. »

« Alors tu as fait le bon choix. Je serai près de toi. Toujours. Je ne veux plus jamais être seul. »

Aucun moment de la journée ne les sépare. Ils se regardent et se parlent. Comme si les yeux et les oreilles ne suffisaient pas ils se touchent souvent pour que leur peau confirme la présence.

« Nous devrons consacrer chaque jour un moment à nous caresser » dit Brigitte « c’est le meilleur moyen d’apaiser les craintes et même chasser les maladies. On prouve ainsi qu’on est deux. »

« Parler. Parler pour ne plus être seul. Si tu savais… »

« Tout se dire. Tout comprendre. Tout savoir l’un de l’autre. Connaître ses souvenirs comme ses pensées, ses désirs comme ses espoirs. »

Alors qu’il somnole, la tête posée sur les genoux de la jeune femme, elle allume la télé. Il ouvre de temps en temps un œil, comme pour vérifier qu’elle est bien là.

« Si nous allions dormir » dit Brigitte, lors d’un des réveils.

« C’est vrai que tu travailles demain. La télé est faite pour les oisifs et les solitaires. Je n’ai jamais suivi les programmes du soir puisque j’étais avec mes clients. »

« Tu aurais pu enregistrer ce que tu aimais pour le voir le matin. »

« Le matin je faisais les achats, je rangeais, je préparais le déjeuner, je servais les lève-tôt. En fait je n’avais jamais de temps libre. »

Ils se couchent et se serrent l’un contre l’autre déclenchant à nouveau une vague qui les emporte et les bouleverse. Le sommeil les prend dans les bras l’un de l’autre.

Quand Dunant s’éveille, il fait grand jour. Brigitte est partie sans qu’il l’entende.

Les évènements de la veille lui reviennent doucement. Ils défilent derrière ses yeux clos.

Il se lève brusquement pour fouiller ses poches. La clé est bien là.

Il est à l’abri.

Tant que Brigitte le voudra.

Á l’abri et au chaud.

Il ferme les yeux pour mieux savourer ce bonheur.

Il doit tout faire pour rester.

Il sera le compagnon rêvé. Disponible et attentionné.

Dès qu’il a déjeuné et fait sa toilette, il commence à mettre de l’ordre et nettoyer l’appartement.

Il faut qu’elle soit heureuse de rentrer.

Il prépare le repas, gardant même le temps de confectionner la tarte aux pommes qui était sa spécialité.

Quand la porte s’ouvre, la table est mise. Brigitte se jette dans ses bras : « Je n’ai plus rien à faire. Quand je pense à toutes ces femmes harassées qui reviennent pour se lancer dans la cuisine, la vaisselle, le ménage, le repassage…sans compter les rougeoles et les devoirs des enfants ! J’ai bien de la chance. Je vais en profiter tant que tu ne te seras pas remis dans la folie du travail.»

Il est rassuré.

Ils dressent ensemble la liste de courses qu’il fera l’après-midi. Aujourd’hui elle travaille quatre heures le matin et trois l’après-midi.

« Nous pourrions aller ensemble au magasin quand tu rentreras » dit Dunant.

« Les magasins sont tout près. Tu auras le temps. »

« Ce n’est pas le temps. Mais je n’ai pas très envie de me retrouver seul dans la rue. »

La jeune femme ne répond pas. Elle est certaine qu’il doit surmonter ses craintes. Il faut qu’il retrouve sa confiance en lui.

Elle dépose une liasse de billets sur la table du salon : « il y a cent cinquante euros. Si tu penses à autre chose achète-le. »

Comme quand elle était seule, elle verrouille la porte en partant.

Le bruit de la clé qui tourne le réconforte. Il est dans son repaire. Loin du monde. Mais si elle ferme c’est qu’elle a déjà oublié sa présence. Il occupe bien peu de place dans sa vie pour que le travail permette à Brigitte de l’effacer si vite.

