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BALLADES EN BALADE.

♪♫ La déferlante italo-cubaine prend place dans le répertoire des orchestres. La chanson française résiste fortement. Les thèmes traités deviennent plus engagés, plus idéologiques. Le chanteur est de plus en plus présent dans le paysage musical, mais ses capacités et ses aptitudes vocales n’ont plus la même prédominance. L’auteur compositeur devient souvent son propre interprète.

Ayant pour but la distraction, l’évasion et les rencontres, le bal musette, certes bousculé, restera encore pour longtemps le plus fidèle reflet de cet élan de modernisation.

 

Variation en Balade.

Première Strophe.

1950. Je vous propose de partager une balade décontractée en voiture. Bras à la portière (attention à la vitre !), assis sur de sobres mais confortables sièges banquettes, en route vers la liberté ! Décapotée, de couleur grise, une suspension souple, un moulin un peu bruyant mais fiable : c’est la 2 CV Citroën. Elle nous amène sans encombre à La Maison Neuve ‘‘Chez Nuc’’.

─ Merci Anatole et merci la ‘‘Deudeuche’’ !

La coquette salle de restaurant est transformée pour l’occasion en dancing. L’accordéoniste-fermier, Marcel Serre qui possède une porcherie ultra moderne à Giou-de-Mamou, reprend d’André Claveau Domino, (Domino, domino domino, Dominique) et Cerisier rose et pommier blanc.

Quand nous jouions à la marelle / Cerisier rose et pommier blanc

J’ai cru mourir d’amour pour elle / En l’embrassant.

Marcel est soutenu par un accompagnateur dynamique ‘‘Le Grand Raymond’’ (Raymond Kusniereck) accordéoniste, guitariste. En musicien averti, c’est au sax’ dans un decrescendo crescendo technique, sur une seule note qu’il donne une touche expressive à ce refrain, faisant selon lui ‘‘claquer plein tampon’’.

La la la...la...l.a...la....la...mare...e...lle...

Le parolier Jacques Larue s’est ‘‘planté’’, pour ne pas dire qu’il est à la r.. car les fleurs des cerisiers sont blanches et celles des pommiers roses. Pérez Prado, roi du Mambo, ne connaissant pas ces arbres fruitiers ne s’aperçoit de rien et traduit le titre par Pink Cheryrtree and White Appletree.

Tonin Troupel ‘‘Titi du 17ème’’ et Jean Ducasse arrivent dans le Cantal avec en plus d’un bon niveau musical, une dose d’espièglerie. Sur le journal local leur prochaine prestation est annoncée avec originalité : le bal de la fête de Raulhac sera animé par Troupel-Ducasse et ses ‘‘pourcagnats’’ (petits cochons).

Le message est-il destiné au porcher de Giou ? Non, simple blague !

La descente vers Aurillac en ‘‘deux pattes’’ est plus rapide. Nous serons à l’heure pour aller au cinéma !

Pianiste de Jazz averti et accordéoniste, André Thivet, venant de Nice, est installé dans la vallée de La Jordanne. Il se produit, avec une formation de variété, pendant l’entracte, au cinéma ‘‘Le Normandy’’, juste après les publicités de Jean Mineur (Balzac 00.01). Ici aussi les plaisanteries sont d’actualité.

Constant Emanville, violoniste, lors d’un intermède, est annoncé en soliste pour interpréter la valse classique de Franz Léhar ‘‘L’heure exquise’’ tirée de l’opérette ‘‘La Veuve Joyeuse’’. Seulement voilà !

