Bookmaker Bet365.com Bonus The best odds.

SUITE POUR ACCORDEON.

─ Chabada Anatole ?

─ Présent debout ! Eh oui, je suis là !

Nous allons revivre une période exceptionnelle, à la fois trouble et lumineuse.

Allez, c’est parti comme en quarante !

N’oubliez pas de chanter, de lire à haute voix et pourquoi pas de danser si cela vous ‘‘démange’’.

1er mouvement : Les clandestins.

1940. Le 20 Mai les rassemblements de plus de deux personnes sont interdits sur tout le territoire français. Cet arrêté a pour conséquences immédiates la suppression des bals populaires et la fermeture des dancings (salles réservées exclusivement à la danse). Seuls les théâtres et les cinémas restent ouverts.

Le magazine Match titre à la une Autant en emporte le vent film de Victor Fleming en technicolor. Son succès est tel que quelques phrases et expressions marquantes passent dans le langage courant.

─ Franchement ma chère, c’est le cadet de mes soucis.

Le vent de la défaite souffle sur les régions situées au nord de la Loire.

Période qualifiée de drôle de guerre, ‘‘Taratata’’, elle ne l’est pas pour tout le monde !

Le couvre feu est instauré : toutes les sorties sont interdites après vingt-trois heures sur l’ensemble du territoire. Les distractions deviennent rares.

Le petit bistrot de campagne reprend en catimini son activité nocturne. Volets fermés, rideaux tirés, lumière tamisée par une serviette en toile de jute, le bal clandestin bat son plein. Pour entrer, il est indispensable de connaître le mot de passe, très souvent utilisé : « le musicien emballe les filles » (ou inversement) Le bouche à oreille fonctionne parfaitement. En plus, il faut montrer patte blanche. Seul le couteau ‘‘Laguiole’’ est autorisé par Charlot le patron. Ce n’est pas Le Dictateur du lieu. Même s’il connaît tout le monde, il est cependant méfiant. Les salles sont ‘‘bondées à craquer’’.

Le fruit défendu est toujours le meilleur !

Les gens sont habillés sobrement, noir pour les costumes et les robes, blanc pour les chemises et les chemisiers, la discrétion est de rigueur.

Les classiques du folklore constituent l’essentiel du répertoire d’Emilien, fossoyeur à la ville comme à la scène. Sous dobola les gorçous de la mountogno, déchaîne les ‘‘arracheurs de gentiane’’, rudes et grands gaillards de la région de Cheylade qui ont besoin de se défouler. Aux premières notes d’introduction ‘‘pan-pan, pan-pan’’, comme pour lancer les hostilités, la ‘‘horde sauvage’’ s’empare de la piste et brûle les planches. Les violents coups de talons redoublés font vibrer le parquet en chêne, les légendaires ‘‘hiiii hou hou’’ couvrent par instant la musique pour scander avec force le pas de la bourrée. Les plus habiles d’entre eux exécutent des roues impressionnantes. Les jeunes filles, perchées sur les bancs par précaution et pour mieux assister au spectacle, sont sensibles à la virilité et à la beauté des ces jeunes paons. Au cours de la nuit, tout le monde y trouve son compte.

La polka du balai libère de l’énergie. Gustou le meneur, pressé de céder sa place, frappe sur le sol de trois coups de manche à balai et le laisse tomber en criant :

─ Changez de cavalières !

Dans la polka du tapis, une ronde est organisée autour de notre boute-en-train. Celui-ci dépose délicatement le tapis devant la personne de son choix en s’agenouillant et après trois bises sort du cercle. Cela permet parfois d’avoir une vision plus concrète de la fin de soirée.

Mis en valeur par la pénombre imposée par les circonstances et les nombreuses coupures de courant parfois opportunes, le tango arrive enfin. D’E. Donato et César Lenzi A media luz (le bien nommé) laisse planer ce doute qui dure depuis 1925.

Je ne suis pas curieux, mais je voudrais savoir

Pourquoi les femmes blondes, ont le regard si noir ?

Il existe, paraît-il, d’autres versions !

Vers onze heures du soir, c’est le retour à la maison. Pour sortir du café quelques précautions s’imposent : s’assurer qu’il n’y a pas de patrouille, partir par petits groupes discrètement.

1942. Ce mardi 25 Août jour de la Saint Louis, pas besoin de battage publicitaire. Lorsque la locomobile ‘‘Breloux’’ appartenant à Guillaume Lacroix lâche ses premiers coups de sifflet vers cinq heures du matin, les habitants du hameau de La Salesse de Paulhac rappliquent. Il n’en manque pas un à l’appel pour donner un coup main, (à charge de revanche) c’est comme ça ! Un dur labeur les attend. Heureusement, les céréales ne se battent plus au fléau, (sorte de moutchakou) comme au début du siècle. La machine crache sa vapeur dans un vacarme assourdissant. Entraînée par de grosses courroies de cuir et un système de poulies, la batteuse sépare les grains de lentilles de seigle ou de blé de la paille dans un nuage de poussière. En un va-et-vient incessant, les chars à bœufs transportent les gerbes du communal à la ferme. Le mouton est invité au grand repas de midi, mais il n’a pas la meilleure place. Le travail reprend vers treize heures car l’orage menace. L’après midi se passe sans souci et l’on entend dans les champs, se chamailler les garnements, et l’on entend dans les prés, aboyer les chiens de bergers. Maintenant il peut pleuvoir, c’est le moment de l’anisette et du vin cuit.