Il doit se rendre indispensable. Malgré son angoisse il ira faire les courses.

Il reste longtemps devant la porte qu’il vient d’ouvrir, écoutant les bruits de l’immeuble. Pour ne pas prendre l’ascenseur avec un inconnu qui lui poserait des questions, il descend l’escalier.

Le voilà dans la rue.

Il transpire malgré la fraîcheur de l’après-midi. Sa main moite serre les billets dans sa poche. Cet argent confirme son nouveau statut. Il n’est plus un mendiant.

S’efforçant de relever la tête, il respire violemment. Dès qu’on le croise, il s’arrête et s’efface contre le mur. Que le marcheur soit un enfant, un vieux ou un adolescent.

Il passe plusieurs fois devant le supermarché sans oser entrer. Les vigiles le regardent sûrement. Rencontrant son image de français moyen dans une vitrine, il se persuade que personne ne peut voir en lui un mendiant.

Pendant plus d’une heure il parcourt les rayons. Faire la queue à la caisse est encore une épreuve. Il emplit les deux sacs que lui tend la caissière. Elle le rappelle : « monsieur ! Monsieur ! » Il est soudain glacé. Ça recommence. Il renonce à s’enfuir en voyant le vigile dans l’entrée.

« Votre monnaie » dit la jeune femme en lui tendant sa main emplie de pièces.

C’était ça. Simplement. Il présente sa main tremblante : « merci. Merci beaucoup. Excusez-moi. »

Il avance vite pour retrouver la sécurité de l’appartement.

La porte de la rue est fermée.

Il ne connaît pas le code. Il est figé par l’angoisse.

Que va-t-il devenir ?

Il ne sait plus à quelle heure revient Brigitte. Il ne sait même pas l’heure qu’il est.

Le temps s’est arrêté.

La porte s’ouvre plusieurs fois, poussée par des gens qui entrent ou sortent. Il n’ose pas en profiter de peur de se faire rejeter.

Brigitte le découvre adossé au mur quand elle sort du métro. Son visage est comme mort. Ses yeux perdus dans le vide ne voient rien. Ses bras pendent les mains serrées sur les sacs.

Comme il a dû souffrir.

Elle s’en veut de l’avoir contraint à sortir.

Il est trop tôt.

Á quoi bon le bousculer ?

La jeune femme prend les sacs en disant : « viens ».

Il dit son incapacité à ouvrir la porte puisqu’il ne connaissait pas le code.

Dès qu’ils entrent dans l’appartement, il se laisse tomber dans le fauteuil, sans même ôter son imperméable.

Quand elle lui tend le bol d’infusion, il dit : « je ne pouvais pas entrer. J’ai cru que tout recommençait. »

Après lui avoir retiré son imperméable, elle s’assied contre lui.

« Rien ne recommencera jamais. Nous sommes ensemble. »

Il se lève pour gagner la chambre.

Elle se promet de mieux veiller sur lui. La misère et la peur sont des maladies dont on ne guérit pas vite.

Dehors est le danger.

Il ne sortira que s’il le veut. Quand il se sentira prêt.

Elle dîne seule en suivant le programme télé d’un œil distrait. Elle a préféré le laisser seul quand elle l’a aperçu dans sa position en chien de fusil la tête sous le drap. C’est la position fœtale de ceux qui souffrent et veulent se protéger.

Dunant suit tous les bruits. De la cuisine à la salle d’eau. Quand le canapé s’ouvre il sait qu’il sera seul.

Il aurait dû faire un effort.

C’est la fin de la belle histoire.

Il s’agissait juste d’une expérience pour la psychologue.

Il aurait dû la faire rire de sa mésaventure.

Ses angoisses le poursuivent dans le sommeil.

Brigitte vient quand elle l’entend geindre et parfois même crier.

Quand la jeune femme apporte le plateau du petit déjeuner, une larme coule sur la joue de Dunant : « tu veux bien me garder quelques jours encore ? Je ferai attention. Je t’aiderai. »

Elle l’embrasse doucement.

