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1.3 14

Dunant ne voit plus les autres.

Il somnole en tenant sa bouteille vide.

En ouvrant les yeux, il trouve une enveloppe sur ses genoux. C’est un chèque de sa femme : mille euros. Elle est trop heureuse de savoir qu’il s’en va au-delà de l’équateur.

Il se précipite à l’agence de voyage. L’hôtesse lui trouve une place. Il part dans trois jours.

Á la gare, il découvre qu’un aller pour Paris est au-dessus de ses moyens. Il partira en stop !

Calés dans leur égoïsme les automobilistes passent sans le voir.

Après une heure passée sur la route avec le pouce levé ses paroles lui reviennent quand il découvrait un auto stoppeur : « feignant ! Marche ! Ça te fera du bien. »

Il marche.

Un camion lui fait parcourir quelques kilomètres. Des jeunes l’emmènent à Clermont. Il quitte la ville et marche jusqu’à la nuit. Il décide de s’abriter dans une grange. Au matin, il atteint le péage. Il a écrit sur un carton « Paris », et, au-dessous en plus petit « S’il vous plaît ma vie en dépend. »

Les gens montent leurs vitres en regardant ailleurs.

Un vieil homme dit : « venez. »

Au moment où il s’assied, le conducteur lui dit : « J’espère que vous n’êtes pas un bandit. Je n’ai rien qui ait de la valeur. Ma vie elle-même ne vaut plus grand-chose. »

Dunant raconte son voyage. Comme le vieux l’écoute, il dit aussi ses infortunes, les vexations, le mépris des gens. « C’est comme si je n’existais plus. Je compte moins qu’un objet. »

Il se lance dans le récit de sa vie d’autrefois : sa brasserie, ses amis, son travail, ses projets…

En s’arrêtant dans une station service, le vieil homme dit : « demandez-leur d’en mettre pour trente euros. J’entends mal et j’ai toujours du mal à répondre si on me pose des questions. »

Un sourd !

Lui qui se sentait compris et soutenu par quelqu’un qui l’écoutait. C’est un sourd ! Il rit sans pouvoir s’arrêter. Il lui revient en mémoire tous ces gens qui lui racontaient leur vie. Ils avaient besoin de parler. Et lui n’écoutait pas.

Il a parlé. Á un sourd.

Tout au long de la route, il recommence à dévider ses projets, son passé, ce qu’il réussira, son retour triomphant…

Á Paris, Dunant visite les amis qui le recevaient lors de ses passages avant de séjourner chez lui ou dans sa villa arcachonnaise. Il a reçu d’eux des réponses évasives et des cours sur les difficultés économiques lorsqu’il les a sollicités. Dès son entrée les visages se ferment. Les mains sont longues à prendre la sienne. Personne ne l’embrasse. Seule l’annonce imminente de son départ pour la Réunion détend l’atmosphère. On le félicite pour son courage. On l’invite même à déjeuner ou dîner. On lui propose même un lit.

Dunant n’est pas dupe. Il sait qu’il ferme le livre du passé en évoquant les fêtes et les folies anciennes. « Envoie-nous une carte et fais vite fortune » entend-il régulièrement, et jamais : « tu peux compter sur moi en cas de difficulté. »

Ces retrouvailles lui rendent son allant d’entrepreneur capable de déplacer les montagnes. Son avenir est dans ses mains. Il va réussir et il reviendra. Tous ces faux amis verront qui il est véritablement. C’est un conquérant qui attend l’avion. Il sourit aux femmes. Il décrit ses projets à des interlocuteurs étonnés qu’un homme de cette importance voyage avec les modestes vacanciers et non avec les hommes d’affaires et les notables. Ils apprécient cet homme qui a su rester simple malgré sa réussite.

1.4 15

La chaleur l’accable dès sa descente d’avion.

Il n’avait pas pensé à la différence de climat.