─ Casimir, sors ton engin, fais nous le Taïtou, l’Aïgue de rose, le Turlututu... ce que tu sais ! dit Jean Marie en levant le bras.

Trop heureux, notre homme accomplit sa mission de son mieux. Affamé de musique, il n’hésite pas à manger quelques mesures, ce que personne ne remarque d’ailleurs.

Après un bon dîner bien arrosé, trop pour certains, la musique délasse un peu. De toutes façons il faudra se coucher assez tôt pour assurer dès l’aube la traite des blanches charolaises. En ouverture de veillée, La chanson des blés d’or de F. Doria (1882) atteint son but : faire valser et chanter.

Le gracieux cortège prénuptial, dans la première figure de La gigue (otage aussi de l’harmonica Hohner de Jean-Léon) plaît aux anciens. La deuxième figure, plus dynamique amuse follement les danseurs qui en riant de bon cœur, lèvent ‘‘la gigue’’ (plus ou moins en mesure). Il ne faut pas toujours taper sur les mêmes !

La bande dessinée se déroule gentiment. Notre hôte adresse un coup d’œil complice appuyé par une moue incitative, au ‘‘morfalosaure’’, qui, aussitôt, accélère le tempo. Faisant parler le métier, il lance à haute voix avec fermeté : ─ Plus haut band’de feignants, plus haut !

Il a vite raison des dernières forces de nos ouvriers. La veillée s’achève sur les sages conseils du maître de céans, qui pour mieux faire passer la pilule, celle du lendemain, annonce :

─ Allez, la dernière et au lit !

Il ne sera pas question de Prendre l’café au lait au lit avec des gâteaux et des croissants chauds (tyrolienne de Dudan & Gardoni).

Dans les grandes villes c’est la débâcle, ce qui provoque un exode important vers le sud et le Massif Central. Cette fois on descend en province contraint et forcé. Les temps sont durs mais ici on se débrouille un peu mieux malgré les cartes de rationnement pour la nourriture et le textile, les bons d’achats et les tickets pour tout le reste. De nombreux musiciens arrivent chez nous, ce qui a pour effet de rehausser le niveau musical et parfois de former de véritables petits orchestres à deux, trois ou quatre éléments. Dans l’un d’eux, ‘‘Copeau’’ clarinettiste contrebassiste, malin, un tantinet roublard, (ce qui va souvent de pair) trouve une solution aux restrictions alimentaires. Menuisier ébéniste de son état, il transforme astucieusement l’intérieur de sa contrebasse en un garde-manger muni d’un casier à bouteilles. Certes, ce n’est pas la vie de château, mais le casse-croûte de fin de bal est toujours aussi conséquent : soupe à l’oignon, cochonnaille, fromage, tarte maison, vin et digestif. C’est le moment choisi par ce ‘‘piaf’’ pour nourrir la grand-mère (nom familier de la contrebasse). Au cours de la soirée, pas de problème, la mémé au ventre creux vibrait de ses quatre cordes sous les griffes du rapace, chantant le tango en vogue : Sur le chemin de ta maison (Marianito Morès) paroles françaises de Francis Blanche.

Sur le chemin de ta maison,

J’ai rencontré l’espoir.

Dans ce refrain de ta chanson,

J’ai retrouvé ma joie.

La version de ce roublard est un peu différente, moins poétique, ne manquant pas de sel, révélant parfaitement les préoccupations du moment.

Sans pain sans vin sans saucisson,

Je suis comme un‘‘couillon’’

Avec l’accord de la maison,

Je croqu’rai bien Marion.

Les plaisirs de la chair, L’éternel retour !

1943, sur le plan cinématographique, est l’année du siècle pour la vallée de la Cère. Le scénariste Jean Cocteau réunit Madeleine Sologne et Jean Marais sous la direction de Jean Delannoy pour tourner au Château de Pesteils à Polminhac. Ce succès deviendra international.

2 ème mouvement : La majestueuse.

La résistance est bien organisée, des maquis se forment dans tout le pays. La BBC diffuse sur ses ondes brouillées les appels du Général de Gaulle :

─ Ici Londres, les Français parlent aux Français !…

Radio-Paris fustigée par la BBC (sur l’air de La Cucaracha : Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand) vit ses dernières heures, avant de devenir La Radio diffusion Française.

La victoire des troupes françaises et alliées se dessine et s’annonce en tambours et big band.

♪♫ Le jazz, sorte de liberté réactive pénètre et s’installe avec force dans le cœur de notre musique. Glenn Miller nous met Dans l’ambiance, (version française) avec son In the Mood de Joé Garland.

La vague anticonformiste à l’égard de l’occupant ‘‘boche’’ se fait sentir chez les jeunes. Ils adoptent le style ‘‘zazou’’ : cheveux longs, vestes longues, pantalons serrés aux chevilles.