Cette faiblesse le rend attirant.

Il a tellement besoin d’elle.

Elle se glisse dans le lit et l’aide à retirer la chemise et le slip qu’il avait gardés. Ses caresses agissent vite et ils se retrouvent dans cet acte qui devient un remède contre la peur.

« J’ai faim » dit-il soudain en prenant le plateau resté près du lit.

Brigitte le voit revivre une fois encore.


Il ne peut vivre sans elle.

Elle caresse le visage de l’homme qui vient de s’allonger contre elle. Sa respiration se calme. Il s’endort en tenant la main de la jeune femme, comme un enfant craintif ou un grand malade. Il est un peu les deux.

Elle pense à tous ceux qui ne surmonteront jamais ces épreuves. Assommés par la peur. Usés par le froid, les coups et le manque de nourriture. Broyés parce que trop faibles, trop sensibles, victimes des coups du sort.

Elle travaille pour des institutions de handicapés pendant que d’autres sont abandonnés par la société irrationnelle, alors qu’ils avaient tout pour vivre.

Comment se fait-il que les rues ne se transforment pas en coupe-gorges? Ne se décideront-ils pas un jour à se venger ?

Faudra-t-il alors les enfermer ou les détruire ?

Elle sent monter en elle une envie de se battre contre les notables et tous ceux qui profitent toujours plus en écrasant les pauvres rejetés après avoir été exploités. Elle se sent complice pour accepter les miettes qui la font échapper à ces sorts misérables ;

La solidarité devrait s’imposer. Celle dont les élus parlent en s’appropriant toujours plus pour eux-mêmes.

Elle finit par s’endormir.

Dunant ouvre les yeux alors que le soleil est déjà haut.

Brigitte n’est pas allée travailler.

Il n’a pas osé demander son emploi du temps. Les horaires de travail d’un enseignant n’ont pas grand-chose à voir avec ceux d’un patron de brasserie. Lui travaillait tôt le matin jusqu’à une heure avancée de la nuit, sept jours sur sept. Il gagnait de l’argent, bien sûr, mais sa vie entière était consacrée à cet unique but.

« Á quoi penses-tu ? » demande la jeune femme.

« Au travail. Depuis l’âge de quinze ans je n’avais jamais arrêté. Comme apprenti, puis comme cuisinier, serveur, gérant ou patron. Toujours plus de temps de présence. Je me demandais pourquoi j’avais mené cette vie. »

« C’était ta vie. Tu aimais cet ensemble. »

« Oui. Dans ces métiers-là on ne peut faire autrement. Pour bien des gens, un bar c’est mieux que leur domicile. On parle des habitués. Changer leurs habitudes un jour par semaine, c’est risquer de les perdre. Ils trouveraient peut-être ailleurs une oreille et un peu de chaleur humaine. »

« Certains bars ferment de temps en temps. »

« C’est qu’ils sont liés à un secteur d’emploi : cité administrative ou usine. Lorsqu’on s’installe en centre ville on sert de lieu d ‘accueil permanent. »

« C’était le métier que tu avais choisi. »

« Je ne sais faire que ça. Loin de ma brasserie je m’ennuyais. Comme un drogué, il fallait que je revienne vite. Mes amis venaient m’y retrouver. Le tiroir caisse était à moi.

Tout ça pour arriver à la rue !

Toi tu es sûre de garder ton travail jusqu’à la retraite. »

« Pas vraiment. J’ai un contrat pour un an. Ce n’est pas l’Éducation Nationale. C’est un institut de formation professionnelle qui m’emploie. Ses ressources peuvent diminuer. Je me retrouverai au chômage.

