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1.37 21

Il doit se reposer.

Il marche dans une rue étroite où le soleil ne pénètre pas.

Il lui faut un lit.

19 euros. Il ne trouvera pas mieux. Il paie et prend sa clé.

La chambre est sombre, l’odeur des pensionnaires précédents partout.

Dunant se glisse sous la couverture sans enlever sa chemise.

Très vite il transpire.

Il a soif. Il aurait dû prendre une bouteille d’eau.

Il enfile son pantalon et part à la recherche d’un lavabo qu’il trouve sur le palier, devant la porte des toilettes. Il boit longuement avant d’emporter le verre posé près du robinet.


Un homme est près de lui : « vous êtes malade ? Vous voulez un médecin ? »

« J’arrive d’un long voyage. J’étais très fatigué. Quelle heure est-il ? »

« Midi. Ça fait plus de vingt-quatre heures que vous avez pris la chambre. Vous devez une journée de plus. »

« D’accord. »

Dunant se sent très faible. Il n’a pas mangé depuis longtemps. Il entend sa mère lui dire : « il ne faut pas nourrir la fièvre. » C’est une excellente maxime pour les pauvres gens.

Il boit quelques gorgées d’eau avant de se raser. Il mange un morceau du pain conservé dans son sac.

Bien décidé à ne pas payer la chambre, il descend l’escalier en essayant de ne pas faire craquer les vielles planches usées.

Il aperçoit le gardien qui est peut-être le patron.

Lorsque l’homme se retourne pour franchir une porte derrière le comptoir, Dunant file dans la rue. Il aperçoit l’hôtelier, debout sur le trottoir, devant sa porte. On a dû lui jouer ce tour un bon nombre de fois. Il ne s’agit là que de quelques heures de dépassement. Pas de quoi ameuter le quartier.

Les jambes flageolantes, Dunant s’adosse au mur. Il rejoint une rue plus importante et pénètre dans une galerie marchande. Un homme, un peu plus vieux que lui vient s’asseoir à ses côtés : « donnez-moi un peu d’argent. Je n’ai rien mangé depuis hier. »

« Moi c’est pire. C’est depuis avant-hier. J’ai du pain dans mon sac. On va le partager. Je m’appelle Dunant. Henri Dunant. Je n’ai pas de maison, pas d’argent, pas de travail… et je suis malade. »

« Je m’appelle Pierre. Tu n’es pas dans la rue depuis longtemps. Tu es trop bien habillé. Regarde mes loques. Et je pue. Tu devrais faire la manche. Quand on est bien fringué, les gens donnent plus souvent. Sans doute parce qu’on leur ressemble. Moi je suis moins qu’un chien. Personne ne me voit. Sauf les flics et les vigiles. Tiens. Quand je te disais… »

Deux gardiens sont devant eux. Ils s’adressent à Pierre : « Dehors ! Tu sais que tu ne dois pas rester là. »

« Il est avec moi » dit Dunant « il ne fait rien de mal. »

« Je sais » dit le plus âgé « on le connaît depuis longtemps. Mais on nous paie pour ça. Les mendiants font fuir les clients. Si on ne les chasse pas on risque notre place. Allez ! Va-t-en. Tu reviendras plus tard. »

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Dunant suit Pierre dans un escalier roulant qui les emporte plus haut.

« Tu vois. C’est toujours comme ça. Je vais d’un endroit à l’autre. C’est souvent pire qu’ici. »

« Tu vis de quoi ? »

« Quelquefois on me donne une pièce. Je vais à l’église. L’Armée du Salut fait des tournées avec des soupes. Les Restos du cœur servent des repas. Je me débrouille ».

« Mais pour dormir ? Pour te laver ? Pour t’habiller ? »

«  Ah ! Ça c’est plus compliqué. Quand j’échappe aux flics qui nous emmènent dans des dortoirs avec les clochards, je dors dans le métro jusqu’à la fermeture. Après j’essaie les gares. Je connais des couloirs et des parkings… »

« Et tes vêtements ? »

« Des cadeaux. Parce, moi, je ne fais pas les poubelles. »

« Tu vis comme ça depuis combien de temps ? »

« Je ne sais pas. Je ne sais plus. Avant je travaillais. J’ai même des enfants. Ils sont grands. Ils n’ont pas besoin de moi. Tu vas voir. On se débrouille. Tant qu’on n’est pas malade… »

« Est-ce que je peux rester avec toi ? Pour voir… ? »

« Non. Á deux on fait peur aux gens. Moi on me connaît. J’ai mes habitudes. Salut. »

Dunant le regarde partir. Il marche la tête basse et le dos rond.

Quelle vie affreuse ! Fuir. Se cacher. Mendier. Dormir sur le sol. Toujours dans l’indifférence ou même l’hostilité. Quel âge a ce vieux ? Pourquoi n’est-il pas dans une maison de retraite ?

Il se souvient de celui à qui il donnait son âge et qui n’avait que vingt-huit ans. La rue use et vieillit. Celui-là n’est peut-être que quinquagénaire.


Il doit trouver un emploi. Il sait faire tant de choses. Il est prêt à accepter tous les boulots pour se sortir de là. Rien ne le rebutera.

Il se sent faible.

Il doit manger.

Il entre dans un self et choisit un potage et un fromage. En approchant de la caisse il regrette déjà de perdre le peu qui lui reste. Quatre euros vingt. Il mange sans joie et dépose son plateau sur le chariot de la serveuse qui le remercie. Pendant qu’elle essuie les tables, il prend des restes de pain et une pomme abandonnés.

Il se souvient de tout ce qui partait à la poubelle après chaque repas dans sa brasserie. Les services de l’Hygiène sont inflexibles : rien de ce qui est allé sur les tables ne doit être réutilisé. Tout doit disparaître. Passe encore pour ce qui reste dans les assiettes, mais les plats revenus aux trois-quarts pleins nourriraient bien des malheureux. Il ne pouvait pas le vendre, ni même le donner à des éleveurs de porcs comme on le faisait avant.

On jette la nourriture devant des hommes et des femmes qui ont faim.

Il va tenter de se faire accepter par quelques plongeurs qui lui glisseront des restes de repas.