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Il retourne dans la grande salle. Ceux qu’il a vus quêter ou dormir ont disparu. Ils doivent savoir où se cacher. Dunant s’approche d’un groupe de jeunes qui se moquent des voyageurs. Certains ont les yeux voilés et les mains tremblantes. Les vieux pulls et les pantalons déchirés ne permettent même pas de distinguer les garçons des filles.

« Casse-toi le vieux ! » crie un des jeunes hommes « nos meufs ne sont pas pour tes sales pognes ! »

Les jeunes vont en bande. Les vieux sont solitaires. Comme chez les animaux.

Où dormir ?

Les policiers vont le chasser. Il ne veut pas retourner en cellule.

Dunant marche à la recherche d’un couloir ou d’un coin protégé. Ça et là, des corps sont enveloppés dans des couvertures sous des cartons.

Il ne peut faire comme eux. La peur et le froid l’empêcheraient de fermer les yeux.

Il se souvient de titres : « un SDF roué de coups. ». « Un mendiant jeté dans la Seine. »

Il doit trouver un refuge.

Ses muscles engourdis par une journée d’inaction se détendent peu à peu. Marcher lui fait du bien. Si seulement il avait des chaussures adaptées. Ses chaussettes sont trouées. Ses talons deviennent douloureux.

Il a poussé plusieurs portes. Les couloirs sont trop droits, ne laissant aucune possibilité de se cacher.

Dans le décrochement d’une vitrine, un tas de cartons s’offre à lui. Il en dépose une couche sur le sol et tire le reste sur lui, comme il le ferait d’un édredon anguleux. Personne ne peut le voir. Le froid s’atténue. Il s’endort.

« Au secours ! Laissez-moi ! »

Une lampe l’aveugle. « C’est pas prudent de te mettre là-dessous. J’aurais pu te traverser avec mon pic » dit un grand noir armé d’un outil pointu dont il se sert pour amener à lui les cartons que son partenaire expédie dans un camion. « Tu es seul ou ta fiancée dort encore là-dessous ? »

Dunant s’éloigne en tremblant : mourir dans la rue, transpercé par le pic d’un éboueur. Quelle fin horrible !

Insensible à la douleur de ses talons, il marche sous la pluie froide. Il avance comme s’il ne devait plus s’arrêter. Il se souvient des histoires de son grand-père racontant les journées de fuite ininterrompue devant les Allemands. Il marche comme lui. Sans savoir où il va. Sans penser ni souffrir.

Se souvenant soudain que les policiers lui ont laissé dix euros, il pousse la porte d’un café et s’installe au comptoir.

« Un café s’il vous plaît. »

« Dehors ! Je ne sers pas les clochards. Tu pues ! Va te laver ! »

Le petit homme qui ne lui arrive même pas à l’épaule, le pousse sur le trottoir.

« Tu n’as qu’à bosser. Tu pourras te laver chez toi. »

Il a froid.

L’eau dégouline dans son cou.

Il serre son billet dans sa poche. On ne veut même pas de son argent.

Les gens sortent du métro qui vient de démarrer. Il va pouvoir s’abriter. Il saute par-dessus le tourniquet.

Il fait moins froid que dans la rue mais il tremble toujours.

Il cherche quelque chose à manger dans les poubelles. C’est trop tôt. Elles sont vides.

Il tombe sur un banc et s’endort d’un coup.

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Un poids contre son épaule l’arrache à ses cauchemars. « J’ai faim. Tu n’as pas quelque chose à manger ? » demande une femme affalée sur lui.

Il la repousse. « J’ai de l’eau. C’est tout. »

Tête renversée, elle boit au goulot.

Elle peut avoir la quarantaine. Elle est blonde et pas très grosse. Un épais manteau l’enveloppe.

« J’avais une belle maison. Mon mari m’a chassée. Mes amis se sont lassés. Je ne sais rien faire d’autre que le ménage et la cuisine. Je n’ai pas mangé depuis hier matin. Je n’ose pas mendier. Si j’avais du courage je sauterais sous le métro. Là au moins je les obligerais à s’occuper de moi. Mais vous vous moquez bien de ce que je dis. »

« Non. Je vous écoute et je pense comme vous. J’avais une brasserie et deux maisons. Le fisc et ma femme m’ont tout pris. Personne ne veut m’embaucher. J’ai connu les cyclones à la Réunion, les coups et la police…je viens de me faire chasser d’un café. Même mon argent pue. C’est le fond. »

« Vous avez de l’argent ? Á moi ils ne refuseront pas. Donnez-le moi. »

Il la suit jusqu’au buffet. Elle entre avec le billet de dix euros qu’elle dépose sur le comptoir. Dunant l’observe à travers la baie. Elle se fait servir deux cafés et deux croissants avant de se diriger vers une table près de la porte. Le serveur ne la voit pas sortir. Ils boivent le café chaud en dévorant les croissants. Elle tend son billet à Dunant: « je l’ai repris sans qu’on me voie. Ils sont tous attablés, le ventre plein et bien au chaud. Pourquoi eux ? On me disait trop douce. Je vais devenir enragée. »

« Moi c’est le contraire. J’étais plutôt violent et maintenant je supporte tout sans réagir. Trop c’est trop. Je suis une épave. Rien d’autre ne m’atteint que les coups et le froid. Je ne vois même plus les gens pour qui je n’existe pas.»

« Nous pourrions rester ensemble. Á deux c’est plus facile. »

« Je ne sais pas » pris d’un doute il annonce : « je n’ai que ces dix euros. »

« Ce n’est pas pour votre argent. C’est pour ne pas être seule. Une femme dans la rue c’est une proie pour tous. Je subis sans arrêt des propositions, parfois des violences. »

« Si j’étais une femme je n’hésiterais pas à me vendre. J’y gagnerais un toit et de l’argent. »

« C’est ce que j’ai fait pendant près de vingt ans… »

« Parce que vous étiez… »

« Pas dans la rue. Dans ma maison. Je n’avais qu’un client qui se servait de mon corps, de mes mains, de mon temps, jusqu’au jour où il n’a plus eu envie de moi. »

« Ce n’est pas de la prostitution. »

« Même si ça y ressemble, ça, je ne pourrai jamais…aller avec des inconnus…accepter tout d’eux…subir dans mon corps…Non ! Jamais ! »

Elle pleure doucement.