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Dunant se dit qu’il n’a pas fait fortune mais que grâce à Brigitte il repart mieux qu’il est venu. Il va vers un projet.

Il marche dans les rues de la capitale réunionnaise sans voir les gens ni les maisons. Il imagine l’hôtel et les négociations avec madame Morlou. Brigitte revient aussi dans ses pensées. Quelle fille formidable !

Il dort peu et arrive très en avance à l’aéroport. Il se sent plus détendu que la plupart des touristes qui courent en tous sens, ne prenant même pas le temps d’admirer les pentes abruptes qui enferment Mafate, ou l’océan bordant la piste. Il ne connaît de cette île que ce qu’il a lu sur les brochures touristiques ou les rares endroits où il a travaillé et souffert.

Le voilà revenu à la vie.

Il sort du trou dans lequel il avait été plongé. Il se sent plus fort. Il sait qu’il n’aura plus jamais le même comportement avec son personnel. Il se promet de tempérer ses ambitions et de garder du temps pour vivre.

L’île disparaît lorsque l’avion fait son demi tour et s’élève au-dessus des nuages.

Ile de rêve pour touristes avides d’exotisme sans danger dans ce coin de France perdu dans l’océan Indien.

Ile de souffrance pour des milliers d’esclaves africains et malgaches comme d’engagés chinois et indiens.

Ile de tous les excès avec d’immenses fortunes et une grande misère.

Dunant somnole dans son fauteuil trop étroit. Des images du cyclone lui reviennent avec les violences subies. Le visage souriant de Denis se mêle à celui d’Ary hagard ou de Smet qui lui demande de revenir. Et Francis. Froid et inhumain comme il l’était lui-même. Et Brigitte aussi. Paisible et réconfortante. Bien loin de l’image des top models affichée sur les murs et en première page des magazines. Rassurante. L’amie que chacun voudrait avoir.

Ah ! S’il était plus jeune !

Elle n’a pas trente ans et lui n’est qu’un miséreux de plus de quarante.

Un jour peut-être…

Il sourit en se demandant si l’actif qu’il était devient un rêveur. Il voit Brigitte venir vers lui, fatiguée et sans ressources… elle lui tend les bras, elle…

« Que désirez-vous monsieur ? »

C’est l’hôtesse, la serveuse volante qui expliquait tout à l’heure, pour la millième fois peut-être, l’utilisation des gilets de sauvetage. Elle apporte le repas et les boissons avant d’enlever les restes et la vaisselle sale. Bien loin de l’image qu’il se faisait de ces déesses escortant princes et maharadjas. Des femmes de service pour citoyens ordinaires depuis que le transport aérien s’est démocratisé.

Dunant sourit en observant la belle dame soigneusement maquillée, impeccablement moulée dans son tailleur rouge, affairée à servir le clochard qu’il était quelques jours plus tôt.

Il referme les yeux pour mettre un terme à l’enquête menée par sa voisine. Elle lui a déjà infligé le récit de toutes ses excursions, l’étude comparative de toutes les plages, temples et musées. Elle a tout vu de l’île et tout compris de ses habitants en une semaine de voyage organisé.

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Il fait nuit lorsque l’avion amorce sa descente.

Paris.

C’est là que sa vie recommence.

Dunant n’ose pas aller tout de suite à l’hôtel de madame Morlou. Demain. Il ira demain.

Il achète un sandwich et marche dans les rues.

Les sans domicile sont partout. Des jeunes souvent. Mais aussi des vieux, des femmes et des enfants.

Il ne voit qu’eux. Eux qui n’existaient pas pour lui lors de ses rares séjours parisiens.

Les gens défilent devant ces invisibles assis ou même couchés dans les rues froides. Ces gens ordinaires, les bras chargés de paquets provenant de magasins débordant de nourriture et de vêtements, d’appareils modernes et de jouets futuristes. Ils ne voient plus ces marginaux au cœur de la cité, rejetés comme les épaves que la vague dépose. Inadaptés. Brisés par la vie et les humains.

