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« Ça fait longtemps que je n’ai plus parlé. Ça fait mal. » Elle sourit « mais ça fait du bien aussi. »

« Depuis que je suis rentré de la Réunion, je n’ai parlé à personne moi non plus. Là-bas, la petite amie de mon patron, une psychologue, me faisait parler et voulait toujours tout expliquer. Pour elle le monde est beau et peuplé de gentils. Elle le croit vraiment. Elle parvenait à me convaincre. »

« Vous l’aimiez ? »

« Non. Peut-être oui. Qu’est-ce que ça veut dire aimer ? J’avais besoin qu’on m’écoute. Tout le monde a besoin de quelqu’un qui l’écoute, qui lui sourie, qui l’apprécie…comme les bébés…comme les enfants…même si moi… »

Dunant se raconte comme il ne l’a jamais fait. Il parle. Il parle. Comme s’il émergeait après avoir été entraîné par un courant irrésistible. Les mots qui sortent de lui sont aussi salvateurs que l’air qui pénètre dans les poumons du plongeur retrouvant la surface qu’il ne croyait plus atteindre. Elle l’écoute. Comme elle a écouté pendant toutes ces années. Ces années dont le sens est perdu puisqu’elle est rejetée. Ces journées d’attente du retour du guerrier chasseur rapportant au logis ce qu’il fallait pour vivre après avoir affronté les clients de sa banque.

Elle était la Femme. Comme au temps des cavernes.

Son Protecteur l’a chassée. Comme on jette un objet devenu inutile.

Elle voudrait dire tout ça, mais cet homme a trop besoin de se prouver qu’il est vivant.

Il dit : « je vais m’en sortir. Vous verrez. Je m’occuperai de vous. Ayez confiance. Je ne suis pas battu. »

Elle sourit.

Elle voudrait tellement le croire. Elle est pourtant sûre qu’il n’a plus de ressort. Il est brisé.

« Je vais chercher un sandwich. Nous trouverons une solution » dit Dunant.

Il revient en marchant vite, ne ressentant plus ses pieds endoloris. Il est décidé à raconter à nouveau des histoires aux voyageurs.

Elle…comment s’appelle-t-elle, Il ne lui a même pas demandé son prénom, pas plus qu’il n’a dit le sien. Elle fera le guet pour annoncer les policiers.

Á deux ils seront forts. Avec l’argent reçu ils loueront un appartement. Á son nom à elle et à son ancienne adresse puisqu’elle a des papiers. Dans quelques temps il cherchera une gérance. Un petit bar ou un restaurant ouvrier pour commencer.

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Elle n’est plus sur le banc.

Elle est sans doute aux toilettes. Elle devait avoir quelques pièces dans sa poche.

Il a faim. Il partage le sandwich et ne se décide pas à manger seul.

Il attend.

Longtemps.

Et si…si elle n’était pas ce qu’elle a dit ? Si elle s’était moquée de lui ? Elle n’a peut-être pas volé les croissants ce matin. Elle a pu payer sans qu’il le voie. C’est peut-être une enquêtrice qui fait une étude sur les SDF. Il se tasse sur le banc.

La voilà qui revient !

Dunant court vers elle. « J’ai cru…Oh ! Pardon ! Je vous avais prise pour quelqu’un d’autre. »

Les manteaux se ressemblent mais ce n’est pas elle. La femme, trop maquillée, dit sèchement : « laissez-moi ou j’appelle la police. Des gens comme vous devraient être en prison. »

Il retourne s’asseoir. Sa main, crispée sur le demi sandwich, devient douloureuse.

Le tourbillon l’aspire toujours vers le bas. Encore et encore. Comme s’il n’y avait jamais de fin. Il tombe lourdement du banc.

C’est aux urgences de l’hôpital que Dunant reprend conscience. Un jeune homme l’ausculte. « La tension est basse et le pouls trop rapide. Avez-vous mal quelque part ? »

« Où est-ce que je suis ? »

« Á l’hôpital. Où avez-vous mal ? »

« Nulle part. Si. Au talon. Et à l’estomac. »

« Vous avez mangé ? »

« Oui. Non. J’ai encore un demi sandwich puisqu’elle est partie. »

« Qui est parti ? »

« Je ne sais pas. Elle ne m’a pas dit son nom. »

« D’accord. Et vous ? Comment vous appelez-vous ? »

« Dunant. Henri Dunant. On m’a pris mes papiers à la Réunion. Á l’île de la Réunion. »

« C’est ça. Ici on est à Tahiti et moi je suis Napoléon. »

Dunant revoit la femme au manteau. Elle l’attend sûrement. Il doit aller à la gare.

Pendant que l’interne s’éloigne, Dunant descend de son brancard et s’en va.

Il doit la retrouver.

Elle l’attend.

Il marche aussi vite qu’il peut dans la nuit.

Elle est peut-être partie en croyant qu’il l’abandonnait.

Brigitte !

C’était Brigitte. Il l’a laissée encore perdue.

Il marche sans savoir où il va.

Il a faim.

Il cherche dans les poubelles de quoi apaiser son estomac. Enjambant la clôture d’un petit square, il boit l’eau d’un bassin qu’il recueille dans ses mains. Il pénètre dans un parking dont les seules lumières des issues de secours l’aident à se guider. Il trouve des cartons, peut-être laissés là par un autre miséreux.

Il se dissout dans le sommeil. Un sommeil difficile que le froid pénètre peu à peu. Il cherche un véhicule qui serait resté ouvert pour s’y abriter. Il s’allonge sur un capot conservant un peu de la chaleur du moteur. Retrouvant sa cache, il s’enroule dans les cartons.

Les jours se succèdent entre la quête dans les poubelles et son parking.

Rien ne mesure le temps qui perd tout son sens. Il ne sait plus si la journée qu’il retrouve est la même ou une autre. Il cherche de la nourriture quand il a faim. Il boit l’eau du square. Il utilise un angle du parking pour ses besoins naturels.