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1.7 18

La porte claque en heurtant la tôle du mur. Un squelette sans âge, sur lequel un vieux short a du mal à rester accroché, apparaît.

« C’est toi qui vas vivre ici ? » demande l’homme en s’approchant.

Ses yeux sont d’un jaune sale, strié de vaisseaux noirs.

« Je m’appelle Ary. J’étais marin avant. Dans la marine militaire. Maintenant je suis alcoolo. Tu veux un coup de rhum ? »

« Non merci. Je vous remercie de m’héberger. Je ne resterai pas longtemps. Je vais trouver un appartement… »

« Ouais. En travaillant à l’Hôtel de l’Océan tu auras du mal à payer le loyer. Ici c’est cent euros par mois. Moins si tu apportes du rhum ou de la bouffe. Surtout du rhum, parce que je mange peu. Tu entres et tu sors quand tu veux. Il n’y a rien à voler. Ne laisse rien traîner. La police ne chercherait pas ce qu’on t’aurait pris. Elle ne vient que s’il y a un mort. Et encore pas toujours. L’océan en a gardé plus d’un. »

Dunant se rase et lave sa chemise qu’il accroche à une branche. Il devra trouver un fer à repasser mais il n’y a pas d’électricité dans la case. Il le repassera à l’hôtel.

Il achète un ananas qu’il mange face à la mer. La misère anonyme sous le soleil lui paraît moins dure que chez lui. Il travaillera jour et nuit s’il le faut. Il économisera, et dans quelques temps…Une gérance d’abord, ou une toute petite affaire…

Il s’approche des camions bars et des camions pizzas stationnés sous les arbres. Investissement minimum. Frais d’entretien réduits. Il se renseignera.

C’est empli d’optimisme qu’il retrouve l’hôtel.

Francis est dans le petit salon où les clients ont déjeuné. Il a sûrement travaillé dur pour acheter cette affaire. Enfant d’une famille pauvre il n’avait rien à attendre de personne. Il montera encore, Dunant en est certain.

« Assieds-toi. Parlons argent. Soit je te déclare et je te paie cinq heures par jour, étant entendu que tu devras travailler selon les besoins du restaurant, soit je te donne trente euros. Pas la peine de te faire un dessin. Tu connais tout ça mieux que moi puisque c’est toi qui me l’as appris. «

« C’est peu pour ce que je fais. »

Francis éclate de rire : « tu as la mémoire un peu usée sans doute. Tu me donnais quinze euros ! »

« Mais tu…vous sortiez de l’école. Et il y a dix ans… »

« C’est pour ça que je te donne le double. Je te laisse le choix : vingt cinq jours à vingt euros ou trente à trente. Je préfère te déclarer et que tout soit en règle. »

« Et je ferai quinze heures par jour pour cinq déclarées. Je choisis les trente euros. Est-ce que je pourrai être payé chaque jour ? »

« Je comprends que tu aies des frais. De toutes façons ça m’arrange. Tu sais qu’il est plus facile de sortir trente euros chaque jour de la caisse que neuf cents une fois par mois. Voilà vingt euros pour hier, puisque tu n’as pas fait la journée complète. Ce soir tu auras les trente pour aujourd’hui. Allez ! Au travail. C’est l’heure d’ouvrir le bar. »

1.8 19

La matinée passe vite. Les premiers clients arrivent. Ils sont plus nombreux pour le déjeuner que la veille pour le dîner. Dunant trouve ses marques. Ils se complètent bien avec Denis. Á quinze heures, à la fin du service, il va au camion bar le plus proche. C’est un Belge qui le tient. Il raconte son installation. C’était à Saint-Gilles, la station à la mode. Les concurrents lui ont créé des ennuis, amplifiés par la police et les lenteurs de l’administration. Le camion pizza, ouvert seulement le soir, lui appartient aussi. Il envisage d’en acheter un second.

« Ça m’intéresserait de travailler avec vous » dit Dunant « je connais le métier. J’avais une brasserie en France jusqu’à ce que le fisc me la prenne. Il suffirait de m’apprendre à faire les pizzas. »

« On peut voir ça. J’ai essayé plusieurs fois de faire travailler des créoles, mais ils sont très lents. Un jour ils étaient là et pas le lendemain. Leur bébé était malade ou la voiture en panne…Que fais-tu ? »

« Je suis à l’hôtel de l’océan. »

« Chez Francis ! C’est un garçon sérieux. Il a commencé comme cuisinier, puis il a acheté un camion bar. Il faisait des reps bon marché. Il a pris la gérance de l’Océan. Il l’aurait même acheté. C’est un sacré bosseur. Tu ne vas pas t’ennuyer. »

« Le travail ne me fait pas peur. Je m’appelle Dunant. Henri Dunant. »

« Moi c’est Jean Smet. Reviens me voir. On fera connaissance. »

« Comptez sur moi. »

« Tu peux me tutoyer. Nous devons avoir le même âge. »

« J’ai quarante-trois ans. Et toi ? »

« Quarante-deux. Tu vois, on aurait pu être à l’école ensemble. »

Dunant repart tout joyeux à son travail. Les journées sombres sont derrière lui. L’abandon général, le mépris, l’alcool…c’est bien loin. Il a un travail et des projets. Il va démarrer avec Smet, puis, en travaillant à fond…

Denis n’est pas là. Dunant doit faire face seul au service de la salle et du bar. Francis intervient de temps en temps. Il ne décolère pas : « on ne peut pas compter sur eux. Une histoire de femme ou n’importe quoi. J’en ai vu qui prenaient une journée parce qu’ils devaient aller à la Poste chercher une lettre ou un paquet. Ils arrivaient en disant qu’ils avaient été obligés puisqu’ils étaient convoqués. Je croyais Denis sérieux. C’est sa première absence en un an. »

Le restaurant est complet ce soir. Francis a appelé la jeune femme qui fait le ménage de l’hôtel. Elle aide en cuisine. Un des cuisiniers seconde Dunant. Francis explique aux clients : «un accident. J’ai été prévenu trop tard… ». Pour compenser la lenteur du service il offre le café, ou même un digestif selon l’importance de la note.

Ils nettoient ensemble la salle. Il est près de deux heures quand Dunand retrouve son matelas après avoir erré dans les ruelles et les impasses. Un insecte passe sur son visage. Y a-t-il des serpents ? D’autres animaux dangereux ? Peut-être des mygales ? Il s’efforce de rester éveillé, mais le sommeil le terrasse.

Il est plus de sept heures quand le soleil l’atteint.

Il retrouve les latrines malodorantes avant de se doucher sous le robinet.

Pourvu que Denis soit là ! Á midi les gens sont toujours pressés, mais comme c’est samedi certains doivent rester chez eux.

Sa chemise n’est plus là où il l’a mise à sécher. Ary a dû la rentrer. Il la cherche en vain dans la bicoque où tout est visible au premier coup d’œil. Rien sur la table branlante ni sur les deux chaises bancales. Il regarde sous la vieille couverture roulée aux pieds du dormeur.

On la lui a prise ! C’était facile. Ils sont tellement démunis.

Dunant avance jusqu’au bord du ravin qui sert de poubelle à tout le voisinage. Des abris tout aussi misérables que le sien s’accrochent en face, au pied des villas blanches marquant la limite de la vie normale.

C’est la France !