1944. Le Balajo ouvre à nouveau ses portes le 24 décembre. Les habitués reviennent : Django Reinhardt guitariste aux doigts d’or, la tête toujours dans les Nuages, Jean Gabin que l’on reconnaît à sa démarche de mataf, sortant de sa Delahaie grenat, Edith Piaf et bien d’autres célébrités... Jo Privat compose une valse rapide ‘‘la toupie’’. Sous l’œil d’un public intéressé, connaisseur, souvent médusé, les meilleurs couples de danseurs juchés sur un guéridon, tournent sur place à vive allure.

Il est certain qu’à Mourjou, Velzic ou Lacapelle-Barrès, on est encore loin de toute cette influence, surtout les jours de foires. Après une longue marche commencée aux premières lueurs, les paysans arrivent sur la place du village servant de foirail, pour vendre leur bétail. Les conversations vont bon train. Les maquignons, grand chapeau à larges bords, foulard rouge noué autour du cou, grande blouse bleue, sabots de bois vernis, marchandent jusqu’à l’accord final. Il se conclut par une frappe aller retour dans les mains :

─ Tape-là et viens boire un coup !

Il n’y a pas de contrat écrit, la parole donnée suffit.

Juste entre les douze coups de midi, théâtral, le roi du biniou ‘‘Marcel 1er’’ fait son entrée. Tirant les rênes de son cheval :

─ Orgueil, oooh, ooh !

La calèche s’arrête. Du haut de son perchoir, il salue les amis d’un geste ample, souhaitant que sa présence ne passe pas inaperçue.

Commercial, le bougre !

Pour ouvrir l’appétit, il assure les réjouissances dans la salle du café. Antoinette la douairière est à la cuisine, Madeleine la servante assure le service. La clientèle strictement masculine bien décidée à se ‘‘taper la cloche’’ prend place pour le repas autour des tables recouvertes de nappes en tissu vichy rouge. Dans ce genre de profession, il faut savoir jongler !

─ Et pour danser me direz-vous ? Pas de soucis !

Durant tout l’après midi, les marchands de bestiaux enchaînent le répertoire folklorique classique, la Crouzado, l’Escloupeto, la Glaoudo... et les verres de vin. Certains, en manque, invitent pour une danse la serveuse, sous le regard sombre de la patronne qui la replonge rapidement dans le bain vaisselle. En signe de chicanerie, ils se mettent à chanter Tcha lo mairé Ontouéno.

─ Grand bien leur fasse ! dit-elle à voix basse, haussant les épaules tournant la tête. Elle est seule depuis la première guerre et doit se faire respecter.

Tcha lo mairé Ontouéno, io de boun bi blonc, filhotto...

Chez la mère Antoine, y a du bon vin blanc, fillette...

Io Pierrou que paso, fo peta lou fouét,

Il y a Pierrou qui passe, il fait claquer le fouet,

Marissou l’ogatcho li quilho lou dèt...

Marissou le regarde lui lève le doigt...

Tout y passe : c’est La valse brune, des chevaliers de la lune ; c’est La java bleue, la java la plus belle, celle qui ensorcelle, et que l’on danse les yeux dans les yeux. Devançant d’une courte taille La Madelon,

La Madelon vient nous servir à boire

Quand on lui prend la taille ou le menton

Elle rit, c’est tout l’mal qu’elle sait faire,

Madelon, Madelon, Madelon. (Ton to don !)

La palme revient à Ma Pastourelle (Jean Vaissade).

La Pastourelle, c’est la plus belle, des filles de chez nous,

Sa taille fine, sa belle mine, et son regard si doux,

Rendent jaloux les fleurs même, Je les regarde sans détours.

C’est pour cela que mon cœur l’aime et l’aimera toujours...

Nos gais lurons repartent vers six heures assurer les travaux de la ferme, après avoir ‘‘sifflé’’ le dernier. Ce n’était que la mi-temps. Ils reviennent cette fois endimanchés : costume, montre à gousset en argent, chemise fermée par un lacet en velours bordeaux ou noir et chaussures cirées. Leurs femmes, bien pomponnées, vêtues de belles toilettes: robes à dentelles, dessous brodés, bijoux de famille (broche camée, saint esprit pierre d’Auvergne), les accompagnent.

Marcel, connaît tous les morceaux à la mode, Le Galérien, Douce France, C’est la romance de Paris, Bébert (Chez Bébert dit les pieds plats) etc...

Très applaudi lorsqu’il chante : «Nuits de chine, nuits câlines, nuits d’amour ! Nuits d’ivresse, de tendresse... », Ou bien encore :

Riquita, jolie fleur de java,

Viens danser, viens donner des baisers

Tes grands yeux langoureux ensorcellent et

Riquita, joli rêve d’amour,

On voudrait te garder pour toujours !

Mais son triomphe il l’obtient avec Les Esclots, car tout le monde donnent de

La voix.

Qon té coustérou, qon té coustérou, qon té coustérou lous esclots (bis)

Combien te coûtèrent ...................................................les sabots.

Qon é rou, qon é rou, qon é rou naou. (bis)

Combien ils te coûtèrent quand ils étaient ........................neufs

Cinq soou coustéro (3) lei esclots, qon erou (3) naou.