Au moment d’entrer sur scène, affolement : plus d’archet ! L’ami bassiste qui lui veut du bien, montre que l’objet est posé sur le piano. Ouf ! Constant, tout sourire, violon placé sous le menton sabre au clair, salue d’une courbette le public. André, le chef, donne le tempo. L’introduction piano, basse, bandonéon est lancée. Le premier coup d’archet du concertiste ne produit aucun son, le second non plus. Que se passe-t- il ? Le pouls s’accélère, la sueur perle aussitôt sur son front, ses cheveux se dressent encore plus droits sur sa tête (déjà qu’il les rassemblait sur le sommet du crâne pour cacher une calvitie avancée !) Les spectateurs voyant les musiciens hilares pensent à un numéro comique. Il n’en est rien ! Les crins de l’archet, enduits régulièrement de colophane pour mordre les cordes du violon, ont été passés au savon de Marseille, ce qui a pour effet un glissement silencieux. Heureusement, un outil de rechange est prévu, nouvelle révérence et cette fois la prestation est de taille. Constant, soulagé, se retire ovationné et même bissé. Avec beaucoup d’humour, il revient sur scène brandissant l’objet défectueux, montrant bien qu’il lui est impossible de continuer et salue une nouvelle fois. Les cinéphiles apprécient cette plaisanterie de bon goût. Un ban chaleureux se déclenche spontanément. Le maestro retourne en coulisse sous les regards jaloux de ses collègues.

Les ouvreuses, jupe noire, chemisier blanc, gilet rouge, coiffe dentelle blanche proposent le contenu de leur panier en osier porté en bandoulière.

─ Bonbons, caramels, esquimaux, chocolats glacés ‘‘Miko’’.

Le matériel des musiciens rangé, le rideau s’ouvre sur le film de Robert Dhéry Les Branquignols.

Pour terminer la soirée, un petit tour à la boîte de nuit ‘‘La Roulotte’’ s’impose. Basile, ou plus familièrement ‘‘Bouclette’’ le patron, toujours avenant, nous trouve une table. L’odeur de la soupe à l’oignon nous titille les narines et aiguise notre appétit : la commande est passée. Des habitués tapent le carton dans la pénombre et la fumée. Les joueurs de rugby du Stade refont le match qu’ils ont gagné contre Decazeville. Ils écoutent d’une oreille distraite les deux musiciens Serge Paulin (Frédo) bando-accordéon et Walter Breinl pianiste de croisière sur le paquebot ‘‘Aramis’’ des Messageries Maritimes. Ce dernier, comme Bourvil, enlève ses souliers et enfile des escarpins marron en cuir tressé (pour ne pas perdre les pédales), lorsqu’il prend place derrière son Steinway : c’est un rituel. Il y a beaucoup de monde ce dimanche, Walter ne pourra pas terminer la lecture du polar d’Albert Simonin, Ne touchez pas au grisbi (musique du film de Jean Becker reprise par l’harmoniciste Albert Raisner) commencée la veille. Généralement, en début de soirée, avant l’arrivée des couche-tard, Walter ‘‘meuble’’. Il produit un léger fond musical et en même temps, il bouquine : c’est une rareté. Heureusement ce soir là, les danseurs sont tout ouïe à l’attaque du Plus beau tango du monde et s’élancent sur la petite piste en fredonnant, le vibrato dans la voix :

Le plus beau, de tous les tangos du monde,

C’est celui, que j’ai dansé dans tes bras,

J’ai connu, d’autres tangos à la ronde

Mais mon cœur, n’oubliera pas celui-là.

Walter de formation classique enchaîne la version dansée de Tristesse (Frédéric Chopin) et l’hymne à l’amour d’Edith Piaf et Marguerite Monnot dédié au boxeur Marcel Cerdan disparaît aux Açores en 1949 tué dans un accident d’avion. Le Constellation percute le Pico de Véra sur l’île de Sao Miguel, Marcel n’aura jamais sa revanche sur Jake La Motta.

Il nous reste un peu de mitraille pour payer le dernier et, retour au bercail !

Deuxième strophe.

1951-1952. Les radios nationales comme France-Inter sont concurrencées par les radios périphériques : Luxembourg, Monte-Carlo, Andorre... Diffusées sur ces ondes, les émissions de variétés, notamment celle du dimanche matin, ‘’Le club de l’accordéon’’ animé par le quatuor Emile Prud’homme, Toni Murena, Emile Carrara, Gus Viseur, recueillent une forte écoute. Elles offrent un panel de morceaux récents dont les auditeurs sont friands.

Emile Carrara, compositeur de Mon amant de Saint-Jean en vacances près de Capdenac pendant l’été, se produit à la guinguette du ‘‘Petit bois’’ en bordure du Lot.

Comment ne pas perdre la tête / Serrée par des bras audacieux

Car l’on croit toujours / Aux doux mots de l’amour

Quand ils sont dits avec les yeux.