Il a été comme eux.

Il pourrait être là. Accroupi sur le trottoir. L’œil vague et la main tendue, espérant un regard ou un mot.

Il s’assied près d’un homme à peu près de son âge et lui tend un billet de vingt euros.

L’homme le regarde avec méfiance, n’osant prendre le billet : « pourquoi ? »

« J’étais comme toi il y a peu de temps. Nous avons sans doute le même âge… »

« Moi j’ai vingt-huit ans. Je cherche du travail. »

« Je te croyais plus vieux. Tu as un métier ? »

« J’ai fait trente six boulots : coursier ou balayeur, gardien et cueilleur de pommes, porteur et magasinier…mais là je n’ai plus rien. Il fait froid. »

« Je reviendrai te voir. Je vais diriger un hôtel restaurant. J’aurai peut-être besoin de toi. »

L’homme ne l’écoute plus. Ses yeux sont fixes. La fatigue ou l’alcool. Ou bien la maladie ou quelque drogue.

Dunant choisit un hôtel discret. Les douches sur le palier suffisent à son standing. Il s’endort d’un coup et se réveille avant le jour. Il s’habille avec soin avant de prendre un petit déjeuner copieux. Son pantalon est parfaitement repassé après la nuit entre sommier et matelas.

Á l’Hôtel de Lyon, il demande madame Morlou.

La jeune fille qui l’accueille répond : « je ne connais pas cette dame. »

« C’est la propriétaire. Elle m’attend. »

« J’appelle monsieur Raymond. »

Un homme de son âge avance vers lui : « Raymond Morlou. Vous voulez voir ma tante ? »

« Oui. Je l’ai rencontrée lors de son voyage à la Réunion. Elle m’a dit qu’elle cherchait quelqu’un pour gérer son hôtel. »

L’homme rit : « cela ne m’étonne pas. Il faut toujours qu’elle parle de ses hôtels. Elle en avait deux. Ou plutôt son mari possédait deux hôtels. Il est mort l’an dernier. C’était mon oncle. Jusqu’au dernier moment il les a dirigés seul. Mon frère et moi en avons repris un chacun avec la contrepartie de veiller sur notre tante. Elle invente souvent des histoires. Il ne faut pas lui en vouloir, elle a quatre-vingts ans. »

Dunant tombe dans un fauteuil. « Elle ne cherchait personne ? C’était un bobard de vieille gâteuse ? »

« Je ne vous permets pas ! »

« J’ai laissé mon emploi. J’ai pris l’avion. Je n’ai plus un sou… »

« Croyez que je regrette. Si vous voulez déjeuner je vous invite. »

« Déjeuner ! Et après ? Où trouver du travail ? Vous avez besoin de quelqu’un ? J’avais une brasserie. Je peux servir. Je sais cuisiner. Je peux tout faire. »

« Les temps sont durs pour tout le monde. J’ai plutôt trop de personnel. »

« Un de vos collègues peut-être… »

« Personne à ma connaissance n’a besoin d’un employé. Vous pouvez retourner à la Réunion reprendre votre travail. On doit y être mieux… »

« Je n’ai pas de quoi payer l’avion. »

« Croyez que je regrette. Je gronderai ma tante qui ne m’écoutera pas. Allez à la mairie ou à l’agence pour l’emploi. »

Il accompagne Dunant jusqu’à la porte : « je suis sûr qu’avec votre expérience vous allez trouver…bonne chance ! »

Dans le premier bar Dunant commande un cognac. Puis un autre. Il est assommé.

Une folle !

Et il l’a crue !

Cette fois c’est la fin. Il lui reste cent trente euros. En faisant très attention il tiendra une semaine.

Et après ?

Refaire le tour de ses « amis » parisiens ? Demander dans les bars et les restaurants ?

Il continue à boire jusqu’à perdre conscience.