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La nuit est agitée. Les portes qui se ferment et l’eau qui coule à toute heure l’amènent à penser qu’il est dans un hôtel de passe.

La prostitution : c’est un univers qui lui est resté inconnu. Lors de son service militaire, certains de ses copains rejoignaient régulièrement celles qu’ils appelaient « les putes ». Il ne les avait jamais suivis. Par manque de moyens peut être, mais surtout parce qu’il ne comprenait pas ce type de relation. Ce n’est pas un travail. Ce « plus vieux métier du monde », comme disent certains, n’est pas un métier. Il ne s’agit pas de vendre ses bras pour quelques heures, c’est tout son corps qu’il faut livrer à des inconnus. Dunant a regardé des films porno où des femmes acceptent des relations sexuelles avec un partenaire. Il s’est toujours senti gêné. Mais ces femmes-là sont volontaires et connaissent leurs partenaires. Elles sont protégées des violences par la présence des techniciens. Il n’a d’ailleurs jamais vu une grande différence entre elles et les vedettes du « grand »cinéma qui se roulent nues sous les caméras pour des films « d’art ». Très souvent ses clients l’ont amené à défendre son point de vue sur ce sujet revenant souvent dans les conversations de comptoir. Au fil des années, sur ce sujet comme sur bien d’autres, il a appris à se connaître en écoutant ses clients. Son enfance solitaire et son adolescence rurale lui laissent définitivement une réserve par rapport aux femmes en général et aux relations sexuelles en particulier, même s’il lui est arrivé d’amener ses employées qui le voulaient à partager un moment de son intimité. Des rêves et de courts moments d’éveil l’emportent malgré lui avec ses voisines.

« Il est dix heures ! Je dois faire la chambre. Est-ce que vous restez une journée de plus ? »

Les coups frappés à la porte le font bondir hors du lit, en sueur et tremblant.

« J’arrive. J’en ai pour cinq minutes. »

Il se rase hâtivement au lavabo de la chambre avant de compter son argent : il lui reste soixante euros. Il doit partir pour faire durer ce qui lui reste. Il trouvera un hébergement moins coûteux.

Il ne pleut plus. La météo a toujours eu de l’importance pour ce fils de paysan. Il lui fallut ensuite décider ou non d’installer la terrasse, préparer des repas chauds ou des salades, chauffer la salle ou lacer les ventilateurs…Elle devient l’un des éléments majeurs de sa survie d’animal à la recherche d’un abri.

Il achète une baguette, regrettant aussitôt de n’avoir pas choisi un pain. La baguette est pour les riches. Il faut qu’il dépense moins. Soixante euros ! Combien de temps tiendront-ils ? Á peine deux ou trois jours, sauf s’il trouve un abri.

Où aller ?

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Dunant cherche l’homme avec qui il a évoqué ses projets. Il lui avait même parlé de l’embaucher ! Il n’est plus là. Il n’a sans doute pas de base fixe, errant au gré du temps…tous les lieux se valent quand on n’attend rien.

Une gare !

Dans une gare il sera à l’abri.

Les voyageurs passent vite, évitant les corps allongés.

Dunant observe un homme de son âge, entouré de deux garçons et deux filles beaucoup plus jeunes. Avec sa barbe blanche et ses cheveux longs il ressemble à Moustaki. Les jeunes rient de celui qui s’est agenouillé devant eux en débitant une tirade inaudible de loin. Lorsque les gens dont il s’approche le repoussent, l’homme roule comme un judoka pour se redresser au milieu de ses admirateurs. Il est vêtu d’un blouson et d’un jean en bon état alors que les quatre jeunes sont sales et portent des vêtements déchirés. Ils ont les yeux brumeux, chargés de fatigue et d’alcool.

D’autres dorment près des radiateurs ou sur un banc.

Deux policiers arrivent et demandent leurs papiers aux dormeurs et à la bande de jeunes. Ils les entraînent tous jusqu’à l’extérieur. Après un bref moment d’attente dans le froid sous le regard des policiers, tous rentrent par une autre porte.

Dunant pense à ses papiers d’identité. Une attestation de perte délivrée par le commissariat de Saint-Pierre lui a permis d’embarquer. Sa validité n’est que d’un mois. Que fera-t-il ensuite ?

Des images décousues traversent son esprit puis s’estompent. Il retrouve l’état du voyageur dans l’attente d’un train ou d’un avion, hors du temps et de la réalité sur laquelle il n’a pas prise. Un temps qui appartient à d’autres, ceux qui définissent les horaires des correspondances. En vacance de responsabilité parce que dépossédé de tout contrôle. C’est peut-être pour ça que certains aiment voyager. Ils sont pris en charge, hors des décisions leur appartenant.

Dunant mange son pain par pincées occasionnelles. Il boit au robinet qu’il découvre au bout du quai. Après avoir rincé une timbale en plastique apportée par le vent, il la glisse dans son sac. Son adolescence lui revient qu’il croyait oubliée : la pompe sur le trottoir réservée aux pauvres qui n’ont pas l’eau chez eux ; les commerçants refusant de donner le pain ou les légumes : « dis à ta mère de payer ce qu’elle me doit. » Il partait, honteux, sous le regard des clients dont certains étaient ses copains de classe, ou, pire, ses copines. Il entendait encore : « ça fait plus d’un mois que j’attends. Ils perçoivent les allocations et s’achètent des choses inutiles… »

Partout il se sentait observé. Au collège on se moquait de ses vêtements reprisés ou de son vieux cartable. Il avait triomphé de tout ça en devenant riche. Une larme coule sur sa joue qu’il essuie furtivement. La peur monte en lui. L’esprit vide, il reste paralysé. Ses pieds sont gelés. Il décide de marcher. Il longe les murs pour éviter la pluie. Ses chaussures sont trempées. Il lui faudrait des bottes.

Il entre dans un magasin. Les pieds au sec et au chaud il se sent déjà mieux. Quinze euros de moins, mais c’était indispensable. Il a même failli s’acheter une cape en plastique. Il a décidé d’attendre. Les mêmes sans domiciles sont dans la gare. SDF ! Qui a eu l’idée d’ajouter le qualificatif de fixe ? Pour faire croire qu’ils ont une résidence mobile ? Une caravane ou une roulotte ? Peut-être même un somptueux camping- car ?

Comme lui ils sont bien sans domicile. Aucun endroit où se cacher. Pas de niche protectrice. Au chaud, adossé contre le mur, Dunant s’endort. Les annonces des hôtesses ne le dérangent plus.

De temps en temps, un policier ou un employé de la SNCF contrôle ceux qui ont l’air le plus misérable. Ils sont conduits à l’extérieur et reviennent peu après.

Dunant est bien vêtu. Le sommeil lui fait du bien. On ne lui demande rien. Il fait partie du monde des nantis qu’on protège des rebuts de la société.

Les passants savent-ils qu’ils seront peut-être bientôt à la place de ceux qu’ils ne veulent pas voir ?

Il fait nuit.