Elle qui l’aimait tant / Ell’ trouvait le plus beau de Saint-Jean...

 

♪♫ Nouveauté ! Emile est superbement accompagné par Willy Marant qui joue de la guitare électrique branchée sur un amplificateur de marque française ‘‘Garen’’.

Une trentaine de kilomètres après Figeac, on danse à Rouqueyrou ‘‘Chez Moulène’’. De l’extérieur on aperçoit à travers les vitres de couleurs (sortes de vitraux) des petites fenêtres, une salle toute en longueur. Pour fêter la Saint-Hubert le patron des chasseurs, la société de chasse organise son bal traditionnel en novembre avec Géo Robert (Georges Gouzou, Robert Lavergne).

Vers 18h, après le match de foot, les spectateurs et les joueurs de Lacapelle-Marival de retour de Latronquière s’arrêtent pour arroser la victoire et en tourner une petite (faire une danse). Michel, qui joue dans ‘‘les bois’’, s’exclame en entrant : « Bon Dieu, ya d’la caille ici ! », que l’on peut traduire, en version plus conventionnelle mais moins expressive par : « Doux Jésus, qu’elles sont jolies les jeunes filles de ce jardin d’Eden ! ».

Dans un coin de l’abreuvoir, le gros Popeye, teint rougeaud, moustache en poils de sanglier, en tenue dominicale, bottes, pantalon, veste de chasse kaki, ‘‘Le Chasseur Français’’ sa bible, dépassant d’une poche, casquette à visière molle et basse enfoncée sur le crâne est particulièrement en verve ce jour là. Il raconte à ses copains la battue du matin. C’est une histoire invraisemblable qu’il a pourtant vécue.

Chut ! Écoutons-le attentivement, cela vaut son ‘‘faisan d’or’’.

─ J’étais au poste de l’arbre rond, tranquille. Tout à coup, j’entends un bruit de branches sèches cassées. J’ai pas le temps de faire ouf, qu’un cerf de deux mètres de haut, avec des bois comme ça, est là face à moi. Un vrai cheval ! P.t..n ! Tu vois pas qu’il se met à me charger ! dit-il encore ému, se grattant le haut du front en soulevant son couvre-chef. Sans hésiter, j’attrape ‘‘le douze’’ par le canon et avec la crosse je lui en ‘‘file un pet par la nifle’’. Le mastodonte tombe à moitié assommé, alors là, à bout portant, deux coups de chevrotines et hop ! ‘‘Naturam sequi !’’ ! (Belle paraphrase phonétique du narrateur : naturellement, c’est cuit !).

Après un round d’observation, sérieux, pesant bien ses mots, faussement modeste il ajoute :

─ Vous me croirez si vous voulez, mais j’ai eu la trouille de ma vie !

Pas fanfaron le tartarin, il ne faut pas trop en faire !

Les irréductibles gaulois, ses complices, sont ébahis à l’écoute de ce récit incroyable mais vrai. Pour bien montrer la véracité de ses dires, Popeye prend plusieurs fois à témoin Tommy son épagneul breton qui à chaque « Hein, le chien ?» dresse l’oreille en signe d’approbation.

Dans l’autre coin, en termes ‘‘chopiniens’’ (rien à voir avec Frédéric l’auteur des Polonaises), saouls, chauds comme des lapins, de solides ‘‘geais’’ buveurs et rigolards jasent. Ils cajolent aussitôt lorsque Géo égrène Le loup la biche et le chevalier d’Henri Salvador, guitariste chanteur et compositeur guyanais.

Une chanson douce, que me chantait ma maman,

En suçant mon pouce, j’écoutais en m’endormant.

Encore lucide, Robert Debonnet de Saint-Céré, dit ‘‘lance-pierres’’, truculent vendeur de sous-vêtements féminins sur les marchés, maîtrise parfaitement le pas de ce nostalgique boléro. Tout en dansant, soit en fredonnant, soit en sifflotant, il arrive au terme de son interprétation par des la la la la en m’endormant.

Maurice Chevalier disait toujours :

─ Sur scène, tu fais une bonne entrée, une bonne sortie, au milieu tu remplis et c’est gagné !

