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Il s’arrête soudain, le regard vide. Il se laisse tomber dans le fauteuil.

Quand Brigitte revient après avoir préparé le repas, il dort tassé dans le siège.

Á la Réunion, malgré les coups et les échecs, il paraissait vivant. Le soleil effaçait les rides. Il a l’air beaucoup plus vieux et si fragile. Elle lui fera dire ses souffrances pour qu’il puisse revivre.

Elle se sent Pygmalion.

Il se disait dur et cynique et n’est qu’un enfant blessé.

Il ouvre les yeux, découvrant la soupière sur la table basse. L’appétissante vapeur qui se dégage confirme que tout est vrai.

« J’ai pensé qu’une soupe de légumes te ferait du bien ».

« J’en ai mangé un soir, dans la cour d’une gare. Les gens d’une association venaient chaque jour avec un petit camion s’occuper des SDF. C’était bon. Après, on se retrouvait seul. Les pauvres sont toujours seuls. C’est chacun pour soi. »

« Où dormais-tu ? »

« Dans le métro. Dans les salles d’attente des gares. On nous chassait. La police. Les gardiens. Les vigiles. Tous ceux qui protègent les bons citoyens contre les miséreux. Je trouvais parfois un couloir resté ouvert. Là aussi je me faisais jeter. Á coup de pied ou de balai. Comme un rat. J’ai trouvé un parking et j’y suis resté plusieurs semaines…je ne sais plus…c’est là que… »

Il frissonne et se tait. Ses yeux sont de nouveau perdus dans le vide.

« Je ne veux plus…c’est trop dur. »

« Ma soupe n’est pas bonne ? » demande Brigitte pour l’aider à quitter ses souvenirs trop lourds.

« Oh ! Si. C’est la meilleure…je ne me souvenais pas…je reviens d’un autre monde que je ne croyais plus quitter. »

« Mais tu étais libre ! »

« Il n’y avait pas de barreaux. Pas de porte. Enfin si, celles qui se fermaient, portes des maisons, des hôtels et des magasins. J’étais prisonnier de la rue. C’est pire qu’un camp. »

« Quand même pas. Les prisonniers connaissent des moments atroces. »

« Oui mais ils peuvent espérer qu’on pense à eux quelque part. Ils sont ensemble, nombreux à subir le même sort. Ils attendent une délivrance. Leurs bourreaux sont des monstres.

Il n’y a pas d’issue à la survie dans la rue. Pas de retour au pays. On n’est plus rien au milieu des nantis. Notre existence est niée par l’indifférence qui nous emprisonne. Pourquoi nous ? Pourquoi ne sommes-nous plus comme eux ? C’est notre faute.

1.58 21

Nous sommes les déjections du monde ordinaire. Des épouvantails rappelant à chacun qu’il pourrait nous rejoindre.

J’avais souffert déjà quand j’étais enfant… »

Il se tait. Enfermé dans sa souffrance.

Brigitte se rappelle les cours et les travaux pratiques de la fac, comme les stages dans les instituts et associations. Elle avait alors à faire à des enfants et des adolescents. Elle ne les connaissait pas.

C’est Henri.

Saura-t-elle l’aider ? Pourra-t-elle le rendre à la vie ordinaire ?

Réintégration. Réinsertion. On a su inventer des mots pour lesquels on a rarement les modes d’emploi. Comment revenir dans un monde qui rejette et piétine ?

Quelles sont les valeurs qui restent ? Quelles références ?

Pauvre dans un pays sous-développé, ce doit être terrible, mais on est entouré de gens vivant le même régime.

Ici, la vie continue pour tous. Pourquoi sont-ils rejetés ? Ils sont étiquetés comme incapables, mauvais, indignes de compassion.

Tout ce que la société a mis en place pour se protéger se retourne contre eux : les portes, les grilles et la police.

Ils savent tout de la surproduction et des appartements vides. Ils connaissent les lois protégeant les animaux.

Il leur reste les poubelles pour se nourrir et les trottoirs pour dormir.

Ils ne se rebellent pas. Enfoncés dans leur indignité.

Comment redevenir des hommes ?

La jeune femme se sent coupable. Elle n’a jamais rien fait pour éviter ces violences.

Elle votait pour ceux qui promettaient que plus personne ne serait sans domicile. Elle payait des impôts destinés à la protection des plus défavorisés. Elle confiait aux élus la charge de protéger le pays, d’entretenir les routes et les écoles…et… d’élection en élection, les mêmes revenaient, toujours soucieux de retrouver leur poste.

Brigitte se sent prête à s’engager pour que la solidarité joue, non pas celle des presque pauvres réunis dans des associations, mais aux côtés de ceux qui veulent changer ce système injuste.

L’urgence est de permettre à Henri de retrouver sa confiance.

« Veux-tu aller te coucher ? »

« Oui. Je vais dormir dans le placard. »

« Il n’en est pas question. La chambre est à toi. Aussi longtemps que tu le voudras. »

« Mais…je te gênerais moins…laisse-moi le divan… »

« C’est moi qui te gênerais par mes allées et venues. Par la télé et le téléphone. »

« Je dormais dans un parking ! Alors les bruits et les déplacements je suis habitué. »

« Tu dois oublier ces moments. Il faut que tu reprennes goût à la vie bourgeoise » dit-elle en riant.

« Et après ? Il faudra bien que je retrouve la rue. »

« Non ! Tu n’y retourneras pas ! Jamais ! »

Il va dans la chambre. Il ne veut plus discuter.

Il aurait préféré le placard. De cette manière il aurait pu rester sans gêner.

Bientôt elle ne supportera plus l’inconfort du divan. Il devra partir.

Il s’allonge sur le lit en tirant le drap sur lui.

Il ne dort pas.

Son esprit se vide.