Cinq sous ils coûtèrent, les sabots, quand ils étaient neufs.

Il faut rentrer maintenant, les rendez-vous sont pris pour le mois prochain.

8 mai 1945. Majestueuse victoire de la France et de ses alliés, l’Allemagne nazie capitule. C’est la fête dans tout le pays. Des plus grandes aux plus petites villes, les rues sont envahies par une foule en liesse. La joie éclate, les cloches sonnent à la volée, les gens s’embrassent, chantent, dansent, d’autres ne peuvent retenir leurs larmes.

3 ème mouvement : Gaillarde.

─ Alors Anatole, me dit une jolie fille rayonnante de bonheur, on danse ?

─ Oui, avec plaisir! Je ne vais pas me faire prier ; elle est gironde la bougresse !

Nous voilà partis au son de l’accordéon de Marius Galvaing dans un fox-scie allegro. T’as qu’à ra boum dié est une marche dynamique. A la fin du couplet, tout le monde s’arrête pour mieux faire sauter les cavalières au refrain : t’as...qu’à...ra...boum dié, la la la li la la (un peu comme un deuxième ligne de rugby à la touche, mais il n’y pas de conquête de ballon, enfin !). Ça continue avec ça fait boum !, Pouèt ! Pouèt !, Ploum ploum tra la la, seulement, à force d’envoyer en l’air, on sait comment ça se termine : par le baby boum !

─ Music maestro please ! dit un plaisantin.

Pas de problème, bon lecteur, Marius enchaîne partition sur partition. Lorsque le choix ne convient pas, notre farceur tourne les pages, ce qui provoque un cocktail pour deux, (Jean Lumière) ‘‘pas piqué des vers’’.

* 16 mesures de Ah ! Le petit vin blanc (qu’on boit sous les tonnelles, quand les filles sont belles, du côté de... Nogent : Lina Margy).

* 12 mesures de Mon anisette (les toilettes, les bijoux, j’ m’en fous !... je suis heureuse et je chante comme une fauvette quand j’ai bu mon anisette : Germaine Lix).

* 4 mesures de thé pour deux (Tea for two extrait de l’opérette Nono Nanette : Paulette Merval, Marcel Merkes).

* Un zeste de mandarine (Prenez mes mandarines, elles vous plairont beaucoup, car elles ont la peau fine et de jolis pépins pour vous : Reine Paulet).

La Margaridou de Roumégoux conseille de doubler les doses (64 mesures) pour une bonne bourrée à quatre.

Pendant l’impressionnant défilé des forces alliées, la jeep ‘‘Willys’’, vert olive, décapotée, recueille les faveurs de toute la population agglutinée sur l’avenue des Champs Elysées. Roulant au pas, sourire hollywoodien piano blanc, saluant fièrement, les soldats américains distribuent des friandises et du chocolat aux enfants. Ils offrent des chewing-gums à nos filles et nos femmes contre quelques petits baisers, parfois volés. Les cigarettes données aux hommes sont les bienvenues. Pour fumer, ils faisaient sécher des feuilles de noisetier, de noyer de tilleul ou de la barbe de maïs et cultivaient secrètement un pied de tabac dans leurs jardins. Un petit coup de patte, un savoir faire artisanal, et le mégot prenait feu. Ce n’était que Fumée aux yeux (Smoke gets in your eyes de Jérôme Kern). L’euphorie du moment laisse place à quelques débordements sans gravité. L’envie de revivre est tellement forte !

Dans les régions de l’est de la France, très marquées par ce conflit, le petit ballon d’Alsace du matin réveille le pèlerin. La troupe d’acrobates Alphonso forme l’orchestre musette Alphonso. Composé du père de la mère et des deux fils, ce carré magique apporte des moments de bonheur encore enracinés dans les mémoires, transmis des grands-parents aux parents et aux petits enfants. Tous ont l’assurance de les avoir vécus. Le jeune trompette-sax prix de conservatoire n’est autre que le futur Jo Sony, son frère Jack Erhard guitariste de jazz. De l’Alsace à l’Auvergne, il n’y a qu’un pas de danse.

Ce dimanche soir à Pierrefort Cantal, Jeanquit arrive à faire danser ; il joue La Pierrefortaise mais il a le béguin pour Berthe Sylva l’interprète Du gris (Ernest Dumont & Ferdinand-Louis Bénech 1920).

Du gris, que l’on prend dans ses doigts,

Et que l’on roule...

C’est fort, c’est âcre comm’du bois

Ça vous saoule...

Au comptoir, on s’échauffe un peu, jusqu’à voir rouge, c’est normal ! On hausse le ton, l’explication est donnée dehors, place de La Fontaine, en présence de nombreux témoins. Gino, un Napolitain chaud comme le Vésuve regarde de trop près une protégée de Paul du cru. L’affrontement semble inévitable. L’alcool, l’accent et le parler italo-patois indisposent vite le cantalou qui d’un ‘‘vira t’enlai’’ (crochet du droit, crochet du gauche) envoie son adversaire au tapis. Celui-ci se relève péniblement, se frotte la joue en faisant fonctionner la mâchoire, époussette son vieux costume clair maculé de boue et plonge la main dans sa poche. Aussitôt, il change de mine et s’exclame :

─ Lou porc mo escafayat l’escaferlati ! (Le cochon, il m’a écrasé le scaferlati, paquet de tabac de forme cubique ‘‘Scaferlati Caporal’’).