Je travaille moins que tu ne le faisais, mais chaque heure de présence m’impose au moins deux heures de préparation. »

« Que tu peux faire chez toi quand tu le veux. » Il ajoute rapidement « je ne veux pas te contrarier »

« Tu ne me contraries pas. Je n’attends aucune agression de ta part. »

« Je veux te protéger. Laisse-moi retrouver mon équilibre. »

« Je suis heureuse que tu sois là. Veux-tu m’aider à préparer le repas ? »

Ils s’affairent côte à côte, et c’est lui qui prend la direction des opérations.

« Passe-moi une poêle !

Hache les oignons !

Rince la casserole. »

Ses gestes sont précis. Son regard est attentif.

Brigitte comprend que seul le travail lui rendra son équilibre. Seule l’efficacité compte.

Lorsque le repas est prêt, il tombe sur le tabouret.

« J’espère que je ne t’ai pas bousculée ? Dès que je cuisine je suis obligé d’aller vite. Je suis loin d’avoir retrouvé ma forme des grands jours. »

« Dans une cuisine il faut un chef. Comme pour un orchestre. Laisse-moi m’occuper du service. »

Elle prépare la table comme pour une fête. Lorsqu’elle apporte une bouteille de champagne elle dit : « c’est toi qui l’ouvre. Je n’ai jamais su le faire. Et pourtant c’est ma boisson préférée. »

La première flûte fait briller les yeux de Dunant. Ses pommettes ont rosi. Sa voix prend de l’assurance. Il emplit à nouveau les verres, puis avale le contenu du sien d’un seul trait.

Il mange peu et parle des soirées exceptionnelles qu’il organisait à l’occasion de la venue d’artistes renommés. Les personnalités se pressaient chez lui avec des jeunes filles et des sportifs qu’il invitait. Il refusait des clients.

« Je gagnais beaucoup ces soirs là. Mais ce n’était pas l’essentiel. L’image de la brasserie se trouvait valorisée. J’en sortais épuisé mais toujours très heureux. Je donnais du bonheur. »

« Était-ce du bonheur ? »

« Ils oubliaient leurs soucis. Ils riaient. Ils chantaient. »

« L’alcool les aidait aussi à chasser le quotidien. »

« Bien sûr qu’ils buvaient. Comme nous ce soir. L’alcool fait souvent voir la vie en rose. »

« Comme toutes les drogues. »

« Tu fais partie d’une ligue ? C’est pourtant toi qui as apporté la bouteille. »

« Chacun est libre de faire ou détruire sa vie. Le problème avec tous ces euphorisants, c’est qu’on est souvent plus mal après leur usage. »

« La vie est comme ça. Faite de temps forts et de temps faibles. Avec des hauts et des bas. Sauf lorsqu’on est au fond du trou, sans pouvoir remonter. »

Le visage de Dunant s’assombrit.

Brigitte lève sa flûte : « Á nous deux ! Au bonheur ! »

L’alcool n’agit plus. Dunant boit ce qui reste comme si c’était de l’eau. Il mange sans prêter attention à la qualité du repas malgré les compliments de Brigitte.

Il s’endort dans le fauteuil sans boire le café.

La jeune femme observe le visage qui ne parvient pas à se détendre.

Elle le guérira. Elle le veut. Elle y mettra le temps nécessaire.

Le bruit de la vaisselle arrache Dunant à son sommeil. Il ne bouge pas et se reproche son inertie. Il devrait l’aider pour ne pas la lasser trop vite.

Il referme les yeux en entendant Brigitte revenir. Il prend la main de la jeune femme lorsqu’elle s’assied près de lui.

