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1.35 19

Il ne trouve que des toilettes payantes, se souvenant du temps où la SNCF laissait les WC ouverts à tous. Rentabilité oblige. Même pour uriner, il faut avoir de l’argent. Tout au bout du quai, là où stationnent des wagons vides, l’odeur lui indique un lieu fréquenté. L’idée lui vient de monter dans un train et de se laisser emporter. Où pourrait-il être bien ? On lui prendrait le peu d’argent qui lui reste pour une amende. Non. Ce n’est pas la solution. Il se lave les mains et boit une timbale d’eau. Les voyageurs sont plus nombreux, hommes d’affaires et touristes, travailleurs et étudiants. Chacun marche du pas assuré de celui qui est dans la vie active.

Dunant commence à se sentir chez lui. Il a parcouru les coins et les recoins de son nouveau territoire. Il se demande pourquoi on ne laisse pas quelques wagons pour les sans logis. Bien sûr il faudrait les nettoyer. Le rassemblement de ces pauvres choquerait les voyageurs qu’il faut protéger. C’est bien plus simple est de rejeter ces rebuts de la société plus loin. Toujours plus loin. Comme on le fait pour la neige tombée devant sa porte en attendant qu’elle fonde. Mais la pauvreté ne fond pas.

Au lever du jour, Dunant part dans les rues. Il entre dans une boulangerie et lit longuement les étiquettes. Il achète une grosse boule qu’il coupe en deux avant de la fourrer dans son sac. Il prend une pomme sur un étalage et la croque avec bonheur.

Autour de lui les gens courent pour ne pas perdre une seconde de leur précieux temps. Ce temps dont lui ne sait que faire. Il ne souhaite que le vendre comme eux tous, contre plus ou moins d’argent selon ce que la société a décidé que valait leur profession. Très peu si leur tâche est fondamentale, comme boulanger, paysan ou éboueur. Beaucoup s’ils sont banquier, notaire ou pharmacien. Certains gardent une importante part de ce temps pour leurs loisirs ou leurs enfants. D’autres le vendent entièrement pour posséder plus. Les plus forts dictent leurs codes qui s’imposent aux autres, par la mode ou par la loi. Comme au Moyen-âge, des serfs travaillent pour des seigneurs et des miséreux meurent sur les chemins. La forme seule a changé, ainsi que le nom des diverses catégories sociales.

Dunant se sent devenir révolutionnaire, alors qu’il défendait férocement l’ordre établi quand il en avait les avantages.

S’il avait su !

Si les autres savaient !

1.36 20

Il fait beau. Le soleil illumine les arbres du bord de Seine que l’automne a peints de superbes couleurs.

Il s’assied sur un mur et regarde les péniches et las bateaux emplis de touristes.

« C’est beau Paris » se surprend-il à dire à voix haute.

Il boit un grand chocolat dans un bistrot, refusant les croissants déposés devant lui. En portant sa main à son visage, il sent sa barbe. Il se rase tranquillement dans les toilettes. Une femme arrive, sans doute avertie par un client : « il ne faut pas vous gêner ! Vous n’êtes pas à l’hôtel ! Un chocolat sans croissant ! Une heure à table ! Et en plus vous faîtes votre toilette. Où vous croyez-vous ? »

Il sourit : « merci pour votre accueil. Un jour vous irez peut-être vous aussi faire votre toilette dans un bar…vous ne savez pas ce que l’avenir vous réserve. »

La colère de la patronne semble avoir fondu. Ce que dit cet oiseau de malheur l’effraie.

Dunant retrouve ses angoisses. Encore moins d’argent, nulle part où aller, aucun espoir d’améliorer sa situation. Appuyé contre un arbre il vomit. Adieu pomme et chocolat.

Avec la pluie et le changement de climat il a sans doute pris froid. Il ne manquait plus que ça.

Aller voir un médecin ? Et après ? Il faudrait le payer, acheter des médicaments et…se retrouver sur un banc. Que risque-t-il ?

« Docteur Laurent. Consultations de 8 h 30 à 10 30 ».

Deux femmes et un enfant attendent, assises côte à côte. Un petit homme un peu rouge ouvre la porte : « c’est à qui ? »

Dunant se retrouve seul. Encore un bon endroit pour se mettre au chaud, comme les salons dentaires ou de coiffure, les administrations… Autant de lieux bien chauffés dont l’entrée est libre.

Il se sent fiévreux. Des idées bizarres trottent dans sa tête.

« C’est à vous. Que vous arrive-t-il ? »

Dunant dit son retour de la Réunion, la pluie, le froid…

« Déshabillez-vous ».

Le stéthoscope se promène sur sa poitrine et son dos. Il tousse. Ouvre la bouche. Depuis combien d’années n’a-t-il plus subi tout ça ? Depuis son enfance ?

« Vous avez pris un bon coup de froid. Quelques jours de repos bien au chaud devraient suffire. Votre tension est trop basse. Est-ce que vous vous alimentez correctement ? Je vais vous prescrire de quoi vous remettre en forme. Donnez-moi votre carte vitale. »

« Je n’en ai pas. Je n’ai plus ni travail ni domicile. »

« Vous avez de quoi me payer ? »

« Non. »

« Je vais appeler la police. »

« N’exagérons rien. Je vous ai juste pris un peu de temps. Vous aurez du mal à me faire condamner. Mais si ça vous fait plaisir…au moins, en prison je serai nourri et soigné. »

« Dehors ! Voyou ! Á votre âge… »

« Il n’y a pas d’âge pour être à la rue. Ni pour être généreux. Je croyais les médecins sensibles à la misère humaine. »

« C’est ça ! Voleur et donneur de leçons ! Vous ne manquez pas d’audace ! »