Notre Roméo qui a bien retenu la leçon, glisse dans le creux de l’oreille de Juliette sa cavalière :

Si tu t’imagines, fillette fillette, si tu t’imagines, que l’on ne peut pas être tireur des ‘‘litres’’ et sentimental à la fois,

ce que tu te goures, ce que tu te goures, fillette fillette !

Là, je peux vous dire qu’il marque des points !

A l’heure anisée du Jaune, Auprès de ma blonde chanson du folklore Vendéen (1674 d’André Jouvet de Noirmoutier) clôture la matinée.

Auprès de ma blonde qu’il fait bon fait bon fait bon

Auprès de ma blonde qu’il fait bon dormir.

La caille la tourterelle et la jolie perdrix (bis)

Et ma jolie colombe qui chante jour et nuit.  Auprès de ma blonde...

Tout ce beau monde se donne rendez-vous le dimanche suivant vers 10h à Latouille-Lentillac. Il s’agit d’aller pour une bonne mise en jambe, manger la truite au lard ‘‘chez Gaillard’’, accompagnée d’un vin de lune sec (Cahors blanc) : C’est la coutume ! Et comme dit Nanard :

─ La truite au lard de chez Gaillard, c’est le caviar du ‘‘balochard’’ !

♪♫ La guitare prend place dans l’univers de l’accompagnement. Son entrée est renforcée par la formidable prestation de Narciso Ypès (1952) qui pour les besoins du film de René Clément Jeux interdits, recueille et arrange une musique du folklore espagnol, mondialement connue depuis.

Pour la petite histoire, l’on raconte que la partition a été trouvée dans un grenier, sans titre et sans signature, on l’appelle parfois La Mélodie perdue.

Refrain.

1953. Marcel Mijoule, le nouveau patron du dancing de ‘‘la Terrasse’’ à Vic sur Cère (successeur d’Henry Monboisse), anime depuis quelques mois le petit bal du samedi soir d’abord en formation réduite, deux exécutants puis au complet.

C’est une première dans la région. Il faut réserver sa table d’une semaine sur l’autre. La tenue de ville est de rigueur. L’ambiance est très saine mais certains parents méfiants viennent boire un verre et discrètement, surveillent leurs filles du coin de l’œil. Les sodas orange et citron sont très appréciés. En général, les garçons, Pierrot F. Jeannot C. Jeannot E. sont de bons danseurs, et les filles ont, en plus de leur souplesse naturelle de belles voix. C’est le cas de Jeannette F. et de Jeannette S. dans Rossignol de mes amours (Luis Mariano) qui méritent une première place au radio-crochet de Zappi Max.

Il était une fois, une fille de roi, au cœur plein de tristesse,

Enfermée nuit et jour, au sommet d’une tour, elle pleurait toujours...

Rossignol, rossignol de mes amours, dès que minuit sonnera,

Quand la lune brillera, viens chanter sous ma fenêtre

Il y a aussi Mimi M. l’agréable serveuse et Mimi G. la gracieuse sportive qui au ping-pong bat presque tous les garçons. Jouxtant le bar, vue sur la montagne, la terrasse vitrée où court la glycine est une véritable salle de jeux : baby-foot, billard américain, flippers et tennis de table.

Ce mardi soir, le dancing est devenu le temple de l’accordéon, même les grandes portes de la vitrine s’ouvrent en accordéon. ‘‘La terrasse’’ affiche plus que complet. A l’extérieur, il y a autant de monde qu’à l’intérieur. La circulation est assurée par la gendarmerie, la RN 126 étant envahie par les curieux venus voir le célébrissime Jean Ségurel. Celui-ci très souriant est arrivé vers17h (montre au poignet droit comme tous les accordéonistes, à cause de la large courroie des basses, côté gauche). Pendant l’installation du matériel, il offre une tournée générale et discute avec tous les habitués et les admirateurs en utilisant parfois les mots du terroir, ce qui le rend encore plus simple et plus sympathique. Il est accompagné par son compatriote Robert Monédières et ‘‘les troubadours Corréziens’’.