Georges Brassens déclare :

─ Je n’aurais jamais touché à un tabac qui s’appelle Caporal, ne vous étonnez pas qu’il soit mauvais !

Les filles inquiètes, se sentant presque coupables, assistent à la scène derrière la vitrine à travers les rideaux de dentelle qui, bien que jaunis par la fumée, laissent apparaître des paysages champêtres et des scènes de la vie quotidienne. Paulo, chemise grande ouverte, manches retroussées, le poing encore serré, coude tiré en arrière, visage crispé faussement méchant, d’un pas assuré traverse la salle en jurant :

─ Mila nun, ils vont pas venir faire la loi ici, non !

Une demi-heure plus tard, tout rentre dans l’ordre dans le plus pur esprit sportif : ils trinquent ensemble et roulent une cigarette. Gino tend la fine feuille de cellulose et dit :

─ Tiens voilà mon Job ! (Marque du petit carnet fermé d’un élastique contenant cent feuilles de papier gommé).

L’échauffé de la péninsule ne manque pas d’humour !

Trop souvent en surdose, son carabin lui a interdit le vin. Qu’à cela ne tienne ! S’adressant au bistrotier, il lui tint à peu près ce langage :

─ Lou médéci mo interdit lou vi, belo me un rhum ! ». (Le médecin m’a interdit le vin, donne moi un rhum !).

La Libération a un goût juteux. Les cartes de rationnement disparaissent, les automobiles roulent de nouveau. La vie semble reprendre un cours normal, mais ce ne sera jamais comme avant.

4 ème mouvement : Sarabande.

1947. La vente du ‘‘tourne-disque’’ est relancée de plus belle par l’arrivée sur le marché du ‘’33-tours’’, moins cher et moins fragile que le ‘’78-tours’’. Sur les pochettes couleur, on peut voir les photos des interprètes, ce qui les rend plus attrayantes. L’amélioration de la qualité sonore vient du procédé ‘‘CBS’’ de gravure microsillon. Il permet l’enregistrement de vingt minutes par face en son stéréophonique donc d’une dizaine de morceaux. Cette formidable avancée technologique influence très fortement le musicien de bal. Son répertoire s’étoffe et se diversifie. Même si la partie traditionnelle perdure, la jeunesse a besoin d’autre chose pour prouver son identité.

♪♫ Le musette du ‘‘titi parisien’’ prend le pas sur le folklore.

En juillet à St Flour, a lieu au faubourg la traditionnelle fête de la Sainte Christine. Le programme complet des réjouissances est imprimé sur de grandes affiches multicolores (arc-en-ciel), format double colombier. La publicité est assurée pour les trois jours.

SAINT-FLOUR

Grande Fête de la Sainte Christine

26, 27, 28 juillet 1947

Soyez les bienvenus !

Samedi :

* 14 heures : Grande fête foraine.

* 16 heures 30 : Jeux divers organisés pour les moins de 12 ans, (course en sac et massacre des toupines).

Le but de la ‘‘course en sac’’ est de courir le plus vite possible les deux jambes enfermées dans un sac à patates ceinturé d’une ficelle de lieuse.

Pour le ‘‘massacre des toupines’’, les enfants essayent les yeux bandés, de casser des pots de fleurs à l’aide d’un gros bâton. Ces toupines attachées à un câble suspendu à environ deux mètres de hauteur, sont remplies d’eau, de sciure ou de friandises.

* 21 heures : bal public avec un orchestre local très réputé.

Dimanche :

* 8 heures : Réveil matin à la bombarde.

* 11heures : Grand-messe à la cathédrale Saint Pierre, célébrée par Monseigneur Henri Marie-Joseph Pinson évêque du diocèse.

* 15h30 : Départ de la course cycliste (toutes catégories Jeunes et Seniors) Avec la participation des meilleurs régionaux.

* 21h30 : Retraite aux flambeaux et Feux d’artifices.

Grand bal

Animé par le grand orchestre

Marcel Mijoule

Matinée (15h) soirée (21h)

Joie, entrain, gaieté, Cotillons

Lundi :

* 14 heures : Fête foraine

* 21 heures : Bal public avec un orchestre local réputé.

Le départ de la course cycliste est béni par Monseigneur l’évêque qui sait être gai et sérieux selon les cas. Une innombrable foule est massée tout au long du parcours des trente tours de la ville basse. Malgré la chaleur étouffante de l’après-midi, le plancher municipal, bâché, fermé sur les côtés seulement par des barrières en bois, est plein. Il est vrai que la formation de l’accordéoniste Marcel Mijoule est composée de quatre éléments de qualité : batteur chanteur, Elie Vignane (Zéli), guitariste banjoïste, Louis Pelamourgues (Loulou), chanteur saxophoniste Jean Rousserie (monsieur Jean) qui a la particularité de jouer du saxo ténor en ut et non en si bémol comme habituellement. Ces mousquetaires, pantalons et chemises noirs, cravates jaunes sont assis derrière des pupitres laqués blancs portant les armoiries du chef. La présentation est soignée. Ils possèdent également une bonne sonorisation de 25watts ‘‘Pathé Marconi’’ et un super micro ‘‘Mélodium 75A’’, de quoi faire du bon boulot !

