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Il fait à peine jour quand il entend les bruits de la cuisine et de la salle de bains.

Il ne bouge pas lorsque Brigitte entrouvre la porte de la chambre.

Seul.

Il veut rester seul dans ce lieu protecteur.

Si elle part, il aura quelques heures de sursis.

Le claquement du verrou de la porte d’entrée le rassure.

Il est bien.

Ça ne pourra pas durer.

Son petit déjeuner est prêt.

Aucun mot ne l’accompagne ce matin.

Ses vêtements sont posés sur le fauteuil, comme pour l’inviter à s’en aller.

Il ne veut pas sortir.

L’idée de se retrouver dans la rue lui coupe l’appétit.

Il retourne dans la chambre, ferme les volets et tire les rideaux avant de s’allonger sur le lit.

Quand Brigitte revient, elle voit les vêtements où elle les a laissés. Il n’a pas déjeuné. Il a dû sortir en survêtement. Mais non. Le verrou était fermé alors qu’il n’a pas la clé. Elle s’en veut de ne pas lui en avoir laissé une. C’est le meilleur moyen de le rassurer puisqu’il pourra revenir autant qu’il le voudra.

Elle est pourtant bien décidée à l’aider aussi longtemps qu’il le faudra. Son inconscient s’y refuserait-il ? Aurait-elle peur de cette aventure ?

Non ! Il s’agit d’un simple oubli. Stupide mais sans raison cachée.

« Bonjour Henri. »

Il n’a pas répondu quand elle a frappé, alors elle est entrée.

Il ouvre les yeux, esquissant un sourire.

« Bonjour ».

« Si tu veux venir manger, le repas est prêt. »

« Excuse-moi. Je voulais… je me suis rendormi… je préparerai les repas… »

« Tant pis pour toi. Tu devras te contenter de ce qu’a préparé la mauvaise cuisinière. »

« Je n’ai jamais été très exigeant. Faute de temps je mangeais ce qui me tombait sous la main. Alors maintenant…C’est tellement bien d’être au chaud. Ne t’inquiète pas. Ça ne se reproduira pas. Je m’occuperai de tout. »

La jeune femme raconte sa matinée avec ses élèves peu intéressés par l’enseignement théorique.

« Moi aussi j’ai été apprenti. En ce temps-là il n’y avait pas d’école d’apprentissage. On faisait nos devoirs dans nos rares temps libres. J’ai quand même eu mon CAP. Si j’avais eu de riches parents j’aurais pu faire des études. »

« Tu n’aimais pas ton travail ? »

« Je ne me posais pas la question. Le patron exigeait beaucoup. Comme je l’ai fait plus tard avec les apprentis. Il fallait éplucher les légumes, laver le sol, récurer les marmites…c’était peu intéressant. Quand j’ai commencé à cuisiner c’était mieux. Le service m’intéressait encore plus. On rencontre des gens, on parle… »

« Tu as des frères et des sœurs ? »

« Non. Je n’ai même jamais connu mon père. Ma mère n’a jamais voulu me dire. Elle a été chassée par ses parents quand elle a été enceinte. Elle est partie à Paris avec mon père. C’était un fils de riches. Il la maltraitait. Elle s’est sauvée. J’ai connu le métro quand j’étais tout petit. Et les centres d’hébergement. La rue aussi sans doute. C’est normal que j’y revienne. »

« Mais…tu m’avais dit…tu n’as pas toujours vécu à Paris ? »

« Nous sommes revenus dans sa ville quand mon grand-père est mort. Ma grand-mère est morte peu après. Ma mère faisait des ménages. Elle gagnait juste de quoi payer le loyer et un peu de nourriture. L’eau était dans la rue. J’allais remplir un seau à la nuit tombée pour que mes copains ne me voient pas.

J’étais le bâtard. Et pauvre en plus. C’est e travail qui m’a aidé à m’en sortir.

Me voilà revenu à la case départ.

Je me croyais tiré d’affaires. Définitivement. »

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Il ne prend pas le temps de manger.

Pour une fois qu’on l’écoute, il doit parler.

« Je recevais tous les gens importants de la ville : les élus, les banquiers et les juges. J’en tutoyais beaucoup. Je les invitais. Je leur prêtais ma villa d’Arcachon. Je me croyais comme eux alors qu’ils profitaient de moi.

Lorsque ma femme est partie j’étais content. Enfin libre.

Quand le fisc s’en est mêlé, ils m’ont tous abandonné. »

« Il t’est bien resté quelques amis ? »

« Je pense que je n’en ai jamais eu. C’est quoi un ami ? Je ne m’intéressais qu’aux puissants.

Je leur prêtais même mon appartement pour leurs rencontres.

Tous m’ont laissé tomber comme s’ils ne me connaissaient pas.

Alors j’ai bu.

J’ai retrouvé ceux de mon vrai milieu : les pauvres, les exploités, les méprisés.

Et je suis venu à la Réunion pensant que Francis me tirerait de là.

Cesse-t-on un jour d’être seul ? »

« Moi j’ai toujours été choyée. Trop peut-être. Mes parents ne voyaient que par moi. Mais j’étais seule aussi puisque fille unique. J’aurais tant voulu avoir un grand frère. »

« Que diraient tes parents s’ils me trouvaient là ? »

«ll y a longtemps qu’ils ne me font plus de remarques. Ils sont toujours prêts à m’aider, mais je pense qu’ils sont mieux depuis que je suis partie. Ils voyagent. Ils veillent sur leurs rosiers. Ils se promènent. Papa joue au bridge. Maman boit le thé avec ses amies. Ils m’envoient de l’argent et me font des cadeaux. Ils ont même renoncé à devenir grands-parents. »

« Et Francis ? »

« Ah ! Francis ! C’était mon premier amour. Celui de mes quatorze ans. Nous étions dans le même club de natation. Il a travaillé très tôt. Je l’aidais à faire ses devoirs d’apprenti. Je payais nos entées au cinéma. J’apportais la tente et la nourriture pour les vacances. Je lui étais utile.

Et puis…

Tu connais la suite. Il n’a pas besoin de moi. Il n’a besoin de personne. Seuls comptent les clients et leur argent.

Maintenant je peux parler. Parler à quelqu’un qui nous écoute c’est exister vraiment. On apprend à mieux se connaître soi-même.

J’ai autant besoin de toi que toi de moi. »

Ils font la vaisselle ensemble et Brigitte dit : « nous allons à la mairie pour tes papiers. »

« Puisque je ne sors pas je n’en ai pas besoin. »

« Je t’accompagnerai. Habille-toi. Nous partons dans dix minutes. »

Dunant se douche et se rase. Il retarde autant qu’il peut le moment de sortir.