Jean Ségurel et son orchestre tournent six jours sur sept et ce toute l’année en Auvergne, Rouergue, Quercy et région parisienne. A cette époque, les contrats sont réglés en liquide, les billets glissés dans les poches arrière du pantalon. Jean, n’échappe pas à la plaisanterie traditionnelle de la part de ses musiciens qui affublent leur chef du sobriquet de ‘‘cul carré’’.

Toujours à La Terrasse, il est assez fréquent de voir les invités d’un mariage s’arrêter sans prévenir, prendre l’apéritif sachant qu’ils pourront bénéficier gratuitement d’un air d’accordéon. Par malchance, ce samedi là, le patron est absent. Qu’à cela ne tienne !

─ Et le gamin, il ne sait pas jouer ? interroge le père de la mariée.

Le petit connaît à peu près une bourrée et le refrain de Sous les ponts de Paris de Jean Rodor et Vincent Scotto (1914).

Sous les ponts de Paris, lorsque descend la nuit,

Tout’s sort’s de gueux se faufil’nt en cachette

Ils sont heureux de trouver une couchette.

Hôtel du courant d’air, où l’on ne paye pas cher...

L’parfum et l’eau c’est pour rien mon marquis,

Sous les ponts de paris.

Au bout d’une longue demi-heure, un pourboire conséquent récompense sa bonne volonté. A dix ans, pour un premier essai, c’est un beau coup de bourse et une impression de déjà vu dans la famille ! Une vocation se fait jour !

Quinze jours après Pentecôte, à Polminhac, le dimanche de la fête-Dieu est sacré. Depuis trois jours sur la place de l’église, des forains de la banlieue clermontoise, les Courchinoux, ont monté leur manège pour les petits et leur dangereux Pousse-pousse pour les adultes. En recherche de sensations fortes, les clients prennent place sur des sièges métalliques suspendus par des chaînes au toit motorisé du manège, basé sur le principe du tourniquet. Plus l’engin tourne vite, plus le plaisir est fort à l’approche de l’horizontale (définitivement lorsque les attaches cèdent : en France, une vingtaine d’accidents mortels).

A la sortie de la messe, les filles sèment à tout vent des pétales de roses sur les fidèles. Les garçons se précipitent en direction de la mairie pour participer à la course à pied. Ils ne se préoccupent pas de savoir s’ils ont leurs beaux habits et leurs souliers neufs. Le départ est donné. Les disciples de Charles Cérou le Paulhacois (classé troisième au championnat d’Europe de cross-country en 1951) partent au sprint. Pendant le tour de ville le peloton est groupé, mais dans la montée du Courédou, les postulants pour le titre se détachent : la ligne d’arrivée est franchie en premier par Lulu J. pour les cadets-juniors et par Jeannot B. suivi de Francis B. pour les benjamins-minimes.

Le repas pantagruélique terminé, pour accélérer la digestion il y a le choix : cinq bals dans les cafés Vollory, Trin, Meyniel, Ferrières et Jarrige. Ce dernier retient l’attention des enfants, c’est en réalité Louis Clavières qui les attire, ses poches sont pleines de bonbons ‘‘La pie qui chante’’. Il distribue les friandises à tous ces gentils garnements (dixit Louis, Le Pépé Clavières). Dès qu’ils ont leur becquée, ils repartent en courant telle une volée de moineaux, sourire aux lèvres en criant :

─ Merci m’sieur, merci m’sieur !

Il reprend son accordéon et enchaîne avec Aubade d’oiseaux la très belle valse musette de Péguri-Michaud. Une heure plus tard, pour les bonbons, c’est le Retour des hirondelles (valse à variations).

Il y a du monde partout. La salle Pleyel (Meyniel), une ancienne écurie, est saturée. Avec l’accordéoniste Marcel Garcia, la qualité est au rendez-vous. Il joue trop souvent pour son plaisir et la clientèle le rappelle à l’ordre, mais c’est un régal, Un petit bonheur ! (Félix Leclerc).

C’est un petit bonheur / Que j’avais ramassé,

Il était tout en pleurs / Sur le bord d’un fossé.

Très swing dans Les feuilles mortes (Jacques Prévert & Joseph Kosma), Douce France, Que reste-t-il de nos amours (Charles Trenet), il se surpasse dans Quizas, quizas (Oswaldo Farrés). Écoutez bien C’est si bon d’Henri Betti !