Les radios (mais pas seulement !) ont influencé leur choix musical : Fleur de Paris (Maurice Chevalier).

C’est une fleur de Paris

Du vieux Paris qui sourit

Car c’est la fleur du retour

Du retour des beaux jours

Chic à chiquito (Georges Guétary) Brin d’amour (sobriquet de l’un des musiciens), Pigalle (Georges Ulmer).

Un p’tit jet d’eau / Un’ station de métro

Entourée de bistrots / Pigalle !

Ce qui plaît encore plus aux jeunes, ce sont : la samba Tico-tico, tico tico par ci, tico tico par là ; la biguine Amor, amor, amor de Marie-José, quand un baiser, m’est refusé, moi je le vole (copié sur les ricains) et le tango-boléro Besame mucho de la compositrice mexicaine Consuelo Vélasquez.

Besame, besame mucho

Como si fuera esta noche la ultima vez

Be-e-esame, besame mucho

Que tengo miedo, perderte, perderte despues.

5 ème mouvement: Pavane.

Le casino de Vic-sur-Cère est au cœur de cette évolution artistique et culturelle.

L’exigence de son cahier des charges en témoigne :

* L’ouverture de la saison touristique est fixée au samedi de Pâques, la fermeture au premier dimanche de septembre.

* Une tenue correcte est exigée à l’entrée, robe ou tailleur pour les dames, costume cravate pour les messieurs.

* Les enfants de moins de dix huit ans doivent être accompagnés par une personne majeure.

* L’accès à la salle de jeux est interdit aux personnes mineures (21ans).

* Animation journalière assurée par un orchestre de cinq musiciens.

* Un minimum de cinq soirées de gala.

* Une fois par semaine, un spectacle de music-hall de qualité et une projection cinématographique.

* Une fois par mois, une pièce de théâtre jouée par une troupe officielle.

* L’établissement est tenu d’ouvrir le bar, le dancing, les jeux de la boule et du baccara, les dimanches et jours fériés de 15h30 à 19h et de 21h à 2h (en semaine, matinée de 17h à 19h30).

Certes, les contraintes sont importantes, mais en revanche, le rayon d’action est considérable. En effet, l’activité des jeux est protégée de toute concurrence jusqu’à une centaine de kilomètres à la ronde (Issoire, Le Puy, Mende, Rodez, Figeac, Tulle, Bort-les-orgues).

Un programme alléchant et très varié, proposé par Henri Monboisse directeur du Casino, le revoilà, attire en plus de la population estivale essentiellement parisienne, celle de tous les départements voisins. Il est vrai que cette ville de cure est bien desservie par le rail. Après 1937, la SNCF prenant le relais de la compagnie Paris-Orléans continue à exploiter la ligne directe Paris-Vic. Le Grand-Hôtel (propriété de la compagnie), Le Manoir, Vialette, Beauséjour, Le Family, Le Touring, les hôtels des Bains, des Sources, du Midi, du Pont et du Parc, de La Gare, de Curebourse reçoivent une clientèle aisée voire même de la haute bourgeoisie qui contribue à la notoriété de la cité et de son Casino.

1949. le XII ème rallye des villes d’eaux d’Auvergne fait étape dans la station thermale. C’est une occasion à ne pas rater pour participer à une somptueuse soirée. L’idée de créer une présentation d’automobiles et un défilé de mode germe dans la tête de ‘‘Croqu’oseille’’ (surnom classique des patrons de Casino). Elle se concrétise aussitôt. Installé sous la rotonde, le quintet accueille une à une, la longiligne Matford V8, la Delahaye 135 blanche à roues-fils, la Buick Roadmaster décapotable calandre chromée, l’étincelant coupé bordeaux Delage et une luxueuse Hispano-Suiza 1936.

Les passagères sont en élégance, capelines et robes longues. Les plus jeunes dames portent des tailleurs signés par les plus grands couturiers. Ce que les hommes remarquent, ce qui les fait gamberger, en plus des talons aiguilles, ce sont les bas nylons à couture (La Gerbe) qui mettent sans aucun doute les jambes en valeur. La démarche est fine et gracieuse.

─ Messieurs, ne rêvez pas trop, on continue !

Certaines coquettes, sans bas et sans jarretelles, dessinent à l’aide du crayon à paupière, une fausse couture pour mieux tricoter des guibolles. Si, par malheur, le genou inquisiteur d’un danseur peut-être maladroit file la ligne, elles réalisent aussitôt les retouches nécessaires.

Alors, ça c’est le bouquet, nous sommes dupés ! Mais reprenons le fil.

Il a une belle auto Toto, Ma voiture contre une Jeep, c’est la Fiesta bohémienne ne sont pas dans les plaquettes ce soir là. Les valses viennoises et les douces mélodies comme La mer de Charles Trenet, s’adaptent à merveille.