Francis n’est pas là. Il a dû avoir un contretemps. Dunant marche dans l’aéroport. Il se sent comme neuf. Personne ne le connaît. L’accablement des derniers mois a disparu. Seule, la rage de se venger l’habite toujours. Il va se reconstruire. Il prouvera sa valeur.

Francis ne s’excuse même pas quand il l’appelle : « trouve un bus. J’ai du travail. Débrouille-toi. »

Le combiné à la main, Dunant reste un long moment hébété. « Débrouille-toi ! » Assommé par ces mots, il n’entend plus les bruits qui l’entourent.

Francis n’a pas trente ans. Il l’appelait « Monsieur ». Il le vouvoyait bien sûr, comme tous les employés. C’était pour le standing de la maison. Même celles qui partageaient occasionnellement son lit continuaient de lui dire « vous ».

Les rôles sont inversés. Dans ces pays on tutoie facilement. Mais ce ton…

La navette le conduit au centre de Saint-Denis.

Il admire l’océan dominé par les montagnes vertes. Il n’est pas insensible à la beauté de ces femmes de toutes les couleurs, si légèrement vêtues que leur corps semble s’offrir.

Il attend le car pour Saint-Pierre au milieu d’hommes, de femmes et d’enfants pour qui le temps ne semble pas compter. Ils sont assis sur leurs valises et leurs paquets, parfois même sur le sol. D’autres restent accroupis sans paraître se fatiguer. Tous parlent et plaisantent dans une langue dont il ne comprend qu’un mot de temps en temps. « C’est du créole » lui dit une jeune femme « nous connaissons tous le français. Si vous restez ici il vous faudra l’apprendre. » Elle lui dit qu’il est un « Z’oreil ». C'est-à-dire un métropolitain. Elle lui parle des « Malbars » et des « Z’arabes », tous venus de l’Inde, des « Cafres » descendants d’esclaves africains ou malgaches et des « Yabs », les petits blancs des hauts. Il aurait aimé continuer à parler avec elle, mais c’est une grosse noire qui s’assied près de lui. Contre lui, qu’elle repousse pour loger ses fesses et ses paquets. Placé du mauvais côté, il ne voit défiler que les falaises enserrées sous des filets de câbles.

Á Saint-Paul, Dunant parvient à changer de place. Le car suit une route étroite à flanc de montagne. Il admire la végétation exotique et la splendide vue, sans pouvoir oublier la chaleur accablante. Lorsque le vent ne pénètre plus par la vitre, la sueur ruisselle sur tout son corps. Et les arrêts sont nombreux. Partout où un voyageur attend sous le panneau annonçant une station. Il voit défiler « Les avirons », « L’étang salé », « Saint-Louis », et bien d’autres lieux au nom inconnu. Ils retrouvent la quatre voies qui les conduit à Saint-Pierre.

L’océan est à nouveau tout proche. La chaleur toujours présente.

L’hôtel restaurant de Francis est un bâtiment modeste d’apparence coquette. Par le hublot de la porte de la cuisine, Dunant observe son ancien cuisinier. Il a un peu grossi, mais il est toujours aussi blanc. La plage doit le laisser indifférent. Ils sont deux à s’affairer près de lui.

« Tu en as mis du temps. Je t’attendais plus tôt » dit sèchement Francis.

« Si tu avais envoyé quelqu’un me chercher je serais là depuis longtemps. »

« C’est ça. Tu me faisais conduire chaque jour quand je travaillais chez toi. »

« Mais…tu habitais… »

« Je n’ai pas de temps à perdre. Toi non plus d’ailleurs. Rejoins Denis au bar. Il va te dire ce que tu dois faire. Il faut dresser les tables. Les premiers clients vont arriver. Encore un mot : tu ne me tutoieras plus quand nous serons au travail. C’est pour le standing de la maison comme tu disais. En fait, comme nous nous verrons peu en dehors du travail le plus simple est que tu dises toujours «  Monsieur ».