« Je me suis endormi. Tu m’en veux ? »

Il se lève : « pour me faire pardonner, je vais laver la vaisselle. »

« Trop tard ! C’est fini. »

« Excuse-moi. Je regrette… »

« J’étais très contente que tu te reposes. Ton travail c’est de retrouver ton goût de vivre et de te battre. Je ne veux qu’une chose : t’aider à redevenir toi-même. »

« Moi ? Je ne sais plus qui c’est. Le mendiant ? Le plongeur de la Réunion ? L’enfant pauvre ? Le commerçant qui avait pignon sur rue ? C’est toi la psychologue. C’est à toi de me dire qui je suis. Mieux même : tu dois me dire qui tu veux que je sois. »

« Je sais qu’on ne peut pas changer fondamentalement. L’environnement nous force à nous adapter, révélant des faces cachées, misérables ou héroïques. Ce n’est pas Hitler qui a transformé de braves gens en bourreaux, ni Pétain qui a créé les délateurs et les lâches. Les tortionnaires de la guerre d’Algérie ne sont pas nés là-bas. Chacun a utilisé les circonstances pour laisser monter la boue qui était en lui. D’autres ont résisté, refusant de devenir inhumains. Les mêmes causes n’ont pas les mêmes effets sur tous. »

« Alors, si j’ai sombré dans la rue, c’est que je suis un minable. »

« Tu n’as pas sombré. Tu as fait comme le passager tombé du bateau. Tu as nagé. Tu as fait face aux tempêtes et aux blessures. Tu t’es accroché aux planches qui flottaient. Tu as survécu. Il fallait du courage. Tu es le même. Plus fort même qu’avant. »

Oh ! Le courage ! La force ! Je n’étais qu’une loque. Je me cachais et je mangeais les déchets des autres. »

« Tu vivais. Tu laissais passer l’orage. »

« Oui. Que suis-je maintenant ? »

« Repose-toi. Laisse ton corps reprendre des forces et ton esprit s’apaiser. Tu feras ensuite ce qui te conviendra. »

« L’attente risque d’être longue. »

« Nous avons toute la vie devant nous. Profitons de tous les instants. »

« Tu dis ça aujourd’hui, mais quand tu retrouveras tes parents, tes amis…. »

« Mes amis sont dispersés, menant des vies où je n’ai plus de place. Mes parents viennent ce soir. Tu vas les connaître. »

« Oh ! Non ! Je ne peux pas. Ils vont me jeter dehors. »

Elle rit en lui prenant la main : « nous sommes chez nous. Personne ne te jettera jamais de chez nous. »

« Tu m’as dit qu’ils t’aidaient, qu’ils payaient… »

« Oui. Mais ils ne m’achètent pas. Ils aiment leur indépendance et respectent la mienne. J’ai toujours été libre… »

« Un pauvre type comme moi ! Une loque ! Un minable ! »

« C’est tout ? Je leur ai parlé de toi. Ils connaissent les grandes lignes de ton parcours. Ils savent que je t’aime. Ils te respecteront. »

« Ce sont tes parents. Ils ont des ambitions pour toi. »

« J’espère qu’ils n’ont que mon bonheur comme ambition. Ils ont toujours compris ma manière de vivre. Ils acceptent mes choix. »

« Pourquoi viennent-ils si tôt ? Excuse-moi. Je dis n’importe quoi. »

« Tu dis ce que tu veux. Nous ne devons rien nous cacher. Je comprends tes craintes. Si nous ne pouvions affronter ensemble un moment comme celui-là, nous n’aurions pas grand-chose à espérer. Si nous le voulons, rien ni personne ne nous séparera. »

J’ai besoin de toi. Plus que tu n’as besoin de moi.

Ils viennent nous donner leur ancienne voiture. Ils viennent d’en acheter une neuve. Nous serons plus indépendants. Nous n’aurons même plus à prendre le bus ou le métro. »

« Il faut que je me rase et que je m’habille. Tu ne dois pas avoir honte… »

« Quel drôle de mot ! Il ne peut exister entre nous. Je t’ai dit que je t’aimais. »

« Pardonne-moi. J’ai tellement de mal à croire… »

Dunant se douche et se rase avec soin. Il est sûr que cette rencontre sera difficile. Ils vont l’observer. Le questionner. Il va perdre ses moyens.

Ses mains tremblent.

Il reste immobile devant ses vêtements.

Fuir.

Se cacher.