La mer / Qu’on voit danser

Le long des golfes clairs / A des reflets d’argent

La mer / Des reflets changeants

Sous la pluie... e (Oui je sais, ça coupe un peu le charme !)

En intermède, surtout par plaisir, Henri joue quelques unes de ses compositions et raconte des histoires truculentes dont il a le secret. Le public, d’abord surpris puis médusé, applaudit ensuite à tout rompre.

On peut être artiste et homme d’affaires à la fois !

Cela est confirmé en plaisantant par l’excellent guitariste Loulou Gasté :

─ D’une Renaud, j’en ai fait une vedette ! (Mari et chef d’orchestre de Line Renaud).

Cette star connaît une énorme popularité en interprétant un standard américain de 1947 inspiré d’une mélodie Suisse, Forever and ever de F. Winkler plus connue sous le nom de Etoile des neiges.

Etoile des neiges, mon cœur amoureux

S’est pris au piège, de tes grands yeux.

Je te donne en gage cette croix d’argent

Et de t’aimer toute ma vie, je fais serment.

Un fait divers tombe ‘‘pile-poil’’ comme pour en renforcer la promotion : aidée d’une amie, une femme trompée par son mari veut se venger de sa rivale. Elles la coincent dans un taxi rue Amélie. La coupable avait certainement le Diable au corps comme dans le film d’Autant-Lara. Les deux femmes entreprennent de lui épiler le sexe sans délicatesse. Pour couvrir les cris de la malheureuse, les ‘‘débourreuses’’ chantent à tue-tête Etoile des neiges. Plus besoin de se faire le maillot pour porter le bikini qui a bien du mal à s’imposer d’ailleurs !

Il faut toujours voir le bon côté des choses !

Line (Jacqueline Ente) est déjà bien auréolée par sa cabane au Canada.

Ma cabane au Canada est blottie au fond des bois,

On y voit les écureuils sur le seuil.

Une chance supplémentaire due à son nom d’artiste lui est offerte. La 4cv Renault moteur arrière est lancée sur le marché : c’est également une totale réussite !

Au volant de cette petite chignole, Garrig’, l’accordéoniste d’Aubervilliers, arrive à Aurillac. Comme tous les étés, il vient travailler dans le Cantal. En entrant dans la salle de billard du ‘‘Café de France’’, se dirigeant vers le patron Louis Clavières, il déclare solennellement :

─ A la route comme au zinc toujours ‘‘45’’ (Pernod) et comme d’habitude, je refuse tout contrat dans une ville d’eau !

A la fête du hameau de l’Apéro prés d’Allanche, au comptoir, les joyeux lurons ne sont pas des chanteurs d’opéra, mais ils connaissent les grands classiques. Ils s’approprient sans répétition le texte du chansonnier Montmartrois Aristide Bruant, Nini-Peau-d’chien ! (1905).

À...la...Bas...tille on l’aime bien Nini-Peau-d’chien:

Elle est si bonne et si gentille !

On aime bien ! Qui ça ? (Les chœurs se transcendent !)

Nini-Peau-d’chien ! Où ça ? (Rebelote)

A la Basti- i- lle !

Alors là ! Si vous ne chantez pas, je n’y comprends plus rien !

Test 1 : Quand elle était p’tite... où qu’à s’dessalait :

Test 2 : Maint’nant qu’elle est grande... Du Richard Lenoir

Appréciation du professeur : Peut mieux faire. Je vous laisse trois lignes pour réviser le bréviaire, pas plus !

Signature : A. Chabada.

...................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................

Après ce petit rappel, j’espère que tout ira mieux, car il faudra se souvenir de bien d’autres textes !

De l’Apéro au café d’Anzat-le-Luguet, il n’y a que la frontière du Puy-de-Dôme à franchir et si vous le souhaitez en remonte pente (1er implanté dans la région). Sur la place trône une sorte de roue en bois de trois mètres de diamètre posée sur un axe. Des objets de récupération en mauvais état y sont solidement attachés par du fil de fer : un vieux vélo, une voiture cabossée, un cheval bancal, un tricycle rouillé. En contrepartie d’une misérable obole, les enfants attirés mais craintifs prennent place. Diego un manouche baraqué, basané, mal rasé, est propriétaire de ce fond de commerce. Se saisissant de la barre fixée sur cette structure digne de, ou d’un César, il se met à pousser énergiquement et d’un bon pas fait tourner son manège sous les regards enjoués des parents et des flâneurs.

La soirée est orchestrée par un jeune accordéoniste talentueux, dynamique et facétieux. René Saget accompagné par son ami Raymond Lemoine ‘‘Moineau’’ (batterie, saxo, chant, guitare), attend avec un plaisir non dissimulé et une certaine impatience un gars, venu d’ailleurs : Bourvil.

Non, pas le vrai André Raimbourg, l’autre !