C’est si bon, de partir n’importe où

Bras dessus, bras dessous,

En chantant des chansons.

‘‘Chez Trin’’ l’interlude terminé, juste pour se désaltérer, la kermesse bat son plein, impulsée par Le chanteur de Mexico, (Francis Lopez). Jean Dès, le chanteur de la rue Francis Fesq, élève du professeur Charles Tyssandier, harangue la foule. 

─ Tous ensemble et avec l’accent s’il vous plaît !

On a chanté les Parisiennes, leurs petits nez et leurs chapeaux

On a chanté les Madrilènes, qui vont aux arènes, pour le torero

Mexico, Mexi iiiiiiiiiii co... sous le soleil qui chante iiii...

C’est le déliiiiiiiiire complet. L’accordéoniste, porte-cigarette filtre Dénicotéa entre les dents, maïs éteinte, est aux anges ! Soulevant légèrement son biniou, il réajuste le tapis de carte vantant la gentiane ‘‘Avèze’’ posé sur ses genoux pour protéger son pantalon et tenu à la taille par un élastique : c’est tout un poème ! Sa valse aussi Un gamin d’Paris (Mick Micheyl & Adrien Marès).

Un gamin d’Paris, c’est tout un poème

Dans aucun pays il n’y a le même

Car c’est un titi, petit gars dégourdi

Que l’on ai-ai-me.

Arthur, le dormeur du bar, pourra mettre facilement Paris en bouteille, car il a libéré un nombre certain de canettes... il cuve. Depuis une heure, son gosier et son estomac, trouvant le breuvage trop agressif, lui signifient en rotant de concert leur étonnement et leur mécontentement. Choqué par cette intervention, calme et serein il les prévient :

─ Dans votre intérêt, je vous conseille de vous habituer ‘‘rapidos’’ car vous en verrez passer d’autres !

Parole tenue, le péril rouge est bel et bien présent. L’avertissement sans concertation est mal digéré. La rébellion d’abord contenue s’organise, le conflit semble inévitable et le rejet est total. Il s’agit là du seul cas où le permis de chasse n’est pas exigé pour tirer le renard. Louisette, telle la Marianne de la république, seau d’eau, balai-brosse, serpillière au poing, prend d’assaut le champ de tir. Malgré le sol empourpré par le conflit et l’odeur âcre qui règne, n’écoutant que son courage, Louisette éponge les dégâts sans rechigner.

Toutes les dictatures ont la fin qu’elles méritent mais c’est toujours le peuple qui trinque !

Dernière strophe.

Pour que cette ballade soit complète, équilibrée et conforme à la règle, il faut lui ajouter une dernière strophe.

1954-1955. Dans tous les magasins spécialisés le tourne-disque ‘‘Teppaz’’ se vend comme des petits pains. Son saphir est prêt à explorer le moindre microsillon de la pin-up aux mensurations de rêve : 78, 33, 45. En effet, le petit dernier de la famille vient de voir le jour. Avec d’abord deux titres, puis quatre, le 45-tours séduit toutes les générations et il n’est pas trop cher. A l’écoute de cette merveille, le stylographe Bic qui roule sa bille depuis peu, s’emmêle les crayons. Le juke-box fait son apparition dans les grands cafés. Jean Constantin, tout en cherchant ses pantoufles, chante Mets deux thunes dans l’bastringue, et t’auras du bonheur pour tes dix ball’s.

♪♫ La musique de variété est installée dans notre environnement quotidien.

Nombreuses sont les soirées improvisées ; même si le travail n’est pas de tout repos, le désir de ‘‘faire la fête’’ est fort.

Un coup de téléphone au 52 à Vic sur Cère en provenance de la gare S.N.C.F. en est la preuve.

─ Allo, Marcel ? Ici Popaul, t’es occupé ? (Sans attendre la réponse, inutile d’ailleurs) Il faudrait que tu viennes jouer trois quatre morceaux au Lioran !

J’ai des collègues cheminots qui cassent la croûte à l’auberge du tunnel, ils ont la ‘‘bougeote’’ ! Allez, descends, on y monte avec la draisine, il nous faut une grosse demi-heure !