Sans trop savoir pourquoi, tout le monde l’appelle comme ça. Il n’est ni grand, ni dégarni, seule son allure prête à sourire. Il porte le costume à sa façon, les bas de pantalon rentrés dans les bottes de caoutchouc. Peut-être inspira-t-il la mimique de Ààà dada, ààà dada, et fouette fouette fouette, fouette fouette laaa ! (Conseil de l’auteur : sursauter légèrement en pivotant sur un pied !) Ce garçon de ferme attachant arrive vers 7 heures. Il sort de sa musette un bout de pain aillé et un morceau de petit salé ainsi que des souliers bien cirés qu’il s’empresse de chausser à la place de ses bottes. La patronne qui l’estime bien, sans un mot lui tend une canette de rouge et le voilà prêt pour le bal. Il n’en perd pas une, de neuf heures du soir à trois heures du matin, il écoute. Il ne danse que les bourrées ! Il donne, avec grand plaisir un coup de main aux musiciens pour ranger le matériel et profite de leur casse-croûte.

Quel honneur, l’homme est heureux !

Bien restauré, il remet ses bottes, porte sa musette à l’épaule, fait un timide salut, c’est l’heure de partir. Pensant être suffisamment loin pour qu’on ne l’entende pas, il prend son harmonica et se met à jouer pour lui. Lentement sa silhouette s’enfonce, s’estompe, s’efface dans la nuit. Par delà les montagnes, petit à petit, la mélodie se mêle au murmure du vent, puis plus rien : Il était une fois dans le Cézallier !

René, auteur compositeur sentimental et sensible, en souvenir écrit : Mon copain de la montagne. Bourvil n’en saura jamais rien, dommage !

Mon copain de la montagne a le soleil dans le cœur.

Mon copain de la montagne possède le bonheur.

Elle n’est pas belle cette histoire ?

Pour les musiciens qui n’ont pas de voiture et ils sont nombreux, le retour s’effectue par le chemin de fer via la cité Géraldienne.

En provenance de Bort-les-Orgues, d’Arvant ou de Saint-Flour, ils se retrouvent tous au noeud ferroviaire de Neussargues-Moissac. Penché à la fenêtre, à l’aide de l’embouchure de sa trompette, Popaul imite le coup de sifflet signal de départ et illico-presto le train démarre dans un nuage de fumée avant l’heure prévue, au grand dam du cheminot de service. Désemparé, il s’agite sur le quai et perçoit intérieurement ‘‘la voix du rail’’ : « Il est cocu le chef de gare, il est cocu le chef de gare ». Les voyageurs, amusés par la plaisanterie, commencent la journée en souriant, les plus jeunes enroulent et déroulent leur Yoyo en faisant des figures.

Les wagons ne sont chauffés que par des poêles à bois et charbon, la température ne dépasse jamais les dix degrés. Les banquettes sont recouvertes de similicuir rembourré de paille, pour un meilleur confort. Ce satané clarinettiste, Louis au grand cœur, spécialiste des bois (la clarinette : famille des bois), trouve le moyen de faire grimper le mercure. Discrètement, d’un coup de couteau il perce l’extrémité du siège, en retire le précieux combustible et attise le feu. En deux temps trois mouvements, la bouffée de chaleur redonne de l’allant. Il n’en faut pas plus à nos infatigables troubadours, aux doigts encore un peu gourds, pour qu’ils sortent leurs outils. Que le concert commence ! Et ce, jusqu’au terminus :

─ Aurillac, tout le monde descend !

Cette Bataille du rail était pacifique, sauf le ‘‘déraillement’’ notable du ‘‘désempailleur’’. Il n’y a pas de commune mesure avec le sabotage du convoi Allemand N°1405 dans le film de René Clément, mais... ?

Pour les orchestres positionnés, ceux qui se déplacent en voiture, (c’est le cas de René Saget) les retours nocturnes sont parfois émaillés d’imprévus, surtout lorsque la salle de bal voisine une ferme. Histoire vécue chantée sur l’air du De profundis.

Un batteur percussionniste / Guidant son chef, pilote l’artiste,

Dans une fosse il recula / Et dans l’purin il s’enlisa.

De profundis (Bin bin, bin bin)

Morpionibus (Bin bin, bin bin) Tra la la la la la la …Ah

─ Tu veux que je te dise ? C’est plus revigorant qu’un bain de mer et ça coûte moins cher ! dit René.

Le malheureux, surnommé Bin-ban-rek et affectueusement Bin-bin, jura bien qu’on ne l’y reprendrait plus.

Le retour pied nu en caleçon poche kangourou ‘‘Petit bateau’’ ne fut pas triste. Pour faire bonne figure et se venger gentiment, Bin-bin trouve une dernière chute :

─ Quand vous vous ‘‘planterez’’ dans les mesures dimanche prochain, ce ne sera pas selon l’expression consacrée ‘‘rendez-vous au tas de sable’’ (lorsqu’un musicien se trompe dans les mesures), mais rendez-vous au tas de fumier…que vous êtes !

♪♫ L’accordéon s’installe en maître incontesté, surtout durant la deuxième partie de cette décennie. Les petits orchestres s’affirment. La cabrette se fait encore plus discrète, les airs et les danses du folklore sont marginalisés.

La mode vestimentaire s’assouplit, progressivement les mœurs se libèrent.

Le 11 janvier 1950, le dernier ticket de rationnement N° 26, valable pour l’achat de 125g de café, disparaît officiellement : finies les restrictions !