Toujours prêt à lever le pied et le coude, Marcel se fait un devoir d’accepter, il faut admettre que l’argument est de poids. Les deux compères arrivent juste à l’heure du repas. Le ‘‘petit pois carotte’’ est servi. Les musiciens y sont habitués, huit fois sur dix ils y ont droit, avec en prime, une histoire confuse, (surtout après la rafale d’apéritifs) d’un gros tambour major qui mangeait des petits pois... L’apothéose étant le final du récitant qui, à mots pesés empruntés à Jean de La Fontaine, déclame rayonnant :

─ Moralité, on a souvent besoin d’un plus petit que soi !

Toute la tablée est bouche bée !

Conforté dès son arrivée par un accueil plus que chaleureux, l’artiste, le souper achevé, sort de sa lourde caisse noire en chêne massif, protégé par une feutrine grise, son ‘‘Fratelli. Crosio’’ blanc gansé de perles rouges : Et, Hop diguidi !

Pour lancer les hostilités, un pot-pourri de chansons bachiques fait l’affaire : Je cherche fortune, Chevaliers de la table ronde, A la tienne Etienne, Boire un petit coup (Boyer-Valbonne)...

Boire un petit coup c’est agréable

Boire un petit coup c’est doux

Mais il ne faut pas rouler dessous la table…

Un petit coup tra la la la...

Tous les couplets sont connus et chantés : Allons dans les bois... J’aime le jambon... Non Julien tu n’auras pas ma rose.

Quand de la boîte à frissons s’échappe la mélodie de Gilbert Bécaud, Mes mains (dessinent dans le soir la forme d’un espoir qui ressemble à ton corps), à partir d’une stratégie bien pensée, ‘‘l’opération Castor’’ (pas celle d’Indochine) peut débuter. Il s’agit, sans empressement, après une fine analyse pour obtenir une reddition totale, de bien cibler la source de convoitise, d’opérer avec minutie d’interminables manœuvres d’approche et d’encercler avec précaution et fermeté le sujet. Dans le pire des cas, il ne restera pas de traces suspectes, la pièce à conviction s’autodétruira dans les trois secondes.

Perdre une bataille n’est pas perdre la guerre.

Un petit remontant et s’il reste encore un peu de temps une nouvelle aventure peut débuter. Malheureusement, il faut rentrer avant le passage de la micheline Aurillac Clermont Ferrand de 4h50.

Le conducteur est plus qu’éméché, mais il rassure :

─ la draisine connaît la voie !

Le périple terminé, la fidèle ‘‘Simca 8’’ grenat est toujours là pour ramener Marcel au domicile.

Le petit wagonnet à moteur continue son trajet jusqu’à Aurillac pour aller récupérer les ouvriers qui entretiennent les voies ferrées. Je profite de l’aubaine, un petit ‘‘jus’’ à l’Univers et direction le centre ville.

La cité paraît en effervescence. En effet, brandissant les caricatures sous-titrées de leurs légendaires professeurs, Laurel, la Loutre, Pistolet, Lagit, Tabana... trois ou quatre cents jeunes sont regroupés devant le lycée ‘‘Emile Duclaux’’. Les plus téméraires scandent des slogans rigolards à l’égard du censeur (Le cencu) « ça pue le cencu ! » et du proviseur (Le phoque) « le phoque au balcon ! ». Sous l’œil vigilant de la maréchaussée, le défilé s’organise derrière un bourricot symbole estudiantin et un jeune cabretaïre qui couine son hymne à la joie :

Formez l’monôme, formez l’mônôme formez... vous connaissez la suite !

Le tour du square est bientôt envahi par le cortège. La circulation est coupée par Jacques, Paulo, Jeannot, Yves et les autres, qui briquent les clous en acier des passages piétons. Après quelques chansons de salle de classe (Dans un Amphithéâtre, Ils ont des chapeaux ronds, la Digue du...) tout ce petit monde se disperse le temps du repas.

Du centre-ville au Cap-Blanc (quartier de l’Ombrade), je constate que celui que les puritains appellent ‘‘Le pornographe des phonographes’’, Georges Brassens a fait des émules en deux ans. Les amoureux se bécottent sur les bancs publics (Ils sont là, c’est notoire, pour accueillir quelques temps les amours débutants ?) Le texte comportant une erreur d’accord n’est pas un bon exemple pour obtenir une mention au bachot. De plus, pour ce qui est du premier couplet, notre ami Georges l’a ‘‘pompé’ ’à un mot près, dans le livre de Jeanne Ramel-Cals ‘‘Amours de province’’ (1926).

Ce mercredi soir de fin juin, rue Gué Bouliaga, René Saget anime ‘‘le bal du bac’’ qu’il a créé voilà cinq ans. Un service de car est assuré à partir du Gravier. L’autobus dans lequel il est interdit de cracher, de fumer et de parler au chauffeur, passe de la vingtaine de places réglementaires à cinquante, sans compter la dizaine de sièges fixés sur l’impériale, presque sans protection.

Le dancing ‘‘L’Ombrade’’ ouvre habituellement le dimanche après-midi. L’exception est faite pour cette soirée des potaches. La transformation de l’ancien garage en guinguette est digne de l’architecte Le Corbusier. Le plafond est orné d’une fresque représentant le feuillage d’une gloriette. L’éclairage, bleu, rouge, vert, jaune et sa boule de verre à facettes est novateur. Une porte s’ouvre sur un intime patio arboré. Des tables et des chaises entourées de yuccas accueillent les amoureux qui peuvent déguster à leur guise un Pschitt !... et comme dit le serveur :

─ Pour toi garçon Pschitt citron et pour toi mon ange Pschitt orange !

Debout sur scène, (ce qui veut dire beaucoup !) René colle au goût du jour. Il connaît tous les morceaux qu’apprécient les lycéens. René Guy, son guitariste chanteur fait un tabac : When the saints go marchin’in (Ray Anthony), Georgia (Ray Charles). En lumière rouge, l’attaque d’Only you (The Platters) est grandiose.

Only you can make this world seem right

Loin de vous, je me sens loin de tout

Only you...ou...ou, can make the dark nees bright

Loin de vous...ou...ou, un peu perdu surtout.

Recommandation importante : éviter d’interpréter les ‘‘ou ou’’, à la manière de la chanson provençale, les cabécous...ou...ou, de la martia...ale !

Bien formé par ‘‘Le Renard’’ son prof’, le term’ de la classe de ‘‘Philo’’ possède un léger avantage sur le cartésien de ‘‘Math-Elèm’ ou le physicien de Science-Ex’’ : Le pi 3,14116 est un peu juste pour proposer à la jouvencelle une petite promenade dans les allées du... camping. Pierre de Ronsard a fait don à notre littéraire de la formule infaillible : « Mignonne allons voir si la rose, qui ce matin avoit desclose sa robe de pourpre au soleil... ». Connaissant la poésie, l’Arondelle ‘‘Cadum’’, à la peau douce comme une peau de bébé, n’est pas facile à apprivoiser. Le philosophe en herbe doit ruser ou chercher une autre Cassandre !

Pour Bobby, surpris par le mélange Martini et Gin, c’est depuis un bon moment Buenas noches mi amor. La nuit se passe sans encombre, juste une petite maladie de la jeunesse, la Maladie d’amour. Le vaccin trouvé par Henry Salvador en 1948 est très efficace.

La clientèle est composée en grande partie de mineurs (majorité encore à vingt et un ans). Maman Saget plus que vigilante assure parfaitement la sécurité. Que voit-elle dans la pénombre ? Hissé sur un des tonneaux servant de pots de fleurs, un petit homme costumé, au regard soupçonneux a l’air de juger le comportement des futurs bacheliers. Pour mieux épier, tantôt à droite, tantôt à gauche, il piétine les plantations. La responsable de l’Ombrade voit rouge. Ne supportant pas ce mauvais exemple donné par cet individu. Sans sommation, elle cravate l’énergumène et d’une claque le fait tomber de son perchoir.

L’effet de surprise passé, vexé d’être soumis à la risée même contenue des lycéens (on respecte les adultes), le cascadeur au visage fermé décline d’un ton sec son identité et sa fonction :

─ Madame, sachez que je suis Monsieur...

Pas grave ! Ce n’était que le Commissaire de police.